‹ Le Séminaire de Notre-Dame-des-Anges [microforme]Chapitre 5 sur 10 · RUE 1 ES · texte numérisé non relu

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installé à Notre-Dame-des-Anges, et il devait s'y continuer et porter des fruits de salut jusqu'à ce qu'il fermât ses portes.

Le Père Le Jeune, toujours supérieur général des missions depuis son arrivée au pays, écrivait à son Provincial en France, à la date du 28 août 1636 :

“ Je tiens pour très probable que si nous étions bien bâtis à Québee, que nous aurions beaucoup d'enfants par les mêmes voies par lesquelles nous désespérions d'en avoir. Nous avions toujours pensé que l'amour excessif que les Sauvages portent à leurs enfants nous empôcherait de les avoir ; c'est par ce moyen là même qu'ils seront nos pensionnaires, car en ayant quelques-uns affidés, qui appellent et retiennent les autres, les pères et mères qui ne savent ce que c'est de contrarier leurs enfants, les laisseront sans contredit ; et comme on leur permettra les premières années de vivre dans une erande liberté, ils s'accoutumeront tellement à nos vivres et à nos habits, qu'ils auront horreur des Sauvages et de leurs saletés. Nous avons vu l'exemple de ceci en tous les enfants nourris parmi nos Français ; ils font telle connaissance les uns avec les autres dans leurs jeux d'enfants, qu'ils ne regardent les Sauvages que pour les fuir, ou se moquer d'eux. Notre grande difficulté est à bâtir et à trouver de quoi nourrir ces enfants. I] est vrai que nous avons de quoi les loger à Notre-Dame-des-Anges ; mais comme ce lieu est solitaire, qu'il n’y a point d'enfants français nous changeons la pensée que nous avons eue autrefois d'arrêter là le séminaire. L’espérance nous fait voir qu'il le faut nécessairement placer où est le gros de nos Français pour arrêter les petits Sauvages par les petits Français. Et puisqu'une personne de mérite et de vertu à commenceé de donner quelque chose P' ur un séminaire, nous allons quitter le soin de défricher quelqués terres, pour faire un effort de bâtir à Québec (haute-ville) ; je dis un effort, car ce sont des frais et des peines incroyables de bâtir en ces commencements, Quelle bénédiction de Dieu, si nous écrivions lan prochain qu'on régente

: trois ou quatre langues en la Nouvelle-France. J'espère, si nous

ivons avoir du logement, de voir trois classes à Québec: la première de petits Français, qui seront peut-être vingt ou trente écohers ; la seconde de quelques Hurons; la troisième de Montaonais.” (1)

Les débuts du séminaire des Hurons fu'ent, comme on le voit,

(1) Relation de 1686, p. 35

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des plus modestes, Le recrutement des sujets devait être, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, une pierre d’achoppement à cette œuvre admirable du dévouement chrétien. Nous avons vu jusqu’à quel point les pères et mères étaient esclaves de leur tendresse à l'égard de leur progéniture. Les enfants éprouvaient aussi du chagrin à l’idée de se séparer d’eux, pour aller vivre à trois cents lieues, et renoncer à une liberté si chère à leur cœur. Le Père de Brébeuf avait beau essayer de les convaincre de l'importance de l'instruction, dés bons traitements qu’ils recevraient, rien n’y faisait. Les Sauvages trouvaient toujours quelque ingénieux prétexte pour refuser. Ce missionnaire eut alors recours à la diplomatie, Il leur fit comprendre que l'instruction des enfants serait un moyen sûr d'entretenir l'amitié avec les Français, d'établir avec eux des relations commerciales plus étroites, et comme conséquence leurs affaires seraierit beaucoup plus prospères. Le plan était habile et fut sur le point de réussir.

Nicolet et d'autres truchements ent èrent dans le projet du Père de Brébeuf et l’aidèrent dans son travail de persuasion. Tous réunis firent tant d'instances qu'ils décidèrent à la longue douze petits garçons fort gentils, de descendre à Québec avec l'agrément de leurs parents. Le Père Daniel déjà au courant de l’idiome huron et le P. Davost devaient les accompagner. Maïs quand l'heure du départ vint à sonner, ce fut une scène tellement navrante qu'il fût impossible d'en décider plus que trois à partir. Les mères et surtout les grand'mères des neuf autres s'accrochèrent à leurs cous, et les retinrent étroitement embrassés. Force fut done aux deux religieux de prendre le chemin de Québec avec le faible contingent qu'on voulut bien consentir à leur laisser.

Rendus aux Trois-Rivières, la face des choses commença à changer, Les pères des trois petits Hurons descendus pour la traite ne voulurent plus retourner sans eux. Un seul, du nom de Satouta, petit-fils d’un capitaine de la nation des Ours, fut le seul sur les douze qui tint parole de suivre les Pères Daniel et Davost, et même de passer en France, s'ils le jugenient nécessaire. Les Français des Trois-Rivières firent une ovation à ce courageux jeune homme, et donnèrent un grand festin en son honneur. Cette réception toucha le cœur d’un des barbares qui comprit que les Français étaient véritablement des amis pour sa nation. Il convoqua après le diner une réunion des siens et leur adressa un discours très éloquent au

cours duquel il fit l'éloge des Français et leur parla des bienfaits

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qu'eux-mêmes devaient attendre d'une alliance entre les deux na: tions, alliance cimentée par le séjour de leurs enfants au séminaire. Puis, s'adressant à un des petits Hurons : “Mon neveu, fit-il, il faut que vous demeuriez avec les Français, prenez courage, ne craignez point, ils vous aimeront. Et vous, un tel, parlant à un autre, il faut que vous lui teniez compagnie. Comment n’avons-nous point d'amour? Sommes-nous des hommes ? N’avons-nous point de cœur, ne pas aimer une nation si bonne ? Soyez constants, demeurez avec eux et vous y comportez sagement.” (1)

Cette courte mais éloquente harangue produisit l'effet désiré. Deux autres jeunes gens, dont l’un s'appelait Tsiko, consentirent à se rendre à Québec pour se faire séminaristes. “II faisait beau, écrit le Père Le Jeune, voir leurs patents les apostrophant et leur recommandant d'avoir courage, de ne rien prendre parmi nous ; que ce n'était point notre coutume d'être larrons : bref, ils firent cette action avec tant de témoignage d'amour, que tous les Français en étaient consolés.”

Les trois séminaristes hurons entrèrent à Notre-Dame-des-Anges vers la fin de juillet 1635. Le personnel de la résidence se composait alors des Pères Charles Lalement, supérieur, Nicholas Adam, Enemond Massé, Anne de Noïüe, A. Daniel, Ambroise Davost, et des Frères Gilbert Burel, Pierre le Tellier, Jean Liégeois, Pierre Feauté, Ambroise Cauvet et Louis Gobert.

Le Père Le Jeune apprit quelques jours plus tard que Nicolet lui envoyait trois petits Hurons pour son séminaire. Ce renfort de bouches à nourrir décida les Jésuites à renvoyer en France une partie de leurs ouvriers, afin de pouvoir loger convenablement les nouveaux et leur donner le pain quotidien. “ Car, de refuser, écrit-il, cette bénédiction du Ciel, et de renvoyer une partie de nos Sauvages, nous ne le ferons jamais, nous leur donnerions plutôt la moitié de nous-mêmes ; l'affaire est trop importante pour la gloire de Notre- Seigneur,” (2)

Loin de vouloir diminuer le nombre des séminaristes, le Père Le Joune songeait au contraire à l’augmenter, en ouvrant, comme nous l'avons lu dans une de ses lettres, les portes de son institution aux Montagnuis et à d’autres nations voisines des Hurons. La suite de ce récit nous fera voir jusqu'à quel point le Père Le Jeune put réaliser son plan.

(1) Relation de 1636, p. 7: (2) Relation de 1686, p.75

Le premier soin du Père Daniel à qui fut confiée la charge de précepteur des petits Hurons, fut de les instruire dans la foi chrétienne, Connaiïssant assez leur langage pour les comprendre, il s'efforça d'inculquer des notions religieuses, dans le cœur de ses élèves que le vice n'avait pas encore flétri, afin de les baptiser au plus tôt. D'autres religieux consacraient aussi une partie de leur temps à enseigner le catéchisme aux enfants des sauvages qui étrient venus se cabaner dans le voisinage de Notre-Dame-des- Anges. Une seule invitation suffisait pour attirer à ces instructions publiques, non-seulement les petits garçons et les petites filles, mais aussi les parents. La chapelle du couvent était le lieu choisi pour ces sortes de classe. L'assiduité était grande, et les leçons profi-

taient aux élèves. C’est ainsi qu'ils apprirent en peu de temps à

joindre les mains, à se mettre à genoux, à se tenir debout pendant qu'ils subissaient l'interrogatoire, à répondre avec modestie, et à faire la révérence à la façon des Français et des Françaises. Les petites filles surtout faisaient preuve d'une grande docilité, et se piquaient d'imiter à qui mieux mièux les jeunes Françaises qu'elles paraissaient aimer tendrement,

La leçon terminée, les Pères les invitaient de temps à autre à partager un petit festin. On conçoit aisément que ces fêtes étaient accueillies avec plaisir par la gent écolière.

D'autres fois les enfants sauvages étaient appelés à faire la soutenance publique des principaux points de le religion, en présence de M. de Montmagny, alors gouverneur de la Nouvelle-France, de François de Ré mieux connu sous le nom de Monsieur Gand, principal commis de la Compagnie des cent-associés. Les Jésuites et les principaux citoyens de Québec, comme M. de Repentigny, M. de l» Potherie, assistaient à ce catéchisme d’un nouveau genre. Il va sans dire que les parents des enfants n'étaient pas les derniers rendus pour applaudir à leurs triomphes, car il ÿ avait distribution de récompenses aux plus méritants. C'étaient d'ordinaire des couteaux, des fers de flèches, des bagues, des alênes, des aiguilles que les vainqueurs venaient chercher à tour de rôle avec une parfaite gentillesse dans la démarche, baïsant la main du personnage qui leur tendait la récompense, et faisant la révérence à la française.

Les séminaristes hurons partagèrent en arrivant les travaux

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intellectuels de leurs petits compagnons qu'ils rencontraient ainsi dans la chapelle des Jésuites. Mais leurs études avaient un caractère mieux suivi, et ils avançaient vite dans l'étude du catéchisme et de l'alphabet. Trois autres Hurons vinrent bientôt #ajouter aux trois premiers. Nicolet, comme nous l'avons vu, avait fait annoncer aux Jésuites qu'il descendrait bientôt des Trois-Rivières avec trois jeunes enfants. Il tint parole, car quelques jours plus tard ils arrivèrent tous ensemble à Notre-Dame-des-Anges où ils furent habillés dans le même costume que leur devanciers au séminaire. Celui-ci comptait donc à cétte époque six sujets. L'on peut dire que c'est à partir de cette date que le séminaire des Hurons doit être regardé comme une institution à part, ayant des précepteurs spéciaux et des règles particulières, Les élèves étaient : Satouta, Tsiko, Teouatirhon, Andehoua, Aïandacé et un autre dont les Relations des Jésuites taisent le nom.

Un mot inaintenant sur chacun d'eux.

Satouta appartient au premier groupe des séminaristes Hurons. Il était petit-fils de Tsondechaoïianouan, qui remplissait au milieu des siens le rôle d'amiral. C’est à lui que se rapportaïent toutes les affaires de navigation et les nouvelles des nations où les Hurons allaient par eau sur la mer douce (Lac Huron.) Ce sauvage était tellement populaire parmi les peuplades les plus éloignées, qu'il suffisait de parler en son nom pour être entendu favorablement, Il s’enquérait minutieuscinent de tout ce qui concernait les Iroquois et la Nation Neutre. Son autorité faisait loi parmi ses compatriotes ; il réglait leurs différends d'une manière sommaire. Ce capitaine célèbre avait promis à son petit-fils de lui léguer son nom, tout en le substituant dans ses nobles fonctions.

Mais la Providence, dont les décrets sont impénétrables, en disposa tout autrement, Satouta tomba malade quelques mois après son arrivée à Québec. Voyant que la maladie s'aggravait, et le trouvant assez bien préparé, les Pères lui donnèrent le baptême. Deux jours après il rendit son âme à son Créateur “ toute rouge et toute teinte du sang de son Fils bien-aimé Jésus-Christ notre Sauveur.” (1)

Tsiko, arrivé au séminaire en même temps que Satouta, fut la première victime de la maladie qui menaçait de détruire l’œuvre des Jésuites à son berceau. Il était fils de Ouanda Koca, un des capi-

() Relation de 1637, p. 59.

Sage

taines les plus éloquents de son pays. Ce précieux talent lui avait attiré l'estime et l'admiration de ses compatriotes. Le fils avait hérité des qualités oratoires du père. “ Le soir, comme je le

faisais discourir, nous dit le Père Daniel, il colorait son discours de figure, de prosopopées, sans avoir aütre étude ni avantage qu'une belle naissance; il formait des dialogues fort naturels; bref, il s'animait en discourant avec une telle grâce et naïveté en son langage, qu'il ravissait ses compagnons eb moi avec eux.” (1)

Tsiko ne possédait pas des connaissances religieuses aussi étendues que son petit camarade Satouta, lequel avait contracté la louable habitude, lorsqu'il demeurait en son pays, de converser souvent avec les missionnaires, tandis que Tsiko ignorait même les premiers éléments de la foi quand il fit son entrée au séminaire. Il était d’une humeur joviale, et la douceur de son caractère le fit : aimer de tout le monde. Tombé malade peu de temps après son

arrivée, a reçut le baptême des mains du Père Charles Lalemant qui lui donna le nom de François.

L'écrivain de la Relation de 1636 nous raconte ainsi les derniers moments de Tsiko : “ Ils étaient joyeux, obéissants, bref. il nous

semblait quasi que toutes les tempêtes étaient passées, et qu'après les pluies venait le beau temps sur notre horizon Mais voilà qu’un des principaux d’entre eux est saisi tout à coup d’une forte fièvre continue, Qn le fait panser, on le traite avec un très grand soin, on le veille jour et nuit, on prie Dieu pour lui avec aïdeur ; après tout cela ce pauvre jeune homme ayant longtemps souffert, tombe en l’agonie ; le Père Lalemant le baptisa, et peu après il rend l'esprit à Dieu.” (2)

Cette mort fut très sensible aux Pères, principalement au Père Daniel qui l'avait soigné avec le plus grand dévouement, ne laissant pas son chevet durant tout le cours de sa maladie,

Les deux yeux du séminaire étaient éteinis avec la disparition de Tsiko et de Satouta, et aussi, suivant l'expression du Père Le | Jeune,ses deux colonnesétaient renversées, Tous deux en effet étaient doués des plus belles qualités pour des sauvages, et ils donnaient

les plus belles espérances.

La cause de cette double mortalité provenait du changement d'air, ; d'exercice et surtout de nourriture. Accoutumés qu'ils étaient à se . £

(1) Relation de 637, p. 59.

| (2) Relation de 1637 p.57.

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