‹ Le sens de l'ennemiChapitre 15 sur 34 · UN LIVRE · texte numérisé non relu

UN LIVRE

Voici un livre, en effet. Je veux parler de L'Océan de Charles Géniaux. Bien que je connaisse et que j'aime l'auteur depuis longtemps, j'avoue qu'à la seule lecture du titre, î eus un mouvement de défiance. « L'Océan! » Une telle enseigne, au seuil d'un roman, me parut à la fois bien fastueuse et bien vague. Ayant tourné la feuille de garde, je lus cette dédicace : « A Son Altesse la Princesse Lucien Murât, née Rohan- Ghabot. » Les princesses, l'Océan, toute la lyre ! Je me disais : « Folie des grandeurs ! »

C'est dans ces sentiments assez tièdes que je m'embarquai sur V Océan de Charles Géniaux. Le départ, je dois l'avouer aussi, fut un peu houleux. Je m'impatientais de ne pas distinguer tout de suite et bien nettement le sujet du livre. Puis, peu à peu, je le vis se dessiner avec une puissance, qui fit taire toutes mes objections. Le

paysage où se déroule la fresque tourmentée et douloureuse du récit, ce paysage, brossé avec une fougue et une intensité extraordinaires, me remplissait d'une mystérieuse horreur. De la foule indigente et rude qui s'y agite, se levaient des personnages héroïques, austères, ou pitoyables, en qui s'incarne l âme indomptable et pourtant résignée de la vieille Armorique, pliée sous le

{>oids des misères et des vices héréditaires, sous es fatalités du sol et de la mer, et pourtant frémissante d'une énergie inépuisable, soulevée par un grand souffle spiritualiste, plus fort que le souffle dévastateur de ses tempêtes.

Et je compris que le titre du livre n'est que le nom de son principal personnage, l'Océan, l'éternel Ennemi, contre lequel la terre bretonne, depuis des millénaires, par les bras et les cœurs de générations innombrables, soutient le combat tragique de son existence. Et je compris aussi que la dédicace à M™® la Princesse Murât, « cœur breton », en qui se perpétue la splendeur de la Race, n'est pas une vaine élégance.

Je connais mal la Bretagne, l'ayant à peine entrevue, il y a bien longtemps. A vrai dire, pour mes yeux de Lorrain déraciné, rien n'existe que les pays du Midi, ou, plus exactement, du Sud, — les grandes étendues désolées et radieuses des régions désertiques. J'ai donc mal vu la Bretagne. C'était en été. Je m'en souviens comme d'un pays triste et doux, environné d'une mer toute bleue, où, parfois, les couchers de soleil

déployaient, dans le ciel embrasé, une étonnante magnificence.

La Bretagne de Géniaux est tout autre. Elle est âpre et funèbre. Il Ta peinte presque uniquement en ses aspects d'automne et d'hiver. C'est bien ainsi, sans doute, que la voient ses héros, les sardiniers de Penmarch, pour qui la terre natale n'a guère de sourires et pour qui la mer est le lieu où Ton peine. Une mer glauque, presque toujours méchante, une mer démontée, parcourue sans cesse par la cavalerie des vagues aux crinières d'écume, écrasée et creusée par les masses roulantes et hurlantes de la rafale; une

{presqu'île minée par le flot, réduite à l'état squeettique et sur qui plane la perpétuelle menace des eaux ; une atmosphère de brouillard, hachée par l'embrun ; les ténèbres denses de la nuit que déchire, par intervalles, l'éclair tournant du phare d'Eckmûhl, lumière spectrale, où surgissent, dans le noir, des profils d'usines et de cabarets, où se démène une humanité empoisonnée d'alcool, mais enragée à vivre, — voilà le décor.

Et, sur ce fond lugubre, l'éternelle histoire d'amour, une idylle sévère et poignante, véritable fleur d'amertume, comme il en peut pousser sur ces plages inhospitalières. Fanch Trémeur, patron sardinier, sauveteur par profession et par vocation, s'éprend d'une jolie fille de Penmarch, qui, naturellement, ne l'aime point. Elle n'aime point ce marin sobre et dur, cet homme de devoir, parce qu'elle devine dans son cœur une rivale — la mer. Et pourtant, le rude amant dédaigné meurt de son amour. 11 se tue volontairement dans un sauvetage désespéré, d'un héroïsme fou. Ses pêcheurs, soulevant le corps roide entre

leurs bras, le ramènent d'abord au logis, comme s'il vivait toujours. Ils frappent à la porte de sa mère, la veuve Trémeur, qui, depuis la mort de son homme, n'a jamais souri :

-*■ Madame Trémeur, ouvrez, madame Trémeur!... Comme ça, on vous ramène votre fils!...

Rapidement, ils s'agenouillent, ils pleurent devant le cadavre, et ils s'en vont : il faut rentrer au plus vite le canot de sauvetage dans son abri. Et puis, la besogne quotidienne les attend, la lutte ininterrompue contre le vent et la houle. Modeste épisode d'une histoire sans fin, le geste héroïque de Trémeur est éternellement à recommencer.

Sans doute, à feuilleter distraitement ce livre, beaucoup s'empresseront d'y dénoncer un revenant du naturalisme. Terrible accusation! Aujourd'hui, il est de bon Ion de se signer à ce nom maudit. Si nous connûmes autrefois une Terreur naturaliste, nous connaissons à présent une Terreur du doucereux, qui est proprement effroyable. Nous naviguons en pleine préciosité, nous nous enlisons dans le marécage du Tendre. On attend un Baileau pour mettre à la raison nos Cathos et nos Trissotins.

Est répiité naturaliste tout ce qui est fort et franc. Les critiques eux-mêmes ny regardent pas de si près. Des analogies les plus extérieures dans la forme, ils concluent à l'identité du fond. Or, le livre que voici, s'il s'apparente, par la richesse descriptive, aux œuvres naturalistes, s'en distingue absolument par les tendances et par l'inspiration. Et d'abord, il est chaste. C'est le

^and signe : Zola et son école ne le furent jamais. S'il n'est pas précisément optimiste, il respire, d'un bout à l'autre, une énergie virik et confiante,

3ui est à l'antipode du pessimisme noir de nos evanciers. Loin de ridiculiser ou d'avilir les hunibles, il les comprend, il les excuse. 11 déborde de tendresse, de pitié, et, redisons-le encore, d'héroïsme. En face des éléments aveugles et stupides, la volonté humaine est exaltée.

Evidemment, l'art n'en est point gracieux.

Mais pourquoi proscrire la force au nom de la grâce, comme si, d'ailleurs, elles étaient incompatibles? Pourquoi imiter en cela la sottise des naturalistes? Parce que les orchidées sont en vogue, pourquoi condamner les violettes et les pois de senteur, ou réciproquement? Par exemple, il est vraiment incroyable que les pasticheurs du classicisme, dans ce qu'il a de pire, essaient de nous imposer leur triste manie, comme la seule forme d'art française et môme possible.

Tous les impuissants se ressemblent en cela.

Ils sont comme le renard de la fable qui, parce qu'il a la queue coupée, voudrait que tout le monde se la coupât.

Ce qui me frappe, au contraire, dans le livre de Géniaux, c'est la vigueur du tempérament qu'il décèle. Or le tempérament est peut-être la moitié du génie. Je sais bien qu'il a, aujourd'hui, mauvaise presse. 11 est devenu synonyme de verbalisme, de virtuosité facile, voire d'inintelligence et de vulgarité. Et je reconnais très volontiers que les naturalistes sont, en grande partie, responsables de cette erreur. Certes, ils furent gens de tempérament, mais la plupart sans culture, sans goût, sans ouverture d'esprit, aboyant contre toutes les traditions, tant litté-

raires ^ue sociales, par routine romantique et révolutionnaire. Et ainsi ils ont discréaité le tempérament.

Mais celui-ci, si instinctif qu'il soit, peut très bien s'allier avec toutes les qualités et toutes les

{préoccupations qui font le civilisé supérieur, 'écrivain de haute culture classique. Gœthe, Flaubert en sont de parfaits exemples. 11 n'existe même d'écrivain complet qu'à cette condition, et c'est une des bizarreries de notre époque qu'il y faille insister avec force sur cette vérité, qui, en d'autres temps, serait une pure banalité. Sans le tempérament, sans la vocation impérieuse qui fait que l'on se donne à l'art avec une passion exclusive et jalouse, il n'y a plus que des amateurs. Je me hâte de reconnaître (Tailleurs que Tart des amateurs a sa place à côté de l'autre, — mais non pas au préjudice, ou jusqu'à la négation de l'autre.

11 y a donc du tempérament dans le livre de Géniaux. Il y a aussi un sujet — un beau sujet : chose rare aujourd'hui. Rien de plus naturel pourtant qu'un écrivain de race se choisisse d'instinct une matière digne de lui.

Néanmoins, c*est une mode, à présent, de se rejeter sur les sujets les plus ingrats ou les plus microscopiques, afin de briller davantage par sa virtuosité, ou sous prétexte que le sujet le plus humble contient des abîmes de poésie ou de sentiment accessibles aux seuls malins. Elégamment, on nous prévient dès le début d'une histoire, que Taventure en est banale, les personnages quelconques, le milieu et le décor insigni-

fiants. Et l'on prétend nous y intéresser quand même. On y arrive en effet, mais au prix d un long ennui d'abord, et, ensuite, d'une supercherie, en fraudant avec les règles du jeu qu on a posées soi-même, en réintroduisant subrepticement dans Tbistoire les « beaux sentiments »

qu'on avait prétendu en bannir, en exprimant avec de grands mots des actions ou des émotions fort communes. C'est ainsi qu'on parvient à gonfler ce qui, naturellement, est plat, et à exalter ce qui est médiocre.

Les romans conçus selon cette métbode paradoxale peuvent bien offrir un certain charme de nouveauté. Mais que ce charme est fragile! Ce sont des triomphes sans lendemain, des réussites sans avenir. Les heureux auteurs de ces acrobaties littéraires si distinguées ressemblent à ce petit acteur d'Antibes, aont on a retrouvé, par hasard, l'épitaphe, après des siècles d'oubli : Biduo saltavit et plàcuit, il dansa et il plut... oui, pendant deux jours !

Heureusement, des œuvres comme L'Océan de Géniaux nous apportent le témoignage que la grande tradition du roman n'est pas interrompue. Depuis quelque temps, d'autres indices nous avaient déjà confirmés dans cette espérance. Les romans catholiques d'Emile Baumann, L'Immolé, La Fosse aux lions, et, tout récemment, la puissante et un peu étrange nouvelle de Gaston Chérau. Le Monstre ^ nous ont prouvé que la littérature romanesque n'a point renoncé ni aux sujets riches, ni à la couleur, ni à l'imagination, ni à l'ampleur de la composition.

Encore une fois, il serait absurde, au nom de cette forme d'art, de condamner et de proscrire toutes les autres. La tyrannie de la mode est

chose insupportable et odieuse. Espérons seulement que les grandes qualités, les vertus cardinales au roman vont lui revenir et qu'à côté de Fart des amateurs, — lequel est capable des plus brillantes rencontres, — on consentira de nouveau à faire une toute petite place à Tart des artistes.

(7 septembre 1913.)

Page 1