‹ Le séminaire de Notre-Dame-Des AngesChapitre 3 sur 3 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Teouatirhon. — Andehoua. — Aïandacé. — Séminaire. — Règlement de vie. — Relies qualités de trois séminaristes. — Leur goût pour l’agriculture. — Disette. — Appréhensions des Jésuites au sujet de l’existence de leur séminaire. — Encouragement deM.de Montmagny. — Epidémie chez les Hurons. — Dangers encourus par les missionnaires dans leur pays. — Belle conduite de Tarantouan. — Episode de la vie d’un Séminariste. — Les adieux d’ Andehoua à Teouatirhon. — Eloge d’ Andehoua. Son baptême. — Départ définitif d’ Andehoua et de Teouatirhon pour leur pays. — Le séminaire à la veille de fermer. — Nouvelle tentative des Jésuites. — Mort d’ Andehoua et de Teouatirhon. — Le Séminaire cesse d’exister. — Séminaire des Sauvages aux Trois-Rivières. — Son existence éphémère.

Teouatirhon, Andehoua et Aïandacé sont les seuls élèves inscrits au registre du Séminaire des Hurons au printemps de 1637. Le personnel est faible, mais nous le verrons bientôt s’accroître, nonobstant les faibles ressources dont les Jésuites peuvent disposer pour le sustenter. Jetons maintenant un coup d’œil sur le séminaire, et voyons comment on y passait le temps.

Les Pères craignaient avec raison que ces petits enfants, élevés suivant tous leurs caprices, doués en outre d’une nature inconstante,, ne se résignassent que difficilement à s’astreindre à une règle, comme cela se pratique dans toutes les maisons d’éducation bien disciplinées. Mais la docilité dont ils tirent preuve à l’article du règlement, leur ponctualité à en suivre tous les points, leur tirent croire une fois de plus que ces natures incultes étaient susceptibles de se plier à toutes les exigences, quand une fois l’autorité a pris sur elles l’ascendant voulu. L’esprit d’imitation comptait aussi pour beaucoup dans les actes d’obéissance dont ils donnèrent de si beaux exemples durant leur séjour au Séminaire. Voyant que les Jésuites suivaient euxmêmes un régime de vie régulier, et qu’ils remplissaient leurs exercices religieux à des heures fixes, sans jamais y manquer, ils prirent plaisir à les imiter, non-seulement pendant une journée ou une semaine, mais des mois entiers.

Ce règlement ne comptait aucun article d’une grande sévérité. Les heures de classe et d’étude étaient entremêlées de récréations.

pendant lesquelles il leur était permis de se livrer à des jeux et à des amusements propres à leur caractère national, comme la chasse, la pêche, la fabrication des arcs et des flèches, etc. Aussi s’en donnaient ils à cœur-joie aux heures de récréation et durant les congés* S’ils obtenaient la permission de s’absenter au loin, il était rare qu’ils s’attardassent. Un jour qu’ils étaient allés chasser sans permission, croyant que leur absence ne serait pas remarquée, ils s’écartèrent dans la forêt, et ne revinrent que longtemps après, ayant bien souffert de faim et de froid. Us arrivèrent tout penauds à Notre-Dame-des- Anges, avouèrent leur faute, et reconnurent que Dieu avait voulu les punir pour avoir agi à la façon des autres sauvages.

Le règlement quotidien peut se résumer ainsi :

Ap rès le lever, ils se mettaient en prières pour consacrer à Dieu leurs actions de la journée. Puis ils se rendaient à la chapelle pour la messe dont ils n’entendaient que la première partie jusqu’à l’Offertoire, tant qu’ils n’étaient que catéchumènes.*

Après la messe, le déjeuner, puis un des Pères leur apprenait à lire et à écrire. LTne courte récréation précédait ensuite la leçon de catéchisme à laquelle ils se montraient toujours bien attentifs.

Dans l’après-midi on leur enseignait encore un peu de lecture, et puis on leur donnait leur liberté jusqu’au soir.

Après le souper, ils faisaient l’examen de conscience et la prière du soir, et enfin ils allaient prendre leur repos.

Voilà comment se passaient les journées au séminaire des Hurons. dans une profonde régularité de vie. Le Père Le Jeune est luimême émerveillé du résultat. “ Etre né sauvage, dit-il, et vivre dans cette retenue, c’est un miracle ; être Huron, et n’être point larron, comme en effet ils ne le sont point, c’est un autre miracle ; avoir vécu dans une liberté qui les dispense d’obéir même à leurs parents, et ne rien entreprendre sans congé, c’est un troisième mira¬

cle!” (1)

Dans un autre endroit de la relation de 1637, le Père Le Jeune dit qu’on ne pouvait rien voir de si souple, c’est-à-dire de si docile qu’un séminariste Huron. Puis il cite plusieurs exemples de leur dévotion, de leur attention aux exercices de piété, de l’accord qui régnait entre eux et de leur désir de bien faire. Pour ne citer qu’un trait de la manière dont ils comprenaient les préceptes de l’Eglise, un jour le Père Anne de Noüe amena avec lui deux d’entre

(1) Relation de 1G37, p. 60.

eux chez les Montagnais cabanes à sept ou huit lieues de Québec. L’heure du repas étant venue, on leur présenta à manger de la viande d’orignal, qu'ils ne voulurent pas toucher, parce que c’était un samedi, jour d’abstinence à cette époque. Le Père leur assura que n’étant pas encore baptisés, ils n’étaient point tenus d’observer les commandements de l’Eglise. “ Il n’importe, dirent-ils d’une commune voix, nous ne désirons pas d’en manger, puisque vous n’en mangez point.”

Les Séminaristes n’observaient pas seulement leur règle, mais ils allaient quelquefois au-devant des désirs de leurs maîtres ; c’est ainsi qu’ils s’offrirent un jour à faire des travaux de défrichement. De la part de sauvages une telle proposition avait quelque chose de prodigieux. La permission leur .fut donnée de faire comme bon leur semblerait. Durant l’hiver ils se mirent à ébrancher les arbres sur une assez vaste étendue de terrain, ils en abattirent même un certain nombre. Une cabane destinée à recevoir leur récolte à l’automne s’éleva bientôt du milieu des bois. Bref, les séminaristes ne rêvaient plus que semences, labour et moisson. Les Pères leur donnèrent du blé d’Inde qu’ils enfouirent dans le sol avec une grande précaution. Juin se passa, et le blé ne poussa pas. Même apparence en juillet. Nos agriculteurs improvisés avaient trop bien caché leurs grains de semence, ils n’avaient pu germer.

C’est ainsi que les Pères aimaient à développer chez leurs élèves le goût de l’agriculture, car ils espéraient par leur entremise auprès des Hurons amener peu à peu ceux-ci à établir une bourgade dans les environs de Québec. Avoir des Hurons sédentaires, telle était l’ambition des Religieux. Ils comprenaient l’avantage de les avoir auprès de leur maison, non seulement dans le but de les convertir à la foi, mais encore dans le but de protéger la petite colonie française, en tenant en respect les ennemis qui, les sachant amis et alliés des Français, deviendraient plus prudents et plus réservés dans leurs attaques. M. de Montmagny était absolument du même avis que les Pères Jésuites. Comme eux, il comprenait 1’importance du séminaire sous le double point de vue de la gloire de Dieu et de la prospérité des affaires spirituelles et temporelles des colons.

Les vaisseaux de France arrivèrent en retard au printemps de 1637. Les vivres étaient à la veille de manquer, et l’on faisait

maigre chère au couvent de Notre-Dame-des-Anges. Le Père Le Jeune, dans un moment de découragement courut un jour s’ouvrir au gouverneur et lui communiquer ses appréhensions sur l’avenir du Séminaire des Hurons. M. de Montmagny lui dit qu’il ne fallait pas renvoyer les séminaristes. Plutôt souffrir, ajouta-t-il, et faire des épargnes dans les provisions de tout le monde. Cette belle réponse ayant été rapportée aux élèves, le plus âgé d’entre eux s’écria : “ Voilà qui va bien ; c’eût été un grand mal de nous renvoyer dans notre pa}rs : il vaut bien mieux un peu souffrir ça bas que de retourner dans de si grands dangers.” (1)

Ce garçon, si bien disposé pourtant, devait bientôt compromettre l’existence du séminaire auquel il paraissait si étroitement attaché.

Tout allait bien cependant à Notre Dame-des- Anges. “ Il semble que tout est en paix. ... Nos Français prennent plaisir de voir de jeunes Sauvages jaloux de vivre à la française ; chacun semblait fort content. ...” Mais il était écrit que l’œuvre des Jésuites passerait par le creuset de toutes les tribulations. Maladies, guerres, calomnies, troubles de tous genres, allaient monter à l’assaut de cette entreprise, de sorte que l’on peut répéter après le Père Le Jeune ces paroles :

Morimur et ecce vivimus.

Les Hurons furent en proie cette année à une maladie contagieuse des plus cruelles. Comme ces peuples infidèles de l’Amérique du Nord étaient encore plongés dans les ténèbres de l’ignorance et de la superstition, ils essayèrent d’expliquer ce fléau dévastateur par des causes diverses, toutes plus ou moins irrationnelles. D’abord ce fut aux Français qu’ils s’en prirent, et en première ligne à Champlain, mort depuis deux ans. Des Montagnais leur avaient appris que ce dernier avait dit à un de leurs capitaines, quelques temps avant de mourir, qu’il emporterait avec lui tout le pays des Hurons. Ils comprirent que c’était Champlain qui les faisait mourir afin d’accomplir sa promesse. Ce qui pouvait les porter à tirer une telle conclusion des paroles du premier gouverneur de la colonie, c’est que les capitaines hurons avaient pour habitude de désirer la compagnie d’autres capitaines lors de leur trépas, et il arrivait souvent que l’on expédiait dans l’autre monde tel ou tel chef pour lui procurer l’agrément de voyager dans le séjour des morts avec un capitaine enlevé par la maladie.

(1) Relation de 1037, p. G4\

D’autres attribuaient la cause de la contagion à la vengeance des- Français, et disaient que ceux-ci n’allaient aux H urons que pour sacrifier leur vie afin de venger l’assassinat d’Etienne Brûlé, interprète, et dont les Hurons s’étaient rendus coupables. Ce fut danstous les coins de la terre infidèle un tel concert de malédictions et de menaces de mort que les missionnaires se crurent en danger de perdre la vie. Les chefs avaient tenu une assemblée où il fut ouvertement question de massacrer les Pères, et ces ingrats auraient poussé leur dessein jusqu’à l’exécution, si un de leurs capitaines, du nom de Tarantouan, qui avait un neveu au séminaire, n’eût jeté, séance tenante, au milieu de la réunion, un collier de porcelaine : “ Voilà, leur dit-il, pour fermer vos bouches et arrêter vos paroles.” Ce présent eut un effet magique. L’arrêt de mort fut suspendu, grâce à l’intervention de Tarantouan, qui voulut ainsi racheter par cette noble conduite le meurtre de Brûlé, auquel les Français ne le croyaient pas étranger.

Les Hurons descendaient tous les ans aux Trois-Rivières pour y faire la traite. Cette année-là les Jésuites y avaient envoyé les séminaristes pour rencontrer leurs parents. Teouatirhon y fit la rencontre d’un de ses oncles, capitaine de guerre, et homme léger, au témoignage du Père Le Jeune. Entre autres nouvelles des Hurons, ce capitaine rapporta secrètement à son neveu que ses compatriotes avaient tué deux Français. En apprenant cela, Teouatirhon, qui avait confié son secret à Aïandacé, résolut de se sauver avec son petit compagnon, car ils appréhendaient qu’on leur ferait subir le même sort qu’aux deux Français. Au début, ils demandèrent un congé d’absence. Les Pères ne voulurent pas le leur accorder, pour la bonne raison que ces deux enfants leur avaient été donnés publiquement. Mais ils finirent par consentir au départ de Teouatirhon, vu que son oncle l’accompagnait.

La nouvelle de l’assassinat des deux Français commença bientôt à s’ébruiter, et l’on arrêta le capitaine huron, en attendant 1 arrivée des sauvages de sa tribu. Les gardiens du fort qui avaient l’éveil, surprirent durant une nuit Aïandacé se précipitant du haut de l’un des bastions. Ils accoururent l’arme au poing, et firent prisonnier le chef huron qui avait comploté de fuir avec son neveu et l’autre séminariste. Tous trois furent mis sous bonne garde jusqu’à l’arrivée du gouverneur et du Père Le Jeune qu’Andehoua était venu chercher à Québec. Les Hurons parurent presque en même temps.

«qu’eux, et assurèrent aux Français que tout était tranquille chez ■eux, et qu’aucun Français n’avait été mis à mort.

Teouatirhon n’en persista pas moins dans sa détermination d’aller revoir sa vieille mère, et les Pères lui donnèrent un congé définitif, à condition qu’il promit de rencontrer souvent le Père de Brébeuf afin de continuer son instruction. Le Père Paul Ragueneau s’em-

barqua avec lui pour le pays des Hurons. Ils n’étaient pas aussitôt partis qu'ils tirent la rencontre de Tarantouan, oncle de Teouatirhon : “ Comment, mon neveu, lui dit-il, quittez-vous ainsi les Français qui vous ont si bien traité ? ” Teouatirhon tout confus, lui répondit qu’il était prêt à s’en retourner. “ Allons donc, lui répliqua son oncle, embarquez-vous dans l’un des canots qui me suivent, car je veux vous ramener moi-même.” Le neveu obéit sans hésitation, et prit congé du Père Ragueneau qui poursuivit sa route.

Tarantouan et sa suite s’en revenaient tranquillement sur le lac Saint-Pierre, lorsqu’ils furent soudainement cernés par un parti d lroquois au nombre de cinq cents. Tarantouan fut le premier ■entouré et emmené prisonnier. La fâcheuse nouvelle de la présence des lroquois dans les environs des Trois-Rivières jeta l’alarme parmi les Français. L’on apprit que plusieurs Hurons étaient tombés au pouvoir de ces féroces ennemis, on tremblait même sur le sort du Père Ragueneau, lorsqu’un jour on vit se diriger vers le fort un canot iroquois monté par un sauvage. Les uns crurent que c’était un prisonnier de guerre en fuite, d’autres que c’était un Iroquois essayant d’attirer l’attention de son côté pendant qu’un parti des siens venait dans une direction opposée pour les surprendre. Plus l’embarcation approchait de terre, plus il devenait facile de s’assurer qu’il était de fabrication iroquoise. Les sauvages effrayés se mirent à crier : Iroquois ! Iroquois ! c’est l’ennemi ! c’est l’ennemi ! Le canonnier voulut envoyer un boulet à cet audacieux, mais M. de Montmagny s’y opposa, et il fit bien, car quelques instants après, on pouvait reconnaître du haut de la plate-forme le séminariste Teouatirhon, nu comme la main, si ce n’est d’un méchant brayet qui lui ceinturait les reins. Le pauvre enfant s’empressa de raconter que, se voyant cerné par les Iroquois, il avait réussi à se sauver à terre à force de rames, puis il s’était caché dans la forêt, en attendant que ses ennemis eussent renoncé à le poursuivre. Quand il les crut partis, il se dirigea vers le rivage et s’embarqua dans le canot abandonné par les Iroquois. L’arrivée de Teouatirhon fut saluée avec joie par les Français qui le croyaient déjà mort.

Quelques jours après, un Huron vint annoncer au fort que Tarantouan était prisonnier des Iroquois, et qu’un jour, comme il était caché dans les bois à proximité de ces barbares, il l'avait entendu chanter pendant qu’ils le tourmentaient, lui et d’autres de ses compatriotes faits prisonniers du même coup.

Cette aventure dont le dénouement fut heureux, ne fut pas unique dans la vie de Teouatirhon. Plusieurs fois déjà il avait pu s’échapper des mains des Iroquois. Ce qui fait dire au Père Le Jeune : “ Ce jeune séminariste sera bien châtié, s’il ne reconnaît la main de Dieu en sa conduite.” Andehoua, le second des séminaristes, ayant ouï dire à son arrivée aux Trois-Rivières que son camarade Teouatirhon voulait quitter les Jésuites, ne put s’empêcher de donner son impression sur ce départ : “ Il se perdra, dit-il, aussitôt qu’il sera arrivé au pays.” Quand le moment des adieux fut venu, il lui fit ses recommandations en des termes touchants : “ Tu sais bien, mon cher compagnon, comme nous avons toujours vécu en bonne intelligence : continuons dans cette amitié ; souviens-toi qu’auparavant que nous connaissions Dieu, nous vivions comme des bêtes, ne retournons point à notre première ignorance ; prends garde à toi, n’oublie point ce qu’on nous a enseigné.”

Sages conseils que Teouatirhon ne suivit pas toujours, au grand détriment de son âme.

Andehoua était doué d’un excellent naturel. Il joignait à une douceur presque angélique une disposition extraordinaire pour l’apostolat religieux. N’étant encore que catéchumène il allait visiter les gens de son pays que la traite attirait à Québec, et il leur expliquait les commandements de Dieu. Les pauvres Indiens se regardaient avec étonnement, et semblaient ravis de ce que l’un des leurs avait pu devenir prédicateur de l’Evangile comme les missionnaires français. C’était aussi une grande consolation pour les Pères de voir ce petit sauvage si plein de zèle pour la gloire de Dieu. Nous verrons plus loin que les belles espérances données par Andehoua ne furent point vaines.

Le plus jeune des trois séminaristes était Aïandacé. C’était le Benjamin de la maison. Sa conduite ne laissait rien à désirer. Mais il lui prenait de temps à autre des ennuis de sa mère qui dégénérèrent en une véritable nostalgie. Les Pères faciles à attendrir, résolurent de l’envoyer se promener dans sa famille, et ils profitèrent de l’occasion du Père Pijart qui allait rejoindre ses confrères au

pays des Hurons. Aïandacé promit de passer la plus grande partie de son temps avec Echon (1) et de revenir l’année suivante.

Le vide laissé dans les rangs des séminaristes par le départ d’Aïandacé fut bientôt comblé. Teouatirhon était revenu amenant avec lui des Trois-Rivières un jeune Huron qui avait pu s’échapper des Iroquois. Le Père Daniel se trouvait avec le même nombre d’élèves que l’année précédente. Deux autres petits sauvages qui avaient accompagné leurs parents à Québec, vinrent demander leur entrée à Notre Dame-des- Anges. L’un d’eux fut admis parce qu’il fut reconnu jouissant d’un bon caractère ; mais l’autre fut congédié, car, au dire de Teouatirhon, il était possédé du démon, c’est-à-dire mélancolique. Outre ces quatre élèves, trois étaient annoncés de la bourgade d’Ossandué, et cinq ou six autres de divers endroits. Le capitaine de Khiondaësahan avait promis au Père Pijart qu’il en conduirait plusieurs de sa bourgade.

Comme on le voit, l’humble séminaire commençait à jouir d’un certain prestige chez les sauvages, en dépit de tous les obstacles qui avaient failli en compromettre gravement l’existence dès son origine. Cependant si tout semblait propère au sujet du recrutement des élèves, les Jésuites étaient toujours dans une grande perplexité quant à la partie matérielle de leur œuvre. Les secours attendus de France ne venaient pas et la pauvreté faisait sentir ses atteintes dans la petite résidence de Notre-Dame-des-Anges. Habiller et nourrir ces jeunes gens était l’occasion de fortes dépenses. Ils arrivaient presque nus, et il fallait non-seulement les vêtir convenablement, mais leur fournir un ameublement, des matelats, des couvertures, du linge en quantité suffisante. Les parents, de leur côté, étaient incontentables. S’imaginant que les Jésuites étaient leurs obligés, ils ne cessaient de demander faveurs sur faveurs, cadeaux après cadeaux. De sorte que les Pères se trouvaient chargés de la famille entière de chacun des séminaristes, Le fardeau était trop lourd pour leurs faibles ressources. Ils ne refusèrent cependant aucundes enfants qui demandaient leur admission, excepté lorsqu'ils

(1) Surnom donné au Père de Brébeuf. Les Ilurons baptisèrent de la sorte tous les Pères Jésuites qui eurent des relations avec eux. En voici d'autres exemples : Le P. Le Jeune : Achiendassé , le P. Daniel : Antouennen , le P. Chastellain : Arioo, le P. Chabanel : Arotnen ; le P. Garnier : Ouaracha , le P. du Peron : Anonchiara , le P. Jogues : Ondessoné , le P. Ragueneau * Aondecheté , le P. Le Moyne : Ouane , le P. J. Lalemant : Achiendasé , le P. de Carheil : Aondechctc , le P. Le Mercier: Tearonhiayannra et Chauosé.

montraient des penchants à la perversité ou à des vices qui auraient pu scandaliser les autres. Le nombre de solliciteurs de cette catégorie fut restreint. Le plus souvent, au contraire, les jeunes gens

dans la foi.

Nous avons déjà cité l’exemple d’Andehoua, le modèle des séminaristes hurons. Son nom est diversement rapporté dans les Relations. Nous trouvons aussi Andeouaraclien ou Andeouarahen. Un autre néophyte fervent aussi était ce jeune sauvage qui s’était sauvé comme par miracle d’une bande iroquoise, et déjà bien connu, Teouatirhon. Us furent baptisés tous deux en 1638, le premier sous le nom d’Armand- Jean en l’honneur du cardinal de Richelieu. M. le gouverneur Montmagny fut son parrain. François de Ré et mademoiselle de Repentigny donnèrent au second le nom de Joseph, en souvenir des associés de la Compagnie de la Nouvelle- France.

Armand- Jean fut une des lumières du catholicisme parmi les siens. Il jouissait d’un bon esprit, d’un jugement solide et surtout d’une grande et forte piété. Mais laissons à lecrivain de la Relation le soin de nous raconter le genre de vie de cet autre Louis de Gonzague :

“ Depuis son baptême, il se confesse et communie tous les huit jours avec une dévotion et une modestie qui nous fait reconnaître en lui la présence de la grâce. Surtout il a une aversion grande du péché, nommément de l’impureté. Il ne faut que se figurer les débordements d’un sauvage lubrique, pour admirer ce que je vais dire. Se sentant attaqué la nuit en songe de quelque pensée messéante, il se lève en sursaut, se met à genoux pour prier Dieu jusqu’au son de quatre heures pour le lever ; alors il me vint trouver avec tant de confusion et d’humilité, qu’il me fut aisé de connaitre que le prince des superbes avait quitté la place. ... Il désirait fort jeûner les vendredis et les samedis de l’année, pour la dévotion sensible que Dieu lui communique à la passion du Fils, et aux douleurs de la Mère ; mais nous le contentâmes sur ce que Notre Seigneur aurait égard à sa bonn£ volonté dans son travail.

“Voici un trait de sa grande résignation. Il avait une jambe gelée; son compagnon voulait aller à la chasse et ne sachant rien de son incommodité, le presse de lui tenir compagnie ; lui, de peur de lui déplaire, se lève de grand matin, et se dispose comme s’il eut dû partir quant et lui ; durant la messe il prie Dieu à ce qu’il inspire son instructeur ce qui serait de sa volonté, étant tout prêt de partir, si

on le jugeait à propos ; Dieu y pourvut, car de bonne rencontre, je l’arrêtai, ayant vu la mauvaise disposition de sa jambe. (1)

L’autre séminariste, Joseph Teouatirhon, était d’une humeur affable et complaisante. Il se prépara à recevoir le sacrement de baptême avec une ferveur digne des chrétiens de la primitive Eglise. Depuis cette date mémorable de sa vie, les Pères remarquèrent en lui une docilité, une modestie et une décence qui dénotaient une grande pureté d’âme et une profonde soumission à la volonté de Dieu, et aux règlements du séminaire. Andehoua et Teouatirhon composaient tout le personnel en 1638. Les autres étaient partis au printemps vers leur pays, pour des raisons tellement graves que le gouverneur avait demandé lui-même ce départ dans l’intérêt de la communauté.

L’hiver précédent s’était passé, comme nous l’avons dit, au milieu des plus terribles anxiétés. Les Hurons avaient comploté le massacre général des Français résidant au milieu d’eux, et la nouvelle en avait été annoncée à Québec par des sauvages errants. M. de Montmagny voulant savoir à quoi s’en tenir, chargea dès le petit printemps, les deux séminaristes de se rendre dans leur pays, afin d’assurer les Hurons que les Français étaient toujours dans les mêmes bonnes dispositions à leur égard. Un Père jésuite, accompagné d’un Français et de quelques Algonquins, se mit en route pour le pays d’Armand- Jean et de Joseph. Un jour que la flottille doublait une pointe où les eaux tourbillonnaient avec rage, le canot d’Armand fut renversé, et le jeune séminariste disparut dans la rivière torrentueuse. Après avoir fait de vains efforts pour se tenir à la surface, Armand crut qu’il allait périr, et se laissa entrainer au fond de la rivière. Du fond de son âme il s’adressa à Dieu dans une prière fervente et lui offrit généreusement le sacrifice de sa vie. Il se sentit aussitôt comme soulevé de dessus la roche où il était assis, et entrainé à la surface des flots oii ses doigts saisirent des broussailles à l’aide desquelles il put se soutenir et puis gagner le rivage sain et sauf.

Chemin faisant nos voyageurs firent la rencontre de quelques Hurons, parents d’Armand. Ils apprirent d’eux que les Français étaient en parfaite sécurité. Quelques jours après, le 9 juillet, ils arrivèrent au terme de leur voyage, qui, depuis leur départ de la rivière des Prairies avait duré 29 jours.

L’arrivée du Père fut une source de consolation pour les pauvres

(1) Relation de 1G38, p. 24.

missionnaires qui avaient passé l’hiver au milieu des plus cruelles persécutions. Armand se retira chez ses parents et ne cessa pas de témoigner par ses paroles et ses exemples de sa foi vigilante et de ses vertus. L’amour de la religion l’avait rendu courageux comme un lion. Ses gens l’écoutaient et admiraient ses discours. “ En vérité, s’écrie le Père LeJeune, nous sommes dans l’étonnement et dans les bénédictions de Dieu, voyant ce que nous n’osions attendre d’une plante née au milieu de la barbarie et si nouvellement entrée dans

l’Eglise de Dieu. ”

Les prédications du jeune Armand et les heureux résultats qui en suivirent, engagèrent les missionnaires à retenir avec eux Joseph Teouatirhon en qui on reposait aussi une grande confiance. Le Séminaire allait être privé d’élèves, mais les Pères comptaient pouvoir mettre à exécution cette année même le projet d’ouvrir les portes de leur maison aux petits sauvages d’autres nations. Il y entra en effet dès 1638, des Montagnais, des Algonquins, en même temps que des Hurons. Les uns y vinrent avec l’intention d’y demeurer toujours ; d’autres n’avaient pour but que de s’instruire dans la foi et de s’en retourner ensuite. La plupart étaient âgés de douze à quinze ans. Le Père Le Jeune fait leur éloge en plusieurs endroits de ses écrits Nous nous en tiendrons aux extraits suivants. (1)

“ Ces jeunes enfants nous ont appris deux belles vérités : l'une que si les animaux sont capables de discipline, beaucoup plus les jeunes enfants sauvages ; l’autre, que la seule éducation manque à ces pauvres enfants, ayant l’esprit aussi bon que nos Européens.

“ Un petit anon sauvage n’est pas né dans une plus grande liberté qu’un petit Canadien ; cependant quand ces enfants se voient dans un séminaire, ils se rangent doucement aux petits exercices qu’on exige d’eux ; ils font leurs prières à deux genoux soir et matin ; cinq d’entre eux étant baptisés assistaient tous les jours à la messe, quand ils étaient au séminaire ... Us servent au prêtre à l’autel avec autant de grâce et de modestie, que s’ils avaient été élevés dans une académie bien réglée. Us se trouvent aux heures qu’on les instruit, s’entr’aiment les uns les autres. . . Je confesse que ces enfants sont éveillés, et qu’ils font paraître beaucoup d’esprit, mais je n’eusse pas cru qu’ils eussent tant raisonné, notamment en matière de notre créance.”

(1) Relation de 1639, p. 40.

A partir <le 1039, le nombre des séminaristes alla toujours en diminuant jusqu’à ce qu’il fut réduit à zéro. Le petit séminaire se trouva temporairement fermé pendant près de trois ans, non seulement à cause du manque de sujets, mais surtout “ parce que l'on ne voyait pas de fruits notables parmi eux, commençant l’instruction d’un peuple par les enfants.” Les Pères essayèrent encore de faire revivre cette œuvre ingrate. Cette fois ils adoptèrent un système plus pratique, en apparence. Chaque année ils adoptaient un certain nombre de jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans ; ils les instruisaient pendant quelques mois, en leur faisant partager les travaux des missionnaires parmi les Français et les Algonquins. Puis, une fois raffermis dans la foi, ils étaient renvoyés chez eux.

“ Cette façon de séminaire, écrit le Père B. Vimont, est aisée, et peut se faire à petits frais et est excellente, choisissant nombre de jeunes gens de vingt ou vingt-cinq ans, de bonne volonté et bon esprit, et les cultivant un automne et un hiver parmi nos Français et nos chrétiens Algonquins, leur faisant voir et goûter la profession du christianisme parmi nous et parmi des gens de leur pays même, et puis les renvoyant sous la garde et la conduite de nos pères qui vont aux Hurons.”

Conformément à cette détermination des Jésuites, l’on constate par la Relation de 1643 que quatre jeunes Hurons avaient passé l’hiver précédent à Québec pour s’y instruire. Ils furent baptisés avant de retourner dans leur pays. M. l’abbé Lesueur de Saint- Sauveur fut parrain de Saoüaretchi ; Martial Piraube, M. de Repentigny et M. de la Vallée donnèrent respectivement les noms de Pierre à Ateiachias, de Joseph à Atarohiat et de Réné à Ato kouchioüani, trois catéchumènes qu’ils accompagnèrent aux fonts baptis¬

maux.

Mais revenons aux deux anciens séminaristes que nous avons perdus de vue, Andehoua et Teouatirhon, depuis que nous les avons laissés au sein de leurs familles. Armand- Jean passa quatre ans en contact avec 1 infidélité et la barbarie sans faire la moindre souillure à sa robe d’innocence. La Providence le protégea visiblement en plusieurs occasions où sa vie fut exposée aux plus grands périls. C’était sans doute en récompense du bien qu’il faisait autour de lui, en coopérant à l’œuvre civilisatrice et religieuse des

héroïques missionnaires pour plusieurs (lesquels l’heure du martyre approchait.

Après la dispersion des Hurons, Armand suivit ses compatriotes à Québec, et il choisit pour se fixer Vile d’Orléans, qui en 1648 donna l’hospitalité à un groupe considérable de ces pauvres exilés. Ici, comme aux Hurons, l’ancien séminariste devenu homme, était un sujet d’édification générale. Pas un n’était plus assidu à assister aux offices de la Congrégation de la sainte Vierge fondée dans l'ile. Etant tombé gravement malade, il demanda son admission à l’Hôtel- Dieu de Québec, et il vint y finir ses jours peu de temps après. Il était alors âo;é de 36 ans. C’était en l’année 1654.

Armand avait toujours été fidèle aux promesses de son baptême. “ Tous les jours, écrit le Père Le Mercier, alors supérieur des missions, il entendait deux messes, quelque rigueur du froid qu’il fit au plus fort de l’hiver : il les entendait les mains jointes, les deux genoux tout nus en terre, dans un respect de dévotion qui n’avait rien de sauvage. Ses prières finies, il allait travailler en son champ, soit pour abattre la forêt voisine, soit pour brûler les arbres et rendre la terre labourable, qui est un travail très pénible. Le peu de repos qu’il prenait de temps en temps, il l’employait à dire son chapelet, souvent cinq et six en un jour.”

Félicité, sa veuve, conçut un profond chagrin de cette mort inattendue. Mais elle trouva dans sa foi qui n’était pas moins grande que celle de son mari, des consolations suffisantes pour lui faire supporter cette terrible épreuve avec une résignation admirable. De crainte de prévariquer, elle préféra rester où elle était, plutôt que de se rendre chez les Iroquois où elle avait un frère naturalisé pour lequel elle avait toujours eu le plus tendre attachement, lié* pondant à un Père qui lui faisait des remontrances au sujet de ce départ que la nature l’invitait à entreprendre, elle dit : “ Est-il vrai que pour aimer Jésus il faille demeurer ici ? La nature a beau dire, mon cœur a beau le désirer, mes yeux ne verront point ce frère (pie j’ai tant souhaité.” Puis fondant en larmes, elle continua : ‘“'Non, non, mon voyage ne se fera point, quoi que j’en dusse être au mourir.” Elle perdit aussitôt connaissance et ne recouvra ses sens qu’au bout de vingt-quatre heures. Telle fut la foi de cette chrétienne, foi robuste qui lui permit de faire un sacrifice presque au-dessus des forces de la nature. Qu’on cherche ailleurs que dans l’Eglise catholique des exemples d’un pareil dévouement à sa religion ?

Il ne nous reste plus pour clore l’histoire intime des séminaristes luirons qu’à raconter la mort de Teouatirhon, l’un des plus remarquables de la petite phalange. Nous avons été témoins de son retour au pays de ses pères, et nous n’avons pas oublié la prédiction d’Andehoua à son sujet: “ Il se perdra, avait dit ce pieux jeune homme, aussitôt qu’il sera rendu en son pays.” Ce ne fut malheureusement (pie trop vrai, car l’ancien élève des Jésuites, si bien disposé au séminaire, ne tarda pas une fois sorti, à se laisser entraîner dans toute sorte de déréglements. Les missionnaires qui avaient l’œil sur sa conduite, ne manquaient pas de le réprimander, quand il tombait dans quelques fautes graves. Il s’amendait pendant quelque temps, pour retomber ensuite. C’est ainsi que des conversions succédèrent à des intervalles de vie déréglée, et il semblait s’enfoncer dans le bourbier du vice, à mesure qu’il avançait en âge. Il se serait infailliblement perdu, si Dieu, dans sa grande miséricorde, ne l’eût pas retiré du monde avant le temps. Frappé à mort à la suite d’un accident, les Pères s’empressèrent de lui offrir les sacrements de la religion catholique, et le préparèrent au terrible passage de l’éternité. Teouatirhon mourut en l’année 1640, muni de tous les secours de l’Eglise.

Le séminaire des sauvages a fermé ses portes pour toujours. Le Couvent de Notre-Dame des Anges n’existe plus que comme souvenir, car les Jésuites l’avaient quitté pour venir se fixer à la hauteville. Mais, poursuivant toujours leur idée première, d’attirer à Dieu, au moyen de séminaires les peuplades sauvages pour lesquelles ils entretenaient une prédilection marquée, les Jésuites en ouvrirent un second aux Trois-Rivières, en 1643. Six excellents néophytes y recevaient des leçons de catéchisme dès la première année de sa fondation. Cette fois l’épreuve 11e fut pas de longue dui •ée, le séminaire des Trois-Rivières fut fermé au bout d’un an, malgré tout le bon vouloir des missionnaires. Ils portèrent désormais leurs talents et leurs ressources à une entreprise plus fructueuse dans ses résultats, en engageant les sauvages à pratiquer la vie sédentaire près de Québec. C’est à Sillery qu’ils travailleront à l’avenir, avec un zèle et une ferveur qui provoquera l’admiration de la première supérieure des Ursulines. “C’est une chose admirable, écrivait Marie Guyart de l’Incarnation, le 3 septembre 1640, que la ferveur et le zèle des RR. PP. de la Compagnie de Jésus. Le P. Yj-

mont, supérieur de la mission, pour encourager les pauvres Sauvages les mène lui-même au travail, et travaille à la terre avec eux, ne trouvant rien de bas, en ce qui concerne la gloire de Dieu et le bien de ce pauvre peuple.” (1)

L’histoire du séminaire des Hurons est courte, mais pleine d’enseignements précieux. S’il est vrai de dire que le grain de senevé, jeté en terre par les Jésuites avec la coopération de Champlain, arrosé des sueurs du Père Daniel, n’a pas produit cet arbre fort et robuste dont parle l’Evangile, nous pouvons cependant affirmer qu'il a produit des rejetons vigoureux et des fruits de bénédiction et de salut. Il est des plantes, même vivaces, qui dégénèrent à la longue et meurent au bout d’un certain nombre d’années, malgré les précautions les plus assidues et les soins les plus habiles du jardinier. On ne sait trop au juste si ce résultat est dû aux au manque de principes fertilisants dans le sol, ou si la plante porte en elle-même un germe de mortalité naturelle. Ainsi de beaucoup d’institutions humaines que leurs promoteurs ont entourées des plus délicates attentions. Ils les ont vues quelquefois prospérer et grandir, et puis aller en déclinant jusqu’à complète extinction. Tel fut le sort

du Séminaire de Notre-Dame-des- Anges.

N. E. Dionne.

(1) Lettres historiques, XIII. p. 322-323.

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