DISCOURS DE M. J.-E. PRINCE
«Monsieur le Supérieur, Messeigneurs, Messieurs,
« Pour un pays comme le nôtre, la fête qui nous réunit, ce jour, est un événement bien rare.
« Afin qu'elle soit plus belle encore, s'il se peut, le soleil, un moment inespéré, se dégage de la brume, et c'est au milieu de rayons tout printaniers qu'elle s'ouvre, ce matin, à travers le déploiement de ses pompes si pleines d'émotions, au moment où, de toutes parts, nos bandes en foule accourent au joyeux rendez-vous.
« Quel spectacle n'avons-nous pas aujourd'hui sous les yeux! et s'il est bien propre à remuer nos cœurs, combien n'est-il pas digne aussi d'arrêter nos pensées 1
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« En voyant la joie qui déborde des âmes, et surtout combien l'auguste centenaire est demeurée inaltérablement jeune en dépit des années, jamais je n'ai mieux senti la vérité de l'axiome : si le temps martjuc la durée des hommes, ce sont les idées qui marquent celle des institutions et des œuvres.
« Que de générations tombées autour de nous. Messieurs, depuis l'époque lointaine de 1803 !
«Dans la poussière et l'oubli de ses linceuls, que d'êtres chéris ou indilîerents la mort a couchés pour jamais !
«A travers l'image de tout ce qui passe et dont le temps a parfois si vite effacé l'empreinte, sur ce petit coin de terre où en ce moment je les \ois réunies, deux choses, cependant, deux choses également chères à l'affection et au souvenir, toutes deux pleines de fraîcheur et de vie, sont restées debout : le Séminaire de Nicolet et la famille nicolétaine.
«Le Séminaire de Nicolet. Quelle ttamme allumait donc, il y a cent ans, ce foyer dont les rayons, la chaleur et l'éclat devaient aller si loin ; quelle semence jetée en terre pour devenir ainsi l'arbre que l'on connaît, auquel l'âge paraît n'avoir ajouté que vigueur nouvelle, contre lequel en vain, soleil, vents et tempêtes semblent avoir battu?
« Le Séminaire de Nicolet et sa famille. J'aurais voulu, Messieurs, développer devant vous ce double thème ; mais je ne puis, le temps presse et c'est d'ailleurs ce (jue des voix plus autorisées que la mienne viennent de faire avec une éloquence que je ne saurais avoir.
« (^'est en particulier, M. le Supérieur, ce (jue vous avez si bien étudié vous-même dans l'ouvrage que vous venez de publier, véritable monument élevé à l'honneur de l'église du Canada et de son sacerdoce enseignant.
FKTKS DU CKXTENAIRE 129
« Merci de nous avoir donné une telle œuvre ; merci au nom de l'éducation et du patriotisme dont j'ose en ce moment me taire l'interprète.
« (^est en feuilletant ces pages si remplies et si émouvantes, que le Séminaire de Nicolet nous apparaît dans les lumineux rayonnements de sa vie, et que l'on retrouve comme dans une archive luxueusement encadrée, les titres de noblesse et d'honneur de la famille nicolétaine. « Invité à porter la parole, je ne puis cependant me soustraire entièrement à l'engagement que j'ai pris, et sans plus de préambule, je vous livre les quelques réflexions qui me sont venues en songeant à cette journée si pleine d'enseignements.
« Du plus loin que paraissent ce qu'on appelle « les humanités», il se trouve, comme vous le savez, des hommes pour en contester l'excellence.
« Quoique plus actuelles peut-être en ce moment que jamais etj au reste, de nature à préoccuper toujours gravement les esprits, ce n'est ni le lieu ni le temps, aujourd'hui, de vous entretenir au long de telles disputes.
«Ce que je désire. Messieurs, simplement rappeler ici, c'est le service éminent que nous ont rendu, à nous, Canadiens français, les humanités, depuis la (Cession du pays, et particulièrement durant la période où a vécu notre maison.
«Qu'il soit entendu pourtant encore, qu'en parlant d'humanités, je n'entends pas donnera ce mot une portée rigoureuse. L'étude des langues anciennes avec leurs chefs-d'œuvre, je le crains bien, n'a pas toujours reçu chez nous une extension suffisante pour cela.
«Cette réserve laite, l'on peut dire, je crois, que loin de méconnaître la tradition, notre enseignement secondaire s'est, au contraire, sensiblement rapproché de celui des grandes écoles classiques, sur les(|uel]es, d'ailleurs on entendait toujours l'appuyer, et que, quel qu'il ait été, il a constitué pour notre peuple un organisme de formation dont on ne saurait trop apprécier l'imjjortance.
«Sans parler de la tâche naturellement dévolue aux séminaires dans l'éducation du clergé, — éducation qui moins que toute autre peut-être peut se passer d'humanités,— à un moment où manquaient à peu près totalement les fortunes particulières, et où la puissance publique était tournée contre nous, que serions-nous devenus sans nos maisons d'éducation classique?
« Comme on le sait, l'isolement de la première heure avait été complet.
«Dès le début, il s'agissait non seulement de réparer les ruines matérielles de la guerre, mais la plupart de nos citoyens aisés avaient repassé l'océan, — en dehors des gens de cléricature, c'était les plus instruits, — et leur départ avait créé un vide des plus difficiles à remplir.
«Compter encore sur la France, une France vaincue, et, d'ailleurs, emprisonnée par les traités, était assurément vain. Jamais son drapeau ne reviendrait flotter sur nos bastions, et, si son influence devait persister au milieu de nous, c'était bien autrement que par le canal de la politique ou des armes. Donc, créer et maintenir par nos seules forces une élite intellectuelle, capable au moins de faire équilibre à cette bureaucratie naissante qui menaçait de nous gouverner de si haut, — et elle n'avait pas besoin pour cela que l'immigration vînt bientôt la renforcer,— tel était, dès les premières années du régime anglais, le problème qui s'imposait à notre éducation.
«Mais, à qui cette tâche d'instruire allait-elle échoir, sinon au seul corps important et désintéressé qu'une longue pratique avait, dès longtemps, assoupli à tous les dévouements, à celui auquel, d'ailleurs, la colonie devait les premiers hieniaits de l'enseignement?
((Les religieux missionnaires, récollets et jésuites, avaient déjà hien assez largement ouvert la voie.
«Les premiers s'étaient mis à l'œuvre en arrivant au pays.
« En 1635, les jésuites fondaient ce fameux Collège de Quéhec où, hientôt, de simples leçons de latin allaient faire place à des classes régulièrement organisées, si loin remonte l'origine de l'enseignement secondaire parmi nous.
« Quand en 1769, ces vaillants pionniers du classicisme sont contraints d'abandonner leur maison, c'est le petit Séminaire de Québec qui leur succède et agrandit d'autant la sphère de son action dans le domaine éducatif.
« Quelle mission la Providence ne réservait-elle pas à ce vétéran de notre éducation nationale ! En succédant au Collège des Jésuites, il n'était pas nouveau dans la carrière. Au moment où les puissances négociaient le Traité de Paris, la maison de M*^' de Laval comptait déjà un siècle d'existence ; mais elle venait à propos recueillir cette part d'une œuvre patriotique à laquelle elle attacherait désormais son nom et sa mémoire.
«En 1773, cinq ans seulement après ce dernier et mémorable événement, le Collège de Montréal à son tour était fondé.
« Puis trente années s'écoulent quand, en 1803, et comme pour mieux marquer l'aurore d'un siècle qui devait être si fertile en événements de toutes sortes, — je parle au point de vue de notre pays, sans doute, ^Nicolet est créé.
132 SKMINAIHK DK MCOI.KT
«Les trois grandes régions des rives laurentiennes, sont enlin pourvues de collèges classiques.
«Malgré des sacrifices (|ue la Iroideur et l'astuce d'un pouvoir ombrageux n'ont souvent rendu que trop pénibles, au début du nouvel ordre de choses, le pays va, maintenant, se couvrir d'élablissements d'éducation nombreux, établissements parmi lesquels nos séminaires seraient l'orgueil de peuples plus anciens et plus avancés que le nôtre, si l'esprit qui a présidé à leur naissance n'en faisait déjà des monuments de patriotisme presque uniques dans l'histoire.
« Sur cette terre de la Nouvelle-France, disputée tantôt au travail, tantôt à la liberté, tantôt à la loi de ses habitants, quelle floraison de collèges somptueux partout s'étale à nos regards !
«Après Nicolet, en 1803, voici St-Hyacintbe, en 1811, Ste-Thérèse, en 1825, Ste-Anne, en 1829, l'Assomption, en 1832, Joliette, en 1846, le Collège St-Laurent et le Collège Masson, en 1847, l'Université d'Ottawa et le Collège de Ste-Marie, en 1848, le Collège Bourget et celui de Higaud, en 1850, surtout l'Université Laval, en 1852, couronnement de tant d'autres par l'alfiliation, Ste-Marie de Monnoir et Lévis, en 1853, Trois-Rivières, en 1860, Rimouski, en 1863, Chicoutimi, en 1873, Valleyfield, en 1893. (D
« Quel épanouissement ! quelle fécondité !
« Quiconque, à présent, étudiera avec impartialité l'œuvre de notre enseignement secondaire, durant le
(1) Il faut bien songer que l'Etat n'est pour rien du tout clans la création de ces établissements.
C'est l'œuvre de la générosité des particuliers, à peu près celle exclusive de nos évêques et de nos prêtres.
I KTES DU CENTENAIRE 133
siècle qui vient de s'éteindre, tout imparfait (ju'il ait été — ne craignons pas de dire le mot — grâce à une situation dont nous n'étions pas les maîtres, sera forcé d'admettre qu'il était en somme admirablement proportionné à nos besoins et à nos aptitudes.
«A nos besoins. J'en ai déjà assez indiqué l'urgence, dès l'établissement du régime anglais, après la guerre.
«A mesure que se déroulent les événements, les efforts que les Canadiens doivent s'imposer pour ne pas perdre pied dans la colonie, démontrent jusqu'à l'évidence cette vérité historique.
«A nos aptitudes, Messieurs.
« Cette manière d'ouvrir les esprits et de façonner les âmes, tel que l'entend l'école classique, qui est la nôtre, a toujours eu et elle aura toujours le don su})rème de convenir au tempérament de notre race, celui de satisfaire ses penchants idéalistes et ses aspirations. C'est là l'un des traits de notre hérédité nationale qu'à, la faveur de nul autre procédé ne se sent plus à l'aise notre esprit, ni ne se développe plus librement notre pensée.
«Et pourquoi, sinon que le latin qui est à la base de notre instruction classicjue, « s'il n'est pour l'Anglais « ou pour l'Allemand, ainsi que l'a dit M. Ferdinand « Brunetière, qu'un art presque exotique, sans analogie « profonde ou convenance intime avec la mentalité ger- « manique ou anglo-saxonne, il est pour nous l'expression « même de ce qu'il y a de plus secret et de plus mystérieux «dans le génie de notre race.»
« Du reste, cet enseignement, auquel devaient se vouer nos séminaires, avait déjà donné à la mèrepatrie française assez de gloire littéraire pour tenter une nationalité qui s'honorait d'être issue de la France, et qui pouvait légitimement espérer que ce qui avait porté l'une
si haut dans l'estime du monde, ne saurait faire déchoir l'autre.
« Pouvait-on oublier, chez nous, ce siècle sans précédent dans l'histoire, celui qui avait marqué notre établissement en Américjue, et((ui, précisément, était celui où les humanités avaient été le plus en honneur dans les écoles?
«C'est alors, en efTet, que la langue française avait atteint sa plus haute perfection, que la France, parée de toutes les séductions de la pensée et du pouvoir, marchait véritablement à l'avant-garde de la civilisation européenne.
« Plus que par la fortune de ses capitaines ou l'éclat de ses co rs, pouvait-elle revendiquer un rang aussi éminent parmi les peuples, à cause de sa culture intellectuelle en pleine terre classique, où tant de chef-d'œuvres avaient poussé.
«Si ce fut là ce qui inspira nos éducateurs, depuis surtout les derniers cent ans, — et tout porte à le croire, — qui donc oserait blâmer une telle ambition, une telle fierté '?
« Le moule qui avait servi à la formation intellectuelle et morale du XVIP siècle français, valait plus qu'une simple mention dans l'histoire de l'enseignement.
« Outre la faveur universelle que tant de grands esprits lui ont conquise, ce siècle rappellera toujours avec intérêt cette rénovation générale des études dont il a été l'un des fruits, et dont les conséquences n'ont cessé de se faire sentir chez les peuples les plus avancés.
« Pendant que nous vivions de la vie même de la France, le système qu'il préconisait avait été la base de notre première éducation, au-dessus de l'école ordinaire, et, à l'époque des dernières luttes, nous ne pouvions en connaître d'autres.
FÊTES DU CENTKNAIRE 135
« Pourquoi l'aurions-nous changé alors ?
«Et s'il est vrai qu'il ait des délauts, — il n'est pas établi que ceux qu'on lui oppose soient la perfection, — ses qualités sont telles que je me demande non seulement comment nous l'aurions pu changer, dans le temps et jusqu'ici, mais comment nous pourrions encore, aujourd'hui le proscrire de nos écoles, sans nous condamner à l'infériorité, sans nous renier nous-mêmes.
« Car, outi'e que son esprit et ses tendances s'accordent avec notre propre mentalité, à nous, qu'il nous tient attaché à la France par tout ce que son histoire présente d'idéale grandeur, quand donc les études, à le considérer absolument, pourront-elles jamais se passer de tradition, d'ordonnance et de clarté; de cette sage distribution qui tient compte de tout l'homme et s'adresse avec tant de mesure à ses facultés pour l'instruire ?
« Et puis, l'alliance de l'antique au moderne n'a-telle pas été, de tout temps, l'excitant par excellence des pensées généreuses, une source de sentiments élevés?
« Ces trésors de philosophie, de morale et de bon sens, qui furent le partage des sociétés antiques, l'école s'en empare comme de richesses qui sont le patrimoine commun de l'humanité, et ainsi, de tout ce qui fut la justice et la vérité, le bien et le beau en tout ordre de choses, rien ne périt. Ce sont lumières lointaines ajoutées aux nôtres. Réunies, elles se prêtent une mutuelle intensité, un mutuel éclat.
« Certaine philosophie qui n'est pas neuve, — sans avoir plus de valeur pour cela, — parle beaucoup de science et de critique par opposition à ce que ses docteurs appellent «l'esthétique» de la vieille école.
IIÎC) SÉMINAIHK DE MCOLKT
«Au reste, le refrain est toujours le même: le elassieisuie ne lient pas assez compte de la vie pratique, il est opposé aux exigences de notre société moderne.
« Pour cette école, et sans regarder s'il ne s'agit au fond de l'une des lois constitutives mêmes de notre esprit, l'expérience ne compte pas, ou si elle compte, c'est en laveur de son idéal.
«Au fond, nous sommes en présence de tendances sociales qui se disputent la possession des âmes et dans les([uelles la tradition chrétienne est en jeu.
«Certes, si les attaques contre le classicisme traditionel sont plus vives aujourd'hui (jue jamais, en France, les harhares modernes ne s'y trompent pas. C'est un instinct sûr de leur part que celui d'y voir un dernier obstacle à leurs doctrines.
« (.'est grâce à la tradition gréco-latine qu'est la a srande tradition humaine, disait dernièrement M. l'abbé « Delfour, dans V Univers, que la France pourra triompher « de la barbarie utilitaire ou socialiste. »
«Je ne peux voir sans douleur, disait, hier même, un «maître du barreau français contemporain, M. Rousse, « disparaître de nos écoles ces vieilles méthodes aux- « quelles, après tout, notre pays doit le meilleur de son « passé ; ces catéchismes qui faisaient des âmes et ces « humanités » qui faisaient des hommes. «
« Sans vouloir entrer loin dans ce débat, faut-il donc oublier qu'à part ce qui nous peut venir de la science pure et est proprement un produit des temps nouveaux, les vieilles langues classiques ont parlé tous les chefsd'œuvre de la })ensée humaine ?
« Que n'a-t-elle pas enseigné, la vieille antiquité classique?
«Le sérieux de la vie, dit Brunetière encore, la disci- « pline de la loi, la subordination de l'individu à la
FÊTES DU CENTKNAIRK 137
« société, l'énergie militaire et civile, le courage du « champ de bataille et celui de la tribune ou de la place « publique, le dévouement à la patrie, l'humanité, l'éga- « lité, voilà ce qu'enseignent les maîtres du génie latin. »
«Et, sous bien des rapports, ne pourrait-on pas dire à peu près la même chose des maîtres du génie grec, dont la culture latine s'est si visiblement inspirée?
«Notre clergé a donc bien lait et son instinct était sur quand il gardait sous les pouvoirs nouveaux ce qu'il avait déjà inauguré ou pratiqué sous les pouvoirs anciens.
« Il pensait avec raison que ce qui avait servi à nous instruire dans le passé, tout en s'accommodant à certaines nécessités du présent, ne pouvait manquer de nous convenir, à quelque moment que ce iïit et quelle que pût être jamais notre situation politique ; que ce ne sont pas les drapeaux (jui changent les âmes, mais bien plutôt les âmes qui font les drapeaux ce qu'ils sont.
«Pour nous, outre que les humanités nous rattachaient aux traditions les plus hautes de l'éducation, un avantage précieux entre tous, je l'ai déjà dit, en découlait naturellement : celui de rappeler sans cesse notre peuple à ses origines.
« En même temps que la langue nous y invitait, nous ne pouvions persévérer dans ce courant d'humanisme dont les études iVançaises étaient pénétrées, sans avoir recours à la France pour son enseignement général.
«Aussi, est-ce dans les livres de France, dans les chefs-d'œuvre de sa littérature, dans ses traités didactiques ou autres, à travers les pages de son histoire, que les Canadiens durent étudier.
«Formé à une telle école, instruit dans un tel commerce, notre peuple apprit ou se souvint de quel métal il était forgé. Il prit conscience de lui-même et crut à l'avenir, de cette foi sans laquelle les nations comme
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les individus ne sauraient loirer les avenues du pouvoir ou de la lorlune.
«Que lïil-il advenu si, au lieu de se tenir comme soudé à ses traditions, il eût cédé aux sollicitations qui lui venaient d'ailleurs? Que tut-il advenu de sa langue, de sa foi, de sa liberté même?
«On ne manqua pas de dire qu'adhérer ainsi au passé, c'était trahir le drapeau de la nouvelle allégeance.
« Un siècle et demi de fidélité répond aujourd'hui à cette accusation.
«Oui, Dieu sait avec quelle loyauté nous l'avons servi, ce drapeau ! Mais nous avions en même temps le devoir de rester fidèles à nous-mêmes sous peine de déchoir misérablement ou de périr. Loyalisme à l'Angleterre, fidélité à la France, les deux, l'histoire l'a prouvé, se concilient, et c'est l'honneur de l'Angleterre de l'avoir, à la fin, compris.
«Aujourd'hui, du reste, s'il est une maxime de politique universellement admise dans ce grand pays de gouvernement, c'est que la liberté, la confiance et le respect mutuels, sont les seules forces capables de relier solidement entre elles les races diverses d'un grand empire.
« Les épreuves, on le sait, ne devaient pas manquer. La guerre terminée sur les Plaines d'Abraham, où le sang de deux races généreuses s'était mêlé, devait se rallumer sur un champ de bataille autrement vaste et disputé que celui de 1759. Inutile de dire avec quelle issue différente.
«Mais, je le répète, s'il fallut lutter pour conserver nos biens les plus chers, — tanta? molis erat . . . . cornière gentem! — c'est dans l'arsenal de maisons comme celle-ci que se forgèrent les armes de défense et de combat.
«N'est-ce pas de ces institutions, presque d'elles seules, que sont sorties nos générations instruites depuis cent ans ?
« Quels sont les Canadiens qui, ayant joué un rôle important dans notre histoire, n'aient d'abord fait leurs classes dans l'une ou l'autre de nos vieilles maisons d'éducation?
«Ils nous ont donc faits ce que nous sommes, les vieux séminaires, leur enseignement traditionnel dont le but est de former « l'honnête homme » ainsi qu'on s'exprime, au XVIP siècle, contribuant à faire de nous ce- (ju'on a si gracieusement appelé « un peuple de gen- « tilshommes. »
« Dans de telles conditions, la domination étrangère devait être ce qu'elle a été hier, ce qu'elle est aujourd'hui, et même ce qu'elle sera demain. ... si nous le voulons !
« A couvert d'un droit public très large, les Canadiens français ont pu, à force de vigilance, développer tout ce qui touche à leur vie sociale, garder l'héritage de leur langue, de leurs institutions et de leurs lois.
«En fait, pour avoir fidèlement servi la couronne anglaise depuis cent quarante ans, ce n'en est pas moins un chapitre de l'histoire de France que nous avons vécu jusqu'à cette heure sur la terre du Canada.
« Oh ! nous sommes bien demeurés de la grande patrie absente, nous, les vrais fils du sol, tout comme les Anglais, les vrais fils du commerce et de l'industrie, sont restés du home, du home ahroad, d'où leur viennent toujours l'influence et la fortune.
«Oui, fils de la vieille France, gâs de Normandie si vous voulez, nous sommes restés, de ces gens qui autrefois venus par la mer sur de grandes barques, avaient
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déjà essaiiiu' un peu partout dans le nionde, à commencer par l'Angleterre, au temps de (luillauine, sans parler de l'Italie, de la Sicile et de la (irèce.
« C'est d'eux que nous viennent la ténacité et le goût des aventures, d'aucuns même ajoutent: l'esprit de disputes. Tn Normand de Normandie n'a-t-il pas dit des habitants de sa race : « ce sont des loups cjui se « muent en renards ! » (i)
«Nous sommes restés encore de ces paysans des anciennes provinces du centre, ou voisines des côtes, gens lidèles et laborieux, dont le conservatisme a généralement si mal ser^i les révolutions.
« Si quelque dissemblance s'est produite entre nous et nos voisins d'outre-mer, — il y a si longtemps que nos fils et nos filles ne se sont fréquentés !— des traits généraux dénoteront toujours, grâce à Dieu, une commune origine.
« L'arbre et l'arbrisseau se ressemblent encore et par le pied et par le faîte.
« Par le pied : la littérature populaire de ce temps en France, où s'accomplit, ainsi (jue l'a constaté quelqu'un, « une renaissance du régionalisme », cette littérature m'en est témoin : qu'un écho de l'àme populaire française arrive jusqu'à nous, nous vibrons à l'unisson avec lui ! Nous revivons tout entiers dans cette littérature.
«Et j'en appelle en passant à ceux qui ont eu la bonne fortune d'entendre le barde si claironnant et si chaud de la Bretagne, M. Botrel, tout dernièrement en tournée aA'CC «sa douce», à Montréal, à Québec et jusque dans les Etats de l'Est de la république voisine.
(1) Ch.-T. Féret, poète.
FKTKS DU (ENTI.NAIHE 141
« Partout OÙ ils passèrent, ces (iers Bretons se virent acclamés par la Foule.
«Qu'est-ce donc ([u'on lui ap})ortait, à cette loule? de simples chansons de paysans en sabots, des souvenirs de guerre, (juelque parfum des landes armoricaines, pays d'où s'étaient autrefois envolés nos pères pour venir jusqu'ici.
« Mais dans celte poésie ailée, chargée des haleines de la mer, vibrante parfois d'héroïsme, comme nous sentions (jue ces gens de la pieuse et lidèle Arvor, sont nos parents, nos frères !
«Nous nous ressend)l()ns encore, du moins nous aimons à le dire, — par le faite, c'est-à-dire par les idées d'en haut, j)ar le culte désintéressé de la pensée, le goût du beau, celui des arts, la sociabilité des relations, par certaine [)arenté intellectuelle enfin, (|iii tranche aussi brusquement que jamais sur notre entourage— la race supérieure !- résultat de notre formation sociale aussi bien (|ue des affinités de la race et du sang.
«Bénie soit donc la Providence (jui en nous donnant le privilège d'une naissance aussi haute, a mis sur notre chemin, à notre portée et comme sous notre main, ces sources généreuses que nous a|)pelons séminaires, où notre peuple est sans cesse allé puiser la force et la vie !
« (7est à nos maisons d'éducation et en grande partie à nos séminaires, que nous devons notre autonomie chrétienne et française.
« Voilà, Messieurs, l'œuvre patriotique à laquelle a contribué Nicolet, à laquelle il a travaillé avec tant d'ardeur pendant les cent ans qui viennent de finir.
«Dans le cours de son existence, il devait connaître
et les jours de calme heureux et ceux agités de l'épreuve.
SKMINAIIU-: I)K MCOI.ET
«Humble dans les uns el patient dans les autres, conliani en sa Jiiissiôn, il a continué sa route, Dieu lui aidant comme derrière le bon vent ou l'étoile, il aide le vaisseau qui fend la vague.
«Il laisse un sillon j)rorond dans l'histoire de l'éducation, ce siècle-ci, des souvenirs (|ui vivront tant que vivra la nationalité canadienne.
« Il laisse des exemples (ju'il sera toujours bon de consulter si notre société, jeune encore et qui rêve de perfectionnement, veut orienter sûrement sa marche vers l'avenir.
« Aussi bien et dei)uis qu'il existe, notre vieux collège, ne résume-t-il pas, à lui seul, dans ses grandes lignes au moins, toute l'histoire de notre enseignement secondaire ?
« Cette fête (|ue nous célébrons, aujourd'hui, n'est pas seulement une fête de famille,- l'assistance au sein de lacjuelle j'aperçois des représentants de toute notre société m'en est garante, — c'est une fête de la patrie tout entière.
«Je vous ai rap})elé, Messieuis, les tem})s difiiciles où Montréal et Québec avaient ouvert leurs maisons. (",es deux postes, alors comme aujourd'hui si importants, étaient pourvus ; mais il manquait garnison au centre et c'est alors que la pensée du grand évêque Plessis faisait jaillir Nicolet en guise de forteresse au milieu des deux autres, et, comme elles, au front de ses lignes de combat.
« Nicolet devenait ainsi l'un des pivots de notre défense nationale.
« Durant sa carrière si active, l'évêque de Québec ne cesse de veiller au poste qu'il a créé. C'est lui (jui lui fournit ses commandants, (|ui veille au recrutement
FKTES DU CENTEXAIUE 143
de sa capitainerie, qui le fortifie, qui pourvoit jusqu'à ses magasins à même sa bourse inépuisable.
« Honneur à cet homme de Dieu, Messieurs, à ce grand patriote dont se réclame à juste titre la famille nicolétaine ! Honneur à M''''^ Plessis !
« Mais honneur aussi à ses successeurs sur le siège de Québec, lesquels ont si fidèlement continué à la maison sa paternelle sollicitude !
«Ils ont achevé ainsi de créer entre Nicolet et Québec des liens de gratitude et d'affection que rien ne pourra jamais effacer de la mémoire, liens qui, au surplus, n'ont jamais été plus forts ni plus agréables (|ue depuis que le siège de la métropole est occupée parle titulaire actuel. Sa Grandeur M''''" Bégin, (jue nous sommes si heureux de posséder au milieu de nous, dans cette circonstance.
«Mais si notre Séminaire a travaillé avec intelligence et zèle; s'il a été, comme nous le pensons, fidèle à sa double mission religieuse et patriotique, ne faut-il pas que la famille nicolétaine, elle, disséminée un peu partout, ait répondu, au moins dans une certaine mesure, à ses efforts?
«La famille nicolétaine a toujours frappé par certains tiaits (jui, })our lui appartenir aujourd'hui moins que jamais sans doute à l'exclusion de toute autre, ne laissent pas d'en déterminer encore le type original.
« D'où vient-elle donc et quels seraient ses titres de noblesse et d'honneur dont j'ai parlé en commençant?
« D'où elle vient?
« Quels sont en 1803, Messieurs, ces colons industrieux dont j'aperçois les établissements échelonnés sur
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les rives de noire Sainl-Laurenl, partieiilièrenieiil aux abords du Lac Saint-Pierre?
« Sa I nez, Messienrs !
« Ce sont les descendants de ces « habitants » (jui, après avoir ouvert le pays, sous la Domination Iraneaise, en soumettant la barbarie, puis sauvé, presque à eux seuls, riionneur des armes, en 1759 et en 17()(), sont retournés fidèles à leurs loyers et à leurs terres.
« Ce sont les fils de ces délVicheurs (|ui, déjà, dès 18(),'î, avaient arraché à l'ennemi les premiers lambeaux de la liberté civile, et devaient taire encore si tôt le coup de feu, — celui de 1812, à (.hàteauguay : manière à eux de se venger des oppresseurs de leur temps.
« Ce sont les fils de ces humbles héros, qui, en s'emparant de la terre, ont lait notre pays ce qu'il est, c'està-dire un pays bien à nous, où notre établissement est si solide et vient de si loin, qu'il suffit de nous désigner sous le nom de u Canadiens » simplement — tant la langue a de sincérité! — pour que l'on nous reconnaisse.
(( A ces populations industrieuses et fécondes, essaimant dans la région trois-riviéraise, d'un côté s'est mêlé l'Acadien au type jovial et doux, autrefois si fortement teinté d'archaïsme, (piand d'un autre, et comme pour ajouter un élément de pittoresque exquis, s'est joint l'Indien bronzé, toujours ami des Français.
« Or, Messieurs, c'est parmi la jeunesse saine de cette contrée opulente que devait se recruter presque exclusivement la clientèle du Séminaire.
« Ses quartiers de noblesse, vous les chercheriez vainement ailleurs. Malgré quelques apports étrangers de bonne souche, ils sont essentiellement d'origine terrienne.
« C'est de plein sol que l'arbre a poussé, pendant tout le siècle, dans ce terroir splendide et pur, aux
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environnements poétiques ; dans ce pays savoureux et fermé, qui nourrit ensemble et le chêne et l'érable, et fait pousser les pins si haut, si haut, qu'en symbolisant la vieille terre qui les porte, ils figurent en même temps la noble maison qui les avoisine.
« Oui, c'est de la terre surtout que nous tenons nos parchemins. De conditions sociales où régnait l'égalité, loin des centres populeux, devaient naître des alTections fortes, des coutumes simples, des habitudes enracinées d'où est sorti le ty})e si fraternel des Nicolétains.
« Sous une écorce parfois un [)eu rude, (jue de nobles âmes. Messieurs ; que de cœurs sensibles, d'esprits affinés et originaux !
« Et y eut-il ailleurs que chez eux, religion plus sincère, dévouement plus constant, patriotisme plus pur et plus élevé, foi plus ardente dans les destinées du pays ?
« Paraissez les Brassard, les Provencher, les Dumoulins, les (îaulin, les Dion, les Harper, les Laflèche, les Désaulniers, les (^aron, vous tous qui avez honoré l'Eglise et porté si haut la renommée de la maison !
« Paraissez les Mondelet, les P'ournier, les Polette, les Dorion, vous tous qui avez été des modèles d'intégrité et de science dans l'ordre judiciaire !
« l^ara'ssez les Raimbaud, les Léprohon, les Ferland, les l^arent, les Turcotte, les Eajoie, les (iélinas, les l^rovencher, les Maurault, vous tous qui avez contribué si largement, soit au grand jour de la publicité, soit dans l'obscurité volontaire de l'enseignement, à rehausser l'éclat des lettres françaises parmi nous !
« Paraissez évè(|ues et missionnaires des lointains pays, bienfaiteurs insignes, nobles prêtres, vous tous qui avez été l'honneur du sacerdoce et l'appui de nos compatriotes dans tous les temps !
146 SKMINAIHK l)i; MCOLKT
« Paraissez enlin vous tous ([iii, dans (juelcjuo c'ial où vous ayez été, avez contril)U('' à riioniuur cl au lustre de votre Séminaire !
« Oh ! sans doute vous êtes au milieu de nous en ce moment. Vos âmes invisibles habitent cette salle pour partager la joie commune. Kh bien soyez liers de vous-mêmes ! C'est sur vos tomi)es, o vaillants citoyens, que tant de lauriers ont poussé. Vous avez semé, nous récoltons. Soyez des nôtres aujourd'hui, car la moisson doit être commune.
« Une étroite solidarité, à morts illustres, vous mêle aux vivants, confondant [Aima Mater et sa lamille dans un même honneur, une même gloire et une même renommée.
« C'est dans cet esprit et ces pensées. Messieurs, que le Séminaire a bien voulu nous associer à l'érection de cette chapelle commémorative, de ce monument aux proportions si vastes, où chantent divinement le marbre et la pierre, où l'œil admire tour à tour des colonnes élégantes et des voûtes finement arquées, où, dans l'éclat d'ors lumineux et chauds, baignent des autels au pur dessin, tous ces reliefs et ces lignes d'une si attrayante décoration.
« Si, enseuible, nous avons choisi le temple comme symbole, c'est (|ue la maison de prière résume admirablement les souvenirs ([u'elle est destinée à perpétuer.
« On y voit mieux qu'ailleurs l'image de Celui (]ui est la source de toute bonté, de toute beauté, la présence de Celui qui conduit avec bénignité les événements et les hommes, les institutions et les œuvres. »