‹ Le Sénégal et le Soudan françaisChapitre 43 sur 44 · Gravier, ouvraye cifr, p · texte numérisé non relu

Gravier, ouvraye cifr, p

émoUon, écrit Soleillet, à entrer dans cette grande ville. Je crus que le moment était venu de déployer le drapeau de la France sur un fleuve où aucun pavillon européen n'a cacore été vu... Je As donc arborer à l'arrière de ma barque un drapeau tricolore que mon interprète avait confectionné. On tire un coup de fusil pour le saluer, et je m'incline avec respect et attendrissement devant le pavillon national. » Le sultan de Ségou, Ahmadou, prévenu de son arrivée, envoya ausssitôt,

« pour faire honneur au drapeau », douze à quinze cents soldats, qui le saluèrent en déchargeant leurs armes et en poussant des cris.

Ce bon accueil dura les cent douze jours du s<^jour de notre voyageur h Ségou. Il est vrai qu'Alimadou, jaloux de conserver dans tout le Soudan oriental le prestige que lui donnaient ses relations avec la France, ne voulut pas lui permettre de pousser jusqu'à Tombouctou; mais il le laissa librement circuler dans ses Etats, prendre des noies, recueillir des

observations et former avec ses sujets des relations qui ne pourront èlre, un jour ou l'autre, que très utiles à nos négociants. Soleîllet, en effet, est revenu de son voyage à Ségou avec le même succès, mais bien persuadé que rien n'était plus facile que d'établir un courant d'affaires entre le Sénégal et le Niger. Peut-être était-il trop affiniiatif, ou, si Ton préfère, trop plein d'illusions; mais la route indiquée par lui n'en est pas moins tracée aujourd'hui, et ce n'est plus à l'arrière d'une humble pirogue, mais dans un fort gardé par une garnison française et défendu par des canons français , que flotte sur le Niger le pavillon tricolore. Soleillet a donc été un précurseur, et c'eût été la pire des injustices que de Toublier dans un livre destiné à remettre en lumière ceux de nos compatriotes qui ont bien mérité de la patrie en Afrique.

Aussi bien, la relation du voyage de Soleillel, composée sur ses manuscrits par un de ses amis les plus dévoués, Gabriel Gravier, achève de nous faire aimer Thomme et apprécier le citoyen. 11 est peu de récits aussi attachants dans leur simplicité. Il en est peu qui nous initient davantage aux détails d'une civilisation si différente de la nôtre. Soleillet fut en effet doué du talent d'observation, et Ses études de mœurs présentent un côté humoristique qui les grave dans l'esprit. Avec lui on assiste aux danses nationales, la makoudrah, pas de caractère dans le genre noble ; la mnonkam, pas comique, charge de la précédente, et le dhnnfollo ou danse des esclaves, provocante et lubrique. On écoute les griots battre leur tambour, le tama, qui se place sous le bras gauche et se joue soit avec les doigts de la main gauche, soit avec un bfUon recourbé et de la main droite; le ndioun-ndioun, espèce de tambourin que l'on frappe avec des instruments qui ressemblent à des castagnettes, et le taïUango ou grosse caisse. On voit les jeunes filles s'occuper de leur toilette et se frotter les dents, pour les conserver, avec des morceaux de bois tendre d'essence aromatique, ou se percer les gencives avec de petites aiguilles, ce qui les rend bleuâtres. Soleillet les suit à la pêche, et s'étonne de leur façon de procéder : « Elles sont assises dans l'eau et attendent que les poissons passent à leur portée. Elles étendent

les bras, et, paraît-il, ce procédé n'est pas sans réussir. » Il a grand soin de noter au passage les coutumes originales : « Quand un captif est mécontent de son maître, il coupe un morceau de Toreille au fils aîné de Thomme auquel il veut appartenir. Par le seul fait de cette mutilation, il passe de suite, et pour la vie, dans la famille de Tenfant, sans que son ancien maître puisse s'y opposer. Les captifs ne recourent à cet expédient que pour entrer dans de grandes maisons, pour appartenir à des chefs honorés et puissants. Pour cette raison, les chefs noirs du Fouta sont très fiers d'avoir des bouts d'oreille en moins, et le roi Ismaël est fort orgueilleux d'en avoir perdu une presque tout entière. »

Il serait facile de multiplier les citations, de montrer notre voyageur au milieu des captifs, aux souffrances desquels il compatit, entouré de malades auxquels il distribue sans rire d'inoffensifs médicaments. Ce qui se dégage de celte lecture, c'est une impression de sympathie profonde pour l'homme et pour l'écrivain. Soleillet était nu vrai Français, qui fit partout sur son passage aimer le nom de la France, et qui n'eut qu'un tort, celui de ne pas vivre assez pour récolter ce qu'il avait semé.

On eût dit que Soleillet avait le pressentiment de sa fin prochaîne, car, à peine arrivé à Saint-Louis, il entreprenait un nouveau voyage, toujours avec l'arrière-penséo d'ouvrir entre nos colonicï^ do nouveaux d<»bouchés. Il voulait cette fois gagner ïombouctou, non plus par la vallée du Sénégal, mais par les oasis d'Adrar, de Tichit et de Oualata. Repoussant toute intervention officielle, toute escorte armée, il se contenta de quelques lettres de recommandation que lui donnèrent le gouverneur du Sénégal et le marabout Bou-el- Moghdad, le chancelier de la légation de France à Tanger, Hecquart, et Crémieux, le président de l'alliance Israélite universelle pour les communautés juivàs du Sahara central. Il s'était également muni d'un sauf-conduit du chérif de la Mecque et d'un passeport délivré par le chérif d'Ouazzan, le grand maître de la puissante confrérie de Fouley-Taïeb.

Parti de Saint-Louis le 16 février 1880, Soleillet arrivait sans encombre dans le pays des Maures Trarzas, dont le

chef, notre allié Ely, le reçut très cordialement, et lui donna même l'hospitalité dans sa tente. Elle était fort grande, de couleur noire, en épaisse étoffe de laine et poil de chameau, doublée à l'intérieur de peau tannée avec des dessins noirs et rouges. Soleillet fut même présenté à la reine, belle Mauresque, affligée d'un énorme embonpoint ; mais elle en tirait vanité, car la beauté suprême consiste à ne plus pouvoir se mouvoir à force d'obésité. Lorsqu'une fille maure est sur le point de se marier, elle reste plusieurs mois sous la tente, chaudement couchée, et, de gré ou de force, avale des boulettes de beurre et boit du lait du matin au soir. Ely vivait en patriarche au milieu de sa famille et de ses domestiques. Il accabla Soleillet de ses protestations de fidélité, et le pria de le considérer comme un compatriote.

Un marabout très respecté, Saad-Bou, fit également un très bon accueil à notre voyageur. Saad-Bou avait organisé une sorte de couvent de lalibés, jeunes étudiants tout à sa <lévotion. On lui attribuait des pouvoirs extraordinaires. Il passait pour lire dans l(»s yeux les plus secrètes pensées. 11 voyait en dormant ce qui se passait sur toute la terre, et n'était pas soumis aux lois de la physique, car il marchait sur les eaux. Saad-Bou ayant déclaré à sa première entrevue avec Soleillet « qu'il avait lu avec attention dans ses yeux, qu'il n'avait trouvé que du bien en lui, et quon devait le traiter avec les mêmes égards et le même respect que les membres de sa famille », des relations intimes s*établirent tout de suite entre eux. Soleillet lui exposa ses vues économiques, et le marabout s'y associa, mais en lui conseillant d'attendre quelques mois, car la route n'était pas sûre. Notre voyageur négligea ce prudent avis, et il eut tort, car à peine s'élait-il remis en route pour gagner l'oasis d'Alar, d'où il lui aurait été facile de se joindre à des caravanes qui Tauraient conduit en vingt jours à Tombouclou, qu'il fut attaqué par une bande d'Oulcd-Dlim, et dépouillé de tout ce qu'il possédait. Soleillet aurait pu se défendre, mais il aurait été massacré. 11 se résigna donc et fit bien, car deux des frères de Saad-Bou accoururent h son aide, et obtinrent des pillards non seulement qu'ils respecteraient sa vie, mais encore qu'ils

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lui rendraient tous ses instruments, ses papiers et ses collections. Soleillet eut un moment de désespoir : « Le matin à 4Tion réveil, a-t-il écrit, en voyant ainsi détruit un voyage dont le succès me paraissait assuré, et surtout en réfléchissant que, si la chance m'avait servi deux jours de plus, j'étais iï Atar, dans la famille de Saad-Bou, dans des régions dont les chefs vivent en bonne intelligence avec la France, que si j'avais pu atteindre Alar, je serais revenu au moins de Tomhouctou, je me trouve dans un état de prostration complète, sans volonté, sans force, sans énergie. » Sur cette âme énergique le découragement n'avait pas de prise. Réconforté par la restitution de ses papiers et de ses collections, Soleillet retourna auprès de son ami, qui lui promit de l'accompagner lui-même au prochain hivernage. Il se décida alors à reprendre le chemin de Saint-Louis, oii il arriva le 12 avril, et pria le gouverneur de nommer une commission afin de juger sa conduite. On lui rendit pleine et entière justice. L<» témoignage le plus favorable fut donné pai* un de ses serviteurs, Mohammed-Motjar : « J'ai été surpris de l'énergie dont il a fait constamment preuve, et de sa sobriété, qui dépasse tout ce que l'on saurait imaginer. Je ne l'ai jamais entendu s<» plaindre ou demander un arrêt quelconque. On est étonné qu'il ait pu vivre avec deux galettes de biscuit par jour, du lait et un peu de thé. Je ne croyais pas qu'un chrétien pût se contenter de si peu. »

Dans ce voyage, qui dura cinquante-cinq jours, Soleillet avait parcouru onze cent soixante-quatre kilomètres. Il rapportait quarante-quatre échantillons géologiques et quarante échantillons botaniques, dont un, la gomme de fernan, semble appelé à devenir très important. Le ferunn est un figuier sans feuillage, dont les branches sont remplies d'un suc laiteux très abondant, qui, lorsqu'il coule des branches incisées, a l'apparence <'t la consistance du caoutchouc. Les Maures de la c6te d'Arguin s'en servent pour calfat<T leurs barques. Soleillet avait éiralement signalé lo tauriza, arbuste à fleurs violettes, dont le fruit, plus «:ros que le poini:. contient de la soie végétale. Son voyage n'avait donc pas été inutile, et d'ailleurs il était tout prêt à le recommencer.

Lo ministre des travaux publics venait de mettre vingt mille francs à sa disposition, et le chargeait officiellement de se rendre à Tombouctou pour y frayer la voie h nos négociants* Soleillet reprit aussitôt son bâton de voyage. Tout semblait annoncer cette fois le succès définitif. Ici se.place un épisode qui n'a pas encore été suffisamment débrouillé. On apprit tout îïcoup que le gouverneur du Sénégal, Brière de Tlsle, ordonnait au commandant de Médine d'arrêter Soleillct, de se faire remettre par lui tout le matériel qui était en sa possession, et de le renvover k Saint-Louis. Cette mesure sévère était, paraît-il, motivée par la publication en France d'une lettre dans laquelle le personnel militaire de la colonie était assez «Jurement apprécié. Que Soleillet ait été coupable d'imprudence, nous le reconnaîtrons avec lui, mais il est facile de plaider les circonstances atténuantes. Cette lettre était adressée à un ami intime et n'a été publiée que par suite d'une indiscrétion. D'ailleurs il n'eut pas été hors de propos de traiter avec quelque ménagement un homme qui depuis quinze ans était sur la brèche pour l'exploration de TAfrique. Une observation aurait suffi, et non pas un brusque rappel, eu France. Soleillet n'eut pas de peine à faire accepter sa justification, mais il n(» devait jamais revenir au Sénégal : c'est dans une autre direction, en Abyssinie, qu'il allait désormais concentrer ses efforts.

René Caillié, Mag<» et Quintin, Paul Soleillet, tels furent les hommes qui préparèrent les voies à Taction française dans le Soudan. Aussi bien, il était temps que le gouvernement prît la haute direction de Tentreprise et indiquât résolument, non plus par des tentatives isolées et par des promesses, mais par des actes énergiques, qu'il voulait étendre rinfluence et au besoin la domination française dans la vallée du Niger. Continuer ce «jui avait été si bien commencé, c'est-à-dire étudier soigneusement le terrain pour construire une route entre Médine et un point à déterminer sur le Niger, tel fut dès lors le projet favori de ,nos gouverneurs du Sénégal. Bientôt même ce ne fut plus une simple route, mais une voie ferrée qu'ils voulurent construire. En se précisant, le projet prit de l'extension. Ce ne fut plus seulement entre

Médine oL lo Niger, mais entre Dakar et Saiiil-Louis (1*1111 côté, entre Saint-Louis et le Niger d*» l'autre, qu\»n songea i\ construire le chemin de fer. De là diverses explorations, dont quelques-unes fort importantes, et que nous allons ossayer de résumer.

Dans la voie projetée on distinguait trois seetions : la j»n»miëre de Dakar à Saint-Louis (deux cent soixante kiloniètn»s), la seconde de Saint-Louis à Médine (cin(| cent qnatre-vingts kilomètres), et la troisième de Médine au Niger (cinq crnt vingt kilomètres). Toutes les trois furent étndiées séparément.

Saint-Louis est la capitale du Sénégal et la ville la plus importante de notre colonie. Il semble donc, au premier abord, assez étrange qu'on n'ait pas choisi cdU* vilh» coinnie tête de ligne. Voici pourquoi. Le Sénégal, «m se j<;tant à la mer, forme, juste en face de Saint-Louis, uiHi barn* mobib* qui gène beaucoup la navigation. Ij* pas^a;:<î de ci'lti» barn» pml n'être qu'un jeu pour les bateaux à vap^'ur, mais il <'st d*un(* extrême difliculté pour tons les iiavin*s à voiles. Il faut b'S décharger et leur apporter des marrbandisi's d<* retour; mais, sans parler de la |)ert(.* de temps résultant d<f rattcnl^^ il y a doubles frais pour b* cbarg<'mf;fit <-t b- décbar^M»menl d<"< marchandises <*n avant de la barr**. Aussi un comment sérieux n** s'établira jamais dans d«.* iiar^'ilbfSconditiorjH. (y<fSt pour parer à c<^*s inconvénients <ju'on a son^/é a Dakar.

Dakar >e Iroiiv** dan** un»' ;rrand«? rad<*. piot^'^réi* rontn* b'S venls du nord et d«- l'ouest par une ib* céb:bn' dau'^ noire bis loire coloniale, doré»'. Dakar «si df» eréation réc<nl<', Klle n'a été fondé»-' qu'-n \sy.K Deux y-Unts artifiri#:li<-, débiidiK'*^ par dc> batlerie-ï qui ''roi-î«?nl leur'5 feux av<'C Ja «itadelb; d<' Gorée. prott;;:<'nl r<-ntrée du port. De nombnux phares et d''*» balises perm*fttenl d'y entrer a toute beuf*-, av;irita:.'e inappréciable «ur une c*Me encore mal connu**, Aur^i Dakar a-l-elle pris une ut'ïhï*: imporlanc*-. et ^V»t avrc rai*oo que le ;.;ouverneur du >éné:.';il J a^ait dé-i:.Mjée rhtutu*: ^r*j: d«- ;i;.Mie du future hem j ri def^-r. ^'-u.'emen?.. *. u i im^^rVi?:* *■ d<- '^ainl l>iui»t. on d éc i J a ': 'i o :j '. :* *' t •" it v r a ■ * *. * ■ u *. d -i r* ■ .- : d 'i -j li . i D * ^. a r a *" ai n t - Loui^. l'î-'- 'J -î-' i ••' •■• pîr"*-;-'i:'. Le - J;*;^/j.;> d" f'rr projeî*:

noire ennemi secret ou déclaré, le damel Lat-Dîor. Comme il avait conservé Tamer ressentinfient des défaites que lui avait autrefois, el à plusieurs reprises, infligées Faidherbe, il était à craindre qu'il s'opposât à la construction d'une voie ferrée sur son territoire. En effet, il feignit d'abord de se rendre aux raisons que lui présenta un vieux Yolof ami de la France, Bou-cl-Moghoad, et promit non seulement de nous céder gratuitement le terrain, mais encore de faire abattre les arbres nécessaires à la construction, et de nous prêter des travailleurs. A peine les chantiers étaient-ils ouverts que Lai-Dior était subitement pris de scrupules théologiques, et entrait en campagne. Il fallut diriger contre lui plusieurs expéditions. Il devint même nécessaire de le détrôner, et de lui donner pour successeur un de ses rivaux, Samba-Laobé, qui, lui non plus, ne resta pas fidèle à ses promesses : mais Lat-Dior et Samba-Laobé ont disparu, et le chemin projeté à travers le Cayor a été rapidement achevé. Les communications par voie ferrée sont aujourd'hui régulières entre Dakar et Saint-Louis. La seconde section devait joindre Saint-Louis à Médinc. De Saint-Louis à Mérinaghen, aucune difficulté : le tracé était tout indiqué ; mais à partir do Mérinaghen plusieurs directions étaient proposées, et il fallait toutes les étudier avant de se décider. Trois missions, dirigées par nos officiers, partirent donc de Mérinaghen. La première, commandée par les lieutenants Pielri et Marchi, parcourut la région plate, fertile, boisée, qui sépare Mérinaghen de Dagana. Bien accueillie par les tribus riveraines, elle exécuta sans peine le travail qui lui avait été confié. La seconde mission, commandée par le lieutenant Jacquemart, était chargée de côtoyer, sur la rive gauche du Sénégal, la limite extrême des inondations, afin de savoir où l'on pourrait sans inconvénient poser les rails, de façon à n'avoir rien à craindre du fleuve, tout en s'en éloignant le moins possible. Jacquemart a distingué dans la vallée trois sortes de villages : les premiers, sur les bords du fleuve, sont absolument inhabitables; les seconds, sur la crête des petites collines riveraines, sont habités toule l'année; les autres sont en arrière, sur des plateaux, et habités seulement en temps d'hiver. M. Jacquemart aurait voulu

que le chemin de fer suivît la ligne des villajçes bAlis sur les collines. 11 y aurait sans doute quelques travaux d'art k t»xécuter, mais la ligne présenterait Fimmense avantage de parcourir un pays accessible en toute saison, et surtt)ut iVHw assurée d'un trafic constant, car la région est très habittW*. Jacquemart fut partout bien accueilli : il ne rencontra <rt)pposition que chez les tribus loucouleurs, qui nous détestent cordialement, d'abord parce cju'elles sont fanatisées par les ■ prédications des missionnaires musulmans, et plus enconî parce qu'elles ont gardé le ressentiment desdéfait(îs (jue nous avons infligées h leur chef vénéré, Omar-al-IIadji. Lorsqu'il entra sur le territoire des tribus toucouleurs, un de leurs chefs, Abdul-Bou-Beker, défendit à Jacquemart d<» pénétrer plus avant. Celui-ci ne tint aucun compte de sad<''fense ; mais le Toucouleur lui déclara qu'il était prêt à émigrer avec toute sa tribu, soit sur la rive droite du Sénégal, soit dans les possessions anglaises, le jour où Ton pos<»rait h» premier rail. Ce ne sont pas là d(* vaines menaces. Les Toucouhîurs reculent devant notre civilisation. Plutôt que d'acc<*pter nos bienfaits, ils sont disposés à nous cédor la place. Soit! qu'ils nous la cèdent! Une troisième <*xpédition, commandée» par les lieutenants Monteil et Sorin. partit ««nconf de Mérinaghen, mais en traversant une région ini'Xplorée. le Kirlo. (r<»st un immense désert, qui forme un*' foret conlintK' dr gommiers acacias. Depuis Mollien. qui le parcourut «-n ISIH.aunui Kuropéen ne s'était av^'uturé dans M'S ••oliludi'S. i'.*' -nui de» bêtes féroces, «d >urtout des éh'qihanls. qui fréqiient<fnt la région. Le pays e-t plat, les eaux rares et >aum/itn'S. l^** seul avantage qu«' présenterait un tracé par h* Kerlo *^erait dalm*ger la voie, mais c«*t avantag** mt comp«'nse pa^ la pauvreté du pays traveisé. lab-ence des matériaux de ««instruction, et le petit nombre d<'> habitant*^.

En résumé, «l'qujis Saint-lxiuis ju'^quà liakel. le nj<'ilh'ur tracé paraît «-tre celui de M. Jacquemart- ])«- Ilak'd a Médin**, aucune difïirulté. On n'aura 'ju'a -uivr».- la vallée <iu Sénégal, et les riveraiur. habitués a notre dominatiojj. ue demanderont pas mieux qu'^ d»/ voir «.léei une voie ferrée qui donnera une pJu--vaJuH <;on-idérai>Je à leur^ produits, tout eu

leur pcrmptlant de s'approvisionner à moias de frais des produits variés de noire industrie.

La troisième section va de Médine au Niger. A partir de Mi^ilinc on entrait en pays inconnu, ou du moins k peine entrevu. C'est dans cette direction que se concentrèrent les efforts de l'administration, et c'est 1^ qu'on obtint les résultats les plus complets et les plus inattendus.

Village dans le baut Douve.

Tout d'abord quelques mots sur la région qui s'étend de Môdine au Niger. Depuis la mort d'Omar-al-Hadji, qui avait réussi à maintenir sous sa <lomiuatInn la contrée tout entière (18Gil, ses fils s'étaient partagt^ ses domaines; mais les héritiers de cet autre Charlemagnc ne surent pas garder entre eux la concorde nécessaire pour consolider un empire aussi rapidement improvisé, l'endanl qu'Ahmadou, le fds aine du pro- (thf'fe, se maintenait à Ségou, sur le Niger, son neveu Tidiani s'installait dans le Macina, cl ses autres enfants so taillaient des principautés à leur fantaisie. La guerre civile était en permanence, et la gueiTc religieuse compliquait encore la situa- .

lion, car les néophytes musulmans poursuivaient do leur haine ceux de leurs compatriotes qui étaient restés fidèles au fétichisme. Aux horreurs qu'entraîne toujours k sa suite le fanatisme surexcité se joignaient les haines de race et les aniniosités locales. C'est dans cette mêlée confuse do religions <M d(î nationalités que nous allions nous engager, sans seulement connaître nos amis et nos ennemis. En effet, le plus puissant de ces souverains indigènes, Ahmadou, nous accahlait(h'. ses protestations d'amitié et ne négligeait aucune occasion de faire savoir à Saint-Louis combien il nous était dévoué ; mais au fond il nous détestait, et comme musulman et comme Toucouleur, et cherchait sous main à nous nuire. En 1878, bien qu'il se soit défendu de toute intervention contre la France, c'est bien lui qui avait excité contre nous une dangereuse sédition dans la province du Logo. Il avait fallu envoyer contre Sabouricié, la principale cité de la région, mut colonne expéditionnaire sous le commandement des colonels Raymond et Bourdiaux. Sabouricié fut pris et détruit, et le chef du Logo périt dans la lutte. Ahmadou n'avait paslxnij^é, mais il avait suivi les péripéties de la lutte avec un intérêt qui dénonçait ses véritables sentiments. Il ne faut donc tenir aucun compte de Talliance du maître de Ségou. (le n'est qu'un ennemi caché. D'nn autre côté, tous lc;s chefs iudigiîiies restés fidèles au fétichisme détestent Ahmadou, ]i'\ir persécuteur. Ils devraient être nos alliés naturels; mais ils sr* défient de nos relations avec le maître de Ségou, et se tiennr;rit -ur une réser\'e qui, d'un jour à l'autre, peut se convertir en ho-^tilité. Il était donc fort difiicile de savoir quelle politique adopter. Haines mal dissimulées de» uns, défiances des autres, à vrai dire la France avait tout le monde contre elle. .N'importe! le temps était venu de l'action. On r^e décida à aller de Tavant.

Il s'agissait, avant tout, de trouver plus loin que Médine un nouveau poste, d'où rayonnerait notre influence dans tous les sens, où nous pourrions concentrer nos moyens d'action, et, au besoin, de résistance, et qui deviendrait en un mot une nouvelle étape dans la conquête pacifique de la région. On se décida pour Bafoulabé, au confluent du Bafing et du Bakoy, à peu près h mi-chemin entre Médine et le Niger. Le capitaine d'infanterie de marine Gallieni fut chargé de cette délicate mission (1879). Gallieni devait, sur son chemin, pacifier les tribus du Lago et du Natiaga, tâcher de conclure avec leurs chefs des traités avantageux et étudier le prochain emplacement de la voie. Le 12 octobre il arrivait à Bafoulabé et y trouvait tous les chefs malinkés de la région, assemblés pour assiéger le château d'Ouliba, où s'était renfermé le renégat Tiecoro, vassal d'Ahmadou. Gallieni pria ces chefs (le venir le trouver. Us répondirent à son appel. Le capitaine leur exposa ses projets. Les chefs malinkés acceptèrent avec empressement sa double proposition de construire un poste fortifié à Bafoulabé et d'établir un chemin de fer à travers leur pays. Aussitôt Gallieni signa avec eux une série de traités, en vertu desquels, le 21 décembre 1879, commencèrent les travaux de construction d'un fort à Bafoulabé. Ils furent poussés avec tant d'activité, que le 30 janvier 1880 tout était prêt, c'est-H-dire que les fossés étaient creusés, les murailles debout, ainsi que les magasins et les casernes. Bafoulabé, en un mot, pouvait résister à une attaque de vive force. C'était une prise de possession complète, et, par cette rapide occu- [)ation, nous nous trouvions déjà à mi-chemin du Niger.

Restait à assurer les communications entre la nouvelle citadelle française et Médine. Un des auxiliaires de Gallieni, le lieutenant Vallière, avait déjà soigneusement examiné le

ÉNÉGAL NIGER

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ieiTain en vue de la prochaine construction soit d'une voie ferrée, soit d'une ligne télégraphique. Il était difficile d'improviser la première, car les bras manquaient, mais plus aisé*de planter en terre des poteaux et les relier par des fils électriques. Cette campagne fut rapidement conduite, et bientôt on put expédier des dépêches de Saint-Louis à Bafoulabé. C'était un premier résultat obtenu, qui frappa d'admiration les indigènes, et servit plus à consolider notre jeune domination que ne l'auraient fait plusieurs expéditions victorieuses.

11 s'agissait maintenant de gagner le iNiger, et, sur le Niger, le point le plus rapproché, Bamakou. Gallieni avait si bien réussi dans sa première mission, qu'on n'hésita pas à lui en confier une seconde. MM. Pietri et Vallière, officiers (fui avaient déjà fait leurs preuves au Sénégal, les docteurs Bayol et Tautain, vingt tirailleurs et sept spahis lui furent adjoints. En outre, un nombre assez considérable d'indigènes furent chargés de porter les bagages et, au besoin, de frayer la route. L'expédition comptait en tout cent cinquante personnes. Le capitaine Pietri préparait le terrain, le lieutenant Vallière dirigeait l'itinéraire topographique, le docteur Bayol était chargé de la météorologie, et le docteur Tautain de l'astronomie. Le but de la mission était d'explorer le pays entre Bafoulabé et Bamakou, de créer, autant que possible , une nouvelle station fortifiée, et d'établir des relations pacifiques avçc les chefs indigènes, surtout avec Ahmadou.

Le 30 janvier 1880, départ de Saint-Louis; le 22 mars, arrivée à Médine ; quelques jours après, h Bafoulabé. Les chefs malinkés ne paraissaient pas mécontents de l'établissement du . fort. Tous signèrent des traités par lesquels ils se soumettaient au protectorat exclusif de la France. A partir de Bafoulabé on entra en pays inconnu. A cause de la guerre qui la ravage depuis si longtemps, la contrée offrait peu de ressources; néanmoins les populations se montraient sympathiques, et partout nos compatriotes étaient bien accueillis. Chemin faisant ils étudiaient le futur tracé de la voie, et signaient des traités avec les petits rois indigènes, ceux de Fangalla(10 avril), de Gouniokoro (14 avril), de Makadambougou (19 avril). Sur le parcours on retrouvait les traces et

le souvenir de rcxpédition de Mungo-Park en 1803. Dans un de ces villages, le chef réclama un cadeau à Gallieni, sous prétexte que son père en avait jadis reçu un de l'illustre Écossais. Or c^élait tout le contraire, comme Gallieni le découvrit en lisant l'itinéraire de Mungo-Park. Aussi les indigènes étaientils stupéfaits de voir nos compatriotes si bien renseignés.

Le 20 avril on arriva à Kita. C'est un poste stratégique et commercial, le point de convergence des routes de caravane entre le haut Niger, lo haut Sénégal et le Sahara. Elle est bâtie sur un plateau assez élevé, dont la température ressemble à s'y méprendre à celle de la France. Or, le principal obstacle à notre domination dans le Sénégal ayant été jusqu'à présent la rigueur du climat et la difficulté pour nos fonctionnaires et pour nos soldats de résister aux ardeurs dévorantes du soleil, il sera facile de transporter nos malades à Kita, surtout si le chemin de fer était construit. Un simple changement d'air les guérira sur-le-champ. C'est ainsi que les Anglais établis dans l'IIindoustan parviennent à s'y maintenir en bonne santé en se transportant, dès qu'ils ressent(Mit les premières atteintes de la maladie, dans les fraîches vallées de rilimalaya ou des Vindhya. Kita pourrait de Ja sorte devenir le grand hôpital de la colonie. De plus, à cause de sa situation géographique, il sera facile d'y établir des marchés et des foires. Ce sera une ville de transit. Nous en ferons le centre de notre système de défense et d'approvisionnement dans la région. Kita marquera en outre une nouvelle étape sur la route du Soudan. Ces considérations déterminèrent Gallieni à obtenir du chef de Kita la cession d'une partie de son territoire pour y construire un fort et une station. Après foï'ce palabres, un traité de cession fut en effet conclu (23 avril 1880), et aussitôt commencèrent les travaux d'installation, aussi rapidement menés qu'à lîafoulabé.

A partir de Kita, on entrait dans le Bambara, région barbare dont les habitants avaient jusqu'alors repoussé toutes nos avances. Gallieni aurait voulu atteindre le Niger en passant par le Nioro, mais le pays était déchiré par la guerre civile : il lui fallut alors se rabattre vers le sud-est et se frayer un chemin dans la vallée du Bandingo. La population est en

ET LR SOUDAN FRA.NÇAIS iO.'i

grande parlie composée de fétichistes, très attachés à leurs superstitions, clqui ont eu beaucoup h. soufTrir des musulman» et de leurs derniers chefs Omar et Ahmadou. Or les Nègres, ainsi que toutes li!s races primitives, n'admettent ni lempéramenls ni accommodements. Qui n"esl pas pour eux est contre eux. Ces Fran^tais qui entraient ainsi sur leur territoire en se prétendant leurs amis, et pourtant avouaient que le but de

leur voyage était la capitale du sultan abhorré, fallait-il ajouter foi il leurs déclarations'.' Ktait-il possible d'ètn^ à la fois l'ami des Nègres et l'ami d'Ahniadou? Ces étrangers n'étaient évidemment que di^s espions ou des traîtres, et. malgré leurs armes redoutiibles, malgré leur tactique savantit, il fallait ù tout prix s'en débarrasser. Aussi de jour en jour l'attitude des indigènes devint hoslili'. Le .1 mai, à Cuisonmalé, ils ne consentirent à fournir des vivres que parce qun le docteur Hayol leur donna des consultations gratuites et excita leur étonuemcnt par les décharges d'une plie électrique. Le lendemain 0,

à Ouoloni, Taccucil élail froid cl embarrassé. Le chef refusa (les guides, et sur le soir une rixe éclata entre les habitants du village et T arrière-garde, commandée par le docteur Tautain* Le 7 il fallut camper dans une forêt. Le 8, à Guinina, femmes et enfants avaient disparu. Seuls restaient les hommes, et ils étaient tous armés. Sans la ferme attitude de nos compatriotes, ils auraient été attaqués pendant, la nuit.

Le il, les Français, de plus en plus mal accueillis, et serrés de près par des indigènes dont le nombre grossissait d'heure en heure, venaient de quitter le village de Dio et de s'engager dans un terrain fourré. Le guide marchait en avant, mais on remarquait que, contrairement à Tusage des nègres, qui vont'toujours droit devant eux, il faisait souvent changer de direction à la colonne. De plus, un sourd grouillement sortait des villages, et les herbes s'agitaient. Tout à coup, sur les derriîTos des Français, alors espacés sur une longueur de six à sept cents mètres, éclate une vive fusillade. C'étaient les gens de Dio, (fOuoloni, de Guiuina et de vingt autres villages qui nous attaquaient, dans Tespoir de nous exterminer et de piller nos bagages. Le premier choc fut rude. Le docteur Tautain, qui commandait Tarrière-garde, réussit à se réfugier dans des ruines, y organisa la résistance, parvint à rallier tout son monde et bientôt à rejoindre Gallieni; mais quatorze hommes manquaient à Tappel, et presque tous les autres étaient blessés. On les hissa, au détriment des bagages, sur les bètcs de somme, et on précipita la marche dans la direction du fleuve. On en était éloigné de soixante et dix kilomètres, et la retraite n'était pas aisée dans un pays accidenté et peu connu. Par bonheur, les indigènes ne se battent que pendant le jour; mais ils suivirent la colonne jusqu'au moment où elle aperçut le Niger, cl cela sans cesser de tirailler. Gallieni ne fut sauvé que par le dévouement de ses tirailleurs sénégalais, mii, à diverses reprises, le couvrirent de leur corps. Pietri et Vallière, qu'il avait envoyés à l'avance , étaient déjà arrivés à llamakou. Ils coururent à la rencontre du chef (le rexpédllion, et réussirent h opérer leur jonction. La colonne expéditionnaire présentait alors un aspect peu triomphal. On n'avait plus de médicaments, plus de vêtements de

LE SÉNÉGAL ET LE SOUDAN FRANÇAIS i99

rechange, plus de cadeaux à distribuer. Il ne restait au docteur Bayol, pour ses opérations chirurgicales, qu'un mauvais canif. Il était donc nécessaire de hâter la marche sur Ségou, afin de rentrer au plus vite à Saint-Louis. Aussi bien, malgré la débandade de Dio, Texpédition n'avait pas été infructueuse. Kita avait accepté notre protectorat, les affluents du haut Sénégal iavaient été reconnus, et jusqu'au dernier moment les Français, ainsi qu'ils l'avaient promis, n'avaient

. pas fait usage de leurs armes, et s'étaient présentés en pionniers de la civilisation^

Le IS mai le Niger était franchi, non loin de Nafadié. C'est alors un beau fleuve, de sept cent cinquante mètres de large, rempli d'îles et bordé sur les deux rives de belles plaines. Gallieni espérait arriver rapidement à Ségou ; mais Ahmadou était prévenu contre lui. Ne lui avait-on pas fait croire que le capitaine avait le mauvais œil? L'entrée de la capitale fut donc interdite dM jet ta tore inconscient. Au moins lui donnat-on tout ce dont il avait besoin, et fut-il nourri, lui et ibcs hommes. On ne lui refusa que du papier, car Ahmadou ne voulait pas que les Français prissent des notes ou des levés de terrain. Nos compatriotes passèrent dans le village de Nango tout l'hiver, et il fut terrible, à cause des fièvres et du dénuement général. Enfin, après quatre mois d'hésitation, appre-

' nant que les Français s'établissaient décidément à Kita, Ahmadou se décida à signer avec notre représentant un traité qui doit opérer une révolution dans la nature de nos relations avec les peuples du Niger. En voici les clauses principales : 1° les Français auront le droit, à l'exclusion de toutes les nations européennes, de s'établir et de fonder des comptoirs dans tout Tempire de Ségou; 2° ils pourront améliorer les routés et ouvrir des voies commerciales vers le haut Niger; 3** le Niger est placé sous le protectorat exclusif de la France, depuis ses sources jusqu'à Tomboûctou ; 4* les Français auront seuls le droit de naviguer et de créer des établissements sur le Niger; 3° après le payement de la première annuité de la rente, la France pourra, s'il lui convient, entretenir à Ségou un résident, représentant du protectorat français. D'un autre côté, nous donnons à Ahmadou quatre çanons'de cam-

pagne, mille fusils à pierre et une renie d'environ vingt-cinq mille francs.

C'est là un fait important, et qui fs^vorisera singulièrement notre influence et nos intérêts dans cette partie de l'Afrique. « C'est seulement guidés par l'intérêt du pays que nous avons pu franchir le Niger, s'écriait Gallieni dans la première conférence qu'il fit sur son voyage, à Bordeaux, en juin 1881. C'est en n'ayant en vue que la patrie que nous avons pu rendre nos efforts utiles. » Certes, le capitaine a bien mérité de la patrie, et ce ne sera (jue justice si la reconnaissance nationale conserve son nom.

Dans cette première exploration du pays, on n'avait en quelque sorte fait qu'ébaucher les grandes lignes. Il était nécessaire de compléter cette prise de possession, d'abord en étudiant avec soin la région soumise à notre influence, puis en faisant respecter partout et en toute circonstance le drapeau national. De là deux soi^les d'entreprises : les unes, d'un caractère plus scientifique, destinées à étendre le champ de nos connaissances, et à préciser nos renseignements sur les ressources de la contrée; les autres, d'un caractère plus politique, destinées à augmenter le respect dû à la France, et à l'imposer au besoin.

Lespremières opérations ont été particulièrementheureuses. Elles ont été en général confiées à des officiers qui s'étaient pour ainsi dire acclimatés, et qui portaient à leur patrie d'adoption une affection toute filiale. En 1880, une mission topographique fut organisée sous la direction du commandant Derrien. Elle comprenait trois officiers de marine, MM. de Kersabîec, Sorrin, Hue; six ofliciers de l'armée, MM. Sever, de Sourdeval, Delanneau, Hivals, Delcroix, Brosselard, et le docteur Colin. Elle commençait ses opérations à Médine, étudiait le cours de Bakoy, arrivait à Kita*, mais ne* pouvait poursuivre ses opérations*jusqu'au Niger, à cause d'une révolte des indigènes. Six feuilles à réchelle du cent millième

1. ItiiK^raire de Kaycs ù Kita. — Environs <lc Mé<line, Bafoulahé, Kita, Mour-' goula, Sitakoto, jj;ué de Mahina, Toukoto, Maya. — Plans de Médine, Sabouciré, Fatafi, Koubakoto, Koumakaua, Bahé, M»''dina, Niautcuiso, Guignagné Goubanko, Sita-Koto.

ET LE SOrOAN FRANÇAIS 201

ont été dressées par elle, ainsi que de nombreux plans et levés. Une seconde mission topographique, sous la direction des capitaines Henri et Delanneau*, a, de 1881 à 1882, complété ces premières éludes par de nouveaux renseignements. Une troisième mission topographique^, sous la direction du capitaine Bonnier, a cette fois poussé jusqu'à Bamakou, et dressé sept feuilles à Téchelle du cent millième et une à celle du cinquante millième. Ces travaux ont été difficiles, dangereux même, non ' pas tant à cause de l'hostilité des indigènes que parce que nos officiers ont souvent opéré, sous un soleil de feu, tantôt gravissant des pentes à travers des fourrés impénétrables, tantôt stationnant deî^ heures entières sur des rochers dénudés, afin d'établir une triangulation exacte. Les conquêtes de la science ' sont moins brillantes que celles de la guerre, mais aussi pénibles et toujours plus profitables.

Aussi bien, là France ne renonçait pas h établir son prestige par les armes. N'était-il pas nécessaire de rappeler à ces impressionnables tribus indigènes que nous gardions le souvenir du guet-apens de Dio et des lenteurs calculées du sultan Ah* madou? Le moment semblait bien choisi pour l'intiîrvenlion française. La domination des Toucouleurs était en pleine décadence. Les talibés d'Omar et d'Ahmadou, après avoir ravagé les provinces conquises, après les avoir épuisées jusqu'à la moelle, s'étaient rapprochés de Ségou. Ils ne tenaient plus garnison que dans les talas de Dinguiray, de Mourgoula et de Koundian. Les vaincus commençaient à relever la tête et à espérer une prochaine délivrance. Précipiter la décadence des Toucouleurs, grouper autour de la France les tribus nègres, qui avaient déjà la plus haute idée de nos ressources militaires et de nos richesses, se les attacher par les liens si multiples de la reconnaissance et de l'intérêt, et ne pas hésiter à briser toutes les résistances que nous rencontrerions , telles ont été les grandes lignes de la politique suivie au Soudan dans ces dernières années, tels ont été les principes aux-»

1. Itinéraires de Bakel à Kayes par Séiioudébou et par le Sénégal, de KLta à Koundou, au Baoulé et à Reniera. — Environs de Kita. — Bakoy entre Konia-f kary et Bafoulabé.

2. État de BamakoU. États de Kita, Sedian, Kondou, Bélédougou, Robado, Fataii, Kobokoto.

quels nous avons rigoureusement subordonné tous nos actes, et qui nous ont valu une série de victoires, sans doute peu retentissantes, mais glorieuses néanmoins, et dont on ne connaît pas encore toutes les conséquences.

Le colonel Borgnis-Desbordes fut chargé en 1880 de conduire dans le haut Sénégal une xeconnaissance militaire. Cette expédition présentait de grandes difficultés. On ne croyait pas à sa réussite. Les uns prétendaient que nos soldats n'iraient même pas jusqu'à Médine. Les plus optimistes assuraient qu'ils ne dépasseraient pas Bafoulabé. Les débuts furent en effet malheureux. Le colonel, gravement indisposé, fut obligé de s'arrêter à mi-chemin, à Saldé,'|et la colonne expéditionnaire, décimée par la fièvre typhoïde, mit cinquante jours à parcourir la route entre Saint-Louis et Médine (11 novembre-27 décembre 1880). Il est vrai que les navires sur lesquels nos soldats devaient remonter le Sénégal ne purent dépasser Matam à cause de la baisse des eaux, et qu'il fallut s'entasser sur dç lourds chalands traînés à la cordelle. Enfin, après bien des fatigues, la concentration s'opéra tant bien que mal à Médine. Le colonel Borgnis-Desbordes, remis de son indisposition, put reprendre le commandement. II termina les approvisionnements, et ce n'était pas aisé, car il fallait tout emporter avec soi dans les misérables contrées qu'on allait traverser; il répartit le matériel sur un convoi de douze cents ânes indigènes, excellents animaux qui rendirent de grands services, et donna enfin le signal du départ (9 janvier 1881).

La colonne expéditionnaire arrivait à Bafoulabé le 17' janvier 1881. Elle traversait aussitôt le Bafing sur des pirogues, difficile transbordement qui demanda quatre jours, passait le Bakoy au gué de Toukôto le 22 du même mois, et arrivait au rocher de Kita le 9 février. On dirait un immense quadrilatère, sur les côtés duquel se dressent sans ordre des blocs à forme bizarre, tantôt masses compactes, tantôt gradins, semblables aux marches d'un gigantesque escalier. Au somtnct s'étend un vaste plateau qui descend en pente douce vers un point central, sorte d'entonnoir échancré qui donne passage aux eaux. Tout le massif est couvert d'une végétation rabou-

^îe qui donne asile à des milliers de singes. Ces animaux virent arriver les Français avec peine. Ils troublèrent à diverses reprises nos travaux. Leur instinct était merveilleux pour découvrir et détruire les signaux géodésiques. On eût dit qu'ils défendaient un des sanctuaires de leur race.

C'est, sur cette importante position stratégique que le colonel Borgnis-Desbordes résolut d'installer une nouvelle étape * sur le chemin de Saint-Louis au Niger. Depuis le traité signé par Gallienî le 23 avril 1880, nous possédions une partie du territoire. Nos soldats s'improvisèrent ouvriers, et la construction d'un fort fut rapidement menée. Pour ceux qui nient les aptitudes merveilleuses de notre race au labeur dur et ingrat de la colonisation, il suffirait de les renvoyer aux prodigieux travaux accomplis par nos soldats à Kita. Ils transformèrent des affûts de canon en voilures pour le transport des matériaux; ils enlevèrent les fers des chevaux et des mulets pour fabriquer les instruments qui leur manquaient; ils débitèrent avec des outils minuscules d'énormes pièces de charpente. Aussi Kita devint-jelle rapidement.une importante forteresse, qui assurait à nos soldats une retraite en cas d'insuccès, et qui leur permettait de pousser plus avant dans la direction •du Niger.

Les indigènes avaient d'abord fait bonne figure; mais, excités sous main par les émissaires d'Ahmadou, et surtout encouragés à la résistance par un chef dont nous ne soupçonnions encore ni les projets ni la puissance, un certain Samory, le nouveau maître du Ouassoulou, ils ne tardèrent pas à couper les convois de vivres et à engager les hostilités. C'étaient surtout les gens de Goubanko, village fortifié à dix kilomètres au sud de Kita, qui se signalaient par leur audace. A Goubanko s'étaient réfugiés un ramassis de pillards peuls, ^bambàras ou mandingues, déjà compromis par leur attitude à l'égard de la mission Gallieni. Non seulement ils avaient déclaré qu'ils ne voulaient avoir aucune relation avec les Français, mais encore avaient pris Tiniliative de la déclaration des hostilités. Suivant l'usage africain, leur chef avait fait hisser sur un très grand arbre un poulet avec une' pierre au cou, annonçant que tous les Français qui dépasseraient cette

limite auraient le même sort. Un exemple devenait nécessaire. Le 1 1 février, Borgnis-Desbordes marchait contre Goubanko à la tête de soixanle-dix ouvriers, cent quatre-vingts tirailleurs, vingt-cinq spahis et quatre pièces de quatre. Le feu commençait à sept heures du matin et durait jusqu'à midi. Nous n'avions plus que trois coups à tirer, lorsque enfin la brèche fut ouverte, et le village emporté. C'était la première fois que le canon français retentissait si loin dans le Soudan. Aussi l'effet produit par la chute de Goubanko fut-il considérable. Non seulement tous les chefs du voisinage firent leur soumission, mais Ahmadou, qui n'avait pas encore signé avec Gallieni le traité de Nango, et qui le retenait auprès de lui à Ségou, s'empressa de terminer les négociations et de renvoyer les représentants de la France. Les travaux de construction à Kita furent en outre très rapidement menés, et, grûce h la prise de Goubanko, cette première campagne se termina de la sorte tout à notre avantage.

Il n'était que temps d'affirmer la résolution et de prouver la puissance de la France, car, au moment où les soldats de Borgnis-Desbordes s'aventuraient ainsi en plein Soudan, lïn grand danger les menaçait. Us furent coupés de leurs communications avec Saint-Louis. Un chef du Bosséa, Abdoul- Boubakar, s'était jeté sur une de nos colonnes engagée dans le Fouta. Il n'avait pas, il est vrai, réussi à l'entamer, grâce à l'héroïque résistance de quelques spahis à N'da-Boyan, mais il avait arVété la marche de la colonne. En outre, il avait barré le Sénégal entre Bakel et Médine. Négociants, approvisionnements, soldats de renfort, rion n.e pouvait passer. La colonie était comme coupée en deux tronçons : d'un côté Saint- Louis et Bakel, de l'autre Médine, Bafoulabé et Kita. Aussi l'inquiétude était-elle fort grande h Saint-Louis, et à Kita surtout, dans l'autre moitié de la colonie ; la situation empirait de jour en jour, car on n'avait plus rien à manger, et, devant la porsp(»clive de mourir de faim, on agita sérieusement la question de faire sauter la nouvelle citadelle et de revenir en arrière. C'eut été pour la France un recul lamentable et la destruction de tous nos projets d'avenir dans le Soudan. Le gouverneur du Sénégal, Delanneau, comprit la né*

ET LE SOUDAN FKAiNÇAIS 205

cessilé d'agir. Il envoya vers Abdoul-Boubakar (27 avril 1881) le capitaine Rémy et quelques-uns des principaux nègres de Saint-Louis, le menaçant de marcher contre lui avec toutes les forces dont il disposait, s*il ne renonçait pas immédiatement à la lutte. Le chef du Bosséa prit peur et accepta toutes nos conditions. Aussitôt les passages du fleuve redevinrent libres, les caravanes circulèrent de nouveau, Kita put respirer, et la France, reprenant ses projets contre le Soudan, organisa une seconde expédition.

Le colonel Borgnis-Desbordes fut de nouveau désigné pour la conduire. Il s'agissait cette fois de pénétrer jusqu'au Niger, et de faire pour la région comprise entre Kita et le grand fleuve ce qui venait dé si bien réussir pour la région entre Kita et Bafoulabé. Or les indigènes ne cachaient pas leur mauvais vouloir, et nous allions nous heurter, presque sans» nous en douter, contre un puissant empire improvisé dans ces dernières années, et contre un homme auquel n'ont manqué ni le courage du conquérant ni les talents de l'administrateur. Cet empire africain est le Ouassoulou, et notre nouvel adversaire se nommait Samory.

Les notions précises sur le Ouassoulou ne dépassent pas l'année 1840. Un certain Mahmadou, de Kankan, lieutenant d'Al-IIadji-Omar, s'était initié, sous Ta direction du prophète, à la tactique et en mrme temps à la science du gouvernement. Il le quitta aussitôt après le siège de Dinguiray, et résolut de reprendre, mais pour son propre compte, ce qui avait si bien réussi à Omar. Il réunit sans peine de nombreux volontaires, et fonda sur la rive droite du Niger un État indépendant dont Kankan fut la capitale. Un Bambara, le roi Dieri, mécontent de ce voisinage,, lui déclara la guerre et vint l'assiéger dans sa capitale. La place allait succomber lorsqu'il fut tué dans un assaut. Son armée se dispersa aussitôt. Mahmadou réunit aux siens les plus braves de ses soldats, et se trouva le maître incontesté de toute la région. Pendant dix ans il régna en paix, et trouva le temps, tout en propageant l'Islam, de consolider sa puissance et de donner à son empire des institutions très remarquables. Son fils Dianaboufarina Modi lui succéda. Il n'avait ni Tintelligence ni la fermeté de

son prédécesseur. De nombreuses révoltes éclatèrent, et la dislocation du royaume de Kankan parut imminente. C'est à ce moment que Samory entra en scène *. U n'était que le iils d'un dioula ou marchand de Sanankorô, ce qui était fort mauvais pour ses projets ultérieurs, car les tribus soudaniennes sont très fières de la pureté de leur race, et ne tiennent qu'en très médiocre estime les dioulas. Mais Samory était brave et déterminé. Il commença par faire la guerre sous les ordres du marabout Sori Ibrahima, qui s'était taillé une principauté aux dépens de Dianaboufariua Modi , puis passa au service d'un autre vassal rebelle, Bitike Souané ; mais il ne tarda pas à supplanter son nouveau maître et à travailler pour son propre compte. Bientôt il fut rejoint par les meilleurs soldats, qui comprenaient qu'ils avaient tout à *gagner sous un chef entreprenant et sans scrupule. A leur tête, il marche contre sa ville natale, Sanankorô, s'en empare après un siège de six mois, et conquiert, moitié par violence, moitié par ruse, la belle province du Ouassoulou ; c'est à ce moment que le maître légitime de la contrée, Dianaboufarina Modi, réduit aux dernières extrémités par ses sujets révoltés, et assiégé dans la dernière place qui lui restait, dans sa capitale Kankan, appela Samory à son aide. Ce dernier accepta cette proposition inattendue. Les nouveaux alliés réussirent en effet à débloquer Kankan, et à reprendre quelques-unes des provinces usurpées. Mais Samory se fil la part du lion, et Dianaboufarina Modi ne tarda pas à comprendre qu'il avait fait un marché de dupe. Il est probable que c'est lui qui excita sous main le marabout Sori Ibrahima à déclarer la guerre à son ancien lieutenant. Samoi'y, conformément au traité qui le liait au possesseur de Kankan, demanda son concours. On le lui refusa. Samory dissimula sa colère, feignit d'accepter les excuses de Dianaboufarina Modi, battit les généraux de Sori Ibrahima, puis, se retournant brusquement contre son ancien allié, le somma de se déclarer son vassal.

1. V«>ir,siirlo8 comiiioiirenicutsde Samory, la curieuse notice, rédigée par un traitant niandiiiffiie, MohaMmied-Saufo, et transmise à la Société de géographie de Marsoillo (4888 par F. Bohn, directeur de la Compagnie française de TAfrîque ocoidenlale.

Aussitôt le roi de Kankan appelle à son aide Sori Ibrahima; mais les deux souverains sont battus, et Kankan ouvre ses portes après dix mois de siège.

Après cette victoire décisive, Samory, maître incontesté de tout le bassin du Niger supérieur, et de la région qui s'étend de TAtlantique et du Fouta-Djallon au Sénégal et au Soudan, prend le titre d'almamy du Ouassoulou et d'émir al moumenin. Il se donne une cour, il organise ses Etats et fait continuer les conquêtes par ses lieutenants. Le Ouassoulou forme aujourd'hui un vaste empire de trois cent cinquante à quatre cent mille kilomètres carrés, peuplé d'environ dix-huit cent mille à deux millions d'habitants, Peuls, Mandingues, Malinkés, Bambaras, Soussous et Soninkés, tous violemment rapprochés par la conquête, n'ayant de lien commun que le souvenir des dangers courus et des victoires remportées ensemble. A cheval sur la ligne de partage des eaux du Niger et des ilcuves de l'Atlantique, en contact à Touest avec la république de Libéria, Sierra-Leone, le Sénégal et le Fouta-Djallon, au nord avec le Soudan français et le royaume de Ségou, à l'est et au sud avec un Etat indigène qu'on ne connaît encore que très imparfaitement, le Canadougou, le nouvel empire forme un vaste plan incliné, dont l'arête supérieure suit la crête des monts duLomaetdu Fouta- Djallon, et dont les gradins sont constitués par des étages successifs. Dien qu'il soit difficile d'avoir des détails précis sur le Ouassoulou, attendu que les sujets de Samory se savent surveillés et craignent d'être punis de leurs indiscrétions, on sait que l'empire compte cent soixante provinces, et dix grands commandements, disposés en secteurs autour de quatre provinces centrales. Samory s'est réservé l'administration directe de ces quatre provinces, qui sont exemptes d'impôt et soumises à la seule obligation d'héberger les troupes de passage. Les dix grands commandements sont confiés soit à des princes de la famille de Samory, soit à ses généraux. Ils sont assistés d'un conseil de chefs de guerre, de marabouts et de griots, dont les décisions sont valables dans l'étendue du gouvernement. La justice est rendue par les assemblées de village, de province ou de gouvernement, et

par Samory en personne. Ce dernier ne s'occupe que des crimes d'État ou des causes qui rintéressent.

L'armée a été l'objet des soins tout particuliers du conquérant. Elle comprend des levées -temporaires, astreintes à un service dont la durée est indéterminée, et des soldats d'élite, les sofas, captifs dressés à. la guerre dès leur jeune «Igtî, ou volontaires libres. Chaque gouverneur a sa garde particulière de sofas. Samory les réunit et les commande lui-même en cas d'expédition sérieuse. Ils sont armés de fusils à pierre achetés aux Anglais de Sierra-Leone, et de sabres grossiers. San^ory a en outre une garde personnelle d'environ mille fanatiques, les seuls qui portent un uniforme, sarreau et pantalon noirs, ceinture et chéchia rouges. Ce sont eux qui. fournissent des cadres aux levées temporaires. Une quarantaine d'entre eux, les plus braves et les plus habiles, ont des armes à tir rapide ou des espingoles de douanier. Samory ne s'est inquiété ni des marches, qui se font en désordre, ni des bivouacs, qui se dressent au hasard ; mais il parait avoir inventé une manœuvre de combat dont l'effet doit être irrésistible. Ses hommes se rangent en trois, six ou douze lignes de profondeur. La première ligne, quand elle a tiré, démasque la seconde, qui tire à son tour, puis va se reformer en arrière et recharger ses armes, en sorte que le feu n'est jamais interrompu. Les sofas savent môme exécuter des feux de salve. En temps de paix; Samory fournit aux besoins de ses soldats ; en temps de guerre, ils vivent aux dépens de l'ennemi. Cette lactique barbare, mais supérieure à tout ce qui existait en Afrique, explique les succès rapides remportés par les soldats du Ouassoulou.

Samory et les principaux de ses lieutenants pratiquent l'islamisme, mais défiguré par mille jongleries absurdes. Les marabouts ne sont que des sorciers, mais dont le pouvoir occulte est considérable. Quelques-uns d'entre eux, plus intelligents et plus instruits, ont rompu avec ces pratiques ridicules, et s'efforcent de ramoner le peuple à la stricte observation dos préceptes du Coran. Ils sont bien vus par Samory, qui leur accorde sa confiance, écoute volontiers leurs conseils et leur confie l'éducation de ses enfants. On prétend même

que, nouveau Charlemagne, il ne dédaigne pas de suivre leurs leçons, et s'exerce à écrire. Les jeunes talibés, instruits par ces marabouts, deviendront les plus fermes soutiens du Ouassoulou, et reconnaîtront par les services qu'ils sont appelés à rendre tout le prix de l'éducation qu'ils ont reçue.

Tel est cet empire improvisé dans l'Afrique centrale, et dont les progrès ont été si étonnants ; mais il semble arrivé à son apogée. Sans doute à l'est et au sud s'étendent devant lui de piyslérieuses contrées où il peut encore grandir, mais à Touest il se heurte contre la république de Libéria, contre les Anglais de Sierra-Leone , contre le Fouta-Djallon. Au nord-est, les talibés du royaume de Ségou ne veulent pas se laisser déposséder. Au nord-ouest enfin la France est là, dont les progrès sont incessants, et qui ne veut pas laisser grandir dans son voisinage un empire africain fortement constitué. Il est vrai que nous ne soupçonnions pas l'importance du Ouassoulou lorsque nos avant-postes rencontrèrent les sofas de Samory. Aux premiers coups de fusil on reconnut de part et d'autre que la partie qui s'engageait était redoutable et que c'était la suprématie dans l'Afrique occidentale qu'allaient se disputer les deux peuples. Aussi des deux côtés s'y prépara-t-on avec ardeur et passion.

Samory entra le premier en campagne. Il lança contre Kita un de ses alliés, Abdallah, i'almamy de Mourgoula, et vint mettre le siège devant la forte place de Reniera, sur la rive droite du Niger. Un lieutenant de tirailleurs sénégalais, Alla- Kamessa, lui fut envoyé, pendant l'hiver de 1881, afin de le décider à abandonner le siège de Reniera. Samory non seulement ne tint aucun compte de ses menaces, mais le retint prisonnier et parla de le décapiter. Alla-Ramessa ne parvint à s'échapper qu'après une dure captivité de plus de deux mois. Il ne restait plus qu'à faire parler la poudre, ainsi que disent les Orienta^ux.

Le colonel Borgnis-Desbordes était parti de Saint-Louis le 17 octobre 1881. Il arrivait à Rayes le 20 décembre, imposait des contributions aux chefs rebelles ou brûlait leurs villages, et, après avoir soumis les tribus dont nous avions besoin pour assurer le ravitaillement entre Bafoulabé et Kita, en-

Irait dans Kita le 9 janvier 1882. Poursuivant aussitôt ses avantages, il entrait en campagne contre Samory, et, bien que ses instructions lui enjoignissent de ne pas dépasser Kita, n'hésitait pas à marcher au secours de Reniera. C'était une entreprise bien hardie. H n'amenait avec lui que deux cent vingt combattants et deux canons. Aucun secours à espérer des indigènes. Ils étaient comme hébétés par la terreur. Le colonel ayant dit à un de leurs chefs qu'il allait enrôler leurs femmes pour l'aider à les défendre : « Tu as raison, lui répondit-il, nos femmes sont plus braves que nous, » Puis s'adressant au docteur : « As-tu un médicament, lui demanda-t-il, qui puisse nous donner du courage à nioi et à mes hommes? » Il ne fallait pas compter sur de pareils auxiliaires : ils n'auraient été dangereux que si nous eussions battu en retraite. Le colonel Borgnis-Desbordes connaissait trop bien les tribus soudaniennes pour ignorer que l'inaction était périlleuse. Aussi se décida-t-il à marcher au secours de Reniera, malgré la faiblesse de son effectif et bien que le pays à traverser fût inconnu sur le plus long parcours.

Le 11 février 1882, la petite colonne se mettait en marche. Elle traversa Mourgoula, Niagassola, Diassa, et arriva le 25 février à Falama, sur le Niger. En deux heures le grand fleuve était franchi, et nos soldats précipitaient leur marche dans la direction de Reniera, espérant qu'ils arriveraient à temps pour sauver la ville et prévenir un affreux massacre. Ils rencontrèrent bientôt les premiers cavaliers de Samo^}^ En quelques minutes l'action devint générale. Comme aux temps homériques, on vit les hommes des deux partis se provoquer et s'injurier. Entre tous se signalait le lieutenant AUa-Ramessa, qui apostrophait en langue malinké ses ennemis, et l'interprète Mahmadou-AIpha, qui galopait au-devant de l'armée, tout eu exécutant une fantasia désordonnée. Effrayés par l'élan de notre attaque, et par le bruit du canon et l'effet de la mitraille, les soldats de Samory ne tinrent nulle part. Ils nous abandonnèrent le champ de bataille, et s'enfuirent au delà de Reniera.

Il était trop tard. La ville venait d'être prise, quelque temps avant l'arrivée des Français, et l'exécution tantredou-

tée avait eu lieu. « Enfin on voit la plaine de Kcnii^ra et les ruines Eumantcs du village'. Le spectacle do loin était désolant: à mesure qu'on s'approchait, il devenait horrible. Dans la plaine, autour du village, on voyait des cadavres et des tètes coupées; un peu plus loin s'élevait un biichor, amoncellement de cendres, de tisons encore brûlants et d'ossements noircis, où le prophète avait jeté nombre de victimes, lorsque les puits du village avaient été pleins de cadavres. 1! variait ainsi les genres de supplice, et le bûcher n'empêchait pas qu'on ne coupjlt des tètes. Nos soldats trouvèrent même des malheureux rAlant encore, portant des blessures ditTormes, et que leurs bourreaux n'avaient pas eu le temps d'achever. Toutes ces horreurs n'étaient pas encore aussi navrantes que la vue des faméliques tout nus, décharnés, vrais squelettes que l'on aurait pu prendre pour du vivantes statues de la Faim, et qui tendaient les bras vers nos soldats i leur approche. Les vieilles femmes, les enfants sur- .lout, gisaient sans force, exténués, continuant encore leur plainte de la veille et demandant à manger. C'étaient des aveugles ou des infirmes, que l'ennemi ne pouvait utiliser comme captifs, et qu'il laissait ainsi mourir de faim, »

Le vainqueur n'aurait pas mieux demandé que de poursuivre à outrance Samory, mais la colonne expéditionnaire n'était pas assez, nombreuse. La retraite sur Kita fut donc ordonnée, et même elle ne s'opéra que fort lentement, car notre arrière-garde était sans cesse attaquée. Nous n'en avions pas moins, par notre énergique intervention, arrêté les progrès de Samory, et nettement démontré à toutes les tribus soudaniennes que nous songions à les délivrer, et non pas à les conquérir.

Une troisième campagno fut préparée dans l'été de iR82. On était celte fois résolu à pousser jusqu'au Niger, afin de consolider notre protectorat sur le haut Sénégal et de profiter du traité conclu par Gallicni avec Abmadou. Le colo-

i. PfEiBi, tes Français au Ni'jti; p. 29S. — Cf. DEL\v!ti.iiU, Cauféreace à la Société de i/i'oi/raphie de Vouai : « Nous avons pu voir dos trous protoad^, dam lesquels plusieurs ccntoiues de ces malheureux avuleut Ht: jetés pieda et poings liés, pCk-iuSIe avec de la paille et des fagots eQÛammia. "

2i2 LE SÉNÉGAL

ncl Borgnis- Desbordes, chargé pour la troisième fois du commandement, eut beaucoup de peine à former sa colonne expéditionnaire. Presque tous les chevaux moururent d'une épizootie, et la plupart des spahis se trouvèrent démontés. La petite armée ne put entrer en campagne que le 22 novembre 1882. Ce n'était point contre Samory qu'elle se dirigeait, ni contre Ahmadou,- mais contre une des citadelles qui obéissaient encore à ce dernier, contre Mourgoula, la capitale du Birgo, à mi-chemin entre Kita et le Niger, dont les habitants n*avaient pas caché leurs sentiments hostiles à Tégard de la France. Abdallah, le maître de Mourgoula, avait réuni autour de lui tous les bandits toucouleurs restés disponibles après les grandes guerres d'Omar et d'Ahmadou. Très dévoué à son maître Ahmadou, il ne se maintenait que par la terreur et les exactions. Il avait fait le vide autour de lui. Des cinquante villages que Ton comptait dans le Birgo avant l'arrivée des Toucouleurs, huit seulement restaient encore debout, et ils étaient en ruine. Mourgoula était même presque démantelée. Des trois enceintes qui entouraient jadis cette forteresse, la première, de forme pentagonale, était en fort mauvais état; la seconde, de forme rectangulaire, flanquée aux angles de quatre grosses tours, était plus soignée; la troisième, qui comprenait une grosse tour et le palais d'Abdallah, était seule en état de résister; mais deux cents soldats seulement défendaient la place, et il en aurait fallu plus de mille rien que pour la première enceinte. Abdallah ne se dissimulait aucun des dangers de la situation. Isolé au milieu des populations hostiles, inquiété par le voisinage et par les progrès des Français, il était résolu à défendre jusqu'à la dernière extrémité le poste d^honneur qu'on lui avait confié, mais il se sentait vaincu à l'avance. Il avait déjà fait part.de ses craintes d'avenir au capitaine Vallière, qui lui avait été envoyé par Gallieni, mais ne lui avait pas caché sa détermination de rester fidèle jusqu'au bout au sultan de Ségou. Borgnis-Desbordes ne pouvait laisser en arrière un ennemi aussi résolu et une citadelle où, en cas d'insuccès, tous les ennemis de la France auraient couru l'attendre au passage. L'expédition fut menée avec vigueur et dans le plus grand secret. En sept

jours furent franchis les cent trente kilomètres qui séparaient Kila de Mourgoula. La citadelle toucouleur ouvrit presque aussitôt ses portes. C/était un coup droit porté contre Ahmadou, un véritable défi de la France. Avec Mourgoula démantelée disparaissait la puissance des Toucouleurs dans le Birgo. ]La France n'avait plus qu'à pousser droit au Niger.

Une autre forteresse indigène nous barrait encore le passage, Daba, où s'était retiré le Bambara Nampa, celui qui avait organisé le pillage de la mission Gallieni. Très fier de son succès, il avait laissé sous les murs de sa ville les deux pierriers et les deux espingoles enlevés dans la déroute, et, une fois possesseur de ces armes fatidiques, qui assuraient la victoire, il se vantait d'exterminer les blancs assez hardis pour s'approcher du Niger*.

Daba était bien fortifié. « Un mur en banko, haut de trois mètres cinquante à quatre mètres, large de cinquante centimètres en moyenne, fait tout le tour de la ville et n'est interrompu que par les portes en bois, qui sont dissimulées dans des renfoncements; il est à peu près circulaire, mais présente de nombreuses sinuosités. Des maisons en terre, avec poutres et solives en bois, recouvertes d'argile, sont appuyées à cette enceinte sur la presque totalité de son pourtour, en sorte que Ton peut abattre une grande partie du mur sans avoir pour cela d'accès dans la ville. Toutes les maisons sont de forme carrée» et reliées les unes aux autres par une petite muraille d'un mètre cinquante de hauteur. Il n'y a pas de grande rue, mais seulement des sentiers sinueux qui suivent les murs, crénelés sur tout leur parcours. On ne trouve pas de réduit principal, mais chaque maison peut offrir une résistance sérieuse. On se rend facilement compte de la difficulté de prendre d'assaut une ville ainsi construite; on ne peut y mettre le feu avec l'artillerie, les obus mêmes produisent des dégâts insignifiants. Les Bambaras n'ont, heureusement, que des fusils se chargeant par la bouche, en sorte que, leur coup tiré, ils sont à la merci des assaillants. »

Daba ne se rendit pourtant qu'après avoir subi un siège en

4. De Poly, Campagne sur le haut Mger, de I8HI à IH83 {.\ouvelle Revue,

règle. Un parlementaire fut tué, et les neuf cents à mille défenseurs de la place dirigèrent un feu meurtrier contre nos artilleurs. Ce n'est qu'au deux cent quatorzième coup de canon que la brèche fut ouverte, et que la colonne d'assaut, conduite par le capitaine Combes, put enfin pénétrer dans la ville. Encore fallut-il faire le siège des maisons. Les Bambaras se firent bravement tuer. Le vieux Nampa, son frère (îouong et toute sa famille donnèrent l'exemple, et périrent les armes à la main. Nos pertes furent cruelles. Presque tous les officiers qui avaient pris part à l'assaut furent blessés, Tun d'entre eux, le lieutenant Piquart, mortellement. On rendit aux morts, le soir même de la victoire, les honneurs suprêmes. Le bois des cases écroulées forma le bûcher où l'on jeta les cadavres, afin de leur épargner une insulte suprême, car on les aurait déterrés après notre départ, les os des blancs passant pour communiquer aux amulettes une vertu toute particulière.

Les survivants de Daba s'étaient enfuis dans les villages voisins. Le capitaine Combes fut envoyé à leur recherche. Terrifiés, les indigènes de Soguierna-Bongou, de Siro-Corobougou et de Tourodo firent aussitôt leur soumission. Un des prisonniers se signala par son courage. Il refusa obstinément d'indiquer la retraite où se cachait un chef échappé au carnage. Menacé de mort, et conduit devant un mur avec un peloton do tirailleurs, il resta inébranlable, et ne sourcilla pas devant les fusils qui s'abaissaient. Relâché par Borgnis- Desbordes, qui rendait hommage à son grand cœur, il avoua quelques jours plus tard qu'il connaissait la retraite de son chef, mais qu'il serait mort avant de l'indiquer. De pareils traits honorent les Bambaras. Ce ne sont pas des adversaires indignes de la France, et ils pourront devenir d'utiles alliés. Les Bambaras, en effet, sont nos alliés naturels. Maintenant que leur orgueil a été humilié, il est probable non seulement que nous n'aurons plus rien à redouter de leur part, mais encore qu'ils se rapprocheront de nous.

La prise de Daba produisit un grand et salutaire effet dans toute la région. Nous ne devions plus rencontrer de résistance jusqu'au Niger. Ouoloni, Guinina, Dio, Diako et tous les

ET LE SOUDAN FRANÇAIS 2i5

villages dont les habitants avaient pris part au pillage de la mission Gallieni n'essayèrent même pas un simulacre de résistance. Ils rendirent tous les objets volés restés en leur possession, présentèrent de très humbles excuses, et se soumirent à nos réquisitions. Ilest vr^i que le colonel Borgnis-Desbordes, fidèle à son système de douceur, ne fut pas trop sévère dans ses revendications. C'est, ainsi que la colonne arriva le 1" février à Bamakou, sur le Niger, sans être inquiétée.

Deux tribus rivales se disputaient alors Bamakou, les Soumanas et les Niarés. Les premiers sont de pure race bambara. Cultivateurs et guerriers, ils conservent la suprématie donnée par Torigine et par l'antique possession du sol. Bien qu'assez actifs, ils aiment à se pavaner dans de belles étoffes, et à humer d'abondantes prises de tabac, allongés sur des nattes au-devant de leurs cases. Ils sont menteurs pour l'amour du mensonge. « A quoi me servirait d'avoir menti? » répondait un jour un chef soumana à un de nos officiers qui l'accusait de s'être fait payer deux fois le même objet. Au demeurant, accessibles aux sentiments élevés, peu sanguinaires, et disposés à bien accueillir les Français. Les Niarés, au contraire, mélangés de Maures et de Soninkés, sont surtout des commerçants. Le principal objet de leur négoce est la traite des esclaves. Aussi ne voyaient-ils qu'avec peine arriver les Français, et leurs vœux secrets étaient pour Ahmadou. Ils n'osaient cependant se prononcer trop ouvertement, et se contentaient d'instruire de nos faits et gestes non seulement leur maître, le sultan de Ségou, mais aussi notre redoutable ennemi Samory, le maître du Ouassoulou. Ils essayèrent aussi de nous prendre par la famine, et refusèrent de nous céder des vivres en échange de nos monnaies, que pourtant ils connaissaient bien. Le colonel passa outre, et se contenta de les menacer de réquisitions. Le service des subsistances fut aussitôt assuré.

Bamakou n'avait plus la même importance qu'au temps où Mungo-Park la visita. Depuis une vingtaine d'années, la guerre avait fermé tous ses débouchés et tari ses sources d'approvisionnement. Un marché rival, espèce de village neutre bâti sur la rive gauche du fleuve, Koubkoro, lui faisait une concurrence désastreuse. Il est vrai que Bamakou occupe

une position stratégique importante, au point de croisement de routes nombreuses, à Tendroit où le Niger commence à être navigable. Ces considérations engagèrent le colonel Borgnis- Desbordes à s'établir à Bamakou, et à y fonder notre premier établissement sur le Niger. Le 7 février, entouré de tout le corps expéditionnaire, il posait la première pierre d'un fort, et prenait possession au nom de la France de toute la région environnante. « Nous tirerons o.nze coups de canon, avait-il dit à ses compagnons, pour saluer les couleurs françaises flottant sur les bords du Niger. Le bruit que font nos petites bouches à feu ne dépassera pas les montagnes qui sont à nos pieds; et cependant, soyez-en convaincus, on en entendra l'écho bien au delà du Sénégal. Tous les Français qui mettent au-dessus de tout la grandeur et l'honneur de leur pays, applaudiront sans réserve à ceux de leurs compatriotes qui, à force d'énergie, d'abnégation, de courage, de discipline, se sont montrés, malgré toutes les difficultés qu'ils ont rencontrées, à la hauteur de la grande œuvre de civilisation dont Texécution, décidée par le Parlement, leur a été confiée. »

En 1879, Soleillet, tout seul, descendait le Niger. En février 1883, une petite armée française campait sur les bords de l'immense lleuve ; que de progrès accomplis en quatre années! Et quel n'est pas en effet l'avenir réservé à la France dans l'Afrique centrale, si, cette fois du moins, nous ne laissons pas échapper le merveilleux instrument de prospérité et de renaissance coloniale que notre bonne fortune met de nouveau entre nos mains!

L'arrivée des Français à Bamakou eut un grand retentissement. Le sultan de Ségou, tremblant pour lui-même, n'osa pas protester; mais il excita sous main nos ennemis, surtout l'insaisissable Samory, et forma contre nous une véritable coalition. Les marchands maures de Bamakou étaient de connivence avec nos ennemis. Ils les renseignaient sur tous nos mouvements. Afin de faire cesser ce dangereux espionnage, le colonel fit saisir trois des plus compromis, et leur annonça qu'ils seraient mis à mort à la première attaque du chef nègre. Ces marchands restèrent impassibles. Ils protestèrent même de leurs sympathies pour la France. On vit pourtant leurs faces

noirâtres bleuir légèremenl sous le coup de l'émotion, lorsqu'on les conduisit en prison. Il n'était que temps do prendre CCS précautions, car Samory avait déjà filé sur nos derrières, coupant les fils télégraphiques et menaçant nos communica-

Fcmmc de St^gou.

lions. Deux de ses lieutenants eurent même l'audace de nous provoquer et vinrent nous attaquer presque sous les murs de Bamakou.

Le 2 avril, des spahis envoyés en reconnaissance furent vivement ramenés en arrière par des masses compactes d'ennemis. Avec leurs chevaux fatigués, s'ils avaient eu l'impru-

(lence de fuir, ils étaient perdus, et ce premier succès aurait augmenté la confiance des soldats du Ouassoulou ; mais ils tinrent bon, et n'opérèrent leur retraite que lentement, et toujours en bon ordre, jusqu'à ce qu'ils fussent secourus par une colonne sortie de Bamakou. Dès le lendemain une vraie bataille s'engageait à Oueyako. Les Français n'étaient en tout que cent. Ils furent aussitôt tournés et enveloppés. Obligés de se former en carré, leur situation fut un instant critique. « Plus d'un se préparait à vendre chèrement sa vie, a écrit l'un d'eux, M. de Poly, et je ne crois pas exagérer en disant que chacun de nous pensait déjà à se réserver une balle de revolver, pour ne pas tomber vivant entre les mains de sauvages qui n'ignorent aucun des raffinements àS la cruauté. » Malgré les feux de salve, malgré les décharges de la mitraille, les gens de Samory tenaient bon. Les Français furent obligés de battre en retraite. Sans l'énergfe des officiers, sans le dévouement des spahis, cette retraite se serait convertie en désastre, car nos fantassins étaient épuisés de fatigue. Bon nombre d'entre eux avaient même quitté le carré, et attendaient la mort. Ils furent tous ramenés par les spahis, et purent enfin arriver jusqu'à un marigot, où il était plus facile d'organiser la défense. Les perles de l'ennemi étaient effroyables. Le sol était jonché de cadavres, mais les Français avaient reculé. C'était pour Samory un véritable succès.

Pendant quelques jours notre situation fut très précaire. Les communications étaient interceptées. Les convois de vivres n'arrivaient plus. Toutes nos reconnaissances étaient repoussées. Enfin, d'un instant à l'autre, il fallait s'attendre à l'irruption dans nos lignes des soldats d'Ahmadou. Le colonel Borgnis-Dcsbordes comprit qu'il fallait risquer le tout pour le tout, et prit hardiment l'offensive.

Le 12 avril, la colonne expéditionnaire entrait en campagne. Elle brûlait sur son passage de nombreuses huttes en paille, déjà construites par l'ennemi en prévision de la prochaine occupation de Bamakou, et sur tous les points refoulait les soldats de Samory. A la nouvelle de ces succès inespérés, plusieurs centaines de Bambaras auxiliaires venaient grossir nos rangs, pillards plutôt que combattants, mais néanmoins

utiles auxiliaires pour garder nos communications et assurer nos subsistances. Après cliaque affaire, on les voyait se jeter sur les objets abandonnés par Fcnnemi. Ils s'acharnaient surtout après les chiens assez nombreux que traînaient à leur suite les gens du Ouassoulou. Ils les égorgeaient sans pitié, et en faisaient le plat de résistance de leurs festins du soir. La chair de ces chiens, nourris de glands frais, est en effet assez savoureuse, et plusieurs de nos hommes partagèrent sans répugnance les plaisirs gastronomiques de nos auxiliaires improvisés.

Le 19 avril, grand combat à Nafâdié et victoire des Français; le 22, incendie du village de Diougou-Fara; le 23, du village de Samaco. Les gens du Ouassoulou étaient décidément refoulés, et les armes françaises avaient retrouvé leur prestige. Borgnis-Desbordes put rentrer à Bamakou sans être inquiété, et s'occupa tout aussitôt de rétablir notre ligne de ravitaillement. Kassaba, Dilbouroula, Donabougou, furent successivement repris. On installa même un poste nouveau à Koundou, et dans toutes les directions non seulement nous fumes dégagés, mais encore libres de nous porter sur tous les points menacés. Aussi l'impression de ces victoires multipliées fut-elle extraordinaire. Notre domination sur le haut Niger se trouvait assurée. Bon nombre d'indigènes se rapprochaient de nous, et de nos deux principaux ennemis, les maîtres du Ouassoulou et du Ségou, run,Samory, se retirait de la lutte, l'autre, Ahmadou, craignant pour sa propre sûreté, bien qu'il ne fût pas entré en campagne, abandonnait sa capitale et se retirait à Yamina.

En résumé, quels étaient les résultats de ces trois campagnes? Nous venions de nous emparer d'un territoire égal en superficie au tiers de la France. Trois forts avaient été construits, à Bafoulabé, à Kita et à Bamakou. Les deux cent quatre kilomètres qui séparent Bafoulabé de Kita, et les deux cent vingt-deux qui s'étendent entre Kita et Bamakou étaient reliés par des itinéraires soigneusement étudiés. Deux trônerons de route étaient même commencés entre Bafoulabé et Kita d'une part, entre le gué de Toukoto et Kita de l'autre. Enfin une ligne télégraphique de sept cent dix kilomètres,

1t7,0 LE SÉNÉGAL

desservie par dix bureaux, reliait Bakel à Bamakou, le Sénégal au Niger, la France au Soudan. Le drapeau national avait été victorieusement promené à travers toute la région, et les indigènes, horriblement foulés depuis longues années par tous les ambitieux et tous les bandits de l'Afrique occidentale, s'habituaient à la pensée d'accepter la domination réparatrice et la protection efficace de la France. C'étaient là d'heureux débuts, et d'un excellent augure pour l'avenir.

Tout cependant n'est pas encore fini. Dans cette marché, rapide de Médine à Bamakou, bien que les stations intermédiaires les plus importantes soient entre nos mains, la distance est tellement longue qu'il est à peu près Impossible de maintenir sur tout le parcours une sécurité absolue. On est obligé d'expédier, à des intervalles assez rapprochés, des colonnes de ravitaillement. C'est ainsi qu'en 1884 le colonel Boilève alla de Saint-Louis à Kita sans rencontrer de résistance, et par une route assez large pour que quatre cavaliers pussent y passer de front. Dans cette quatrième campagne on décida la construction du fort de Koundou, à cent dix kilomètres de Kita et à cent vingt de Bamakou. C'est une bâtisse de médiocre importance, moitié en terre, moitié en pierre, mais placée sur une belle position et commandant la route el la rivière de Baoulé. Le grand inconvénient, c'est que le fort n'a que des citernes pour sa provision d'eau. En cas de siège ou même d'investissement, la garnison serait fort exposée.

Kn 188?), nouvelle campagne de ravitaillement. Le 31 mai, le capitaine Louvel repoussait les bandes de Samory entre Niagassola et Siguiri, et le 22 juin le commandant Combes remportait une victoire à Sitakoto. On décidait en outre la construction d'une forteresse à Niagassola, non loin du Niger, poste d'observation de haute importance contre le Oouassoulou et ses remuants soldats. Ce n'est encore qu'une grosse maison, à peine entourée par un mur de terre sèche, mais elle est défendue par une petite garnison. Deux canons protègent ses abords, et une ligne télégraphique, passant par Mourgoula, la relie déjà à Kita.

Chacune des campagnes du Niger marquait de la sorte une

ET LE SOUDAN FRANÇAIS 22t

étape nouvelle dans la prise de possession du pays. D'année en année augmentait le nombre de nos citadelles, et les indigènes^, se groupant sous la protection de nos canons, s'habituaient à se considérer comme nos clients.

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