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Le Sénégal, son état présent et son avenir

L'Angleterre a donné naissance depuis quelques années à une nouvelle secte d'économistes qui s'efforce de persuader au reste du monde, à grands renforts de raisonnements plus ou moins captieux, que les colonies n'ont pas de raison d'être dans notre siècle, qu'elles sont une charge pour les nations modernes, qu'elles ne sont utiles ni au commerce, ni à la puissance, ni aux intérêts soit moraux soit matériels d'un peuple. Des idées aussi hardies ne pouvaient manquer de séduire en France les esprits superficiels, toujours prêts à s'enflammer, qui se contentent d'étudier les questions à demi, de regarder à la surface, ou qui, préoccupés du triomphe d'un système, ne savent point soumettre un entraîne-

ment passager à l'examen sévère et rigoureux de la froide raison.

Que penser, en effet, de la jeune doctrine, lorsqu'on voit la puissance qui a sur elle tous les droits de la paternité agrandir tous les jours son rayon colonial? Cette puissance ne vient-elle pas de prendre pied dans l'extrême Orient, sur la terre ferme de Chine, en face de Hong-Kong, tandis que la France n'a retiré de son expédition lointaine que la gloire platonique de l'avoir menée à bonne fin? N'a-t-elle pas ajouté à son empire indien une portion notable de la Birmanie ? Il serait trop long d'énumérer ses- empiétements à la côte occidentale d'Afrique, dans la Malaisie, partout enfin où peuvent aborder ses navires. N'est-ce pas le cas de dire : Vous qui prêchez si bien, pourquoi pratiquez- vous si mal? Il est donc avéré que la Grande-Bretagne insinue à ses voisins des théories qu'elle n'a garde de mettre à l'épreuve, parce qu'elle en connaît à merveille le vide et le côté défectueux. Il est vrai que nos voisins ne se piquent pas de logique, que la signification de leurs maximes n'est pas la même sur les deux rives de la Manche, et qu'il vaut mieux les juger sur leurs œuvres que sur leurs paroles.

Au reste, l'expérience de tous les temps, jointe à l'irrécusable puissance des faits accomplis, démontre d'une façon victorieuse non-seulement l'utilité des colonies, mais leur

indispensable nécessité pour les grandes nations modernes.

Depuis deux années une guerre terrible ensanglante les États-Unis de l'Amérique du Nord; depuis deux années les produits de toute sorte qui venaient de cette partie du Nouveau-Monde cessent d'arriver sur nos marchés et n'alimentent plus nos usines silencieuses. La misère, la douleur, la faim régnent dans nos centres industriels, une des sources de la prospérité publique est tarie, et, ce qui doit affliger surtout les âmes généreuses, c'est qu'on n'entrevoit point le terme de tant de maux. En présence de souffrances aussi grandes et aussi générales, les hommes d'État, les économistes, les philanthropes, ont dû se recueillir. Partout l'on cherche des palliatifs, des remèdes, et l'on n'entrevoit de salut que dans les possessions coloniales.

La Grande-Bretagne s'occupe avec une énergie que rien n'arrête à faire tourner la crise actuelle à l'accroissement de sa grandeur présente. L'agonie de la Pologne ne la détourne ,pas un instant du but poursuivi. Pereat mundus! dit-elle, plutôt que de voir l'Angleterre cesser d'opprimer l'univers. Dans sa pensée, l'Indoustan doit arriver dans une courte période à l'approvisionner de coton ; le cap de Bonne-Espérance versera dans ses docks ses laines estimées ; la Chine produira pour elle ses thés les meilleurs ; les Antilles fourniront du sucre; l'Australie expédiera son or, et les quatre

— vin —

points cardinaux du globe travailleront pour les marchands de la cité de Londres.

La France, qui n'a jamais compris l'oppression d'un peuple par un autre, ne saurait concevoir d'aussi grandioses espérances pour son commerce. D'ailleurs, le voulût-elle, elle ne le pourrait point. Il suffit de jeter les yeux sur un planisphère terrestre pour se convaincre de l'exiguïté des points qu'elle occupe hors d'Europe, et pour constater la distance qui la sépare de sa triomphante rivale. Est-ce une raison pour désespérer de l'avenir? C'est au contraire un motif puissant qui doit aiguillonner notre torpeur, nous arracher à notre sommeil et nous pousser dans la voie des entreprises lointaines. Mais en attendant que nous reprenions, avec l'entrain que notre génie met à toute chose, la marche expansive que nos pères parcoururent avec gloire au xvne et au xvme siècle, examinons quels sont les débris qui nous restent de nos conquêtes passées, quels sont les territoires récemment acquis, et voyons quel parti nous en pouvons tirer.

Dans la mer des Antilles, le drapeau national, chassé de la riche Saint-Domingue, flotte encore sur la Guadeloupe et sur la Martinique. Ces îles ont un cœur éminemment français ; elles sont florissantes, et ne cessent de grandir et de prospérer, mais elles réclament à grands cris l'immigration de travailleurs africains ou asiatiques pour soutenir la culture

de la canne à sucre, qui tend de plus en plus, par suite des bénéfices qu'elle procure aux créoles, à se substituer à toutes les autres cultures. Le café, le rocou, le cacao, la vanille, etc., décroissent visiblement.

La Guyane française offre, non loin des Antilles, d'immenses étendues à l'activité humaine. Elle présente les ressources les plus variées : elle est propre à produire à foison le sucre, le coton, le maïs, le café, le rocou, le girofle, le caoutchouc, la gutta-percha, le cacao, la vanille, etc. Ses forêts vierges contiennent des ressources inépuisables pour nos flottes et pour notre ébénisterie; ses rivières charrient de l'or ; les flancs de ses montagnes recèlent des richesses minérales prodigieuses; cependant la Guyane est la plus pauvre, la plus arriérée, la plus délaissée de nos colonies.

Ge phénomène d'une opulente nature, contrastant avec l'indigence extrême des hommes qui en jouissent, tient à plusieurs causes. Les bords de la mer sont bas ; les côtes à demi submergées sont marécageuses, encombrées de débris végétaux qui se décomposent rapidement ; la température est brûlante, saturée d'humidité; les défrichements dégagent des miasmes délétères qui sont redoutables dans tous les pays, et qui deviennent funestes dans une contrée dénuée de toute ressource. L'Européen expose donc sa vie en se fixant près de l'Océan. L'intérieur des terres est beaucoup plus sain;

par malheur l'on ne peut y pénétrer par les rivières : les cours d'eau sont barrés de distance en distance par des rapides et des chutes qui empêchent toute navigation régulière de s'établir. De routes, il n'en existe point, et leur établissement présente des obstacles sérieux dans des terrains boisés où l'on n'avance que la hache à la main, où la nature efface en peu de temps l'empreinte du passage de l'homme. Quelques rares habitants issus de la race autochthone errent çà et là, mais il ne faut pas compter sur leur concours pour mettre en valeur le sol le plus fécond de l'univers.

L'Indien de l'Amérique est impropre au travail. Il vit de quelques racines de manioc, de fruits sauvages, de chasse,, de pêche, et lorsque la chasse ou la pêche ne pourvoient pas à ses besoins journaliers, à sa chétive nourriture, il souffre sans songer à demander à la terre des biens qu'elle prodiguerait avec abondance en retour du moindre labeur. Ajoutons que les Indiens de la Guyane sont peut-être plus rebelles à toute civilisation que leurs frères des deux Amériques. Ils n'ont presque jamais eu à se plaindre des colons français : néanmoins leur humeur craintive les a poussés à éviter tout contact avec eux et à se retirer dans les savanes, où leur race achève de s'éteindre.

Le gouvernement impérial a converti notre possession intertropicale en colonie pénitentiaire. Les condamnés primiti-

vement établis dans les îles le Père et la Mère ont été ensuite transportés sur divers points de la terre ferme, dans des installations convenables. La santé générale des détenus, fort éprouvée dans les premiers temps, a subi en dernier lieu une amélioration constante et marquée. Le renfort de bras que la sollicitude du ministère de la marine procure à la Guyane se traduira-t-il en résultats immédiats? Gela est peu probable. En tout cas, cette colonie ne peut nous fournir les objets qui manquent en ce moment à notre industrie, le coton par exemple. D'ailleurs la main-d'œuvre blanche est trop chère pour une semblable culture.

Tahiti offre à notre marine marchande aussi bien qu'à nos vaisseaux de guerre un refuge, un abri, un point de radoub et de ravitaillement. Elle ne donnera jamais lieu, par suite de son peu d'étendue, à un mouvement considérable d'importation et d'exportation.

Pondichéry, Chandernagor, Karikal, villes sans territoires, cernées de tous côtés par la jalousie britannique, sont les débris mutilés de l'empire des Dupleix, des Bussy et des Labourdonnaye.

La Nouvelle-Calédonie est fort mal connue jusqu'à ce jour. Nous occupons à peine quelques points du rivage, et les populations intérieures ne sont pas soumises. Nos soldats campent sur un sol barbare, ils y enfantent une colonie, ils

sèment une terre difficile sans entrevoir le temps d'une moisson prochaine.

Que nous reste-t-il encore? Cherchons bien : faisons le tour du monde. Voici la Réunion, Mayotte, Nossibé, Sainte- Marie, faisant cercle autour de cette île splendide sur laquelle nous avons des droits garantis par les traités depuis trois cents ans. Hélas ! nous n'occupons pas un seul point de la Grande-Terre, et le noble drapeau tricolore a disparu de Madagascar. La Réunion séparée de sa sœur jumelle, de l'Ile de France, est le seul joyau précieux qui nous reste dans ces parages. Elle fait avec sa métropole un commerce de sucre brut, vanille, girofle, café, tissus, passementerie, vins, savons, cristaux, meubles, etc.; mais là encore nous ne saurions trouver le produit que réclament nos usines aux abois, le coton.

Gomment échapper à la dépendance de l'Amérique sans tomber sous la férule de l'Angleterre? A quelle contrée fautil demander notre émancipation? L'initiative privée a déjà répondu : A l'Algérie. Les capitaux sont de leur nature timides, soupçonneux, inquiets. S'ils n'ont pas été sourds à l'appel de la Compagnie qui s'organise sous nos yeux ' pour

1 Compagnie française des cotons algériens (société anonyme;, au capital de 25 mil'ions de francs, divisé en quatre série?. (Voy. le journal la Nation du 13 février 4 863.)

se livrer à la culture du coton sur une grande échelle dans la province d'Oran, on doit en conclure que cet essai offre de sérieuses garanties d'avenir. Cependant, nous l'avouons en toute humilité, le résultat final nous laisse dans l'inquiétude. Une tentative avortée est funeste moins par les désastres pécuniaires qu'elle occasionne que par le discrédit qu'elle inflige à un pays.

Est-ce à dire que l'Algérie ne soit pas apte à produire du coton? Certes, elle a fait ses preuves sous ce rapport. Les cotons récoltés dans les trois provinces sont bons, soyeux, solides, et rivalisent avec les meilleurs rotons similaires des États-Unis. Mais il ne s'agit pas seulement de savoir si l'on obtiendra du coton, il faut encore se demander à quel prix on le livrera au commerce. Ici la question change de face. Le cotonnier vivifié par une chaleur très-forte prospère vite ; lorsqu'il s'éloigne des tropiques, il demande une égalité plus grande dans la température, et son produit arrive tardivement à maturité. Il en résulte que la plante réclame en Algérie plus de soin qu'aux Antilles ou à la Guyane ; qu'elle coûte plus cher, parce qu'elle nécessite plus de précautions et qu'elle réclame le même nombre de bras pendant un espace de temps plus long. Ce n'est pas tout. La main-d'œuvre est fort dispendieuse dans l'Afrique française : aussi craignons-nous que le problème d'un travail coûteux appliqué à

faire croître une matière première à bon marché ne soit un problème insoluble.

Parmi les colonies, petites ou grandes, que nous venons de passer en revue, pas une, à notre sens, n'est en état de fournir du coton à nos ouvriers d'Alsace et de la Seine-Inférieure. Mais en portant les yeux vers l'Inde et vers l'Afrique centrale, nous découvrons la Gochinchine et le Sénégal, terres promises du cotonnier, pays où la précieuse malvacée existe à l'état sauvage.

La Cochinchine, placée sur la route directe de l'Europe vers l'extrême Orient, entre l'Inde britannique, le Céleste- Empire et le Japon, est propre à toutes les cultures tropicales, sucre, coton, indigo, etc. Cette vaste province, conquise depuis deux années, est un magnifique fleuron ajouté par Napoléon III à sa couronne impériale. La France ne tardera pas à se féliciter de cette occupation lointaine, qui lui assure dans les mers asiatiques une place digne du rang qu'elle occupe dans la famille des peuples.

Quant au Sénégal, nous allons étudier ses divisions, ses produits, son état présent, son avenir. Au point de vue des cultures cotonnières, la contrée présente des ressources assurées à peu près immédiates. Une compagnie fortement constituée, disposant d'un capital de 20 ou 30 millions, obtiendrait avec une extrême facilité des concessions de terres

considérables. La population, sans être très-épaisse, ne manque pas absolument, la main-d'œuvre est à bas prix, une journée d'homme à Saint-Louis varie de 60 à 75 centimes. Si la Compagnie ne voulait pas entrer dans la voie des cultures directes, elle aurait la ressource de conclure des traités avec les chefs indigènes, de les intéresser dans ses opérations, d'en faire ses mandataires. En s' engageant d'avance à acheter à un taux fixé d'un commun accord tout le coton que ces petits souverains pourraient exporter, elle stimulerait leur indolence habituelle par l'appât du gain, et l'on ne peut douter que la production ne prît un développement rapide. Il serait trop long d'indiquer ici toutes les sources où nous avons puisé les renseignements que nous livrons au jugement du public ; cependant nous n'entrerons pas dans l'examen des questions qui font le sujet de notre volume sans dire que nous avons surtout consulté avec fruit les ouvrages qui suivent : Voyage au Sénégal, par J.-B.-L. Durand, 2 vol. in-i°; Fragments d'un voyage en Afrique, par Golbéry, 2 vol. in-8° ; Voyage au Sénégal d'après les Mémoires de Lajaille, par P. Labarthe, 1 vol. in-8° ; Voyage dans l'Afrique occidentale, par Raffenel, 1vol. in-8°; Voyage au pays des Nègres, par le même, 2 vol. in-8° ; Esquisses sénégalaises, par l'abbé Boilat, 1 vol. in-8° ; La Sènègambie française, par Carrère et Holle, 1 vol. in-8° ; Annales maritimes et colo-

niales de 1809-1847 ; Nouvelles Annales de la marine 1849-1862; Revue coloniale 1843-1858; Revue algérienne et coloniale 1859-1862; Annuaire du Sénégal; Annales de la Propagation de la foi.

Nous terminerons cette préface en rappelant un principe élémentaire d'économie politique. L'agriculture est l'âme du commerce ; le commerce fait fleurir les empires, il leur assure la force, la durée, la puissance. Nous allons démontrer que le Sénégal se prête admirablement à devenir une colonie agricole et commerciale, et qu'à ce titre il se recommande aux plus sérieuses méditations de tous les esprits jaloux de la grandeur nationale.

Paris, ce 10 avril 1863.

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