CONSIDÉRATIONS GENERALES
Tous les peuples anciens ou modernes qui occupent une place considérable dans les annales de l'humanité, — soit que leur courage ou les circonstances les aient servis, soit qu'ils aient dû leurs succès à une position géographique avantageuse, — ont été colonisateurs. Tyr, Carthage, la Grèce, Rome, et jusqu'à la Gaule, organisaient périodiquement des migrations nombreuses, et versaient sur des contrées lointaines l'excédant de leur population. A la fin du moyen âge, les monarchies de la péninsule Ibérique, sentinelles avancées de
l'Europe sur l'Océan, ouvrirent l'ère d'expansion qui travaille la race caucasique ; elles furent les premières à donner un élan que le temps a déplacé, modifié même, qui a éprouvé diverses phases d'intermittence, mais qui dure encore. Après elles, les provinces unies des Pays-Bas, suivies de la Grande- Bretagne, ont marché dans la même voie, que toutes deux parcourent depuis lors avec un éclat que différencie seulement l'étendue des ressources et des moyens d'action de l'une et de l'autre. Plus tard, la contagion a gagné l'Allemagne, dont les vigoureux enfants, mal à l'aise dans les limbes étroits des royaumes germains, vont par masses compactes demander à d'autres cieux l'espace, le bien-être, la liberté. Les bienfaits de l'émigration ont été considérables pour les États maritimes: c'est elle qui a doté l'Espagne, le Portugal, la Hollande, l'Angleterre, de colonies magnifiques, et, chose remarquable, l'apogée de la puissance continentale de ces États correspond à celui de leur plus grand développement colonial : c'est par l'émigration qu'ils ont doublé la somme de leur richesse; c'est par elle qu'ils ont conquis une prépondérance marquée dans le règlement des destinées du monde. Les régions méditerranéennes ne pouvaient prétendre aux mêmes avantages. La Germanie, par exemple, si féconde en émigrants, demeure confinée dans ses limites naturelles ; son drapeau n'ombrage aucune terre transatlantique ; sa langue ne franchit point les
mers. L'Allemand qui s'expatrie, ne retrouvant point les couleurs nationales sur le sol adoptif, devient un appoint de force et de prospérité pour la race anglo ou hispano-américaine qui l'absorbe; mais ses bras, son intelligence, ses capitaux, sont à jamais perdus pour la contrée qui le vit naître.
Ce grand débordement des peuples européens ne s'est pas toujours accompli au profit de pays vierges, inoccupés, immenses, comme le Brésil ou l'Australie; il a laissé parfois des traces de sang ineffaçables. Les nationalités des Incas et des Mexicains disparues, les peuplades de l'Amérique du nord exterminées, l'Inde asservie par les armes, le Céleste-Empire sapé dans sa base par des marchands d'opium, pousseront éternellement le cri de l'opprimé contre l'oppresseur. Certes, on doit déplorer l'abus de la force, surtout lorsqu'elle emprunte les caractères odieux de spoliation et de meurtre, mais à ne considérer que les résultats acquis depuis Christophe Colomb, on peut affirmer qu'il y a eu progrès pour la civilisation, l'industrie, le commerce, le bien-être matériel, et nous croyons pouvoir dire pour le développement moral de l'humanité.
Si maintenant nous recherchons quelle est la part prise jusqu'ici par la France à ce grand mélange des races du globe, quelles sont ses conquêtes sur le néant ou la barbarie, nous la trouvons dans un rang indigne d'elle, de sa grandeur, des
efforts tentés; elle prend place après l'Espagne et la Hollande, puissances de deuxième ordre. On a dit, pour expliquer cette infériorité, qu'elle n'avait pas le génie colonisateur, qu'il lui manquait l'esprit d'entreprise, qu'elle péchait par défaut de suite ; que, pouvant conquérir, elle était incapable de conserver. Ce sont là des exagérations propagées par la jalousie, l'ignorance ou l'amour du dénigrement : le Canada, la Louisiane, Saint-Domingue, peuplés par nos pères, l'Hindoustan, théâtre de tant d'exploits, protestent en notre faveur. S'il ne reste de ces conquêtes que la gloire de les avoir accomplies, que le regret de les avoir perdues, il faut en accuser non pas l'inaptitude de la nation, mais les événements qui nous ont mis tant de fois aux prises avec l'Europe coalisée et avec nos éternels rivaux d'outre-Manche. Dans ces grandes commotions où notre nationalité était enjeu, les colonies, à peu près abandonnées à leurs seules ressources, nous échappèrent sans retour, malgré des résistances héroïques. Au reste, il ne faut pas oublier que l'Angleterre, citée comme pays colonisateur par excellence, s'est longtemps approprié les dépouilles d'autrui, exploitant les domaines de Neptune à la façon des détrousseurs de grands chemins , attaquant à son heure , sans déclaration de guerre, récoltant sans peine là où d'autres avaient semé avec labeur. Cela est si vrai que pas une de ses possessions, hormis l'Australie, n'est d'origine anglaise. Com-
ment a-t-elle consommé ces spoliations iniques? Par l'intrigue presque partout, suscitant des guerres entre l'Espagne et la Hollande, la France et l'Allemagne ; promettant des secours à ceux dont elle semblait embrasser la cause, en donnant assez pour éterniser la lutte, pas assez pour assurer le triomphe d'un parti; profitant du trouble, du désordre, du chaos général pour s'arroger l'empire de l'Océan, pour piller sur les mers amis et ennemis ; et dès que les belligérants, épuisés ou désabusés, faisaient la paix, l'Angleterre, intacte, se retranchait dans son orgueil et dans son île inabordable, refusant de souscrire à tout accommodement qui ne sanctionnait point ses usurpations.
Une telle politique, si elle est habile,' n'est à coup sûr ni morale, ni généreuse, et présente de bien faibles garanties de sécurité. Nous n'en voulons pour preuve que l'état présent de nos voisins. Depuis un ou deux lustres, la soupçonneuse Albion tourne tous les matins un regard attentif vers Boulogne, Brest ou Cherbourg. Est-ce un nouveau Messie qu'elle attend? Non! comme une âme coupable, elle redoute l'apparition d'un vengeur. Elle croit voir à chaque aurore débarquer sur ses plages quelques régiments de zouaves suivis d'innombrables phalanges de chasseurs de Yincennes. Sous l'épouvante de cette chimère, habilement exploitée par la presse et le gouvernement, nos flegmatiques voisins délient sans répugnance les
cordons de leur bourse, votent des subsides, s'engagent dans la milice, se façonnent à la discipline militaire, apprennent la charge en trois temps, construisent sans relâche de nouveaux vaisseaux, hérissent leurs rivages de forteresses inexpugnables et les entourent d'une triple ceinture de canons Armstrong, dont l'œil soupçonneux ouvert sur la Manche regarde passer le drapeau tricolore d'un air peu amical.
Ce cauchemar du zouave, ces terreurs continuelles, ces impôts excessifs, ne sont-ils pas le premier châtiment d'une longue suite d'iniquités?
Ce que nous venons de dire a pour but, non de raviver de vieilles haines contre nos alliés de l'entente cordiale, mais d'indiquer en peu de mots la cause réelle de la perte de nos colonies. Nous racontons l'histoire; elle entraîne souvent à des jugements d'une implacable sévérité.
La coalition de 1815 a meurtri et spolié la France, mais la France est encore si jeune et si vivace, malgré ses quatorze cents ans, qu'en peu dé temps elle a guéri ses plaies, fermé ses cicatrices. La restauration, — ne doit-on pas rendre justice à tout le monde? — a hâté ce résultat par d'heureuses mesures, par son gouvernement organisateur, par ses finances bien administrées, par sa politique extérieure toujours ferme, loyale, arrêtée, souvent habile ; elle a créé une marine, et n'a pas attendu le départ de l'étranger pour s'occuper des
colonies. Elle était persuadée qu'une flotte aguerrie, nombreuse, puissante, telle que nous devons en avoir une, ne peut exister qu'à la condition de se recruter -dans une riche pépinière de matelots endurcis à leur rude métier sur des flottes marchandes, corollaire obligé d'établissements transatlantiques. Ces derniers sont pour l'industrie de la métropole des marchés assurés, toujours ouverts, où elle écoule ses produits, où elle prend ceux qui lui manquent. De ces échanges continuels naît le développement maritime, qui ne peut être durable qu'autant qu'il répond aux besoins d'un négoce étendu et productif.
C'est parce qu'ils étaient imbus de ces idées fécondes, que tous les hommes qui ont occupé le pouvoir depuis le commencement du siècle ont cherché à accroître notre force coloniale. Grâce à Dieu, leurs labeurs n'ont pas été stériles ; la France reconquiert en tous lieux sa légitime influence, elle reprend une place digne d'elle, elle continue sa mission civilisatrice, un instant interrompue. La possession de l'Algérie est faite pour la consoler de bien des pertes : la conquête, il est vrai, a duré trente années et n'est finie que d'hier, mais l'avenir s'annonce brillant et prospère. Maîtres des côtes de la Méditerranée, nous y ferons fleurir, à l'ombre de nos couleurs, les arts, l'industrie, le christianisme, qui jadis y poussèrent de si profondes racines ; mais notre ambition doit-elle être satisfaite,
et nous arrêterons-nous là sans regarder par-dessus le désert, sans chercher à pénétrer ce pays mystérieux, ce Soudan lointain, où fourmillent par millions des populations peu connues? Tout nous sollicite de faire le contraire, l'intérêt, l'honneur, la gloire, tout, jusqu'à l'amour du merveilleux, mobile si puissant sur nos fertiles imaginations. Hâtons-nous cependant, car les Anglais sont déjà sur la Gambie, le Niger et le Zambèze, cherchant à nous devancer. Néanmoins les chances sont en notre faveur ; nous sommes sûrs d'arriver les premiers, si nous fondons au Sénégal un puissant empire, d'où nous dominerons à la fois l'Afrique centrale et occidentale, comme nous dominons l'Afrique du nord par l'Algérie. Suivons l'entraînement général : autour de nous, toutes les nations s'occupent et travaillent à étendre leur commerce, à décupler leur marine, à ouvrir de nouveaux débouchés à leurs produits. Dans cet élan universel, rester stationnaire, c'est déchoir; ne pas avancer, c'est reculer et s'amoindrir. L'occupation des Marquises, de Mayotte, de Taïti, de la Nouvelle-Calédonie, a certainement sa valeur comme point de relâche ; l'importance de ces îles est dérisoire comme colonies ; c'est une parodie des grandes entreprises que les compagnies privilégiées d'autrefois menaient à bonne fin. Le Gouvernement impérial a des vues trop larges pour se renfermer dans un cercle aussi étroit : il tourne ses regards vers l'Orient, où il prend pied en Gochinchine ; vers
la Guyane, où il ordonne des travaux considérables ; enfin vers le Sénégal, qu'il cherche à réveiller d'une longue torpeur. Il ne tardera pas à prouver au monde que nous conservons la volonté de réparer nos pertes, et que nous avons hérité de l'esprit intelligent et colonisateur qui animait nos pères.