‹ Le Sénégal, son état présent et son avenirChapitre 9 sur 19 · CLIMAT · texte numérisé non relu

CLIMAT

L'insalubrité du Sénégal, fort exagérée par les uns, trop niée par les autres, est un fait incontestable pour certains cantons, mais elle est partout plutôt relative que fondamentale. Elle tient à, des causes que la prévoyance humaine peut combattre victorieusement, qu'elle doit du moins amoindrir, car là, comme dans bien des contrées d'Europe, en attaquant le principe du mal on arrivera vite à une notable diminution des effets désastreux qu'il occasionne.

Les habitants de Saint-Louis, par exemple, entassés sur un sol de sable infécond, n'ont jamais connu autour d'eux le charme d'un ombrage réparateur; point de ces opulentes maisons de campagne, indice des grandes villes ; point de ces excursions champêtres qui délassent à la fois l'esprit et le

corps ; nulle distraction pour rompre la monotonie d'une existence uniforme : aussi l'on comprend, malgré la salubrité de l'île, quels ravages l'ennui a dû faire sur une population aussi mal partagée, et combien les Européens ont dû particulièrement souffrir. L'annexion du Oualo à nos domaines a été un bienfait immense au point de vue hygiénique; désormais les citadins de notre capitale coloniale pourront traverser leur beau fleuve sans se trouver en pays ennemi ; ils connaîtront les douceurs de la villégiature; ils posséderont des cottages embellis selon leur goût ou leur fortune; les fonctionnaires emploieront leurs loisirs à acclimater les fleurs, les légumes, les fruits de la France qui y sont inconnus, et de ces soins, aussi utiles qu'agréables, résulteront à la fois un bien-être matériel et une amélioration de la santé publique.

On voit qu'à part l'ennui et la nostalgie, Saint-Louis était tenable ; mais à Bakel, la mortalité était effrayante : aussi l' avait-on surnommé à bon droit le tombeau des Européens. Le fort de Bakel, construit dans le Guadiaga, en 1820, sur la rive gauche du Sénégal, pour protéger le commerce du Galam, s'élève sur un mamelon d'où il domine un comptoir et un village. Le principal mérite de ce point est d'être à proximité du fleuve sans se trouver accessible à ses débordements périodiques. Malheureusement la hauteur qu'il couronne de ses remparts, de ses tours et de ses créneaux, est

ceinte elle-même par une ligne courbe de collines plus élevées dont les pentes abruptes conduisent les eaux pluviales au fond de la vallée où, ne trouvant pas d'écoulement facile, elles sont restées stagnantes pendant bien des années. Dès qu'arrivait la saison sèche, ces masses d'eau se vaporisaient en laissant à sec des matières animales et végétales qui, rapidement décomposées par l'action d'une température brûlante, dégageaient en abondance des miasmes morbides.

On conçoit quels effets désastreux devaient produire ces exhalaisons sur des troupes privées pendant six mois de nouvelles du dehors, rongées par l'oisiveté, vivant presque cernées dans les quatre murs confiés à leur garde et ne trouvant aucune ressource dans le village, qui était d'ailleurs indépendant du commandant de place français.

Une coupable incurie jointe à la paresse des indigènes, que le fléau n'épargnait pas plus que nos soldats, ont pendant longtemps laissé subsister cet état de choses; mais d'heureuses modifications, réalisées en grande partie sous le gouvernement de M. le colonel Faidherbe, sont venues couper court à tant de calamités. Des travaux d'irrigation bien dirigés ont assaini la gorge pestilentielle; des casernes commodes pour les soldats, des pavillons convenables pour les officiers ont été construits en 1856; le village et les territoires environnants ont été acquis à la France; enfin, Bakel est devenu une ville

importante où les indigènes et les Européens ne craignent pas de résider sous peine de la vie. Un tel changement, si rapidement obtenu et à si peu de frais, donne la mesure exacte des améliorations que l'avenir et un peu de travail doivent réaliser. La vapeur, ce levier puissant des peuples modernes, n'est pas appelée simplement à imprimer une immense activité aux affaires de la colonie, elle en doit encore modifier les conditions hygiéniques de la façon la plus heureuse. Si une grande partie des Européens périssait autrefois dans le voyage de Saint-Louis à Galam, ce n'était pas que le pays fût plus malsain que de nos jours; mais c'est que pour arriver dans le haut Sénégal, on était obligé de profiter de l'époque des grandes eaux; et comme il est fort rare d'avoir du vent sur le fleuve, on le remontait à la cordelle. A cet effet, les noirs, qui d'ordinaire formaient le fond des équipages, descendaient à terre pour haler le navire ; ou bien encore, lorsque les bords de la rivière étaient obstrués par des arbres, ils envoyaient un canot en avant, afin de mouiller une ancre sur laquelle ils se touaient. Les nègres se reposaient la nuit et une partie du jour de ce travail pénible; les voyages étaient interminables; ils duraient cinquante jours au moins, pendant lesquels les traitants demandaient des distractions aux plaisirs de la table ou au commerce des concubines admises sur leur bord. Est-il surprenant qu'un tel régime joint à des chaleurs suffocantes, y

l'ennui, aux miasmes méphitiques s' exhalant des marécages du fleuve débordé, ait fait bien des victimes? On doit, en vérité, s'étonner qu'elles n'aient pas été plus nombreuses.

Grâce à la vapeur, le mal décroît rapidement : les deux cent quatre-vingts lieues à parcourir pour arriver de la mer dans le haut pays sont franchies en quelques jours, sans touage, sans fatigues, sans efforts; des remorqueurs promènent leur panache de fumée ondoyante le long de ces rives tantôt stériles, tantôt fécondes, tantôt basses, tantôt élevées, qui servent de témoins silencieux depuis des siècles à bien des souffrances. Avec nos pyroscaphes, les voyages du Guadiaga sont devenus des parties de plaisir, le séjour de Bakel lui-même a perdu toutes ses terreurs, et les récits sinistres des vieux traitants ne tarderont pas à être classés parmi les histoires légendaires.

Des observations météorologiques faites avec soin dans les diverses stations du fleuve ont donné les résultats suivants : à Saint-Louis, le Iherm. cent, moule à 31-68 et descend à 14- » moyenn. 24-75 à Richard-Toll, — 40-» — 11-» —26-63

àDagana, - 36-56 - 19 -> — 27-81

à Bakel, — 37-31 — 20-87 — 27-50

Nous manquons de renseignements exacts pour apprécier la température de Sénoudébou, de Kéniéba et de Médine, mais elle est certainement moins élevée que celle de la partie inférieure

et moyenne du fleuve. M. Rey terminait un rapport adressé en 1852 au gouverneur du Sénégal par les lignes suivantes : « Dès mon arrivée à Médine, je me suis aperçu que la température était plus douce que celle de Bakel, et plus je me suis avancé vers le sud-est, plus la température s'est adoucie. J'ai voyagé en juin et juillet; cependant je ne me suis jamais préoccupé de la hauteur du soleil que pour calculer ma marche. »

Gomme on le voit, la température est fort variable au Sénégal ; mais la moyenne est moins élevée que dans plusieurs de nos établissements coloniaux, où la race blanche prospère et se multiplie :

à la Réunion, la moyenne est de 23 - »

à Tahïti, — 25 - »

à la Martinique, — 27 - »

à la Guadeloupe, — 28 - »

à la Guyane, — 29 - »

à Pondichéry, — 33 - »

Les maladies les plus communes sont la fièvre pernicieuse,

la fièvre simple, la dyssenterie, les hépatites. Une seule, la

fièvre simple, échappe aux prévisions de l'hygiène, mais il

est facile de la combattre par le sulfate de quinine : dans la

colonie, comme en France, elle est rarement mortelle. On

peut, avec des précautions, éviter les autres. Le choléra, dont

nous avons vu les terribles ravages sôus nos yeux ; la fièvre jaune, ce fléau périodique de nos Antilles, de la Vera-Cruz, de la Nouvelle-Orléans; le vomito négro du Brésil, sont inconnus au Sénégal.

Telles sont en abrégé les conditions hygiéniques et climatériques de nos possessions africaines occidentales. Il est aisé, en les étudiant, de s'assurer qu'elles sont moins funestes à la race blanche que celles de l'Inde, d'une partie de l'Algérie et d'un grand nombre d'États des deux Amériques. Mais pour l'empire que nous rêvons^ pour le Sénégal tel qu'il doit être, c'est-à-dire agrandi des plateaux du Guadiaga, du Kasson, du Bondou, du pâté de montagnes du Bambouk et du Fouta- Djallon, touchant au Niger et au Soudan, les conditions d'avenir sont toutes autres. Là, la température s'abaisse; l'air devient plus vif; l'homme sent, respire, agit à l'aise; une bienfaisante fraîcheur raffermit ses membres détendus par la chaleur des basses terres; on dit même que parfois certains pitons élevés sont couronnés de neige \ Nous en concluons que, si les fils de Japhet doivent jamais se multiplier sur la terre des fils de Cham, ces Alpes africaines, qui se dressent hautes et encore impénétrables à l'orient de nos limites, sont destinées à voir s'accomplir la fusion des deux races.

1 Rapport de M. Hecquard. Nouvelles Annales de la marine, 1852, p. 106.

Liorairie de Benjamin Duprat , rue du Cloître S. Benoit ( rue Fontanes ) N? 7

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