Le séminaire de Notre-Dame-Des Anges
Résidence de Notre-Dame-des-Anges. — Les Jésuites. — Construction d’un couvent sur les bords de la rivière Saint-Charles. — Le Fort Jacques-Cartier. — Seigneurie de Notre-Dame-des-Anges. — Famine à Québec. — Prise de Québec par les frères Kertk. — Traité de Saint-Germain-en-Laye. — Les Jésuites reviennent au pays. — Champlain.
Les missionnaires Jésuites avaient donné le nom de Notre-Dame des- Anges à leur première résidence, que la générosité et la piété du marquis de Gamache leur avaient permis de fonder à proximité de Québec. Dans leur sollicitude pour la propagation de la foi catholique au milieu des hordes barbares que Satan retenait sous son empire depuis plusieurs siècles, ces héroïques enfants de saint , Ignace avaient à peine mis le pied sur nos plages désertes, qji’ils résolurent de livrer bataille à l’éternel ennemi du genre humain, et de lui arracher autant dames qu’il plairait à la divine providence. L’entreprise était ardue. Non seulement ils allaient être obligés de pénétrer jusqu’au plus profond des forêts pour atteindre ces peuples errants, vivre de leur vie commune, manger de leurs plats dégoûtants, et se prêter à leurs nombreux caprices, mais il leur faudrait encore se rendre familiers avec leurs différents idiomes. Apprendre les langues sauvages ! Que de difïicultées à vaincre pour en arriver même à une connaissance médiocre ! “ Il me fallait, s’écrie le père Le Jeune, demander des fois vingt questions pour avoir la connaissance d’un mot” Ce religieux pourtant prenait à cette époque ses leçons d’un interprète. Les truchements avaient montré de tout temps une forte répugnance à enseigner aux autres des notions de linguistique
Ce ne fut que par un coup de la Providence qu’un d’entre eux, tombé malades chez les Jésuites, au moment où il se disposait à retourner ■eu France, consentit généreusement à donner des leçons au Père Le Jeune. Moins heureux que les Jésuites, les Récollets n’avaient jamais pu vaincre l’obstination des interprètes, que le séjour presque constant avec les sauvages pendant plusieurs années avait rendus familiers avec les langues montagnaise, algonquine et huronne. Parmi eux, notons surtout Etienne Brulé dont la tin misérable fut le terrible châtiment d’une vie licencieuse au milieu des aborigènes. Brulé était arrivé au pays en même temps que Champlain, en KjOtS, l’année même de la fondation de Québec, et il fut le précurseur de Nicolet, de Marguerie, de Godefroy, de Marsolet et d’autres truchements beaucoup plus respectables que lui, et plus dévoués à l’œuvre de la conversion des sauvages
Les Jésuites se trouvaient donc presque impuissants, grâce à leur ignorance des langues, à faire fructifier la vigne que les disciples de -saint ‘François arrosaient de leurs sueurs depuis dix ans. Toute sorte d’obstacles s’offraient pour paralyser leurs efforts. Les mauvaises dispositions des marchands au service de la compagnie n étaient pas des. moindres. Plus soucieux de sauvegarder leurs intérêts matériels que d’aider les missionnaires dans leur œuvre civilisatrice, ces sordides employés avaient réussi à se conserver un monopole qui mettait tous les missionnaires et Champlain lui-même à leur merci. Ils en abusèrent étrangement, et s’ils ne réussirent pas à miner la colonie dès son origine, c’est qu’ils eurent affaire à plus forts qu’eux, dans la personne du fondateur de la Nouvelle-France et de ses amis les plus dévoués, les Jésuites, tous unis dans un même sentiment de patriotisme éclairé.
Le Père Charles Lalemant et ses compagnons n’avaient pas quitté leur pays natal avant de s’être prémunis de l’autorisation viceroyale. Non-seulement le duc de Ventadour les avait engagés à se porter au secours des Récollets, bien disposés mais impuissants à faire seuls tout le bien qu’ils désiraient, mais ce prince généreux avait voulu aussi se charger lui-même des frais de leur installation. Mais il avait compté sans le mauvais vouloir des trafiquants de Québec qui croyaient voir dans les Jésuites autant d’ennemis de leur commerce. Voilà pourquoi ceux-ci furent avertis à leur arrivée qu’il ny avait pas de place pour eux au soleil du Canada, et qu’ils devraient de force ou d’amitié, retourner dans leurs maisons de France. Ils n en firent rien cependant. Pendant que l’orage grondait sur
leurs têtes, ils se réfugièrent tranquillement dans le modeste couvent que les Récollets avaient construit sur les bords de la rivière Saint- Charles. Là, ils étaient à l’abri des persécutions des marchands. Mais ceux-ci s’aperçurent bientôt qu’ils avaient commis une maladresse, et ils changèrent subitement de tactique, montrant même de la bienveillance à l’égard des Jésuites. Dès lors la paix se rétablit, et les nouveaux missionnaires allaient pouvoir circuler partout librement et accomplir leur œuvre d évangélisation.
Ce fut en l’année IG 25 que les Jésuites vinrent se lixer à Québec. Ils étaient arrivés le 19 juin au nombre de six, dont trois Pères et autant de Frères. C’étaient les Pères Charles Lai email t, Jean de Brébeuf et Enemond Massé, et les Frères François Char ton, Gilbert Burel et un troisième dont le nom échappe. Les Récollets n’étaient pas nombreux, mais ils comptaient dans leur rangs des hommes distingués, comme le Père Joseph de la Roche d’Àiîîon, de la maison des comtes de Lude. Il avait quitté, dit Champlain, les honneurs et les biens de la terre pour les humiliations et la pauvreté de la vie religieuse. Les PP. Poulain et d'Olbeau étaient des religieux de mérite et de grandes vertus. Les pères Le Caron et N. Viel avaient tour à tour prêché l’Evangile au pays des Hurons. Le père Jésuite Jean de Brébeuf devait poursuivre cette œuvre sublime conjointement avec le père la Roche d’Aillon (1) qui, en 1625, était le seul membre de son ordre résidant à Québec avec les Frères Bonaventure et Charles. Ce dernier était connu dans le monde sous le nom de Pierre Langoissieux.
Le petit monastère de Notre-Dame des Anges, — c’est le nom que les Récollets lui avaient donné, — bien qu’exigu dans ses proportions, pouvait suffire à loger les nouveaux botes. Mais les Jésuites ne voulurent pas abuser de l’hospitalité généreuse de ces bons Pères dont la position financière était loin d’être brillante, et s’occupèrent bientôt de se choisir un endroit propice pour y ériger une résidence convenable. Ceux-là même qui leur avaient fait la guerre à leur arrivée, furent les premiers à leur offrir ce qu’ils désiraient. Après avoir étudié la localité, leurs regards s’arrêtèrent sur une pointe de terre de l’autre coté de la rivière Saint-Charles, à son point de jonction avec le ruisseau Lairet. C’était à l’endroit que le Frère Sagard- :
(1) Relation de 162G, page 9.
Théodat, Récollet, et Chain plain indiquentdans leurs écrits sous le nom de Fort Jacques-Cartier, là où l’immortel découvreur du Canada avait érigé en 1535 un petit fort pour se mettre à l’abri des attaques des 8a u vages. Quatre vingt-dix ans s’étaient écoulés depuis l’hivernage de Cartier à l’embouchure du ruisseau Lairet, et il restait encore des vestiges de construction en ruines. Champlain les aperçut, et il en a donné une description assez complète. Les Jésuites les virent également, et il est permis de croire que le souvenir du grand découvreur, attaché à ces débris de fortifications, ne fut pas étranger au choix qu’ils firent de l’emplacement du fort Jacques-Cartier pour leur future résidence. Quelques-uns pourraient croire que les Jésuites allèrent se fixer sur la rive droite du Lairet plutôt que sur la gauche, où il est convenu de placer le petit fort de Jacques Cartier. En effet, si on s’en rapporte à un plan (I) de Québec dressé en 1090, on serait porté à ajouter foi à cette opinion. On y voit la désignation de trois constructions au lieu où est bâti le village Stadacona, sur la rive droite du petit ruisseau. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’en 1690 les Jésuites avaient depuis longtemps abandonné leur résidence première, pour aller s’établir à la haute-ville. Ces constructions marquées sur le plan dont l’original se trouve à la Bibliothèque nationale de Paris, appartenaient sans doute aux seigneurs de Notre-Dame-des- Anges, mais elles ne leur servaient certainement pas d’habitation. Leur seigneurie, comprenant tout le territoire entre le ruisseau Saint-Michel à l’ouest et la rivière Sainte- Marie ou Beauport à l’est, était alors en assez bon état de culture. Les pères s’occupaient eux-mêmes d’agriculture; ils avaient des fermiers à gages qu’ils logeaient et pourvoyaient d’instruments agricoles et de logements. Rien détonnant donc de rencontrer des bâtiments, soit pour y transporter leurs récoltes, soit pour servir de résidence 4 leurs métayers. Voilà comment on peut expliquer la présence de ces constructions consignées sur la carte de 1690.
Il m’est tombé sous les yeux un autre plan (2) fait vers 1776 où l’on voit très lisiblement écrit sur la rive gauche du Lairet, les mots: Notre-Dame des Anges. L’auteur a-t-il voulu désigner l’ancienne résidence ou la seigneurie ? Il est plus raisonnable de croire
(1) Ce plan est de Villeneuve, et fut gravé par le Sieur de Fer dans l’ile du Palais sur le quay de l'Orloge à la Sphère Royale en 1694.
(2) Plan of the City and Environs of Quebec with its siégé and blockade by the Americaus from the 8th of December 1775 to the 13 th of May 1776, engraved by Wm. Faden.
que ce fut la résidence, car, si c’eût été son intention de marquer la vaste propriété domaniale des Religieux, il n aurait pas ainsi placé ce mot à la limite-ouest de la seigneurie.
Quoi qu’il en soit de ces opinions, toutes deux soutenables, il est certain que les Jésuites fixèrent leur première résidence au confluent de la rivière Saint-Charles et du ruisseau Lairet. Mais, avant d’asseoir les bases d’un édifice, ils prirent solennellement possession du terrain par une cérémonie religieuse solennelle. Les Récollets et les Français assistèrent à la fête qui eut lieu le premier jour de septembre 1625. Une croix fut plantée et consacrée par les prières de l’Eglise. Après le dîner, chacune des personnes présentes se mit à l’œuvre, les unes pour jeter quelques arbres parterre, les autres pour remuer quelques pelletées de terre, tous pour avoir la consolation de dire qu’ils avaient mis la main à la nouvelle entreprise. Dès le lendemain, l’on se mit sérieusement au travail. La direction en était confiée au Père E. Massé, l’ancien ministre de la Flèche, que son savoir-faire en ces matières avait fait surnommer “ le Père utile ”. Celui de ses frères qui lui prêta le concours le plus efficace, fut le Père de Brébeuf, qui, grâce à sa forte constitution, était plus à même de le seconder.
Les froids et les neiges de l’hiver vinrent interrompre pendant quelques mois l’œuvre de la construction. Vers le milieu du carême cependant les travaux préliminaires furent repris et poussés avec activité. Le Père C. Lalemant s’était entendu avec les charpentiers de l’habitation de Québec pour utiliser leur aide, si leur chef y consentait. Celui-ci obtempéra de fort bonne grâce à la demande du Père, et les ouvriers se mirent à la besogne en dépit de la neige qui gênait encore leurs allées et venues. Us abattirent les plus gros arbres de la forêt voisine, en équarrirent plus de vingt-cinq, scièrent plus de trois cents planches, et firent tant fct si bien que le lundi de la semaine sainte, .6 avril 1626, la cabane, — c’est ainsi que l’appelle le Père Lalemant, — destinée à recevoir les missionnaires Jésuites, était terminée et habitable.
Par une coïncidence digne d’être mentionnée, le jour même où les Jésuites avaient repris leurs travaux de construction interrompus l’automne précédent, Henri de Lévis, duc de Ventadour, et vice-roi de la Nouvelle-France, leur faisait une concession de toutes les terres contenues entre la rivière de Beauport et le ruisseau Saint-Michel, formant une superficie d’une lieue de front sur quatre de profondeur. Le document vice-royal avait été signé et scellé le 10 mars.
Le don était irrévocable, perpétuel, et ne renfermait aucune charge. Les Jésuites étaient autorisées à bâtir, si bon leur semblait, une habitation, demeure, noviciat ou séminaire pour eux-mêmes et pour y élever et instruire les enfants des Sauvages. Comme l'intention des Pères était de donner de l’essor à l’agriculture, négligée jusque là, afin de trouver par ce moyen une plus grande facilité d’existence, ils commencèrent dès l’année suivante à défricher les terres voisines de leur couvent et firent même quelques semences. Ils suivirent chaque année la même ligne de conduite qui était bien la plus sage et la plus prudente, car, si les premiers colons se fussent adonnés à l’agriculture, au lieu de commercer avec les aborigènes, Québec eût pu résister à l’invasion des frères Kertk en 1629. Rendons cependant aux Récollets et à Louis Hébert le témoignage d’avoir mieux compris les besoins de la colonie, en faisant quelques défrichements dès leurs arrivée au pays. L’éloge que Champlain fait à l’adresse des Jésuites à cet égard mérite d’être cité : “ Ils n’ont perdu aucun temps, dit-il, comme gens vigilants et laborieux qui marchent tous d’une même volonté, sans discorde, qui eut fait que sous peu de temps, ils eussent eu des terres pour se pourvoir et nourrir et passer des commodités de France; et, plût à Dieu que, depuis vingt-trois à vingt-quatre ans, les sociétés eussent été aussi réunies et poussées du même désir que ces bons Pères : il y aurait maintenant plusieurs habitations et ménages au pays.” (1)
Mais les Jésuites ne s’occupaient pas seulement d’agriculture. Durant les quatre premières années de leur séjour au Canada, ils travaillèrent ardemment à l’avancement spirituel et temporel de leurs compatriotes, nonobstant les difficultés que leur suscita Emery de Caën, huguenot doublé d’un fanatique. Ce qui faisait dire au Père Charles Lalemant, dans une lettre à son frère Jérôme en date du 1er août 1626 : “ Le secours qui nous est venu de France est un beau commencement pour cette mission ; mais les affaires ne sont pas en tel état que Dieu puisse y être servi fidèlement. L’hérétique y a encore autant d’empire que jamais ; c’est pourquoi je remercie le P. Noirot afin qu’il active ce qu’il a commencé.” (2)
Le Père Noirot venait en effet d’arriver à Québec avec le Père Paul de Noiie, le Frère Gaufestre et vingt hommes de travail. C’é- , tait un précieux renfort et pour le spirituel et pour le temporel-
(1) Voyages de Champlain.
(2) Relation de 1626, p. 7.
Mais comme il fallait des vivres pour alimenter tout ce monde, et comme il était urgent de faire cesser les vexations de de Caën et de ses créatures vis-à-vis des religieux et des catholiques, il fut décidé que le Père Noirot, homme d’action, repasserait immédiatement en France. L’ AUowette, petit batiment de soixante tonneaux qu’ilavait frété en France, reprit bientôt la mer, et les Jésuites attendirent jusqu’au printemps suivant pour connaître le résultat de ses démarches. Guillaume de Caën et son neveu Emery étaient mal disposés. Leur influence à la Cour était telle que le P. Noirot ne put obtenir aucune des réformes qu’il avait demandées au nom de sa Compagnie. Champlain n’avait pas été plus heureux dans son voyage précédent. Les marchands de Québec restaient encore les maîtres.
Le Père Noirot ne se découragea point. Il fit charger YAllouette de provisions, et déposer plusieurs ballots dans un des navires des de Caën en partance pour Québec. Pour comble d’infortune, le petit vaisseau des Jésuites ne put se rendre à destination, et Emery de Caën fit enlever du sien et déposer sur le quai les ballots du Père Noirot. Quand cette nouvelle parvint aux oreilles des Jésuites, ils résolurent aussitôt de renvoyer en F rance leurs vingt ouvriers et de ne garder avec eux que cinq personnes et un frère, afin (pie la résidence de Notre-Dame-des- Anges ne restât pas dans un complet abandon. Les Pères Massé et de Noüe restèrent seuls à Québec, tandis que le Père de Brébeuf recevait l’ordre de quitter les Murons chez qui il s’était rendu l’année précédente, et que le Père Lalemant retournerait dans son pays, “ accommodant ses frères du mieux qu’il put.’’
Quelque temps après son arrivée à Québec, en 1625, le Père de Brébeuf, qui brûlait de se livrer au plus tôt aux missions huronnes, obtint la permission de suivre un parti d’ Algonquins dans leur chasse d’hiver. Il passa cinq mois au milieu d’eux, étudiant leur langue, et partageant leurs fatigues et souvent leurs privations. Quand il revint à Québec le 8 avril 1626, mercredi de la semaine sainte, ses confrères étaient entrés depuis deux jours dans leur nouvelle demeure.
“ La maison n’était pas grande, écrit le Père Martin ; elle ne mesurait que treize mètres sur neuf. On y avait ménagé une petite chapelle dédiée à Notre-Dame-des-Anges à l’occasion du tableau qui la décorait, et qui représentait la sainte Vierge saluée par les chœurs des Anges. Ce nom franchit l’enceinte sacrée, et s’étendit bientôt
à tout le terrain concédé aux Jésuites ; après deux siècles et demi il le porte encore.” (1)
Nous avons vu que les Récollets avaient affecté à leur couvent de la rivière Saint-Charles le nom de Notre-Dame-des- Aimes. Ils avaient dédié leur chapelle à saint Charles en l’honneur de M. Charles de Boues, grand-vicaire de Pontoise, et insigne bienfaiteur de leur communauté canadienne. Le Père Jérôme Lalemant avait de France, conseillé à son frère de mettre la nouvelle résidence des Jésuites sous la protection de la Vierge aux Anges, et l’on constate dans la Relation de 1626, écrite de la main du Père Charles Lalemant, que les deux frères étaient unanimes à s’entendre sur ce choix. Ce nom fut donné au monastère et à la seigneurie, et il est resté pour désigner encore une fraction de l’ancien domaine.
Les diverses résidences des Jésuites au Canada et dans le golfe Saint-Laurent étaient primitivement entretenues aux frais de la Compagnie de la Nouvelle-France. Il n’y eut que celle de Notre-Damedes- Anges, inaugurée avant la création de cette Compagnie, qui s’appuyait, pour subsister, sur la libéralité du marquis de Gamache. Réné Rohault, gentilhomme de Picardie, se sentant une vocation éprouvée pour l’état religieux, voulut, avant d’entrer chez les Jésuites, consacrer son patrimoine au salut des âmes. Le marquis de Gamache, son père, fit offrir aux Jésuites, en 1626, une somme de seize mille écus d’or pour fonder un collège à Québec. Le Père Vitelleschi, général de l’Ordre des Jésuites, accepta au nom de la Compagnie ce cadeau qui venait en temps opportun. Si les Pères de la mission du Canada ne commencèrent pas ce collège dès les années suivantes, ce fut à cause des malheurs qui vinrent assaillir l’habitation de Québec, et forcer les religieux à repasser en France.
La colonie commençait déjà, en 1626, à ressentir les aiguillons de la famine, qui devinrent encore plus douloureux durant les trois années qui suivirent. “ Il y avait dans l’habitation, écrit le Frère Sagard, quatre-vingts bouches dont les dents croissaient comme l’herbe en bonne terre, faute d’avoir de quoi les employer.” La Compagnie des Cent- Associés avait tenté de sauver Québec en envoyant M. de Roquemont avec des provisions et des hommes. La flotte qu’il
(1) Le Père J. de Brébeuf, sa rie, ses travaux, son martyre par le It P. Martin, pages 38 et 39.
commandait portait six missionnaires, dont trois Pores Jésuites: C. Lalemant, François Ragueneau et Philibert Noirot, deux frères Récollets, Daniel Boursier et François Girard, et un Frère Jésuite, Louis Malot. Quatre des vaisseaux de l’escadre tombèrent entre les mains des Kertk ; le cinquième où était le Père Noirot put seul échapper. Aussitôt remis en liberté, le P. Charles Lalemant se mit de nouveau en frais d’aller secourir ses frères du Canada dans la détresse. Il réussit à équiper un navire, et partit pour Québec avec les Pères Noirot et du Vieux-Pont et le Frère Malot. Le malheur voulut que ce vaisseau se perdit corps et biens près de Canseau ; le P. Noirot et le Frère Malot furent engloutis dans l’abîme. Ce secours serait, en tous cas, arrivé trop tard, car Champlain venait de signer l’acte de capitulation de Québec, et les clefs du fort Saint- Louis étaient devenues la possession des frères Kertk. Les Récollets et les Jésuites durent reprendre le chemin de leur pays, et attendre que les négociations entre l’Angleterre et la France décidassent du sort de la colonie.
Le traité de Saint-Germain-en-Lave du 29 mars 1632 rendit le
Canada à ses premiers maîtres. Les Jésuites, toujours anxieux de reprendre le cours de leurs travaux évangéliques interrompus d’une manière aussi cruelle, apprirent avec le plus grand bonheur la nouvelle de cette restitution. Les Capucins à qui le cardinal Richelieu avait tout d’abord confié la direction religieuse du Canada, ne voulurent point l’accepter, et provoquèrent eux-mêmes le retour des Jésuites dans leur ancienne mission (1). Le Père Paul le Jeune, nommé supérieur, s’embarqua pour le Canada en même temps que le Père Paul de Noüe et le Frère Gilbert Burel. Dans le même temps les Pères Daniel et Davost allaient se fixer au poste de Sainte-Anne du Cap-Breton. Quant au Père de Brébeuf, il ne put revenir au milieu de ses chères ouailles du pays des Plurons que l’année suivante (1633). 11 remplit dans l’intervalle les fonctions de procureur dans le petit collège de la ville d’Eu, qui avait été fondé par le duc de Guise le Balafré.
Les Pères Le Jeune et de Noüe trouvèrent leur couvent de Notre- Dame-d es- Anges presque en ruines : les fenêtres et les portes avaient été enlevées durant le séjour des Anglais à Québec. Cependant tout avait été laissé dans le plus parfait ordre, et les Kertk s'étaient engagés à ne pas laisser détruire cette maison que les
(1) Archives de Québec.
Jésuites croyaient pouvoir utiliser un jour. Le Père Le Jeune, qui la visita en arrivant, en a laissé une description telle quelle était avant qu’elle fût abandonnée :
“ La maison, dit-il, est à deux cents pas du rivage. Elle forme quatre chambres basses. La première est la chapelle ; la seconde le réfectoire, et, dans ce réfectoire, sont nos chambres, deux petites passables, de la grandeur d’un homme en carré ; deux autres qui ont chacune sept à huit pieds, mais deux lits en chacune. Voilà pour six personnes étroitement. Les autres, quand nous étions tous ensemble, couchaient au grenier ; la troisième sert de cuisine ; la quatrième de chambre à nos gens. Il y avait même grandeur visà-vis, mais il a été à moitié brûlé par les Anglais. Il faut recouvrir la maison, car il pleut et neige partout.”
Voilà, ajoute Parkman, le berceau des grandes missions du Canada !
Les nouveaux arrivants se mirent aussitôt en frais de réparer les désastres de leur maison, afin de la rendre habitable sous le plus court délai. Au mois d’août qui suivit leur arrivée à Québec (1032), ils étaient assez bien installés pour recevoir à dîner le sieur Emery de Caen, chargé per intérim du gouvernement de la colonie française. L’autocrate huguenot était revenu à de meilleurs sentiments, et le roi lui avait accordé cette faveur de revenir à Québec pour qu’il refît ses finances.
Au mois de juin de l’année suivante, Champlain arrivait à Québec et prenait les rênes du pouvoir. Il avait amené avec lui deux Pères Jésuites, Enemont Massé et Jean de Brébeuf. Ce renfort était précieux, car les deux religieux venus l’année précédente avaient eu tout le fardeau à supporter. Bien qu’il n’y eût à Québec qu’un petit nombre d’habitants, leur présence au milieu d’eux était presque indispensable. Ils célébraient la messe du dimanche à la haute-ville, et la semaine ils faisaient les offices à leur couvent de Notre-Dame-des-Anges. Les pauvres colons qui avaient été privés de secours religieux pendant près de trois années, se félicitaient hautement de se voir desservis d’une manière aussi régulière. Les Pères leur tenaient lieu à la fois de pères spirituels et d’aviseurs temporels.
L’arrivée des deux nouveaux ouvriers évangéliques fut le commencement d’une ère de progrès dans l’œuvre des missions sauvages. Les jésuites fondèrent, cette année-là (1633), la résidence de la Conception aux Trois-Rivières, et celle de Saint- Joseph à Iliona-
tiria, dans le pays des Hurons. Les résidences de Saint-Charles de Miscou et de .Sainte- Anne du Cap-Breton venaient aussi de s’ouvrir. Mais elles relevaient toutes directement de la Compagnie de la N ou velle-F rance.