‹ Le Sénégal, son état présent et son avenirChapitre 8 sur 19 · IMPORTATIONS DANS LA COLONIE · texte numérisé non relu

IMPORTATIONS DANS LA COLONIE

Saint-Louis et Gorée.

1851..... 6,486,219 fr.

EXPORTATIONS DE LA COLON it.

Saint-Louis et Gorée.

1851. .... 4,469,992 fr.

Saint-Louis et Gorée.

6,564,409 fr

En 1851, le mouvement général des importations et des exportations réunies ne s'élevait, pour Saint-Louis et Gorée, qu'à 10,956,211 fr. ; en 1855, malgré la guerre qui sévissait dans le Oualo, il montait à 14,434,758 fr. ; en 1858, la signature de la paix avec les Trarzas le portait tout à coup à 22,372,434 fr., chiffre élevé auquel les troubles du Cayor, les expéditions contre le prophète Omar et l'interruption du commerce de Bakel, ne lui ont pas permis de se soutenir; enfin, en 1860, il est retombé à 16,600,755 fr. C'est bien peu, surtout si l'on compare ce mouvement d'affaires à celui des anciennes compagnies privilégiées. Il est vrai que la traite des noirs représentait alors un produit considérable ; mais en le déduisant, la première époque conserverait encore un no • table avantage sur la nôtre, car l'année \ 789 présenterait un total de 23,686,000 livres tournois.

A quelle cause peut-on faire remonter une situation aussi

déplorable? D'abord à l'instabilité gouvernementale. Les hommes ne restent pas assez longtemps aux affaires pour les bien connaître; nos révolutions ont pour effet infaillible de renouveler trop fréquemment notre personnel administratif; les nouveaux venus changent les errements de leurs prédécesseurs, prônent des combinaisons commerciales différentes, et nul système n'est appliqué avec suite, avec vigueur, avec opiniâtreté. Enfin, les négociants créoles ont montré bien des fois un défaut d'initiative qui touchait à l'ineptie.

Les traitants coloniaux, dominés depuis 1789 par un vieil esprit de routine, ne voyaient de prospérité durable que dans la traite des gommes : lorsqu'elles n'arrivaient pas aux escales, soit que la récolte eût été mauvaise, soit que la guerre fermât les chemins aux caravanes, ils ne s'ingéniaient point à trouver de nouvelles matières d'échanges et attendaient des temps plus heureux.

Actuellement, les principaux objets exportés sont les suivants : cuivre pur de première fusion ; nattes ou tresses grossières pour paillassons; résineux exotiques; graines à ensemencer ; gousses tinctoriales; dents d'éléphants (ivoire) ; huile de palme et de coco ; bois de teinture en bûches ; cire non ouvrée, jaune ou brune; graines oléagineuses; peaux brutes sèches; bœufs pour les Antilles; or (111,000 fr. en 1859) ; enfin la gomme, qui conserve comme valeur la première place

dans les tableaux de douanes, mais qui la cédera bientôt à l'arachide.

L'arachide est une plante annuelle de la famille des légumineuses dont les semences, cuites sous la cendre ou dans l'eau, offrent un aliment agréable. Elle ne s'élève pas audessus du sol qu'elle couvre par son épaisse chevelure, d'où pendent un grand nombre de gousses longues qui renferment une espèce d'amande de la grosseur d'une petite aveline. À mesure que les gousses succèdent aux fleurs, elles pénètrent dans la terre pour y achever leur maturité; là gousse se nomme alors pistache de terre. On extrait de l'amande une huile limpide, claire, inodore, moins grasse que l'huile d'olive, à laquelle on la dit supérieure; elle rancit difficilement, sert à faire le chocolat et est employée dans la fabrication des savonneries par les industriels de Marseille et d'Espagne. Cette plante réunit à elle seule l'utilité de l'olive et de la pomme de terre : aussi marche-t-elle au Sénégal à pas de géant. Voici quels ont été ses progrès depuis 1851, tant à Saint-Louis qu'à Gorée.

quintal métrique.

valeur actuelle.

2,489,470 fr

quintal métrique.

valeur actuelle.

1,997,216 fr,

kilogrammes.

valeur.

2,082,517 fr.

L'honneur de la découverte des principes oléagineux de cette plante indigène, ainsi que celle des utiles applications qu'en pouvait faire l'industrie, semble revenir à M. Jaubert de Marseille, négociant à Gorée. Le nom de ce citoyen obscur et presque inconnu sera mis un jour, par la colonie enrichie et reconnaissante, en tête de ceux de ses bienfaiteurs. En effet, quoique la culture de l'arachide soit encore dans l'enfance, cependant elle prend une extension rapide qui doit être encouragée avec sollicitude, au double point de vue de la métropole et de la colonie. Le Oualo, le Gayor, le Fouta peuvent fournir avec une facilité extrême des quantités considérables de cet article de commerce, qui, jointes à celles du Galam, suffiraient à soustraire la mère patrie au tribut qu'elle paye aux comptoirs anglais et portugais de la côte d'Afrique. N'est-ce pas humiliant pour nous de demander à des nations rivales des objets qui viennent presque sans travail, sans cul-

ture, dans les contrées que nous possédons? Tous les Étais du haut Sénégal produisent en abondance des arachides de qualité supérieure; mais, faute de débouchés suffisamment prompts, elles se détériorent dans des magasins de paille, ou restent en grande partie invendues.

Le remède à ce mal désastreux est bien simple : il suffit de remplacer sur le fleuve les remorqueurs temporaires par des remorqueurs permanents. Avec des remorqueurs, les frais de batelage entre Saint-Louis et Bakel diminueront des trois quarts; les négociants feront plusieurs voyages pendant la saison des grandes eaux; ils ne laisseront point sans emploi une marchandise demandée qui, par sa nature encombrante, ne peut se plier à un fret élevé; enfin ils tripleront vite le chiffre de leurs affaires, et par suite, celui de leurs bénéfices.

A dater de 1851, le premier besoin a été celui de la défense : la guerre était partout : guerre ouverte avec les ïrarzas, guerre intermittente avec le prophète Al-Hadji, guerre avec le Guidimakha, avec le Kasson, avec le Bondou. Heureusement le calme revint peu à peu ; la paix se rétablit autour de nous, excepté dans le Cayor ; les peuples quittent le mousquet pour reprendre la bêche; les divers États se reconstituent sous notre tutelle ou s'annexent à nos possessions immédiates : il est urgent de mettre à profit ces éléments de

stabilité, afin d'imprimer un essor décisif au commerce et à l'agriculture.

M. Carrère, président de la cour impériale de Saint-Louis, auteur d'un travail qui fournit d'utiles renseignements sur le Sénégal, estime que la colonie pourrait produire, en quelques années, cent mille tonneaux d'arachides. Cette masse encombrante serait transportée en Europe par trois cent cinquante navires de trois cents tonneaux l'un, et notre marine au long cours, si pauvre de débouchés, aurait à Saint-Louis une source d'activité qui lui fait défaut , depuis que Saint- Domingue nous a échappé.

La balance actuelle entre le chiffre de l'importation et celui de l'exportation se solde par un déficit énorme au détriment de cette dernière (4,058,971 fr. en 1860). Un tel état de choses ne peut se prolonger sans amener une ruine complète : il faut que l'équilibre se rétablisse, et il peut être facilement rétabli, car la nature se montre partout généreuse ; elle n'a besoin que de l'activité humaine pour se développer et grandir ; aussi espérons-nous que de la gêne présente, la Providence fera naître une prospérité durable. Stimulés par leur détresse actuelle, les créoles chercheront enfin à reconstituer par le travail les grandes fortunes d'autrefois, dont il leur reste à peine quelques débris*

La traite de la gomme occupe encore aujourd'hui le pre-

mier rang sur les tableaux d'exportation, mais elle cesse d'être, comme autrefois, l'unique planche de salut du commerce local, le seul espoir de tout un peuple. Néanmoins elle ne doit pas être négligée, car elle restera toujours une branche de commerce considérable, et elle n'a même pas dit son dernier mot. Les Maures du Sahara, ïrarzas, Bracknas, Dowiches, etc., nous la fournissent seuls; cependant ils ne sont pas maîtres de tous les bois de gommiers ; on en trouve de considérables dans le Guadiaga, le Kasson, le Bondou; comme la récolte est fort pénible, les indigènes reculent devant ce labeur, parce qu'ils ne sentent pas la nécessité de recourir à cette ressource pour satisfaire leurs besoins trèsbornés. Mais, le jour où un commerce intelligent aura développé en eux des goûts nouveaux, des désirs inconnus, ils chercheront à les satisfaire avec la passion qui les caractérise ; ils en trouveront la possibilité dans les richesses naturelles de leur sol aussi bien que dans celles de leurs forêts, et ils se mettront à l'œuvre avec empressement.

Parmi les cultures industrielles, celles qui offrent, avec l'arachide, des chances incontestables de succès, sont le béraf, le tabac, l'indigo, le coton : ces plantes croissent partout à l'état naturel, et les indigènes les utilisent, de temps immémorial, pour leur usage particulier. On ne saurait nier que la production en grand de ces matières premières ne

répondît à un besoin sérieux de notre industrie, besoin d'autant plus important à satisfaire que nous ne possédons nulle part de produits similaires; que le Sénégal n'entrerait en concurrence qu'avec l'étranger sur le marché français, et que la guerre d'Amérique, en se prolongeant, menace les nations européennes d'une perturbation économique profonde.

Le béraf n'est autre chose qu'une graine de melon ou plutôt de pastèque. Il commence à lutter comme produit d'exportation avec l'arachide : or, comme il est moins encombrant que cette dernière, qu'il donne, assure-t-on, une huile meilleure, il pourrait bien arriver un jour à supplanter sa rivale.

La production du béraf a été, en 1855, de 3 tonneaux.

en 1856, de 19 en 1857, de 200 — En 1858, elle a pris un élan qui se soutient et s'accroît d'année en année. La majeure partie du béraf provient de Podor, du Dimar, de Gaé, de Bokol, de Dagana, du Oualo. La culture est facile dans toute espèce de sol, mais elle est surtout avantageuse dans les terrains légers propres à l'arachide et au petit mil.

Deux variétés de pastèques produisent le béraf. La première, appelée khal par les Yolofs, est plus grosse que la seconde, appelée tetch. Quand ces cucurbitacées sont jeunes,

quelles n'ont pas encore de graines, les noirs les appellent diombos et les mangent cuites dans le couscous; quand elles sont arrivées à maturité, ils les consomment crues et vendent la graine (béraf) .

Le béraf sert aussi à l'alimentation des Sénégalais, qui. le pilent et en font des boulettes avec les haricots du pays (niébés). Ce régal constitue la diaga. Le béraf du tetch est préféré à celui du khal.

Ce produit nouveau, dont nous venons de faire connaître les propriétés principales, semble destiné à changer l'avenir commercial et agricole du Oualo, aussi bien que celui des bords du fleuve entre Podor et Saldé.

Le tabac réussit bien dans quelques-uns de nos départements continentaux, ainsi que dans les trois provinces algériennes ; cependant, comme la consommation est en progrès marqué, que nous en achèterons longtemps encore pour des sommes considérables à l'Amérique, nous ne devons pas craindre d'encourager cette culture au Sénégal.

Le commerce français demande l'indigo qui lui est nécessaire^ diverses contrées de l'Inde. Ne serait- il pas plus rationnel de tirer ce produit du Oualo et du Cayor, où l'indigofère du Bengale s'acclimate à merveille, sans parler de l'indigofère du pays, reconnu plus vivace? Toutes les races nègres possèdent des indigoteries à l'état d'en-

fance; rien n'est plus facile que de les perfectionner.

Parlerons-nous du coton? partout on le rencontre en Sénégambie croissant à l'état naturel, ne recevant que peu ou point de soins et donnant, malgré l'abandon où on le laisse, une récolte plus que suffisante pour vêtir des populations nombreuses, qui n'emploient dans leurs tissus ni la laine, ni le lin, ni le chanvre. M. Wanklyn, grand manufacturier de Manchester, a expérimenté les divers échantillons de cotons qui figuraient à l'Exposition universelle de Londres: il résulte de son rapport que le coton du Sénégal est fin, fort, un peu court, mais qu'il égale les qualités moyennes du coton d'Amérique \ Pourquoi, dans la crise actuelle, ne pas encourager dans les pays Yolofs les ébauches de cultures existantes? le gouvernement ne devrait-il pas acheter aux États-Unis des graines des espèces dites longue-soie, pour les répartir gratuitement entre les créoles et les chefs indigènes de notre colonie? ne serait-il pas sage de développer la production par des avances pécuniaires et par l'appât de primes élevées?

Une lettre officielle récente 2 insérée dans les journaux nous a appris que ces diverses questions étaient à l'étude au ministère de la marine. Elles ne tarderont pas à être résolues, grâce à

1 Moniteur universel de 1862, pag. 4123.

2 Lettre de M. le comte de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine et des colonies, à M. le baron de Ravinel, député au Corps législatif, sur la culture du coton au Sénégal.

l'active volonté de M. le comte de Chasseloup-Laubat, qui s'occupe avec tant de soin des intérêts si divers de son département.

Cependant l'administration n'est pas seule à veiller. L'initiative particulière prend les devants : elle rompt avec de vieilles habitudes; elle agit sans attendre l'élan gouvernemental. M. Fritz-Kœchlin, grand manufacturier de Mulhouse ; M. Keller, député du Haut-Rhin au Corps législatif; M. Pouyer- Quertier, député de la Seine-Inférieure, secondés par diverses notabilités industrielles et politiques, ont formé, vers la fin de l'année 1862, une Société qui a pour but d'étudier à fond la culture du coton au Sénégal. Grâce à l'obligeance de l'honorable M. Keller, nous avons pu prendre communication et copie des lettres échangées jusqu'à ce jour entre M. Kœchlin et M. Drouet fils, de Rouen, envoyé en explorateur à la côte occidentale d'Afrique par la nouvelle Compagnie. Nous allons donner ici quelques extraits de cette intéressante correspondance. Elle jette un jour tout nouveau sur une question palpitante d'intérêt pour l'avenir des familles nombreuses que le chômage de nos métiers réduit à la misère.

Voici quelles sont les premières impressions de M. Drouet.

« Saint-Louis, 17 novembre 1862.

« Le gouverneur (M. le capitaine de vaisseau Jauré-

guiberry) est désireux d'avoir quelques hommes connaissant pratiquement la culture du coton et pouvant professer sur les lieux; pour cela, instruit qu'une importante émigration de noirs du Sud-Amérique possédant ces connaissances avait eu lieu à la Havane, il aurait été fort satisfait qu'une demidouzaine de ces noirs fût engagée pour venir au Sénégal démontrer, sur des concessions qui leur auraient été accordées, avec les moyens pour les mettre en valeur, démontrer, dis-je, aux naturels, les meilleures méthodes à employer ; et il me semble que ce projet est fort praticable et ne pourrait que

donner d'excellents résultats »

« Plusieurs commerçants (de Saint -Louis) ont commencé quelques petites plantations pour leur compte ; d'autres vont les imiter. J'ai vu du coton provenant de graines mises en terre en février de cette année, et nous sommes en novembre ! Ici, on assigne au cotonnier une durée de production de huit à neuf années : vous comprenez quel avenir cela seul prépare, surtout lorsque c'est dans un pays où les saisons sont tellement tranchées qu'elles arrivent à jour, et même on pourrait dire à heure fixe. Les facilités d'irrigation, si importantes partout ailleurs, n'ont pas d'importance ici, et il est vraiment extraordinaire que cela n'ait pas été vu et connu plus tôt. On m'avait bien objecté que les noirs, habitués à la culture de l'arachide, n'abandonneraient certes pas cette culture en

usage chez eux pour celle du coton, qui leur est inconnue : cela pouvait donner matière à des réflexions inquiétantes; mais il est aujourd'hui reconnu que les deux cultures, loin de se nuire, ne peuvent que se compléter et exister en commun. En effet, préparant le sol pour F arachide, qui ne sort pas de terre plus que le trèfle, cette culture prépare aussi le terrain pour le cotonnier, dont l'espacement voulu des pieds ne porte aucun préjudice à la récolte d'arachide »

« Saint-Louis, 26 novembre 1862.

« Plus j'avance, plus je me renseigne, et plus aussi

ma conviction s'affermit sur la possibilité d'obtenir du coton; le sol, avec un peu de culture, y est éminemment propre; les cotonniers vivaces y demandent peu de soins, ayant une durée de huit à neuf années.

« La question se réduit à ceci : vaincre l'apathie des noirs, les diriger et les encourager vers cette culture, l'espace est si large que les bras seuls peuvent faire défaut ; autrement, avec la paix et des bras, ce serait magnifique.... »

v( Saint-Louis, 9 décembre 4862.

« De Saint-Louis à Podor on rencontre, le long du

fleuve, la culture du coton à l'état sauvage, et quelques essais de culture louisiane (les graines provenant d'Algérie) à Dakar-

Bango, à Richard-Toll, à l'île de Todd, à Dagana, à Podor.

« Les villages voisins, maigres et bien rares, ne cultivant le coton que pour leurs besoins jusqu'à ce jour, disent avoir beaucoup planté, mais beaucoup pour eux et fort peu pour nous. En somme, la culture sur le fleuve par les Européens ne dépasse pas 50 hectares de mise en valeur. Ils continuent et vont augmenter leurs plantations. Celles des indigènes sont en ce moment inappréciables au point de vue des ressources qu'elles peuvent présenter.

« Cependant mes impressions ont été des plus satisfaisantes. . . Il reste parfaitement acquis que le coton vient admirablement sur les rives du fleuve le Sénégal; que d'immenses plaines très- favorables à cette culture ne demandent qu'à être mises en valeur et que leurs produits, en agissant avec les moyens perfectionnés aujourd'hui en usage pour la grande culture, surpasseraient de beaucoup en résultat tous ceux présentés par les entreprises les plus prospères actuellement. Ceci est devenu si évident que, depuis mon voyage à Saint-Louis, les esprits et les maisons sérieuses du pays ont passé de l'indifférence à la confiance en l'avenir, surtout si une compagnie puissante veut entreprendre l'exploitation des ressources fécondes que possèdent les rives du fleuve pour la culture du coton »

« M. Kœchlin à M. Drouet fils,, à Saint-Louis.

« Mulhouse, 18 décembre 4862.

« Quelle est l'étendue des terrains soumis à la domination française qui convient à la culture du coton ?

« Quelle est l'importance de la population qui couvre cette étendue?

« Quelles sont les aptitudes de cette population?

« Quels sont les moyens de transport et d'égrenage clans le cas où les naturels pourraient transporter et égrener euxmêmes?

« Quels pourraient être les frais de transport et de mise en balle depuis les ports jusqu'au Havre? »

Les lettres dont nous venons de donner quelques extraits sont écrites à la hâte, au courant de la plume, entre une excursion qui finit et une autre qui commence. Cependant elles montrent que la question cotonnière est étudiée avec sollicitude par des hommes sérieux, et elles permettent d'espérer que notre colonie sénégalaise rentrera bientôt dans la voie prospère dont elle était sortie depuis 1789.

L'élevage, — source pour certains États de l'Europe d'inépuisables richesses, — peut être pratiqué à la côte d'Afrique

avec un succès remarquable. Dès à présent le Sénégal fournit nos colonies à sucre de bêtes de labour, et avec des soins médiocres il peut monopoliser l'approvisionnement de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane, non-seulement pour les bœufs de travail, mais aussi pour la viande de boucherie. Le Cayor, le Oualo, le Fouta, possèdent de gras pâturages. Ce qui leur a toujours manqué pour produire sur une grande échelle, c'est la tranquillité, c'est la certitude de n'être point pillés par les Maures, c'est, enfin, la perspective de réaliser un bénéfice qui, en définitive, s'acquiert avec bien peu de peine.

Le cheval sénégalais est d'origine arabe. Malgré sa petite taille et ses formes grêles, il est plein de nerf, de vigueur, d'entrain ; comme il conserve un grand nombre des qualités estimées de la race mère, il ne serait point difficile de l'améliorer en le croisant avec nos barbes algériens.

L'espèce ovine croît et se multiplie avec une étonnante fécondité dans le Soudan et la Sénégambie. Les moutons élevés par les Maures nos voisins ont un pelage noir, luisant, un peu court, aussi doux au toucher que la soie la plus fine. Nos manufactures pourraient employer avec avantage ces riches toisons, afin de combler le déficit de notre production intérieure. D'ailleurs, si on le jugeait utile, rien n'empêcherait d'introduire dans la contrée des moutons à longue laine; il

est même surprenant qu'on n'ait pas songé jusqu'à ce jour à en importer du cap de Bonne-Espérance.

Nous croyons qu'il n'a pas été fait jusqu'ici d'études minéralogiques sérieuses sur le Sénégal; cependant nous sommes sûrs que deux métaux précieux, — précieux à divers titres, — ■ le fer et l'or, sont communs dans le Kasson, le Bambouk, le Guadiaga et le Bondou. Nous ne reviendrons pas sur la question de l'or, que nous avons traitée dans un chapitre spécial. Quant au fer, à ce métal usuel, d'une utilité générale, d'une nécessité indispensable, il se trouve partout : les nègres en produisent de qualité supérieure ; ils en obtiennent des quantités suffisantes pour leurs besoins, malgré l'imperfection des .procédés qu'ils emploient pour traiter le minerai. Rien ne s'oppose donc à l'établissement de hauts fourneaux, pas même le combustible, qu'on trouve partout à proximité; encore moins les débouchés, car sans parler de la colonie, de nos Antilles, du Brésil, des Guyanes, le marché français, insuffisamment pourvu, reste ouvert; la production de la fonte et du fer serait pour notre marine marchande, qui manque souvent de fret de retour, un véritable élément de prospérité.

Nous venons d'énumérer rapidement les principales ressources du Sénégal ; nous avons fait connaître celles qui en peu d'années peuvent être mises à profit ; nous avons signalé celles qui ne doivent pas être classées dans la catégorie des probabi-

lités, mais qui doivent trouver place dans le domaine des certitudes. Une fois comprise, l'importance de ces ressources fera,, nous en avons le ferme espoir, la fortune de la mère patrie et celle de la colonie, dont la grandeur est solidaire, dont la prospérité est inséparable. Il nous semble voir déjà le commerce de l'une s'ouvrant de nouveaux débouchés, ses usines trouvant les matières premières qui manquent à son sol et qui la rendent tributaire de l'étranger; tandis que l'autre soldera en nature tous les objets qui lui arriveront d'Europe. Le Sénégal recevra nos vins, nos céréales, nos porcelaines, nos meubles, nos modes, nos tissus de coton, nos étoffes de soie, nos armes, nos bijoux, etc., mais il nous fournira en retour de la gomme, des arachides, du béraf, de l'or, du fer, du coton, de la laine, de l'indigo, de la cire, du bétail, du tabac, etc. Que de transports n'y a-t-ii pas là pour notre marine en souffrance, obligée le plus souvent de quitter ses ports d'attache ou d'y revenir sur lest! Certes, si nos prévisions se réalisent, elle reprendra bien vite le rang et l'importance des beaux jours de Louis XIV et de Golbert; de cette époque où nous avions des colonies lointaines, riches et nombreuses ; où les flottes du grand roi se recrutant par les flottes des compagnies, faisaient trembler l'Angleterre sur toutes les mers. Si le Sénégal promet à nos diverses industries des débouchés avantageux, s'il fournit par la variété de ses productions

des éléments d'échanges considérables, il doit aussi nous rappeler sans cesse qu'il nous ouvre la porte du Soudan, qu'il nous donne entrée dans l'Afrique centrale, et qu'il ne tient qu'à nous de faire tomber les barrières qui nous séparent de ce nouveau monde, le seul qui à cette heure reste fermé à la civilisation chrétienne. Un fleuve navigable de quatre cents lieues nous porte, à travers un pays fécond, jusqu'à la source du Niger : plus nous nous éloignons de l'Océan, moins les peuples nous sont hostiles et le climat défavorable ; cependant nous avançons avec une sagesse qui touche à la pusillanimité ; nous sommes en arrière des compagnies du xvme siècle, qui avaient couvert de comptoirs fortifiés le Sénégal et la Falémé et qui avaient transporté à dos de mulet de l'artillerie jusqu'à Farabana. Aujourd'hui nous avons la vapeur. Nous a-t-elle servi à réoccuper les anciens postes? Nous allons moins vite que nos pères, parce que nous avons perdu une partie de leur enthousiasme, de leur confiance dans le succès, de leur incroyable énergie.

Tout nous presse de secouer notre torpeur léthargique, de voir ce qui se fait autour de nous, de surveiller avec soin les progrès de la Grande-Bretagne, de ne point borner notre action aux rivages de l'Atlantique. Gomme les Anglais ont déjà prévu qu'il leur serait difficile de nous devancer sur le haut Niger, où ils ne peuvent arriver que par la Gambie, ils

se sont hâtés de prendre leurs précautions, ils se sont réservé des compensations léonines en occupant les bouches du Binué, duZambèze, du Niger; ils patronnent les hardis explorateurs qui s'élancent vers le centre mystérieux du continent, et nouent des relations avec des royaumes soudaniens dont nous sommes surpris d'apprendre l'existence.

Le but est digne de tant de peine, de tant d'efforts, de tant de sacrifices ! M. Barth, dans la relation de son voyage à travers des pays inexplorés, déroule sous nos yeux un tableau mouvant des sociétés de l'Afrique intérieure, dont quelques-unes sont plus avancées qu'on ne le pense généralement. Sokoto, Katsena, Kukava, sont des villes considérables par leur commerce et par le nombre de leurs habitants; celle de Kano tisse et teint des étoffes de coton qu'elle exporte à Tripoli, à Murzuck et au cap d'Arguin; dans d'autres cités, les maroquins sont travaillés avec un goût, une finesse, une perfection admirables; dans les campagnes, le coton, l'indigo, le sorgho, la canne à sucre et d'autres denrées précieuses croissent en abondance.

L'Angleterre a jeté son dévolu sur la majeure partie de ces régions fécondes, elle cherche à y pénétrer la première afin d'ouvrir de larges débouchés à son industrie, de nouvelles routes à ses exportations; elle suit, comme toujours, sa voie sans fracas, mais avec sa persévérance habituelle. Est-il

besoin de dire qu'elle atteindra infailliblement son but? Quant à nous, placés dans de meilleures conditions de succès, maîtres d'un royaume dans le nord de l'Afrique, pouvant fonder un vaste empire sur la côte occidentale, nous serions bien coupables envers nos neveux, bien peu soucieux de notre gloire, bien imprévoyants pour nos intérêts, si nous assistions, indifférents et immobiles, aux conquêtes de notre rivale.

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