‹ Le Séminaire de Notre-Dame-des-Anges [microforme]Chapitre 4 sur 10 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

But de la fondation de Notre-Dame-des-Anges.—Petite école du P. Le Jeune.— Dessein de fonder un séminaire pour les jeunes Hurons.—Obstacles au recrutement des élèves.—Moyens de convertir les Sauvages.—Débuts du Séminaire.— Les premiers séminaristes.—Le Père Daniel, précepteur.—Satouta.—Tsiko.—Leur maladie et leur mort.—Causes de ces mortalités.—Eloge des deux défunts.— Persgnnel du séminaire.—Belle conduite de leurs parents.

La Relation de 1635 nous apprend que l'établissement de la résidence de Notre-Dame-des Anges répondait à trois grands desseins, qui tous devaient servir à la gloire de Dieu. Voici en quoi ils consistaient :

lo. Eriger un collège pour instruire les enfants des Français dont le nombre allait toujours croissant ;

20. Etablir un séminaire de petits Sauvages, afin de les élever dans les croyances de la religion catholique ;

30. Venir en aide aux missions des Jésuites chez les peuplades huronnes et les autres indigènes pratiquant la vie sédentaire.

Ces trois sublimes desseins devaient bientôt recevoir leur accomplissement, au moins dans une bonne mesure. À dater de 1626, la résidence de Notre-Dame-des-Anges avait été le foyer principal où toutes les missions du Canada, depuis Tadoussac jusqu'aux grandslacs, venaient s'alimenter, La fondation de deux séminaires pour l'usage distinct des enfants sauvages et français, avait pour but spécial de former des sujets dont les connaissances pourraient être utilisées pour le bien des âmes. Mais la Providence, qui dispose de tout pour le mieux, permit que les Jésuites changeassent l’idée qu'ils avaient d'abord entretenue de s'établir d’une manière permanente sur les bords de la rivière Saint-Charles. Les dangers sans cesse renaissants du côté des sauvages que le caprice et la superstition ra-

menaient trop souvent à leurs instincts sanguinaires, avaient engagé les Français à se grouper autour du fort Saint-Louis. L'obligation où se trouvaient les Jésuites de desservir l’église de Notre-Dame de

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Kecouvrance, œuvre du fondateur de Québec, fut cause qu'ils abandonnèrent quelques années plus tard la vallée de la rivière Saint- Charles pour se fixer à la haute-ville; la compagnie des Cent- Associés leur avait octroyé, en 1637, douze arpents de terre près du fort, et les Jésuites vinrent y jeter les fondations de leur collège, puis d'une église. Ce changement de résidence ne détourna pas, comme on le voit, les entreprenants missionnaires de mettre à exécution leur projet de construire un collège, suivant le pieux désir de Réné Rohault, et de fonder un séminaire à l'usage exclusif des jeunes Sauvages. Le collège n’était pas encore commencé en 1635, mais les Pères donnaient déjà l’enseignement à quelques élèves. Dès l'année 1626, le Père Charles Lalemant s’occupait de l'instruction des petits barbareg. Il envoya même en France un jeune huron qui paraissait ForS désireux de s’instruire. “Si une fois cet enfant est bien instruit, écrivait le supérieur, voilà une porte ouverte pour entrer en beaucoup de nations où il servirait grandement.” Ce déplacement temporaire de petits indigènes se faisait presque tous les ans depuis plusieurs années. Lorsque les Ursulines eurent fondé leur séminaire de petites filles Sauvages, elles continuèrent, de leur côté, à envoyer de leurs élèves en France, où des familles aisées les recevaient dans leurs maisons comme servantes. Il est assez intéressant de suivre le va-et-vient de ces heureux privilégiés, qui, à l’âge de 8, 9 où 10 ans, faisaient leur tour de France, avaient leurs entrées libres dans les palais du roi et franchissaient l'enceinte des monastères. Tous ces voyages suffisaient amplement à satisfaire leur curiosité, mais ils n’avançaient aucunement leur instruction. Le Père Le Jeune nous apprend lui-même dans la Relation de 1632, qu'il ouvrit l’année d’auparavant une petite école pour la jeunesse de Québec: “Je suis devenu régent au Canada, dit-il, j'avais l'autre jour un petit Sauvage d’un côté, et un petit nègre ou maure de l’autre, auxquels j'apprenais à connaître les lettres. Après tant d'années de régence, me voilà enfin retourné à l'A, B, C, mais avec un contentement et une satisfaction si grande que je n'eusse pas voulu changer mes deux écoliers pour le plus bel auditoire de France.” (1) Ce petit nègre dont parle le P. Le Jeune, avait été laissé à Québec par les Anglais qui l'avaient amené avec eux en 1629. Il était originaire de l’île de Madagascar. Les Kertk l'a-

vaient acheté et l’un des trois frères l'avait ensuite vendu à Olivier

(1) Relation de 1632, p. 12.

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— 15 — | nsi- Le Baillif. Celui-ci le céda à une famille française pour la co

dération de 50 écus. Le jeune infidèle fut bäptisé le 14 mai 1633. .

Le P. Le Jeune reçut dans sa classe, l'année qui suivit son ouverture, deux nouveaux élèves, dont l’un venait de Tadoussac. C'étaient deux garçons intelligents ; on leur donna le nom de Fortuné et de Bienvenu. “C’est un plaisir de voir ces deux enfants, écrit leur maître, ce sont mes petits écoliers, ils commencent à lire, ils savent prier Dieu en latin, et en leur langue. Ils nous font quelquefois rire par leurs petits discours.” L'écrivain de la Relation rapporte qu'un jour Eméry de Caën dinait à Notre-Dame-des-Anges. Avec la curiosité naturelle à cet âge, qui veut tout savoir et tout connaitre, un des deux, espiègle comme tout, voyant que l'on servait à table des mets auxquels il leur était défendu de toucher, s'écria tout à coup en regardant le Père: Æt ne nos inducas in tentationem ! La citation était heureusement trouvée et l’on rit de bon cœur.

Quatre ans s'étaient écoulés depuis que le Père Le Jeune avait, ouvert sa petite classe, quand le dessein d’un séminaire pour les Hurons commença à se réaliser. Le Père de Brébeuf, plus familier que ses confrères avec les mœurs, les coutumes et la langue des Hurons, connaissait mieux aussi leurs besoins, et la manière de les amener au bien. Le meilleur moyen, croyait-il, était de former les enfants à la vie civilisée, tout en leur donnant le pain intellectuel et même le pain quotidien. La grande difficulté était de décider les parents à céder leurs enfants pour quelques années. Trouverait-on même de ceux-ci en assez grand nombre pour qu'il résultât quelque bien de cette entreprise hardie, presque téméraire. Il y avait aussi l'embarras de les vêtir et de les nourrir, car les Jésuites comptaient sur des secours de France pour soutenir leur séminaire, plutôt qué sur leurs propres ressources.

Le premier et le plus terrible obstacle qui s’opposa au recrutement des élèves vint. des parents. Les Sauvages sont attachés à leurs enfants plus qu'on ne pourrait se l’imaginer. Les femmes étaient encore plus revêches que leurs maris sous ce rapport, tant elles redoutaient qu'on envoyât en France léur chère progéniture, ou qu'on infligeât à ces petits quelques punitions corporelles, cat elles-mêmes ne châtiaient jamais leurs enfants, et pouvaient tout braver pour leur épargner la moindre contrariété. Aussi, il fallait

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voir à quelles ruses les parents avaient recours pour ne point mettre leurs fils au séminaire de Notre-Dame-des-Anges. Un exemple entre plusieurs autres. Le Père Le Jeune demandait un jour à un capitaine algonquin de lui donner son enfant pour l'instruire. Savez-vous ce qu'il répondit: “Pour mon fils, je suis assez savant pour l’instruire, je lui apprendrai à haranguer ; instruis premièrement les Montagnais, si cela réussit bien, nous te donnerons nos enfants.”

En dépit des obstacles provenant de l'autorité paternelle et maternelle, le Père Le Jeune ne se laissa pas décourager, car sa prétention était que les Sauvages ne pourraient être convertis que si on commençait par les enfants. C’est pour cela qu'il était si favorable à l'établissement d’un séminaire. Ce religieux proposait trois grands moyens pour opérer la conversion des Sauvages.

Le premier, d'après lui, était d'arrêter les courses dé ceux qui ruinent la religion, et de se rendre redoutables aux Iroquois.

Le second consistait à développer, chez ces barbares, le goût de l'agriculture et à les fixer au sol, en envoyant au milieu d'eux de braves et honnêtes Français versés dans l'art de cultiver la terre.

Le troisième moyen suggéré par le Père Le Jeune, était de dresser un séminaire de petits garçons, et, avec le temps, un de filles “ sous la conduite de quelque brave maîtresse que le zèle de la gloire de Dieu et l'affection au salut de ces peuples fera passer ici, avec

quelques compagnes animées de pareil courage.” Comme on le voit, le Père Le Jeune entretenait dès 1636, l'espoir que des religieuses viendr ient tôt ou tard au Canada pour y donner l'éducation aux filles. Cet espoir devait se réaliser, trois années après, par

l’arrivée des Ursulines et des Hospitalières.

Nous voyons par la Relation de 1635, que le séminaire des Hurons était commencé à bâtir à Notre-Dame-des-Anges, bien que dans l’idée du Père Le Jeune, il faudrait tôt ou tard le transporter plus haut, (1) c'est-à-dire à la haute-ville. Il avait bien été un peu question de le fonder au cœur même des peuplades huronnes, mais plusieurs raisons militaient contre ce plan, dont la principale était la crainte d’être sans cesse ennuyé par les parents qui auraient retiré leurs enfants pour le plus léger caprice. Mais en attendant les secours qu'ils espéraient toujours recevoir de France, le séminaire fut

(1) Kelation de 1635, p.3

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