ET AU SOUDAN
Le moyen le plus pratique d'affermir à tout jamais notre domination dans ces contrées encore si pleines des souvenirsde leur indépendance, serait de les traverser de part en part par cette fameuse voie ferrée dont la construction avait été décidée dès Tannée 1880. En effet, le 5 février 1880, l'amiral Jauréguiberry, alors ministre de la marine, avait demandé un crédit de cinquante-quatre millions cent quatre-vingt-trois mille francs pour la construction immédiate de la ligne entre Médine et Bamakou. La demande parut prématurée, et on ne vota qu'un million trois cent mille francs pour études préparatoires. L'amiral Cloué, le successeur de Jauréguiberry, ne s'est pas tenu pour battu par le rejet de cette première demande. Dans la séance du 13 novembre 1880 il réclama aux députés, et obtint, dans la séance du 24 février 1881, un crédit de huit millions cinq cent cinquante-deux mille sept cent cinquante francs pour amorcer la voie ferrée entre Médine et Bafoulabé. Les travaux ont immédiatement commencé. Ils n'ont pas abouti d'abord, parce que les ouvriers indigènes, dont on avait essayé d'utiliser les loisirs, sont d'une indolence inouïe. On a calculé que soixante et onze journées de travail exécuté par des indigènes valaient à peine une journée de travail exécuté par un Européen. Après une campagne de six mois, on n'avait réussi à construire que quatre mille huit cents mètres de route. En second lieu, les études préparatoires ont été par trop négligées. Le tracé définitif n'a pas été déterminé, et on a follement gaspillé des sommes impor-
tantes. Bref, il a fallu fermer les chantiers, et depuis le mois de septembre 1884, la construction de la voie ferrée du haut fleuve est abandonnée. Il paraîtrait, mais les renseignements sur ce point manquent de précision, que Tautorité locale aurait continué les travaux grâce à certains crédits disponibles. Il y a là, comme bonne administration financière, une irrégularité certaine ; mais combien serait-il à souhaiter que nos députés, sans se laisser arrêter par des dépenses dont Futilité présente n'est pas démontrée, mais qui engagent et assurent l'avenir, revinssent sur leur décision ! A défaut de chemins de fer à grande traction, serait-il donc impossible d'établir une voie ferrée d'après le système Decauville analogue au chemin qui relie aujourd'hui Kairoan au littoral, et qui nous a déjà rendu tant de services en Tunisie? C'est là un desideratum bien modeste, et pourtant cette voie de pénétration de la France dans l'Afrique centrale ouvrirait à notre fortune coloniale des perspectives indéfinies.
Si le chemin de fer avait été créé, nous n'aurions pas eu tant de peine à triompher des insurrections qui, en 1886 et 1887, ont failli compromettre notre situation non pas seulement sur le Niger, mais même au Sénégal. Ce n'est pas du Ségoii ou du Ouassoulou que cette fois s'est déchaînée la tempête, c'est au Sénégal même, et c'est un Sénégalais qui s'est cru un moment à la veille de réaliser le rêve jadis formé par Al-IIadji-Omar ou par Samory. Ce nouvel adversaire de la France vient de succomber, mais il a vaillamment lutté, et nos officiers ont eu bien de la peine aie réduire.
Mahmadou-Lamine était un Sarakolé, c'est-à-dire qu'il appartenait à une race très fière de son intelligence et de la supériorité qu'elle s'arroge. Il naquit près de Kayes, vers 1837, et partit de très bonne heure pour la Mecque. Pendant de longues années, il parcourut le monde musulman, séjourna à Conslantinople, et ne revint en Afrique qu'avec un trésor d'expérience et de connaissances chèrement acquises. Résolu à fonder un empire sur les ruines de celui d'Al-Hadji-Omar et d'Ahmadou, il eut le tort de dévoiler trop tôt ses secrets desseins, car le maître de Ségou le retint six ans dans une demicaptivité. Mahmadou-Lamine, à peine relâché, tourna aussitôt
son activité contre les provinces directement soumises à la France. Grand, de mise imposante, éloquent, fort instruit pour un nègre, il recruta sans peine de nombreux adhérents, et se posa tout de suite comme un marabout inspiré et comme un fondateur d'empire. Rusé dans sa propagande, très actif, il aimait à raconter aux noirs qu'il avait, à la Mecque, couché à côté du corps de Mahomet, et n'avait que deux doigts de moins que le Prophète. Il insinuait par là que son rôle serait presque aussi grand que le sien. Déjà même il avait fait des miracles. Il rassemblait ses prosélytes autour d'un bassin rempli d'eau, et faisait défier à leurs yeux surpris, grâce à des images d'Epinal collées dans la paume de ses mains, toute une série d'uniformes français. On agitait alors le bassin, et le tableau se brouillait. « C'est ce que nous ferons de l'armée française ! » s'écriait alors le prophète d'un ton convaincu, et il se retirait aussitôt, sans doute pour laver ses mains et ne pas s'exposer à être accusé de jonglerie. Ces grossiers stratagèmes valurent àMahmadou-Lamine une immens(î réputation. Les mécontents se groupèrent autour de lui. Jeunes gens avides de pillage, bandits de toute provenance, fanatiques et exaltés lui promirent leur concours. Les bateliers du fleuve, qui ne nous aiment guère, bien que nous les fassions vivre, s'engagèrent à le rejoindre au premier signal. Le marabout ne s'était pas encore compromis, et il était déjà redoutable.
En novembre 1885,1e colonel Frey, qui conduisait au Niger une colonne de ravitaillement et exécutait une sixième campagne, rencontra Mahmadou>Lamine à Kayes. Le marabout protesta de son dévouement, et il était peut-être sincère, car les agitateurs nègres n'ont pas été jusqu'à présent très heureux contre nous. Il annonça même son intention d'aller razzier les païens de la Gambie ; mais à peine le colonel Frey avait-il poussé sa pointe en avant que Mahmadou-Lamine, profitant de Téloignement de la colonne française et de la mort soudaine de notre vieil allié Boubakar-Saada, l'almamy du Bondou, prêchait la guerre sainte, s'emparait par surprise de Sénoudébou et lançait ses avant-postes jusqu'à Kouguel, à six kilomètres seulement de Bakel. Il avait des intelligences
dans la place. L'interprète, Alpha-Séga, lui était tout dévoué. Ce fut sur les instigations de ce traître que, dans une sortie imprudente, nous perdîmes dix tués, vingt-cinq blessés et un canon. Aussitôt, avec la mobilité d'impression qui caractérise ces peuples primitifs, les Africains se soulèvent en masse. A Bakel même, la moitié des indigènes se déclarent contre nous, et la garnison du fort ne parvient à se maintenir qu'après un sanglant combat dans les rues de la petite ville.
Averti par le télégraphe, le colonel Frey s'empressa d'accourir. Dès le 2 avril 1886, il arrivait à Kayes avec quatrevingts soldats blancs et près de quatre cents tirailleurs et spahis. Se heurter avec cette poignée d'hommes contre les quinze à vingt mille hommes que le marabout avait groupés autour de lui eut été bien imprudent. Le colonel adopta une tactique plus sûre. Il se décida à aller ravager successivement tous les villages qui avaient envoyé leurs contingents à Mahmadou-Lamine. Alors commence une campagne de six semaines, très intéressante à suivre dans ses détails, à cause des marches forcées, des surprises et des embuscades dont elle est toute remplie.
Le Gindimacko, province dépendant du sultan de Ségou, fut le premier puni de sa défection. A Bokkoro, où s'étaient réfugiés les révoltés avec force butin, s'engagea un violent combat. Les femmes prirent part à l'action. On les entendit, toute la nuit qui suivit la défaite, appeler à grands cris le prophète à leur secours. Mahmadou-Lamine ne se décida à interrompre le blocus de Bakel que lorsqu'il apprit que la colonne Krey venait de remporter de nouveaux succès à Guemou et à Bambella. Il vint présenter la bataille à son habile adversaire, 1(» 19 avril, à Tambouckhané. Ce fut une action chaudement disputée. Le porte-drapeau de Mahmadou-Lamine vint tomber percé de coups à vingt mètres seulement de nos lignes. Les noirs se dispersèrent après avoir subi de grandes pertes. Les contingents désolés regagnèrent leurs villages, et le prophète s'enfuit dans le Bondou, serré de près par nos soldats lancés à sa poursuite.
Deux colonnes, commandées par le colonel Frey et son lieutenant le commandant Combes, venaient en effet de corn-
mencer contre le marabout une poursuite sans trA>ve ni merci. La première de ces colonnes, pour couper au plus court et lui barrer le passage, n'hésita pas à traverser le désert qui s'étend entre Sénoudébou et Makhana. Les souffrances furent extrêmes. Il fallut marcher quatorze heures de suite. Aussi plusieurs auxiliaires moururent-ils de soif et d'épuisement. Mahmadou-Lamine venait d'arriver au village de Kydira. Son tam-tam de guerre retentissait dans les rues, appelant les indigènes au secours. Tout à coup éclatent des coups de fusil. Le marabout, croyant à un engagement sans importance avec les nègres, haussait les épaules de mépris; mais bientôt aux détonations isolées succèdent des feux de salve. Il s'enfuit aussitôt vers Sénoudébou. Par bonheur pour lui, le gué de Xaé restait libre. Nos hommes, furieux de leur déconvenue, enlèvent le lata où les partisans du marabout essayent un simulacre do résistance, et font un immense butin. Près de six cents femmes, un troupeau innombrable, des bagages et la bibliothèque de Mahmadou tombèrent entre leurs mains. C.ette bibliothèque, à la possession de laquelle le marabout attachait une sorte de respect superstitieux, se composait de plusieurs centaines d'exemplaires du Coran, manuscrits ou imprimés, très richement reliés, qu'il avait achetés dans ses voyages ou qui lui avaient été donnés en présent par les princes musulmans.
l^endant que le nouvel Abd-el-Kader, privé de sa smalah, s'enfuyait d'abord à Sénoudébou, puis dans le Dioka, nos soldais victorieux couraientausecoursdeBakel toujours assiégé. Une première bataille s'engageait à Manahel, une seconde à (luemou, et une troisième à Kemandao. Les indigènes, persuadés que nous ne leur accorderions aucune grâce, nous opposeront une résistance désespérée. Ils avaient même recouru à des pratiques superstitieuses, en égorgeant des moutons à proximité des sentiers choisis pour nous tendre des embuscades. Vu des conjurateurs fut tué au moment même où il lançait contre nous les paroles sacramentelles.
A la fin de mai non seulement Bakel était délivré et tous los villages révoltés réduits à l'obéissance, mais le marabout semblait hors d'état de jamais rentrer en campagne. Près de
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trois mille nègres avaient payé de leur vie cette folle équipée. Peu de rampagncs avaient été plus meurtrières. Le renom de la France grandit d*autant plus que le danger avait été plus sérieux.
Tous les périls n'étaient pas encore conjurés, et Mahmadou- Lamine n'avait pas renoncé à la lutte. Lentement et péniblement il reconstituait ses forces. Installé à Dianali, la capitale du Diaka, il y avait improvisé une citadelle redoutable, et^ persuadé que la France n'irait jamais le chercher à deux cent cinquante kilomètres de Bakel, continuait ses prédications et ses agitations. Il avait même Taudace d'envahir le Bondou,. où il surpn»nait et décapitait notre vieil allié Oumar-Penda. Peu à peu se formait contre nous un orage menaçant.
Depuis septembre 1886, le nouveau commandant du Soudan français était le colonel Gallieni, le héros de la grande reconnaissance de 1880. Très au fait des pratiques indigènes et pénétré de la nécessité d'arrêter par un retentissant exemple toute velléité d'insurrection, Gallieni résolut de prendre l'offensive en opérant une marche convergente sur Dianah. Deux colonnes furent donc organisées qui, partant d'Arondon, en aval de Kayes, et de Diamon, en amont, devaient, malgré les cent cinquante kilomètres qui les séparaient, se réunir à jour fixe sous les murs de Dianah. L'opération était difficile, car on s'engageait dans un pays à peu près inconnu et sans route; mais Gallieni apporta les soins les plus minutieux à la préparation de l'entreprise. Tous les Européens furent montés. On leur assura une distribution journalière de soixante-quinze centilitres de vin, et du pain à discrétion. En outre, la Société des dames de France leur envoya des légumes conservés, du chocolat, du sucre, etc.
Quand tout fut prêt, le 12 décembre 1886, les deux colonnes s'enfoncèrent en pays ennemi, diminuant chaque jour la distance qui les séparait. Mahmadou-Lamine avait annoncé qu'il écraserait successivement les deux colonnes. C'était en elfet la seule tactique à suivre ; mais il ne sut prévenir leur jonction. Le 24 décembre, la colonne qui avait traversé le IJondou se trouvait à Pétéboki, dernière étape désignée avant Dianah, quand elle entendit le canon de la seconde colonne^
celle qui venait duBambouck et attaquait le village de Saroudian. Nos soldats coururent aussitôt au secours de leurs camarades. Les partisans du marabout, pris en queue et sur le flanc, n'eurent bientôt plus d'autre ressource que de s'enfuir en désordre dans la brousse. Les deux colonnes opérèrent leur jonction sur le champ de bataille, et, désormais réunies, marchèrent sur Dianali. Elles arrivèrent sous les nmrs de la place le 23 décembre, au jour précis qu'avaient prévu les instructions de Gallieni. Le prophète n'essaya même pas de résister, et s'enfuit avec ses derniers fidèles dans la direction des territoires anglais de la Gambie.
Aussitôt commença la poursuite. Les ennemis s'arrêtèrent sur un plateau découvert, dont les pentes tombaient sur un marigot à fond vaseux, le marigot de Kaguibé. Les abords de la position étaient couverts par une végétation très dense, favorable aux embuscades. Nos spahis, lancés en éclaireurs, furent reçus par une fusillade à bout portant, et vivement ramenés sur le gros de la colonne, qui se forma aussitôt en carré et reprit l'offensive. Les bords du marigot et les abords du plateau furent défendus avec énergie ; mais nos soldats balayèrent par des feux de salve les clairières, et l'on vit bientôt s'enfuir dans toutes les directions les partisans du prophète. Quelques-uns d'entre eux, à l'arrière -garde, se iirent bravement tuer pour donner à leur chef aimé le temps de s'enfuir. En effet, cette fois encore notre insaisissable ennemi réussit à s'esquiver ; mais il ne trouva un refuge que chez les Sarakolès de Tebekouta, dans le Niani, qui confine aux possessions anglaises. Gallieni ne s'acharna pas à sa poursuite. Il rentra à Dianah et ordonna la destruction de cette place. Les voisins, épouvantés par cette exécution et croyant aux vengeances françaises, s'enfuirent avec leurs femmes et leurs troupeaux dans les bois. On voyait dans la nuit, tout autour de Dianah, des feux de bivouac qui attestaient leur présence. Certes Gallieni pouvait user du droit de la g^uerre, brûleries villages, couper les récoltes sur pied, et transformer le pays en désert. Il préféra la douceur. Des émissaires, choisis parmi nos alliés, furent envoyés dans les bois, porteurs de paroles de clémence. Ils furent écoutés, et,
les uns après les autres, les gens de Xieri, de Tiali, de Gamon renlrèrenldans leurs villages et acceptèrent notre protectorat.
Comprenant que rien ne serait terminé tant que Mahmadou- Lamine tiendrait la campagne, Gallieni s'empressa d'écrire à tous les chefs de la contrée pour les menacer des vengeances françaises s'ils donnaient asile au marabout. C'est ainsi que nos généraux africains, à l'époque où ils poursuivaient Abdel-Kader, avaient défendu aux chefs arabes ou marocains de recevoir l'émir. Les ordres impératifs de Gallieni furent exécutés. Un des fils de Mahmadou- Lamine, Soybou, avait essayé d'insurger le Guidimaka. Il fut pris les armes à la main au gué de Dikokori, et passé par les armes avec les plus compromis de ses compagnons. Cet acte vigoureux n'augmenta ni le nombre ni la puissance des partisans du marabout. En effet, Mahmadou-Lamine était à son tour chassé de Tébékouta, attaqué et battu en rase campagne par les indigènes du Ouli, et finalement obligé de se réfugier, dénué de tout, à Darsalanné, près du poste anglais de Mac-Carthy. Ne se trouvant pas en sûreté, il se retrancha à Baracounda, sur la rive droite de la Gambie, à environ quatre-vingts lieues de la mer. C'est là qu'une colonne commandée par le capitaine Fortin, partie de l'embouchure de la Falémé, est venue l'atteindre, après une marche de plus de deux cents kilomètres à travers un pays inconnu. Le 8 décembre, Baracounda était pris, et Mahmadou-Lamine tué. Cet événement considérable nous vaut tout le bassin supérieur de la Gambie.
Les conséquences de cette septième campagne furent très importantes. Au point de vue militaire, il était démontré qu'on pouvait ravitailler une colonne engagée au Soudan fort loin de sa base d'opérations, et par conséquent ne pas se contenter de disperser, mais poursuivre à outrance et détruire tous les agitateurs nègres qui voudraient recommencer la lutte. Au point de vue politique, la frontière était reportée à trois cent cinquante kilomètres au sud du Sénégal; la fertile province du Bondou était rattachée à notre influence, et nous nous rapprochions du Fouta-Djallon, qui doit devenir le foyer de notre puissance au Soudan. Enfin nous occupions un pays fertile, bien arrosé, peuplé d'habitants laborieux, intelligents,
1res suscoplibles de progrès. Des voies commerciales nouvelles élaicnl ouvertes vers Bakel et Médinc, et il est à présumer que les caravanes reprendront leurs anciennes traditions.
Dons événements importants ont encore marqué l'année 18S7. Le premier est la signature d'un traité avec Samory, 1(^ second est la prise de possession du Niger par la marine française.
Dès l'année 1880, des négociations avaient été entamées
avec Pamon'. Trop intelligent pour ne pas comprendre qu'il avait lout à gagner à des relations de bon voisinage avec la France, lo maître du Ouassoulou avait signé d'assez bonne grâce un premier traité avec le capitaine Tournier : mais ce n'étaient en quelque sorte que les préliminaires de la paix, car bien des questions n'avaient été qu'effleurées. Gallieni résolut de dissiper toutes les équivoques et organisa une nouvelle mission. La direction en fut confiée au capitaine Peroz, déjà connu de Samory, qui devait Htg assisté par le lieutenant Plat et le docteur Fras, chargés le premier de dresser la carte du pays, et le second de ramasser des collections scientifiques. Afin de préparer le terrain, on envoya en avant un des fils de Samory, le prince Karamoko, jeune homme qui nous avait été confié par son père et qui revenait d'un voyage en France, plein de reconnaissance pour le bon accueil qu'il avait reçu, et pénétré d'admiration et de respect pour les merveilles de notre civilisation.
La mission partit de Dianiou- le 3 décembre 1886. Elle arrivait à Damko, sur le Niger, le 19 janvier 1887, mais ne recevait que le 28 du même mois l'autorisation de continuer sa marche. Arrivé à Kankan, l'ancienne capitale, le capitaine Peroz eut l'heureuse inspiration d'accorder une récompense à la famille indigène qui, en 1827, avait bien accueilli notre compatriote René Caillié. Cette générosité rétrospective produisit une excellente impression, et nous valut de nombreuses sympathies. Les Français arrivèrent bientôt à la nouvelle capitale, Hissandougou. Ce n'est qu'une réunion de cabanes semblable à tous les villages nègres, mais très propre et bien aérée. Au centre est bâtie la résidence de Samory. Elle se compose d'un double rang de cases défendues par un rempart percé de trois portes. Au centre, dominant le tout, se dresse, comme un donjon féodal, une vaste tour carrée, oii résident les favorites et où l'on a ménagé une vaste salle de réception. On remarque encore une mosquée couvrant quatre cents mètres de superficie, et surmontée par un toit en charpente ingénieusement agencé. En avant de la mosquée s'étend une place rectangulaire , plantée d'arbres, où chaque vendredi Samory donne audience ou assiste à des fantasias.
Les négociations furent rondement menées. Un instant tout sembla compromis, car Samory ne voulait accorder aucune concession. Grâce au bon vouloir du prince Karamoko, et surtout h l'énergie de Gallieni, dont les instructions étaient formelles, la glace finit par se rompre, et un traité définitif fut signé le 23 mars 1887. Samory acceptait comme limite de SOS États le Tankisso, affluent de la rive gauche du Niger, et plaçait tout le Ouassoulou sous notre protectorat : c'est-à-dire que la France acquérait du jour au lendemain une situation prépondérante dans le Soudan occidental, et que notre ennemi de la veille devenait le plus utile des alliés. Or, ce qui semblerait indiquer que Samory est disposé à exécuter la nouvelle convention, c'est qu'il en a fait connaître les conditions dans les contrées de la rive gauche du Niger qui lui étaient jadis soumises, et qu'il a comblé de prévenances et de bons offices tous les Français qui depuis lors se sont aventurés dans le Ouassoulou. Nous ne pouvons que souhaiter la continualion de ces bons rapports, car Samory est un organisateur de premier ordre ; et s'il consentait à devenir le porte-drapeau de la France dans le Soudan, nos progrès seraient rapides.
H est vrai que les couleurs nationales sont aujourd'hui portées dans le grand fleuve soudanien par deux canonniènîs françaises, le \i//f*?* et le Mar/e. La première de ces embarcations mesure dix-huit mètres soixante de long sur deux mètres soixante et dix de large. Son poids est de sept mille cinq cent cinquante kilogrammes, et elle a coûté soixante-sept mille francs. Elle fut transportée morceau par morceau de Médine à lîamakou, mais au prix de fatigues inouïes. L'enseigne Froger, chargé du transport, déploya de rares qualités d'énergie et de persévérance, car il n'avait pour auxiliaires que des nègres indolents, et le voyage dura quatre longs mois. Arrivé à Médine, il s'aperçut que des pièces importantes avaient été égarées. On remonta néanmoins l'embarcation, on remplaça par des tuyaulages provisoires les morceaux qui manquaient, et la canonnière fut enfin mise à l'eau. Elle no put aller que jusqu'à Koulikoro, à quarante kilomètres en aval de liamakou. Ce n'en était pas moins un premier succès d'un bon augure pour l'avenir.
La conslniclion d*unc seconde canonnière avait été décidée, mais celle fois, pour éviter les frais de transport, le chantier devait être installé à Bamakou même. En effet, sous la direction du lieutenant de vaisseau Caron fut rapidement construit un nouveau bateau de vingt-cinq mètres de long et d«> cinq mètres de large, jaugeant cent tonneaux. Le 4 a\Til 1887. Gallieni présidait au baptême de la canonnière, à laquelle il donnait le nom prédestiné de Maye. c< Honneur à vous, disaitil, mes chers compatriotes, qui avez reçu la mission, enviée de tous, d'aller montrer les couleurs de la République sur le Djoliba, aux villes inconnues qui en bordent le cours. Nos vœux les plus ardents vous accompagnent dans votre voyage, et nos cœurs de patriotes se réjouiront quand nous recevrons la nouvelle de votre arrivée au but tant désiré. » Le vœu de (iallieni s'est réalisé. Le X'ujer est arrivé jusqu'au port de Tombouctou, et désormais le grand fleuve africain est soumis à noire inlluence depuis Siguiri, au confluent du Tankisso et du Niger, jusqu'à la mystérieuse cité où si peu d'Européens ont encore abordé.
Ce fut le P' juillet 1887 que le lieutenant Caron partit, avec le Mfff/f', de Manambougou, à quarante kilomètres au-dessus de Uaniakou. Il arriva sans incident àDiafarabé, où l'on célè bre joyeusement l'anniversaire du 14 juillet, et se dirigea sur Mopti afin de déboucher dans le lac Dhéboé. Le Mftye pénétrait alors dans le Macina, territoire soumis à Tidiani. neveu d'Al-IIadji-Omar, un des adversaires les plus déterminés de la politique française. Caron nliésita pas à prévenir de son arrivée le chef toucouleur, et lui demanda Tautorisation d'aller lui rendre visite dans sa capitale Bandiagara. Tidiani déteste la France, mais il n'osa pas repousser les ouvertures de son représentant. Caron se dirigea donc sur Bandiagara, une des dernières citadelles du fanatisme musulman, et y arriva, après un voyage des plus pénibles, le 24 juillet. Le chef toucouleur pourvut à tous ses besoins, mais l'accueillit avec une grande froideur, et répondit à ses propositions d'alliance par un refus mal déguisé. Il est évident que les Toucouleurs redoutent notre intervention. Ils ne régnent dans le Macina qu'en s'imposant par la terreur, et ils craignent qu'à notre
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contact les Bambaras et les Pculs opprimés ne se révollentca recourant à notre protectorat. Après une semaine de pourparlers inutiles, le lieutenant Caron se décida à quitter Baudiagara, et rejoignit sa canonnière.
De Bandiagara au lac Dhéboé, le Niger arrose un pays iidiabité. Aussi l'équipage de la canonniàrc avait-il la plus grande peine h. trouver le bois nécessaire au cliaullagc do la machine. On n'avait, en effet, emporté que liuit tonnes de char-
bon, et il fallait chaque jour descendre à terre pour couper ihi hoJB, au risque de s'attirer une mauvaise affaire avec les rivorains, excités contre nous par Tidiani. Le !l juillet, les Français arrivaient dans le lac Dhéboé, nappe d'eau magni- Hquc, sur les rives ilc laquelle se pressent de nombreux villages; mais Tidiani avait mis partout les populations en éveil, et jamais les Pculs ou les Bambaras ne purent approcher de nos compatriotes ou écouter leurs paroles pacifiques. Le 1.') août, les Français, en sortant du lac Dhéboé, entrèrent dans un pays soumis depuis peu aux Touaregs. Le chef
do CCS Touaregs, Alimsar, avait délégué son autorité à un certain Rhiaïa, qui s'était installé à Tombouctou et faisait peser sur les indigènes une intolérable tyrannie. Aussi les nègres n'auraient-ils pas mieux demandé que d'entrer en relations avec le lieutenant Caron; mais ils étaient surveillés, et les Touaregs se montrèrent nettement opposés à notre intervention. Ils prirent même une attitude menaçante. De nombreux détachements de Touaregs armés de lances se montraient dans la plaine. Des captifs, conducteurs d'ânes, stationnaient au bord du fleuve, comme s'ils n'attendaient qu'un signal pour emporter le butin. Caron, qui ïie voulait pas tomber dans un guet-apens semblable à celui qui avait causé, quelques années auparavant, la catastrophe du colonel Flatters, rompit toute communication avec la terre, et refusa de laisser monter aucun Touareg à bord de la canonnière. Les chefs de Tombouctou lui ayant fait savoir qu'ils ne voulaient pas que la France intervînt dans leurs affaires, le lieutenant se disposa à partir. Le 17 septembre, après un voyage fort pénible, et dans lequel il fallut se résigner à brûler le chaland qui suivait la canonnière, afin d'alimenter la machine, car les inondations empochaient de faire à terre la provision de combustible, l'expédition rentrait àDiafarabé, et le 6 octobre à Mamanbougou. Partout elle recevait un accueil enthousiaste. Les riverains apportaient des vivres et félicitaient les voyageurs. Aussi bien il était grand temps d'arriver. Les barreaux des grilles s'étaient effondrés et le bois brûlait sur les cendriers. Quant à l'équipage. Européens et indigènes étaient exténués.
Les résultats de l'expédition étaient fort importants. La latitude de Tombouctou a été déterminée avec précision, et elle est plus au sud d'un degré environ, et plus à l'est de trente minutes que celle que l'on fixait d'habitude. Près do huit cents kilomètres ont été levés, qui sont entièrement nouveaux. Le lac Dhéboé ne ressemble plus au lac tel qu'il figurait sur les anciennes cartes. De nombreux pays, jusqu'alors complètement inconnus, ont été indiqués pour la première fois. En un mot, c'est toute une révélation géographique. Les explorateurs rapportent en outre une ample moisson de
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rcnseignemcnis sur le commerce de la région, la faune, la flore, le régime des eaux; et, malgré les défiances do Tidiani, malgré les provocations des Touaregs, ils ont rempli leur mission sans tirer un coup de canon.
En résumé, voici quelle serait, aux premiersjours de 188!), la situation de la France dans le Soudan. Du Sénégal au Niger sont jetés les postes de Bafoulabé, Kita, Koundou et Niagassoula. Sur le Niger, nous possédons Bamakou, et, depuis peu, Siguiry. Cette nouvelle citadelle, sur laquelle s'appuieront les communications entre les Rivières du Sud et le haut Niger, se trouve au confluent du Niger et du Tankisso, au cœur du Bouré, le vrai pays do Tor. Sa garnison comprend une compagnie de tirailleurs avec cent mille cartouches et des vivres pour un an. Elle peut résister à toutes les armées nègres do TAfriquc centrale. Samory est notre allié. Ahmadou nous déteste, mais feint de nous aimer. Mahmadou-Lamino vient d'être tué. 11 semble que de longs jours de prospérité nous sont promis, et que, do la période des conquêtes, nous entrons dans la période do Toccupation pacifique.
Déjà les lieutenants de Gallieni se sont mis à Tfeuvre pour reconnaître le pays. MM. Fortin et Lefort ont exploré le Niéri et le Bondou; Quiquandon, le Tiali et le Bambouck méridional; Berhemberg, la haute Falémé, le Koukandougou et le Bambougou; Oberdorf, le Niokolo, le Djallon-Kadougou et le Dinguiray. C'est par ces pays que* passe la route la plus directe pour se rendre d'un côté aux oasis du sud algérien, et de Tautre aux fleuves qui sortent du Fouta-Djallon. L'exploration qui paraît avoir été la plus féconde en résultats inattendus est celle du capitaine Binger'. Cet officier voulait combler la grande place blanche qui dans les caries se trouve encore dans la boucle du Niger entre Siguiry, Tombouctou, Sag et la mer. Il désirait relier les travaux et les levés exécutés sur la rive droite du grand fleuve par nos officiers avec les itinéraires de Caillié et de Barth. Le 13 mai 1887 il partait (le Kayes, et seulement en septembre de Bamakou; car notre allié Samory, prétextant la guerre qu'il soutenait con-
1. X., Exploration du capitaine Bimjer (Revue française de l'étranger et des cotoniei-, février 188y . Cf, Revue des Deux Mondes du l«r février 18U0.
iW LE SÉNËr.AL
tre wn voisin de l>st, lo roi Ticba. avail jusqu'alors refusé lU: Ift laîw;r passer. Li: iH septembre. Hlnger arrivait à >ikasso. qu'assiégeai l alurs <amory. Le pays qu'il venait de traverser était ravaçé. " Les deux premiers jours qui ont suivi mon départ de Tenetou. a-l-il écrit dans stm journal «le marche, j'ai compté w-p( et dix cadavres sur le chemin même, sans parler de reux qui se trouvent dans la brousse k une certaine distance, mais que l'on devine par l'odeur infecte qu'ils répandent dans l'air. Aujourd'hui je ne tes compte plus. ]I y a sur lu route depuis le squelette blanchi au soleil jusqu'au morihond : les malheureux qui reviennent de la colonne ont I" rictus de l'agonie sur les lèvres en me saluant: ils savent qu'ils ne rejL'a^neront jamais leurs villages, et mon peu de vivres ne me permet pas de b-s secourir, Dans les rare» villages oîi il y a quelques habitants, on U's chasse pour ne pas être encombré par les cadavres. Beaucoup meurent sur les bords des cour> d'eau, n'ayant pu les traverser à la na^e... Toutes les ruines sont encombrées de cadavres. "
lïin-ier aurait voulu joiK-r le rôle de médiateur: mais les rliefs afiifniiis •'■taient résolus à continuer la gueiTe. Samory avait juré de |)r-i'ndre Sikasso, dùt-il rester plusieurs années sous les murs de lu place, et Tieba était résolu à prolon^^er la résistance. Le capitaine, ne pouvant triompher de leur obstination et risquant, par ses démarches, de s'attirer la défiance des deux partis, crut prudent de rebrousser chemin, afin do rendre compte de ses ob3er\'ations au colonel ('lallieni.
Le 1(î ortohre II se rctmeltail en marche, mais n'arrivait que le 17 janvier I8S8 dans les Klats de Tieba, et le 3 février dans la ville de Kon<r, C'est une ajfgloméralion de dix mille noirs, divisés en se|itj:rands quartiers et quelques faubourgs. Klle est placée sous la suzeraineté de la famille Ouattara, qui a réussi à maintenir dans la région un calme relatif. Aussi Kong est-i! rapidement devenu un centre important de commerce. Accueilli d'ahord avec défiance pur la population, qui voyait en lui un émissaire de Samory, Biiiger se mit sous la protection des marabouts, qui forment la classe dirigeante. Dès lors sa sécurité fut assurée, et il put à son aise explorer
le pays et regagner la côte. On ne connaît pas encore le détail de cette belle et féconde exploration.
Aussi bien, les différents chefs africains paraissent avoir renoncé à leurs sentiments hostiles contre les Européens, et spécialement contre les Français. Ainsi que l'écrivait un de nos plus vaillants explorateurs, le docteur Colin, « la sécurité de l'Européen dans le Soudan occidental est aujourd'hui absolue. Je m'en irais sans hésitation, avec une canne pour toute arme, de Bakcl au Niger, par les bords du fleuve, par le Bambouck, par le Gangaran, peu importe. Je suis persuadé que jV serais non seulement respecté, mais encore bien accueilli. »
Les Indes africaines s'ouvrent donc à nous. II y a un siècle, nous avons perdu l'occasion de nous emparer de THindoustan. Espérons que nous profiterons des leçons du passé, et que nous saisirons l'occasion inespérée qui s'offre à nous de réparer nos pertes, et de fonder la grandeur coloniale de la France en Afrique.