EN GRÈCE
Tel est le titre d'un splendide et monumental volume, paru voilà deux ans, et que connaissent bien les letlrôs et les amateurs. Son poids, sa magnificence, l'espace qu'il occupe vous étonnent d'abord. Lorsqu'il l'ouvrit pour la première fois, un de mes amis me disait : « Ce n'est plus de la typographie, c'est de l'architecture ! » Mais le contenu du volume tient toutes les promesses de la façade. Jamais la Grèce classique, la Grèce des ruines et des grands paysages, n'a été représentée aux yeux par des images plus belles, plus complètes, ni plus véridiques.
L'un des auteurs, M. Frédéric Boissonnas, a illustré le volume d'une série de photographies et d'héliogravures qui sont considérées par les gens du métier comme le dernier mot de l'art. Et son collaborateur, M. Daniel Baud-Bovy, y a joint, sous la forme d'un récit rapide et coloré, un commentaire qui n'est point inégal à un si redoutable sujet: c'est tout dire. Ecrire, aujourd'hui, sur la Grèce, est une entreprise tellement difficile, qu'il
faut admirer récrivain, s'il réussit à se faire lire avec agrément et profit.
• Ençagés par le succès de cette première publication, MM, Boissonnas et Baud-Bovy en préparent, en ce moment, une seconde, qui comprendra, cette fois, la description de la Grèce maritime, les Cyclades et la Crète : horizons tout neufs, véritable révélation pour la plupart d'entre nous.
Ces livres ne sont pas seulement des monuments typographiques. Ils marquent la reprise d'une très ancienne et très intelligente tradition, commencée au xviii® siècle par la Société des dilettantes anglais, continuée chez nous, à la même époque, par nos amateurs, dont le plus célèbre est Choiseul-Gouffier, Tauteur du Voyage pittoresque de la Grèce. Replacer les ruines et, en général, les débris de l'art antique dans leur cadre nattirel, essayer de les ranimer et de les réchauffer un peu à la lumière qui les éclaira, au temps de leur splendeur intacte, en un mot demander à la Grèce d'aujourd'hui de nous conduire doucement vers celle du passé, — telle est l'idée sous-entendue ou exprimée dans cette sorte d'ouvrages.
Reconnaissons-le d'abord : la Grèce est une pièce si considérable de notre armature intellectuelle qu*on ne peut y toucher sans ébranler tout le reste. Mais on a tellement bâti sur le bloc fondamental qu'il se laisse malaisément découvrir. La superstition littéraire prend souvent de simples trompe-l'œil, d'éphémères cailloutages pour les assises mêmes du temple. Ne lui soyons pas trop sévères. Acceptons les égarements du
culte comme un hommage intentionnel rendu à la divinité véritable.
A vrai dire, il y a bien des façons de concevoir la Grèce antique : presque toutes sont légitimes, à condition qu'elles ne soient pas exclusives, qu elles essaient de se compléter, de se concilier et de se limiter entre elles.
On peut s'imaginer THellade comme une sorte d'Arcadie poétique et plastique, petit monde idéal, composé d'après les plus frappantes images de la statuaire, de Tarchitecture ou de la littérature helléniques. Forcément, c'est là une construction assez arbitraire, où le caprice et la mode jouent un grand rôle, où la part de la réalité se mesure à la somme de nos connaissances, toujours bien incertaines, ou bien superficielles. La Grèce de Racine et de Fénelon n'est pas celle d'André Chénier, qui ne ressemble guère à celle de Leconte de Lisle, laquelle ne nous satisfait plus aujourd'hui.
Avec moins d'ambition peut-être, on peut aussi concevoir la Grèce comme un pur idéal de culture esthétique et littéraire. L'héritage grec se réduirait h un certain nombre de préceptes généraux concernant l'art de parler, d'écrire, de sculpter et de bâtir. C'en est assurément le plus solide et le plus durable, ce qu'il y a d'intangible dans notre tradition intellectuelle, bien que ces préceptes tout généraux soient sujets, dans la pratique, à une foule de conditions nouvelles, imprévues des anciens. Par eux, nous touchons à des réalités; quand nous en discutons, nous savons ce que nous voulons dire. Nous pouvons nous moquer des gens qui dissertent sur l'atticisme d'Anatole France ou sur le style platonicien de Renan : nous démêlons fort bien ce que c'est qu'un écri-
vain attique, et à quoi se reconnaît une phrase de Platon.
Mais nous voulons davantage : nous prétendons saisir, dans la Grèce ancienne, une réalité historique. Alors commencent des difficultés inextricables. D'abord, notre science est courte. Les ordinaires littérateurs se fabriquent une idée de la Grèce au hasard des lectures : quelques chants d'Homère, une tragédie de Sophocle, un dialogue de Platon, plus ou moins bien traduits, leur suffisent. Même parmi les professionnels, combien ont lu les textes, — tous les textes? On citait autrefois Fustel de Coulange comme ayant accompli cette prouesse. 11 n'a pas eu d'imitateurs... Ensuite, ces textes sont en petit nombre ou ils nous renseignent mal, ou pas du tout, sur ce que nous tiendrions le plus à savoir. Beaucoup, et de très importants, — ont péri dans le naufrage du monde antique. Et ainsi notre information admet bien des lacunes.
A supposer môme que les livres puissent nous fournir tout l'enchaînement chronologique, tout le squelette de l'histoire, il nous manquerait encore, pour la comprendre, l'intuition des milieux et des âmes, qui, à de pareilles distances, n'est plus guère possible. Des voyages aux tombeaux des races mortes, la perception de vivantes et persistantes analogies pourraient peut-être nous aider à vivifier les vieux textes. Mais les hommes de cabinet ne s'en soucient point. En général, plus une histoire est savante, moins elle satisfait notre curiosité.
Veut-on se borner à la connaissance dés monu< ments figurés, — à celle de l'art grec, isolé des
lu
autres manifestations du génie hellénique, les dinicullés sont presque aussi invincibles. Ces monuments sont rares, beaucoup plus rares que les monuments écrits; ils sont éparpillés dans tous les musées de l'Europe ou réduits à l'état de vestiges évanescents. L'histoire de Tari grec se résume en quelques faits insuffisamment connus et reliés entre eux par d'obscures hypothèses. Comment asseoir un jugement d'ensemble sur des données aussi incomplètes? La technique, dans ce qu'elle a de plus élémentaire, nous échappe souvent. Nous ne savons même pas comment les temples grecs étaient éclairés.
Ce qu'il y a de pire, c'est que ces monuments, déformés ou mutilés par le temps, ont pris, pour nous modernes, un sens qu'ils n'avaient pas pour les anciens. Ce sont des ruines. Or, rien de plus romantique que la ruine. Elle est quelque chose de vague et d'inachevé, d'absolument contraire à la perfection, au fini recherchés par le génie grec. Les Propylées d'aujourd'hui sont une porte ouverte sur le Rêve. Ils ne disent rien de précis, ils ne parlent plus un langage vraiment classique à l'esprit qui les contemple.
La terre même qui a produit cette plastique et cette architecture merveilleuse — la Grèce enfin, — nous la voyons autrement que les Grecs. Nous aimons et nous décrivons la nature pour ellemême. Eux, s'ils étaient poètes ce n'était pas précisément la nature qu'ils voyaient, mais les dieux dont elle était pleine. D'ordinaire, ce n'était point tant son détail pittoresque qui les enchantait, que ses commodités ou son agrément, ce qu'elle avait de bon ou d'aimable.
Us n'étaient pas plus exigeants que les Orientaux d'aujourd'hui. L'ombre d'un figuier, la frai-
cheur d'une source, l'opulence d'une treille chargée de grappes comblaient tous leurs besoins d'imagination. Et puis, ils voyaient petit. Leur vision ne s'échappait guère hors d'un cercle restreint, où elle aimait à se reposer sur quelques objets agréables et familiers. J ai, en ce moment, sous les yeux, une des meilleures illustrations dé Boissonnas. Elle est d un très grand effet : c'est la terrasse de Delphes, penchée au bord de son précipice, toute blanche sous la noirceur des roches perpendiculaires qui la surplombent. L'ensemble, tout contracté qu'il est, est immense et écrasant.
Or, je suis bien sûr que jamais un Grec n'a vu Delphes sous cet aspect formidable : ce qu'il en apercevait, c'était le fronton d'Apollon, les édicules des trésors, le bassin de Castalie avec ^a grotte tapissée d*ex-votos et enfumée par les lampes perpétuelles. Son œil répugnait à. ces vastes perspectives qui nous plaisent tant : il les supprimait d'instinct du champ de sa vision. Cette vue de Delphes, pourtant d'une exactitude scrupuleuse, lui eût semblé presque fausse. En réa-* lité, c'est une image romantiaue, où, pour le goût ancien, la nature tient trop de place.
Renan disait donc vrai dans sa Prière sur TAcropole ! Outre nos ignorances irrémédiables, nous apportons, en Grèce, un cœur et un esprit profondément gâtés. Mais il serait puéril et vain de vouloir nous changer. Nous ne deviendrons jamais, — môme par un effort surhumain de la pensée, — des contemporains de Périclès* S'il en est ainsi,
— pour tous ceux qui ne sont ni des historiens, ni des esthéticiens de profession, — n*est-il pas plus sage d'accueillir simplement la Grèce d'aujourd'hui telle qu'elle s'offre h nous, avec la splendeur de sa lumière, la parure de ses ruines et de ses paysages ?
Il ne s'agit point de piétiner le passé. Au contraire. Arrivons en Grèce, si nous pouvons, avec une mémoire ornée des plus belles formes et des
S lus beaux souvenirs de l'art et de la littérature es anciens Grecs. Mais ne repoussons point la beauté présente. Essayons seulement de prolonger la vision antique par la vision moderne et de sauver du passé tout ce qui peut en ressusciter en nous. La tradition n'est point autre chose : c*est le passé toujours vivant. Il est bien entendu que nous ne pouvons pas voir le Parthénon dans 1 esprit et avec les yeux d'un Athénien du v* siècle. Nous ne le tenterons pas, mais nous ne négligerons rien des circonstances et des motifs actuels qui peuvent nous le rendre intelligible ou sensible. Nous ne refuserons pas plus l'aide de la lumière et de l'atmosphère que celle des érudits. Si, avec l'idée d'ordre et de perfection qu'il symbolise pour nous, il lui faut, pour nous émouvoir plus intimement, la grandeur de son cadre, les reflets délicats des aurores et des crépuscules sur les dorures de ses marbres, nous l'avouerons en toute candeur, et nous nous livrerons, en toute sécurité, à Témotion de notre cœur corrompu.
L'essentiel est de venir là sans pédanterie, le cerveau libre de tout système. A un esprit nourri des lettres anciennes, les ruines et les paysages de l'Hellàde ne sauraient être insignifiants. Spontanément, ils nous émeuvent, fi suffit de les regarder avec amour... Nous sommes dans TAr-
chipe! , nous louvoyons parmi les ilôts. Lacaïque s'avance avec précaution. Voici Délos qui se dessine faiblement dans les pâleurs de Taube. La mer est calme, lumineuse et suave, plissée à
f>eine, çà et là, par les ondulations des vagueettes autour des écueils, qui se réfléchissent, dans le cristal sans fin des eaux molles, comme des morceaux d'ébène. Le soleil monte, le Ginthe surgit peu à peu. Toute dorée et toute rose d'aurore, la coupole de la montagne apollinienne domine la terre fauve et le lac sacré, pur miroir, qui dort à ses pieds. Bientôt, l'île entière est rose, elle flotte dans For fluide du matin. Làbas, au bord du rivage, se dresse la blancheur solitaire d'une colonne... Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, ni de feuilleter des livres, ni de descendre dans les tranchées des fouilles ouvertes autour des vieux sanctuaires. En cette minute, la beauté du monde est telle que tout ce 3ui sommeillait dans ma mémoire de lambeaux 'hymnes homériques et d'épithètes laudatives, tout cela s'éveille et se colore à mesure que le soleil se lève. Devant cette montée triomphale de l'astre, le mythe de la divinité de la lumière reprend un sens. Pour le pèlerin barbare qui contemple et qui s'étonne en son cœur, Délos la pierreuse est toujours l'île d'Apollon...
Nous mettre sous les yeux un reflet certain de ces grands spectacles, voilà donc le service que nous rendent les auteurs de ce somptueux livre : En Grèce. Il est joyeux, ce livre; il est tout palpitant de l'allégresse du voyage, tout imprégné
d'odenrs marines et de senteurs forestières, comme, dans l'Archipel, lorsqu'on est appuyé au bastingage du bateau, ou, dans les sentiers du Péloponèse, lorsqu'on suit la mule de Tagoyate.
En nous offrant, non seulement Timage des ruines et des paysages sacrés, mais aussi celle du berger et du paysan grecs, il nous ouvre des perspectives sur 1 âme secrète de la race, il laisse transparaître à travers l'effigie moderne le fantôme du passé aboli. Il nous communique enfin des impressions vives qu'aucun texte, aucune glose érudite ne sauraient nous donner.
(2 mai 1912.)