‹ Le séminaire de Notre-Dame-Des AngesChapitre 2 sur 3 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

But de la fondation de Notre-Dame-des-Anges. — Petite école du P. Le Jeune. — Dessein de fonder un séminaire pour les jeunes Hurou3 — Obstacles au recrutement des élèves. — Moyens de convertir les Sauvages. — Débuts » u Séminaire. — Les premiers séminaristes. — Le Père Daniel, précepteur. — Satouta. — Tsiko. — Leur maladie et leur mort. — Causes de ces mortalités. — Kloge des deux défunts. — Personnel du séminaire. — Belle conduite de leurs parents.

La Relation de 1 635 nous apprend que l’établissement de la résidence de Notre-Dame-des Anges répondait à trois grands desseins, qui tous devaient servir à la gloire de Dieu. Voici en quoi ils consistaient :

lo. Eriger un collège pour instruire les enfants des Français dont le nombre allait toujours croissant ;

2o. Etablir un séminaire de petits Sauvages, afin de les élever dans les croyances de la religion catholique ;

3o. Venir en aide aux missions des Jésuites chez les peuplades huronnes et les autres indigènes pratiquant la vie sédentaire.

Ces trois sublimes desseins devaient bientôt recevoir leur accomplissement, au moins dans une bonne mesure. A dater de 1626, la résidence de Notre-Dame-des- Anges avait été le foyer principal où toutes les missions du Canada, depuis Tadoussac jusqu’aux grands lacs, venaient s’alimenter. La fondation de deux séminaires pour l’usage distinct des enfants sauvages et français, avait pour but spécial de former des sujets dont les connaissances pourraient être utilisées pour le bien des âmes. Mais la Providence, qui dispose de tout pour le mieux, permit que les Jésuites changeassent l’idée qu’ils avaient d’abord entretenue de s’établir d’une manière permanente sur les bords de la rivière Saint-Charles. Les dangers sans cesse renaissants du côté des sauvages que le caprice et la superstition ramenaient trop souvent à leurs instincts sanguinaires, avaient engagé les Français à se grouper autour du fort Saint-Louis. L’obligation où se trouvaient les Jésuites de desservir l’église de Notre-Dame de

Recouvrance, œuvre du fondateur de Québec, fut cause qu’ils abandonnèrent quelques années plus tard la vallée de la rivière Saint- Charles pour se fixer à la haute-ville ; la compagnie des Cent- Associés leur avait octroyé, en 1637, douze arpents de terre près du fort, et les Jésuites vinrent y jeter les fondations de leur collège, puis d’une église. Ce changement de résidence ne détourna pas, comme on le voit, les entreprenants missionnaires de mettre à exécution leur projet de construire un collège, suivant le pieux désir de Réné Rohault, et de fonder un séminaire à l’usage exclusif des jeunes Sauvages. Le collège n’était pas encore commencé en 1635,

l’année 1026, le Père Charles Lalemant s’occupait de l’instruction des petits barbares. Il envoya même en France un jeune huron qui paraissait fort désireux de s’instruire. “ Si une fois cet enfant est bien instruit, écrivait le supérieur, voilà une porte ouverte pour entrer en beaucoup de nations où il servirait grandement.” Ce déplacement temporaire de petits indigènes se faisait presque tous les ans depuis plusieurs années. Lorsque les Ursulines eurent fondé leur séminaire de petites filles Sauvages, elles continuèrent, de leur côté, à envoyer de leurs élèves en France, où des familles aisées les recevaient dans leurs maisons comme servantes. Il est assez intéressant de suivre le va-et-vient de ces heureux privilégiés, qui, à l’âge de 8, 9 ou 10 ans, faisaient leur tour de France, avaient leurs entrées libres dans les palais du roi et franchissaient l’enceinte des monastères. Tous ces voyages suffisaient amplement à satisfaire leur curiosité, mais ils n’avançaient aucunement leur instruction.

Le Père Le Jeune nous apprend lui-même dans la Relation de 1632, qu’il ouvrit l’année d’auparavant une petite école pour la jeunesse de Québec : “Je suis devenu régent au Canada, dit-il, j’avais l’autre jour un petit Sauvage d'un côté, et un petit nègre ou maure de l’autre, auxquels j’apprenais à connaître les lettres. Après tant d’années de régence, me voilà enfin retourné à l’A, B, C, mais avec un contentement et une satisfaction si grande que je n’eusse pas voulu changer mes deux écoliers pour le plus bel auditoire de France.” (1) Ce petit nègre dont parle le P. Le Jeune, avait été laissé à Québec par les Anglais qui l’avaient amené avec eux en 1629. Il était originaire de l’île de Madagascar. Les lvertk l’avaient acheté et l’un des trois frères l’avait ensuite vendu à Olivier

(1) Relation de 1632, p. 12.

Le Baillif. Celui-ci le céda à une famille française pour la consi" dération de 50 écus. Le jeune infidèle fut baptisé le 14 mai 1633.

Le P. Le Jeune reçut dans sa classe, l’année qui suivit son ouverture, deux nouveaux élèves, dont l’un venait de Tadoussac. C’étaient deux garçons intelligents ; on leur donna le nom de Fortuné et de Bienvenu. “C’est un plaisir de voir ces deux enfants, écrit leur maître, ce sont mes petits écoliers, ils commencent à lire, ils savent prier Dieu en latin, et en leur langue. Ils nous font quelquefois rire par leurs petits discours.’’ L’écrivain de la Relation rapporte qu’un jour Eméry de Caën dînait à Notre-Dame-des- Anges. Avec la curiosité naturelle à cet âge, qui veut tout savoir et tout connaître, un des deux, espiègle comme tout, voyant que l’on servait à table des mets auxquels il leur était défendu de toucher, s’écria tout à coup en regardant le Père : Et ne nos inducas in tentationem ! La citation était heureusement trouvée et l’on rit de bon cœur.

Quatre ans s’étaient écoulés depuis que. le Père Le Jeune avait ouvert sa petite classe, quand le dessein d’un séminaire pour les H urons commença à se réaliser. Le Père de Brébeuf, plus familier que ses confrères avec les mœurs, les coutumes et la langue des Hurons, connaissait mieux aussi leurs besoins, et la manière de les amener au bien. Le meilleur moyen, croyait-il, était de former les enfants à la vie civilisée, tout en leur donnant le pain intellectuel et même le pain quotidien. La grande difficulté était de décider les parents à céder leurs enfants pour quelques années. Trouverait-on même de ceux-ci en assez grand nombre pour qu’il résultât quelque bien de cette entreprise hardie, presque téméraire. Il y avait aussi l’embarras de les vêtir et de les nourrir, car les Jésuites comptaient sur des secours de France pour soutenir leur séminaire, plutôt que sur leurs propres ressources.

Le premier et le plus terrible obstacle qui s’opposa au recrutement des élèves vint des parents. Les Sauvages sont attachés à leurs enfants plus qu’on ne pourrait se l’imaginer. Les femmes étaient encore plus revêches que leurs maris sous ce rapport, tant elles redoutaient qu’on envoyât en France leur chère progéniture, ou qu’on infligeât à ces petits quelques punitions corporelles, car elles-mêmes ne châtiaient jamais leurs enfants, et pouvaient tout braver pour leur épargner la moindre contrariété. Aussi, il fallait

voir à quelles ruses les parents avaient recours pour ne point mettre leurs fils au séminaire de Notre-Dame-des- Anges. Un exemple entre plusieurs autres. Le Père Le Jeune demandait un jour à un capitaine algonquin de lui donner son enfant pour l’instruire. Savez-vous ce qu’il répondit : “ Pour mon fils, je suis assez savant

pour l’instruire, je lui apprendrai à haranguer ; instruis premièrement les Montagnais, si cela réussit bien, nous te donnerons nos enfants.”

En dépit des obstacles provenant de l’autorité paternelle et maternelle, le Père Le Jeune ne se laissa pas décourager, car sa prétention était que les Sauvages ne pourraient être convertis que si on commençait par les enfants. C’est pour cela qu’il était si favorable à l’établissement d’un séminaire. Ce religieux proposait trois grands moyens pour opérer la conversion des Sauvages.

Le premier, d’après lui, était d’arrêter les courses de ceux qui ruinent la religion, et de se rendre redoutables aux Iroquois.

Le second consistait à développer, chez ces barbares, le goût de l’agriculture et à les fixer au sol, en envoyant au milieu d’eux de braves et honnêtes Français versés dans l’art de cultiver la terre.

Le troisième moyen suggéré par le Père Le Jeune, était de dresser un séminaire de petits garçons, et, avec le temps, un de filles “ sous la conduite de quelque brave maîtresse que le zèle de la gloire de Dieu et l’affection au salut de ces peuples fera passer ici, avec quelques compagnes animées de pareil courage.” Comme on le voit, le Père Le Jeune entretenait dès 1636, l’espoir que des religieuses viendraient tôt ou tard au Canada pour y donner l’éducation aux filles. Cet espoir devait se réaliser, trois années après, par l’arrivée des Ursulines et des Hospitalières.

Nous voyons par la Relation de 1635, que le séminaire des Hurons était commencé à bâtir à Notre-Dame-des- Anges, bien que dans l’idée du Père Le Jeune, il faudrait tôt ou tard le transporter plus haut, (1) c’est-à-dire à la haute-ville. Il avait bien été un peu question de le fonder au cœur même des peuplades huronnes, mais plusieurs raisons militaient contre ce plan, dont la principale était la crainte d’être sans cesse ennuyé par les parents qui auraient retiré leurs enfants pour le plus léger caprice. Mais en attendant les secours qu’ils espéraient toujours recevoir de France, le séminaire fut

(1) Relation de 1635, p. 3.

installé à Notre-Dame-des- Anges, et il devait s’y continuer et porter des fruits de salut jusqu a ce qu’il fermât ses portes.

Le Père Le Jeune, toujours supérieur général des missions depuis son arrivée au pays, écrivait à son Provincial en France, à la date du 28 août 163G :

“Je tiens pour très probable que si nous étions bien bâtis à Québec, que nous aurions beaucoup d’enfants par les mêmes voies par lesquelles nous désespérions d’en avoir. Nous avions toujours pensé que l’amour excessif que les Sauvages portent à leurs enfants nous empêcherait de les avoir ; c’est par ce moyen là même qu’ils seront nos pensionnaires, car en ayant quelques-uns affidés, qui appellent et retiennent les autres, les pères et mères qui ne savent ce que c’est de contrarier leurs enfants, les laisseront sans contredit ; et comme on leur permettra les premières années de vivre dans une grande liberté, ils s’accoutumeront tellement à nos vivres et à nos habits, qu’ils auront horreur des Sauvages et de leurs saletés. Nous avons vu l’exemple de ceci en tous les enfants nourris parmi nos Français ; ils font telle connaissance les uns avec les autres dans leurs jeux d’enfants, qu’ils ne regardent les Sauvages que pour les fuir, ou se moquer d’eux. Notre grande difficulté est à bâtir et à trouver de quoi nourrir ces enfants. Il est vrai que nous avons de quoi les loger à Notre-Dame-des- Anges ; mais comme ce lieu est solitaire, qu’il n’y a point d’enfants français nous changeons la pensée que nous avons eue autrefois d’arrêter là le séminaire. L’espérance nous fait voir qu’il le faut nécessairement placer où est le gros de nos Français pour arrêter les petits Sauvages par les petits Français. Et puisqu’une personne de mérite et de vertu a commencé de donner quelque chose pour un séminaire, nous allons quitter le soin de défricher quelques terres, pour faire un effort de bâtir à Québec (haute-ville) ; je dis un effort, car ce sont des frais et des peines incroyables de bâtir en ces commencements. Quelle bénédiction de Dieu, si nous écrivions l’an prochain qu’on régente en trois ou quatre langues en la Nouvelle-France. J’espère, si nous pouvons avoir du logement, de voir trois classes à Québec : la première de petits Français, qui seront peut-être vingt ou trente écolière ; la seconde de quelques Durons ; la troisième de Montagnais.” (1)

Les débuts du séminaire des Hurons furent, comme on le voit,

(1) Relation de IG3G, p. 35.

<les plus modestes. Le recrutement des sujets devait être, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, une pierre d’achoppement à cette œuvre admirable du dévouement chrétien. Nous avons vu jusqu’à quel point les pères et mères étaient esclaves de leur tendresse à l’égard de leur progéniture. Les enfants éprouvaient aussi du chagrin à l'idée de se séparer d’eux, pour aller vivre à trois cents lieues, et renoncer à une liberté si chère à leur cœur. Le Père de Brébeuf avait beau essayer de les convaincre de l’importance de l’instruction, des bons traitements qu’ils recevraient, rien n’y faisait. Les Sauvages trouvaient toujours quelque ingénieux prétexte pour refuser. Ce missionnaire eut alors recours à la diplomatie. Il leur fit comprendre que l’instruction des enfants serait un moyen sûr d’entretenir l’amitié avec les Français, d établir avec eux des relations commerciales plus étroites, et comme conséquence leurs affaires seraient beaucoup plus prospères. Le plan était habile et fut sur le point de réussir.

Nicolet et d’autres truchements entrèrent dans le projet du Père de Brébeuf et l’aidèrent dans son travail de persuasion. Tous réunis firent tant d’instances qu’ils décidèrent à la longue douze petits garçons fort gentils, de descendre à Québec avec l’agrément de leurs parents. Le Père Daniel déjà au courant de l’idiome huron et le P. Davost devaient les accompagner. Mais quand l’heure du départ vint à sonner, ce fut une scène tellement navrante qu’il fût impossible d’en décider plus que trois à partir. Les mères et sur- ’ tout les grand’mères des neuf autres s’accrochèrent à leurs cous, et les retinrent étroitement embrassés. Force fut donc aux deux religieux de prendre le chemin de Québec avec le faible contingent qu’on voulut bien consentir à leur laisser.

Rendus aux Trois-Rivières, la face des choses commença à changer. Les pères des trois petits Hurons descendus pour la traite ne voulurent plus retourner sans eux. Un seul, du nom de Satouta, petit-fils d’un capitaine de la nation des Ours, fut le seul sur les douze qui tint parole de suivre les Pères Daniel et Davost, et même de passer en France, s’ils le jugeaient nécessaire. Les Français des Trois-Rivières firent une ovation à ce courageux jeune homme, et donnèrent un grand festin en son honneur. Cette réception toucha le cœur d’un des barbares qui comprit que les Français étaient véritablement des amis pour sa nation. Il convoqua après le dîner une réunion des siens et leur adressa un discours très éloquent au cours duquel il fit l’éloge des Français et leur parla des bienfaits

qu’ eux-mêmes devaient attendre d’une alliance entre les deux nations, alliance cimentée par le séjour de leurs enfants au séminaire. Puis, s’adressant à un des petits Murons : “ Mon neveu, fit-il, il faut que vous demeuriez avec les Français, prenez courage, ne craignez point, ils vous aimeront. Et vous, un tel, parlant à un autre, il faut que vous lui teniez compagnie. Comment n’avons-nous point d’amour? Sommes-nous des hommes ? N’avons-nous point de cœur, ne pas aimer une nation si bonne ? Soyez constants, demeurez avec eux et vous y comportez sagement.” (1)

Cette courte mais éloquente harangue produisit l’effet désiré. Deux autres jeunes gens, dont l’un s’appelait Tsiko, consentirent à se rendre à Québec pour se faire séminaristes. “ Il faisait beau, écrit le Père Le Jeune, voir leurs parents les apostrophant et leur recommandant d’avoir courage, de ne rien prendre parmi nous ; que

ce n’était point notre coutume d’être larrons ; bref, ils tirent cette action avec tant de témoignage d’amour, que tous les Français en étaient consolés.”

Les trois séminaristes hurons entrèrent à Notre-Datne-des-Ano-es

vers la fin de juillet 1635. Le personnel de la résidence se composait alors des Pères Charles Lalement, supérieur, Nicholas Adam, Enemond Massé, Anne de Noiie, A. Daniel, Ambroise Davost, et des Frères Gilbert Burel, Pierre le Tellier, Jean Liégeois, Pierre Feauté, Ambroise Cauvet et Louis Gobert.

Le Père Le Jeune apprit quelques jours plus tard que Nicolet lui envoyait trois petits Hurons pour son séminaire. Ce renfort de bouches à nourrir décida les Jésuites à renvoyer en France une partie de leurs ouvriers, afin de pouvoir loger convenablement les nouveaux et leur donner le pain quotidien. “ Car, de refuser, écrit-il, cette bénédiction du Ciel, et de renvoyer unie partie de nos Sauvages, nous ne le ferons jamais, nous leur donnerions plutôt la moitié de nous-mêmes ; l’affaire est trop importante pour la gloire de Notre-

Seigneur.” (2)

Loin de vouloir diminuer le nombre des séminaristes, le Père Le Jeune songeait au contraire à l’augmenter, en ouvrant, comme nous l’avons lu dans une de ses lettres, les portes de son institution aux Montagnais et à d’autres nations voisines des Hurons. La suite de ce récit nous fera voir jusqu’à quel point le Père Le Jeune put réaliser son plan.'

(1) Relation de 1G3G, p. 73.

(2) Relation de 1G3G, p. 75.

Le premier soin du Père Daniel à qui fut confiée la charge de précepteur des petits Hurons, fut de les instruire dans la foi chrétienne. Connaissant assez leur langage pour les comprendre, il s’efforça d’inculquer des notions religieuses, dans le cœur de ses élèves (pie le vice n’avait pas encore flétri, afin de les baptiser au plus tôt. D’autres religieux consacraient aussi une partie de leur temps à enseigner le catéchisme aux enfants des sauvages qui étaient venus se cabaner dans le voisinage de Notre-Dame-des- Anges. Une seule invitation suffisait pour attirer à ces instructions publiques, non-seulement les petits garçons et les petites filles, mais aussi les parents. La chapelle du couvent était le lieu choisi pour ces sortes de classe. L’assiduité était grande, et les leçons profitaient aux élèves. C’est ainsi qu’ils apprirent en peu de temps à joindre les mains, à se mettre à genoux, à se tenir debout pendant qu’ils subissaient l’interrogatoire, à répondre avec modestie, et à faire la révérence à la façon des Français et des Françaises. Les petites filles surtout faisaient preuve d’une grande docilité, et se piquaient d’imiter à qui mieux mieux les jeunes Françaises quelles paraissaient aimer tendrement.

La leçon terminée, les Pères les invitaient de temps à autre à partager un petit festin. On conçoit aisément que ces fêtes étaient accueillies avec plaisir par la gent écolière.

D’autres fois les enfants sauvages étaient appelés à faire la soutenance publique des principaux points de le religion, en présence de M. de Montmagny, alors gouverneur de la Nouvelle-France, de François de Ré mieux connu sous le nom de Monsieur Gand, principal commis de la Compagnie des cent-associés. Les Jésuites et les principaux citoyens de Québec, comme M. de Repentigny, M. de la Potherie, assistaient à ce catéchisme d’un nouveau genre. Il va sans dire que les parents des enfants n’étaient pas les derniers rendus pour applaudir à leurs triomphes, car il y avait distribution de récompenses aux plus méritants. C’étaient d’ordinaire des couteaux, des fers de flèches, des bagues, des alênes, des aiguilles que les vainqueurs venaient chercher à tour de rôle avec une parfaite gentillesse dans la démarche, baisant la main du personnage qui leur tendait la récompense, et faisant la révérence à la française.

Les séminaristes hurons partagèrent en arrivant les travaux

intellectuels de leurs petits compagnons qxi ils rencontraient ainsi dans la chapelle des Jésuites. Mais leurs études avaient un caractère mieux suivi, et ils avançaient vite dans l’étude du catéchisme et de l’alphabet. Trois autres II lirons vinrent bientôt s’ajouter aux trois premiers. Nicolet, comme nous l’avons vu, avait fait annoncer aux Jésuites qu’il descendrait bientôt des Trois-Rivières avec trois jeunes enfants. Il tint parole, car quelques jours plus tard ils arrivèrent tous ensemble à Notre-Dame-des- Anges où ils furent habillés dans le même costume que leur devanciers au séminaire. Celui-ci comptait donc à cette époque six sujets. L'on peut dire que c’est à partir de cette date que le séminaire des Hurons doit être regardé comme une institution à part, ayant des précepteurs spéciaux et des règles particulières. Les élèves étaient : Satouta, Tsiko, Teouatirhon, Andehoua, Aïandacé et un autre dont les Relations des Jésuites taisent le nom.

Un mot maintenant sur chacun d’eux.

Satouta appartient au premier groupe des séminaristes Hurons. Il était petit-fils de Tsondechaoüanouan, qui remplissait au milieu des siens le rôle d’amiral. C’est à lui que se rapportaient toutes les affaires de navigation et les nouvelles des nations où les Hurons allaient par eau sur la mer douce (Lac Huron.) Ce sauvage était tellement populaire parmi les peuplades les plus éloignées, qu’il suffisait de parler en son nom pour être entendu favorablement. Il s’enquérait minutieusement de tout ce qui concernait les Iroquois et la Nation Neutre. Son autorité faisait loi parmi ses compatriotes ; il réglait leurs différends d’une manière sommaire. Ce capitaine célèbre avait promis à son petit-fils de lui léguer son nom, tout en le substituant dans ses nobles fonctions.

Mais la Providence, dont les décrets sont impénétrables, en disposa tout autrement. Satouta tomba malade quelques mois après son arrivée à Québec. Voyant que la maladie s’aggravait, et le trouvant assez bien préparé, les Pères lui donnèrent le baptême. Deux jours après il rendit son âme à son Créateur “ toute rouge et toute teinte du sang de son Fils bien-aimé Jésus-Christ notre Sauveur.” (1)

Tsiko, arrivé au séminaire en même temps (pie Satouta, fut la première victime de la maladie qui menaçait de détruire l’œuvre des Jésuites à son berceau. Il était fils de Ouanda Koca, un des capi-

(1) Relation de 1G37, p. 59.

tainos les plus éloquents de son pays. Ce précieux talent lui avait attiré l’estime et l’admiration de ses compatriotes. Le dis avait hérité des qualités oratoires du père. “ Le soir, connue je le faisais discourir, nous dit le Père Daniel, il colorait son discours de figures, de prosopopées, sans avoir autre étude ni avantage qu’une belle naissance ; il formait des dialogues fort naturels ; bref, il s’animait en discourant avec une telle grâce et naïveté en son langage, qu’il ravissait ses compagnons et moi avec eux.” (1)

Tsiko ne possédait pas des connaissances religieuses aussi étendues que son petit camarade Satouta, lequel avait contracté la louable habitude, lorsqu’il demeurait en son pays, de converser souvent avec les missionnaires, tandis que Tsiko ignorait même les premiers éléments de la foi quand il dt son entrée au séminaire. Il était d’une humeur joviale, et la douceur de son caractère le dt aimer de tout le monde. Tombé malade peu de temps après son arrivée, il reçut le baptême des mains du Père Charles Lalemant qui lui donna le nom de François.

L écrivain de la Relation de 1636 nous raconte ainsi les derniers moments de Tsiko : “ Ils étaient joyeux, obéissants, bref il nous semblait quasi que toutes les tempêtes étaient passées, et qu’après les pluies venait le beau temps sur notre horizon Mais voilà qu’un des principaux d’entre eux est saisi tout à coup d’une forte dèvre continue. On le fait panser, on le traite avec un très grand soin, on le veille jour et nuit, on prie Dieu pour lui avec ardeur ; après tout cela ce pauvre jeune homme ayant longtemps souffert, tombe en l’agonie ; le Père Lalemant le baptisa, et peu après il rend l’esprit à Dieu.” (2)

Cette mort fut très sensible aux Pères, principalement au Père Daniel qui l’avait soigné avec le plus grand dévouement, ne laissant pas son chevet durant tout le cours de sa maladie.

Les deux yeux du séminaire étaient éteints avec la disparition de Tsiko et de Satouta, et aussi, suivant l’expression du Père Le Jeune, ses deux colonnes étaient renversées. Tous deux en effet étaient doués des plus belles qualités pour des sauvages, et ils donnaient les plus belles espérances.

La cause de cette double mortalité provenait du changement d’air, d’exercice et surtout de nourriture. Accoutumés qu’ils étaient à se

(1) Relation de 1637. p. 59.

(2) Relation de 1637 p. 57.

contenter de sagamité, (brouet de farine de maïs) leurs estomacs ne purent s’accommoder du pain, de la viande et de la nourriture solide des Français. Les Pères durent se raviser et changer le genre de vie de leurs pensionnaires, et ils leur servirent ensuite des plats tantôt à la mode française, tantôt dans le goût sauvage. Les séminaristes ne s’en portèrent que mieux par la suite.

Le personnel de la communauté se trouvait maintenant réduit à trois élèves, car un des quatre survivants s’en était retourné chez ses parents aux Murons. C’était le neveu de ce capitaine dont nous avons cité l’éloquente apostrophe lors de l’assemblée de ses compatriotes réunis aux Trois-Rivières pour la traite des pelleteries. Ce bon vieillard, de soixante ans environ, appréciant à une haute valeur les bons traitements dont les Français usaient à l’égard de sa nation, avait voulu leur donner des marques de sa gratitude. Voilà pourquoi il avait tant insisté auprès des Hurons et surtout de son neveu pour le décider à s’inscrire «au nombre des séminaristes. Il avait réussi, mais l’enfant dont l’humeur était maussade, ne s’accordait pas avec ses compagnons. Il n’en fallait pas davantage pour le faire ennuyer, et un bon matin il dit adieu aux Pères et prit le chemin de son pays. Ce départ, tout regrettable qu’il fut, eut cependant d’heureux résultats, car cet enfant ne cessa de chanter les louanges des Français au milieu des siens. Les Hurons, soupçonneux comme tous les sauvages, auraient pu s’imaginer, en «apprenant la mort de Satouta et de Tsiko, que le séjour au séminaire était fatal à leurs enfants, et c’en était fait de l’avenir de cette entreprise. La conduite du père de Tsiko fut admirable en cette circonstance. Des Algonquins lui avaient rapporté la triste nouvelle de la mort de son enfant. Au lieu de se mettre en colère ou de se répandre en récriminations, il prononça en présence des missionnaires, ces paroles admirables : “ Hé bien ! on dit que mon fils est mort : si le cadet est mort, je vous donnerai son aîné ; je ne m’attristerais point quand tous mes enfants seraient morts entre vos mains, car je sais bien que vous en avez grand soin.” (1)

Où pourrait-on trouver un plus bel exemple d’esprit de sacrifice de la part d’un père de famille ?

Les parents de Satouta, croyant que la contagion qui sévissait alors cruellement parmi les Hurons, faisait aussi de nombreuses victimes à Québec, ne s’étonnèrent pas de la mort de leur enfant, et

(1) Relation de 1637 p. 66

reçurent presque froidement le coup que Dieu leur avait porté. C’est ainsi que la Providence détourna du Séminaire des Hurons la foudre qui avait failli le détruire en quelques jours.

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