L^ALGER NOUVEAU
Une capitale! C'est rimpression que j'ai eue tout de suite en débarquant. Autrefois, Alger n'était qu'une préfecture exotique. Je l'ai habité pendant dix ans, et voilà bientôt dix ans que je n'y suis revenu. En cet espace de temps relativement court, la transformation a été si rapide et si subite qu au premier abord je ne m'y retrouvais plus. J'errais comme un étranger dans des quartiers jadis déserts, o£i j'avais eu mon logis. Des terrains vagues sont devenus des squares entourés de maisons neuves à cinq étages. On y a tracé de longues rues à arcades, on a démoli les anciens remparts, comblé les fossés des fortifications. Des boulevards en gradins escaladent les pentes abruptes de la zone militaire. Une immense avenue de près de six kilomètres se développe le long de la mer, qu'elle surplombe, depuis Saint-Eugène jusqu'aux environs du Jardin d'essai. A cet élargissement de la ville correspond une augmentation surprenante de la population. Il y a vingt ans, Alger ne comptait pas beaucoup plus de quatre-vingt-dix mille habitants. Ils sont aujourd'hui cent soixante-
dix mille. Reconnaissons que la ville s'est annexé les communes suburbaines. N'importe : la progression est d'environ quarante mille en dix ans. Un pareil phénomène de croissance ne peut guère se constater qu'en Amérique.
Si l'on veut en avoir la sensation immédiate, encore qu'un peu gênante, qu'on aille se documenter dans le populaire faubourg de Bal-el-Oued. Je me flatte de l'avoir connu assez bien, voilà quelque quinze ans. J'y ai placé la scène de mes premiers romans. Il n'était, en ces lointains parages, cabaret espagnol où je n'eusse quelques amis, parmi les gratteurs de guitare, habitués de ces lieux. J'y suis retourné un dimanche, et j'ai cru découvrir un pays inconnu. Non seulement l'aspect avait changé, mais les mœurs et la population du quartier. Ces petites rues de banlieue que j'avais vues si paisibles autrefois — à peine un peu plus animées le dimanche — étaient envahies par des foules en liesse, des foules tellement compactes que je m'y frayais difficilement un passage et que les tramways avaient peine à circuler. Le plus merveilleux, c'était la foison des enfants, un grouillement de bambins, à se demander oii ils ont pu trouver des papas et des mamans pour les mettre au monde.
Et ces foules populaires ne sont pas oisives et misérables comme celles de l'Italie ou de l'Espagne méridionale. Partout, on a l'impression d'une ruche en pleine effervescence. Cet élan d'activité, qu'on ne soupçonnait guère il y a vingt ans, est peut-être ce qui m'a le plus frappé
LE SENS DE L*ENNEM1 iM
en arrivant ici. On sent un peuple qui a confiance dans son énergie, dans son avenir et dans les ressources de sa terre. Toutes les promesses, qu*il donnait depuis longtemps à ceux qui savaient Tobserver avec sympathie, ont été tenues.
Des industries diverses sont en train de s'essayer. Mais la culture de la vigne domine tout. La dernière, récolte a été excellente pour les colons. Celle-ci, paraît-il, s'annonce encore meilleure. Le vin coule à flot dans les termes du Saliel. En files ininterrompues, des charrettes chargées de futailles ébranlent les voûtes sonores des quais de la Marine, encombrent les routes poudreuses où elles arrêtent les automobiles.
Hier, en traversant la région de Cherchell et de Marenffo, je regardais avec admiration les interminables vignobles qui ont fini par conquérir le sol : labeur presque héroïque, si Ton songe à rénormité de l'etrort et à la promptitude avec laquelle il a été mené ! A chaque station du chemin de fer sur route, je respirais les émanations capiteuses des cuves de fermentation. Des ouvriers agricoles en bourgerons bleus, des Arabes en chécnias roulaient des tonneaux, poussaient des wagonnets... Quelle bonne odeur saine de labeur et de vie intense s'exhale de ce pays à la fois si neuf et si vieux, que Tintelligence et l'activité françaises ont régénéré !
Cette fièvre de travail, ce grand mouvement de négoce et d'affaires ne nuisent point à l'antique beauté de la ville. Les Algérois, quelles que soient leurs occupations utilitaires et pratiques,
se soucient extrêmement de l'entretenir et d'y ajouter.
Ils bâtissent avec une prodiealité infatigable. Les terrains, me dit-on, ont décuplé de valeur pendant ces dix dernières années, et les constructions nouvelles qui s'jr pressent me paraissent, en général, fort bien comprises. Avec ses rues larges et aérées, ses avenues monumentales, TAlger moderne est en passe de devenir une des villes méditerranéennes les plus confortables et les plus agréables à regarder.
L'innovation l'a plus heureuse, peut-être, c'a été de reprendre le vieux style indigène et de l'adapter aux exigences de la vie européenne. Des reconstitutions charmantes ont été réalisées en ce genre. Les coteaux de Mustapha et de Saint- Eugène se sont couverts de blanches villas, surmontées de la kouba mauresque et émaillées de faïences peintes. Rien de gracieux, dans la verdure somhre des cyprès et des eucalyptus, comme ces blancheurs claires et ensoleillées, oii luisent doucement les polychromies décoratives chères aux anciens arcnitectes du Moghreb.
Mais on a tenté davantage encore. De véritables édifices néo-mauresques, palais scolaires ou administratifs, s'élèvent un peu partout, dans l'Alger moderne. On y voit une préfecture qui ressemble à un Eden-théâtre, un bureau central des postes qui a toute la majesté d'un Alhambra, une gendarmerie nationale qu'on prend d'abord pour un Alcazar On peut en sourire, on peut se moquer de cette architecture d'exposition universelle et, par exemple, regretter qu'on ait écrasé la charmante petite mosquée de Sidi Abd-er-Rhaman sous la lourde masse de la médersa musulmane; néanmoins, l'idée étant admise, j'estime
au'on ne pouvait guère en tirer un meilleur parti . [ suffit, pour rendre hommage au goût des Algériens, de se rappeler les bâtisses similaires qui déshonorent les rues du Caire et d*Alexandrie. Là-bas, c'est le triomphe de la pacotille et de la caricature carnavalesque. Ici, le sens français de la mesure a tempéré très à propos l'exubérance et Tenflure africaines.
Et puis enfin, il fallait cela pour le touriste qui, autrefois, pouvait se plaindre qu'Alger manquât de couleur locale. Aujourd'hui, on lui sert, au débarquer, un Orient de la Place Clichy, qui est exactement à sa portée et qui satisfait tout son idéal d'exotisme.
Aux autres, à ceux qui savent voir et qui voyagent uniquement pour le plaisir de leurs yeux, le vieil Alger ménage toujours d'abondantes consolations. Je le dis bien haut, parce qu'on l'ignore trop en France, parce qu'on y est injuste pour les beautés pittoresques d'Alger et de l'Algérie, il n'y a rien de pareil dans tout l'Orient. La Casbah est un coin à peu près intact de vie musulmane au milieu d'une grande ville européenne. Tunis même n'offre rien d'aussi franc, d'aussi nettement caractéristique. Les mœurs indigènes y sont déjà contaminées par l'influence orientale. On y sent le bariolage levantin. Que dire, après cela, de Constantinople, de Smyrne, de Beyrouth, du Caire ! Pour la beauté du costume, la fierté des types humains, l'absence de servilité et de parasitisme, Alger est cent fois au-dessus de toutes ces villes trop vantées.
Quant à l'aspect de la rue, ii est autrement
original en Algérie qu'en Orient. Seulement, la couleur en est un peu crue et barbare, les odeurs un peu violentes pour les sensibilités des ordinaires voyageurs, pour tous ceux qui se font d'une ville un idéal de propreté à Tan^laise et qui en sont restés à la conception roniantique de 1 exotisme. Pour moi, après avoir erré dans tous les pays de Tlslam méditerranéen, je reviens toujours, avec le môrtie frémissement de curiosité et d allègre admiration, dans les petites rues ombreuses de la casbah d'Alger. Je ne vois que celles dp Damas qui en approchent, et encore de bien loin : la physionomie n'en est pas aussi tranchée ni aussi vigoureuse.
Le charme incomparable, c'est de les parcourir le soir, qtiand elles sont silencieuses, plongées dans une pénombre un peu inquiétante, oii Ton n'entend d'autre bruit que le souffle ténu d'une flûte arabe, derrière les hauts murs blanchis à la chaux, le heurt d'un marteau contre une porte basse et bardée de fer, dans les pro tondeurs d'une ruelle tortueuse, voûtée comme une cave; et surtout, le matin, quand les petites vestes roses des enfants papillonnent sur les placettes et dans les carrefours ; que les colliers de piments et les quartiers de viande rouge éclatent aux éventaires des revendeurs et des bouchers indigènes, et que, tout à coup, dans l'écartement de deux pignons, derrière un minaret de mosquée, on aperçoit la mer bleue et la courbe harmonieuse des rivages.
Ainsi, l'Alger mauresque, avec son décor puéril et charmant, ses populations aux draperies
flottantes, aux belles poses et aux calmes attitudes, empêche l'Alger moderne de glisser à l'inévitable vulgarité d^s villes actives et commerçantes. Le regard, froissé par les laideurs inséparables de la vie utilitaire, s'y repose aussitôt en des spectacles de beauté.
Nul lieu au montle plus éducatif que celui-là pour le jeune Français qui fait ses années d'apprentissage. Dans ce pays encore à moitié militaire, où rhistoire héroïque de la conquête est inscrite à chaque pas, où Taction civilisatrice accomplit maintenant des prouesses, où le travail humain s'organise avec une vigueur et une audace devenues trop rares chez nous, où la splendeur des ruines antiques rivalise avec celle des paysages, — il écoutera la leçon exaltante du passé, et il verra se dresser devant lui, en un vivant exemple, toutes les vertus viriles de notre race.
(27 octobre 1911.)