‹ Le Séminaire de NicoletChapitre 10 sur 33 · SKMINAIHK I)K NIC.OI.KT · texte numérisé non relu

SKMINAIHK I)K NIC.OI.KT

«Nos traditions nous ont conservé des noms respectés et aimés. Ce sont, d'un côté, ceux des pères de notre communauté, de l'autre, ceux de leurs dignes fils qui sont allés de par le pays, donner à pleines mains ce qu'ils avaient ici reçu. Quelle liste brillante 1 Souvent, au milieu de nos évocations classiques, nous nous sommes plu à rapprocher des grandes figures de l'histoire, les noms (jue tous nous avons aujourd'hui sur les lèvres. Kt, Dieu merci, à nos yeux, ces derniers n'ont jamais soutîert du parallèle. Sur un théâtre plus restreint, dans un pays plus neuf, et, partant, où les dévouements sont plus cachés, nous avons pu les voir défiler dans nos souvenirs. Modestement occupés ici à instruire des enfants, ils dépensaient dans l'oubli, un talent et une science qui eussent illustré de grandes chaires ou les plus belles tribunes, si l'œuvre de l'éducation n'eût été la plus utile et la plus méritoire aux yeux de leur sagesse.

« Et pendant que notre reconnaissance s'en allait remercier ces bienfaiteurs et tirer leurs noms de l'oubli, où ils auraient voulu les ensevelir, une voix élogieuse pénétrait jus(ju'à nos oreilles dans cette studieuse solitude. Que de fois, lorsque la tâche nous sem])lait rude, on a mis sous nos yeux le spectacle réconfortant que vous donniez, à la suite de vos devanciers, dans votre zèle pour l'œuvre commune du bien!

« Le siècle qui vient de s'écouler, tourmenté dans tous les pays, eut aussi ses luttes dans notre jeune patrie : lutte moins sanglante qu'ailleurs sans doute, puisqu'elle se fit par la parole et par la plume, mais ce fut une lutte dont l'issue vaut infiniment mieux qu'une con(juète du sol, car il y allait de notre nationalité. Ce combat, n'oublions pas de quelle nature il est. Les tenants de nos droits, avaient à soutenir l'attaque à la fois dans les hautes sphères, contre les ennemis de notre

race et de notre religion, et, auprès du peuple, contre ceux qui voulaient l'égarer pour l'asservir. Ca^s deux genres d'attaque nécessitent, d'un côté, des chefs qui se tiennent en vue, mais, de l'autre, des travailleurs zélés,— et ceux-ci ne sont pas les moins méritants, —, qui se donnent au peuple, en s'oubliant eux-mêmes, et sans compter les sacrifices.

«Dans notre admiration pour nos frères aînés, nous n'allons pas jusqu'à vouloir leur donner une place à part en les détachant de la phalange de nos défenseurs. Non, la gloire des uns ne diminue pas celle des autres ; et nous savons tort bien que l'honneur de Nicolet n'est pas seulement d'avoir suscité des chefs à l'Eglise et à* l'Etat, mais encore d'avoir produit un grand nombre de ces soldats dévoués, dont lœuvre individuelle se réduit à l'oubli de soi, pour reporter toute la gloire de leurs travaux à la grande cause qu'ils soutiennent.

« Quoiqu'il en soit, des voix plus graves et plus dignes ont déjà évoqué et loué leurs noms. Tous ne sont pas disparus : le pays honore encore selon leurs mérites ceux que notre Aima Mater reçoit aujourd'hui avec tant de joie. Pour nous, neuf évèques donnés à l'Eglise canadienne, et qui ont exercé leur dévouement de pasteurs et de patriotes, depuis les frontières des Etats-Unis jusqu'aux plaines du Nord-Ouest ; des prêtres qui ont mérité l'estime de nos populations, au Canada comme dans la République voisine ; des magistrats distingués, des juges et des professionnels d'élite: voilà plus qu'il n'en faut pour nous affirmer que le rôle de nos devanciers, issus de Nicolet, est à l'égal de ceux qu'on célèbre le plus dignement dans l'histoire du siècle, en notre pays. Et donc, fiers de nos prédécesseurs, confiants en la directioii qui les ont formés, nous avons senti, tous les jours, se raviver en nous l'ardeur qui doit

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nous permettre de suivre vos nobles traces, ne l'ùl-ce qu'à distance. La i)lunie d'un historien, issu de Nicolet, a immortalisé les gestes de nos ancêtres ; d'autres plumes, données à la poésie, ont buriné les traits les plus beaux de cette histoire: l'une a mérité les palmes de l'Académie française; toutes ont reçu les éloges reconnaissants du pays entier, et spécialement de notre famille, charmée d'avoir vu sortir de son sein, des poètes chantant si bien nos gloires nationales, et donnant des accents si vrais à Nicolet, séjour aimé de leur jeunesse.

« Ces œuvres de mérite, accomplies, les unes, à l'ombre du sanctuaire, les autres, dans le domaine de rélo(pience et de la poésie, toutes dans un même esprit d'union fraternelle, qui est comme la caractéristi(jue des nôtres, tous ces hauts laits de nos frères nous avaient, dès longtemps, fait soupirer après le jour fortuné qui nous réunirait sous ce toit, j)our l'étape du centenaire.

«Enfin, nous le saluons, ce jour, et avec lui, l'épanouissement de toutes les ligures dans « le bonheur et le charme qu'il y a pour des frères d'habiter ensemble». Le caractère aimant, type si justement chanté du Xicolétain (jui ne sait pas oublier le Concordin de sa devise, nous nous plaisons à songer (pi'il a été façonné où nous grandissons nous-mêmes, (^est (|u'en formant les intelligences, notre Aima Mater sait aussi former les cduirs.

«Tous nos directeurs se sont efforcés de nous inculquer cet esprit d'union, parfum de la vie collégiale, charme cpie l'on retrouve toujours dans notre vieux séminaire. Concevant leur rôle d'éducateurs comme celui de vrais pères de la jeunesse, ils ne reçoivent pas les jeunes gens sous leur toit pour les isoler un moment, et les donner ensuite à l'Etat, sans autres biens que la commune acquisition d'une instruction quelconque, mais pour en faire une famille véritable de frères, qui n'auront

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tous qu'une âme dressée aux l)ons combats que réserve l'avenir aux hommes de devoir.

«Aussi bien, c'est au collège, à l'âge où l'àme s'ouvre à toutes les influences, et le cœur à tous les épanchements, que doivent grandir les amitiés sincères, de ces amitiés que les intérêts et les calculs de l'égoïsme n'atteignent jamais et qui survivent à toutes les séparations, à toutes les épreuves de la vie. Et de là, quand après les études, un confrère saura son ami de collège dans la détresse, il ouvrira généreusement la main pour lui venir en aide ; quand il le verra menacé de sombrer dans sa toi et ses principes, il trouvera des paroles chaudes et convaincantes pour le rappeler dans les droits sentiers; enfin, quand deux vieillards nicolétains se rencontreront après avoir connu la vie réelle avec ses alternatives de tristesse et de joie, ils tressailliront comme aux beaux jours des illusions ; des larmes de bonheur mouilleront leurs paupières ridées, et, dans leur étreinte cordiale, l'on reconnaîtra que l'amitié ne vieillit point, et qu'ils aiment comme ils ont aimé.

«Voilà des affections durables, comme nos collèges savent en semer dans les cœurs.

« Plus que jamais, ces liens sacrés se manifestent en ce jour où les Nicolétains sont accourus de tous côtés à la source de leur bonheur, amenant avec eux l'escorte des amitiés précieuses qu'ils se sont créées dans le monde.

« Avec eux, nous sommes heureux de saluer les hôtes distingués qui, pour n'avoir pas reçu ici leur éducation, ne sont cependant pas étrangers à notre lête. L'estime qu'ils|veulent bien donner à notre maison, fait qu'ils sont bien des nôtres.

« Que faut-il de plus pour que nous nous plaisions à redire : Oui, ce sont bien là nos frères ! Sous la

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})oiirpie des j)riiices do l'Kglise, nous iTlromons la l)ienveillance paternelle des anciens directeurs et su])érieurs ; sous la couronne de leurs cheveux blancs, ces i)rélats si vénérables, ces prêtres si distingués, nous manifestent; comme à de jeunes Frères, une ailection sincère, conservée \ivace, auprès de l'autel du Dieu de la charité. Chez tous, en un mot, que'ls qu'aient été les honneurs conférés à leurs mérites, ou les mécomptes dus aux caprices de la fortune, nous retrouvons ceux que nous avaient peints nos prévisions. Oui, ce sont bien là nos frères, disons-nous. Comme ils sont bien tels que nous avons rêvé de devenir un jour, si nous sommes fidèles aux traditions de Nicolet ! C^omme ils ont bien mis en œuvre la sage et paternelle direction de ceux dont les noms volent aujourd'hui de bouche en bouche: les Raimbault, les Léprohon, les Ferland et les Caron !

«Ces illustres figures et bien d'autres, chères à vos souvenirs, sont aujourd'hui disparues. Mais nous savons que vous estimez, autant que nous les vénérons, ceux (|ui leur succèdent, avec le même zèle de tous les instants, dans l'œuvre de notre formation. Nous osons l'espérer, nous ne rendrons pas inutiles leur abnégation et leur dévouement. Nos forces trahiront peut-être notre bon vouloir, mais jamais le crime de la noire ingratitude ne nous fera oublier ceux à qui nous devons tant de bien dans l'ordre intellectuel et moral ; jamais on n'aura la douleur de nous voir renier les bons principes qu'ils sèment à pleines mains dans nos âmes.

« Bientôt, à votre suite, nous commencerons notre course active. Les heures fuient, les plus belles de notre vie, nous ne l'ignorons pas. Vainement nous sommes tentés de demander au temps de suspendre son vol, pour nous laisser jouir de notre bonheur paisible, à l'ombre de nos arbres séculaires, sous la protection bienfaisante

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de notre clocher. Vainemeiil, ô Nicolet, nous demandons au ciel de faire durer toujours cette époque de notre vie, où tout nous sourit, où notre atmosphère est sans cesse sereine, où les joies de la vie familiale sont toujours nouvelles. Trop tôt il nous faudra quitter notre heureuse retraite pour aller toucher du doigt la réalité, fouler nousmêmes ces sentiers de la vie que nous font entrevoir nos rêves d'avenir. Trouverons-nous dans les diverses voies qui seront notre partage, les fleurs que nos espérances y sèment à plaisir? C'est un secret que notre passé nous rend moins redoutable. Oui, en nous voyant ici réunis, aujourd'hui, nous formons déjà mille projets généreux, surtout celui de marcher dans le droit chemin, si honorablement frayé par nos devanciers. Ce sont des illusions, peut-être, mais vous les aimez, car elles attestent notre désir d'imiter les modèles que la Providence nous a donnés. C'est le plus cher de nos rêves : à le réaliser, tendront désormais tous nos efforts. Et d'abord, touchés de votre piété filiale à l'égard de notre commune Aima Mater, ravis de votre esprit de confraternité, nous goûterons mieux la vie de famille dans cet asile béni que vous venez revoir avec vénération.

(( Puis, nous voulons semer sans relâche dans le champ de nos intelligences, afin que la moisson soit abondante lorsqu'arrivera l'âge mûr, celui où nous serons donnés tout entiers aux œuvres que vous soutenez si dignement. Penchés sur nos livres, aux heures où l'étude nous semblera trop pénible, une voix discrête nous rappellera vos noms, votre passage au milieu de nous, et la grande passion du devoir qui a rempli votre vie entière. Alors, nous sentirons combien il fait bon se soumettre au labeur, quand l'œuvre à accomplir est si belle : conserver pour nous et pour nos compatriotes les biens que nous tenons de notre origine française et

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calholi(jue. Votre passage sera une lumière à l'entrée de notre a^enir : elle nous indiquera sans cesse que notre poste d'honneur n'est jamais autre que celui où nous appelleront la défense de la foi, le soutien de la justice, le règne de la charité. Puissions-nous, à votre exemple, ne jamais errer dans notre zèle et ne jamais diviser les efforts de notre énergie, lorsqu'il s'agira d'être unis comme des frères, pour les concentrer tous au soutien de ces causes sacrées?

« Honneur donc à vous, mes amis, soyez bénis des beaux exemples que vous nous avez donnés ! Vous vivrez non seulement dans notre mémoire, mais dans nos œuvres, si Dieu favorise et bénit nos ambitions. Kt si, plus tard, l'on salue en nous des hommes de bien, notre fierté sera de n'avoir point forligné.

«Honneur à vous, qui avez su garder les traditions de Nicolet, dans toute leur beauté, et qui avez eu l'heureuse inspiration de venir renouveler un jour les belles heures de votre vie écolière, savourer ensemble les mille réminiscences qu'éveillent en vous nos vastes corridors, nos salles, notre cour ombragée, notre bocage charmant, que plusieurs d'entre vous ont parcourus tant de fois, lançant aux échos les essais d'une éloquence encore timide ! Que toute la poésie de votre première vie doit, en ce moment, inonder vos cœurs ! Le spectacle touchant que A'ous nous offrez, redevenus écoliers comme nous, avec nos saillies et notre heureuse gaieté, ce spectacle ne sortira jamais de nos mémoires et nous rappellera combien est belle, à celui qui sait le comprendre, la vie qui s'écoule pour nous en cette enceinte. Goûtez, au milieu des vôtres, le bonheur de vous revoir; recevez de vos frères cadets les remerciements qu'ils doivent à votre précieuse visite, et les vœux qu'ils vous offrent de grand cœur pour que vos carrières soient encore

longtemps Fructueuses ! Savourez encore un moment, trop court à nos désirs, la vie qui vous a préparés à rendre si bien, chacun dans votre sphère, les services que l'P'glise et la patrie attendaient de vous!»

Ce discours, si plein de beaux sentiments, allait recevoir de nombreuses et éloquentes réponses.

wSa (irandeur M^"^ Gravel prend la parole.

A plusieurs reprises, les applaudissements de l'assistance couvrent la voix émue de l'éloquent évèque.

Au moment où M**'" de Xicolet annonce que le saintpère a témoigné le désir d'être, lui aussi, de la fête, et présente un calice d'or tout orné de pierreries que Léon XIII a bien voulu envoyer au séminaire, l'émotion est à son comble.

De toutes parts, enfin, éclatent encore les applaudissements, à la nouvelle (jue M. Douville, le Supérieur, a été élevé à la dignité de prélat domestique de la maison du pape.

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