V. — Nous rebarbariser
Les pages que voici ont toutes été écrites et publiées pendant les quatre années qui précédèrent la guerre actuelle. Elles ne disent rien de plus que mes romans et mes autres livres antérieurs. Cependant je crois devoir les réunir en volume, pour faire mieux sentir, en les rapprochant, l'unité de doctrine et d'inspiration qui les anime, pour montrer aussi que, jusqu'au dernier moment, je n ai pas cessé de remplir mon rôle d'avertisseur et que, à défaut d'une action profonde sur le public, j'ai eu du moins le triste privilège de la clairvoyarice.
Comme cette préface, ce sont des pages de glose, destinées à mettre en lumière quelques-unes des idées qui soutiennent toute mon œuvre. Ce sont des commentaires autour de mes romans et de mes livres de voyage. Là-dessus on ne manquera pas de répéter que, lorsqu'un livre dit clairement ce qu'il veut dire, les explications sont superflues. Cela est tout à fait possible et même cei^tain^ tant qu'il s'agit d'une œuvre abstraite ou didactique. Mais il en va tout autrement avec une œuvre d'ima-
gincUion, qui, pour peu quelle soit poussée, admet toujours une part de symbolisme. C'est encore pis, lorsque l'auteur suivant la méthode impersonnelle, ne s'applique qu'à bien représenter les faits ou les personnages d'une histoire, en laissant au lecteur le soin d'en tirer la leçon pratique. La plupart du temps, la leçon est négligée et l'œuvre est incomprise.
On prétend que Flaubert, au lendemain de la Commune et de l'invasion allemande, disait, en montrant les ruines des Tuileries : « Si l'on avait compris /^Education sentimentale, rien de tout cela ne serait arrivé. » // me semble que c'est la vérité même. Comme Frédéric M or eau, la France du XIX^ siècle fut stérilement sentimentale, et, \ comme tous les protagonistes du roman flaubertien, \ elle a manqué de trois choses : un idéal national, une vision pratique de la réalité, une méthode d'action. En général, les critiques n'ont vu dans cette œuvre maîtresse qu'une satire injuste des mœurs bourgeoises sous le règne de Louis-Philippe, Mais, comme disait le même Flaubert, les critiques de tous les temps sont faits « pour se mettre le doigt dans l'œil ». Us ne comprennent jamais, ou ils ne comprennent que quand il est trop tard. Les plus extérieures analogies, les plus superficielles impressions leur suffisent pour juger et pour classer une œuvre. Vos romans sont-ils abondants en tableaux, mouvementés et colorés ? Vous voilà étiqueté : descriptif. Et si, par hasard, vous avez décrit quelques paysages de la Grèce ou de l'Italie antiques, vous êtes mis incontinent dans le casier de la littérature chateaubrianesque, Avez-vous situé
quelque intrigue romanesque en Algérie ou en Tunisie, on vous range d'office et sans autre information parmi les exotiques ou les coloniaux. Vous ne reculez point devant des scènes de mœurs un peu rudes, des caractères à la fois brutaux et compliqués, contemporains et primitifs ? Vous ne pouvez être quun disciple attardé de Zola et de l'école naturaliste. Sur ces futiles apparences, on vous juge sans appel, on vous dénigre et même on vous loue à contresens. Toute l'originalité, toute la nouveauté, tout l'enseignement d'un livre ou d'une oeuvre sont passés sous silence, totalement méconnus et même inaperçus, si l'auteur n'a pas pris soin de dire : « Cette fable démontre que... » Et il faut le dire en style noble et abstrait. La tragédie antique, le pallium et la toge, la déclamation du Théâtre-Français répondent, chez nous, à des besoins nationaux.
Si les guides de l'opinion témoignent d'un tel snobisme et d'une telle nonchalance à l'égard de toute vérité neuve, mais dédaigneuse du maquillage et du charlatanisme, comment veut-on que la foule se montre plus empressée ou plus perspicace ? Après trois années bientôt d'une guerre atroce, on pouvait peut-être espérer que l'esprit public s'améliorerait, deviendrait plus réaliste et plus positif. Les pires épreuves n'ont pas encore déniaisé le Français. Les douloureuses réalités de l'heure présente ne lui ont rien appris, ou si peu que rien, et il n'a rien oublié de ses vieux préjugés ni de ses vieilles illusions. Pourtant la catastrophe aurait pu être conjurée, si, depuis longtemps, nous avions été bien convaincus que le monde extérieur existe, si
nous avions ouvert largement nos yeux sur lui, et si, dans notre vieux logis ancestraly nous avions multiplié les ouvertures sur le dehors, au lieu de nous rencogner derrière une muraille chinoise d'utopies retardataires. Il aurait suffi de sortir de chez nous et de regarder avec attention pour que le déniaisement fût en quelque sorte instantané.
Lorsque, voilà un quart de siècle, je débarquai pour la première fois sur les quais d'Alger, je tenais à la main une petite valise ridicule et démodée, et je traînais derrière moi une vieille malle pleine de vêtements pour la plupart trop chauds et inutilisables. Ces impedimenta symbolisaient à merveille un bagage invisible que je traînais aussi avec moi, — tout le fatras idéologique et sentimental que j'apportais de la métropole et qui écrasait les épaules de ma génération. Immédiatement, dès que je pus me confronter avec l'Africain, non pas celui de la figuration officielle ou mondaine, non pas la séquelle administrante oupolitiquante, mais l'Africain réel et vivant, l'homme du vrai peuple de là-bas, je sentis avec stupeur et vergogne quels êtres artificiels et grotesques nous étions, nous autres gens de l'autre côté de l'eau. Cette impression fut si profonde quelle me détermina à refaire peu à peu mon éducation. C'était mon premier contact avec le monde extérieur. Le choc avait été si soudain et si violent que mon armature intellectuelle volait en éclats. Depuis, j'ai quelque peu
couru le reste du monde : ^impression de mes ^ vingt-cinq ans ne s'est point modifiée. La vue du rrtonde extérieur que j'avais prise sur les quais d'Alger, — disons, si l'on veut, du moiide barbare, en donnant à ce mot de barbare tout son sens, depuis celui {/'étranger jusqu'à celui de sauvage et d'ennemi de toute civilisation, — cette vision de Jeunesse n'a fait que s'élargir, s'approfondir et se préciser.
Vers cette époque de 1890, nous étions vraiment des produits bien spéciaux de la culture universitaire. Sur la foi de notre enseignement, de notre littérature, de l'opinion presque unanime de notre pays, nous nous imaginions que, comme chez nous, la religion agonisait partout ailleurs, ou tout au moins que le sentiment religieux évoluait dans un sens libéral, se dégageait de plus en plus de tout dogmatisme. Encore n avions-nous pas la notion exacte de ce qui se passait chez nous-mêmes, du catholicisme indestructible qui continuait à vivre dans les couches profondes de la nation. Oui, nous croyions à l'universel scepticisme, à l'universel dilettantisme religieux... Et voilà que je constatais, dans tous les pays que je traversais, non seulement l'existence d'une religion bien vivante et fortement constituée, mais chez tous les peuples opprimés, ou en croissance, ou en mal d'hégémonie, une véritable recrudescence de fanatisme, ce fanatisme religieux étant considéré comme la meilleure sauvegarde du sentiment national, comme le meilleur moyen d'exaltation patriotique et de résistance à r étranger. Sur tous les chemins qui conduisent à La Mecque et à Jérusalem, je croisais des centaines
de milliers de pèlerins venus de toutes les parties du monde pour attester leur foi, — Anglais et Allemands, Russes et Français, Américains des deux Amériques et l'énorme flot de P Islam africain, européen, asiatique et océanique. Ces foules religieuses, on les traitera sans doute de hordes inconscientes. Cependant, même dans les pays qui passent pour les plus civilisés, les plus libérés ou, comme on dit, les plus évolués, — surtout dans les pays protestants, — je trouvais une discipline religieuse dont on n'a plus idée chez nous : une liberté de pensée environnée de toute espèce de précautions de police, pour en rendre les effets moins funestes, — et aucune liberté dans la pratique, chacun étant tenu, ou par des règlements, ou au moins par l'opinion publique, de pratiquer la religion dans laquelle il est inscrit. Et ainsi l'irréligion française m' apparaissait tout ensemble comme une monstruosité et comme une exception négligeable dans un univers habité tout entier par des hommes de foi ou de discipline religietise et morale et par de dévots pratiquants.
On m'avait enseigné aussi que les monarchies étaient sur le point de disparaître de la planète, et, avec elles, les vieilles aristocraties. Et le monde musulman, que f avais sous les yeux, iri offrait, irréductible en sa foi, comme en ses traditions et ses coutumes, une société théocratique et patriar-cale, despotique et militaire, qui na pas bougé depuis le plus lointain moyen-âge. En Allemagne, en Autriche et en Russie, Vautocratisme non seulement était toujours debout, mais tendait à se renforcer. Les hobereaux restaient les maîtres de la
terre. Le césarisme germanique devenait une menace pour l'Europe, Même dans les pays latins, comme V Espagne et l'Italie, — pays marqués comme des proies par la dévorante Allemagne et, pour cette raison, inondés par elle des pires dissolvants nationaux, livrés par elle à la propagande anarchiste et antireligieuse, -^ même dans ces pays déjà très contaminés de démocratisme, je voyais que la royauté se défendait à merveille, et que, si /'ancienne aristocratie y avait perdu quelques privilèges matériels, elle y conservait toujours un très grand prestige et demeurait une puissance sociale avec laquelle il fallait compter. J'ignorais malheureusement l'Angleterre, Mais, dès cette époque, elle me paraissait presque aussi malade que notes, en train de se décomposer sous l'action des mêmes virus démocratico-humanitaires,. Néanmoins tous les pays du Nord, — et l'Angleterre elle-même, — se resserraient jalousement autour de leurs princes et continuaient à donner à leurs antiques aristocraties terriennes toutes les marques du respect traditionnel. Pendant ce temps-là, le plus grand nombre de nos compatriotes persistait à se représenter les aristocraties et les royautés européennes d'après des caricatures de vaudeville et d'opéra comique.
Naturellement, les mêmes esprits superficiels qui, chez nous, croyaient à la disparition imminente des monarchies, s'empressaient de proclamer r avènement prochain de la démocratie universelle. C'était fou d'aveuglement. A nos portes mêmes ^ rislam dressait un mur d'airain contre l'invasion de nos idées démocratiques. Entre le Coran et les
Droits de l Homme, il y a un abîme infranchissable. Et, si une entente est possible entre Musulmans et Européens, il est à craindre quelle ne se fasse plutôt sur une équivoque impérialiste et mystique que sur les notions claires et plates de notre . credo rationnel et démocratique. D'autre part, dans toutes les nations européennes, — même chez les Latins contaminés comme nous par la propagande anarchiste et humanitaire, — il m'était facile de constater que les partis révolutionnaires^ au sens français du mot, ne représentent que d'infimes minorités, ou des partis mal organisés et sans influence réelle sur les gouvernements. Cela n empêche, qu^ aujourd'hui encore, en pleine guerre, alors quil importe tellement de bien placer ses amitiés, nos politiciens et nos gouvernants, avec une cécité rebelle à tous les renfoncements de l'expérience, s'obstinent à s'appuyer sur les partis démocratiques de l'étranger : ils sont tout surpris, quand ils s^ aperçoivent trop tard que ces partis, si imposants de loin, se composent de trois galeux, ou d'un simple Pallikare (1).
Et l'on m'avait encore enseigné que la Civilisation, — conséquence logique, n'est-ce pas? de la démocratie, — était en passe de conquérir les deux hémisphères. Effectivement, f apprenais que La Mecque a son journal, comme Quimper ou Cahors, et que cette mystérieuse et inaccessible métropole de l'Islam est reliée à Djeddahpar téléphone. Mais je pensais aussi que la civilisation n'est pas seule-
(1) Toutes les fautes de notre politique et de notre diplomatie en Orient sont, au fond, des erreurs de psychologie, — des erreurs sur la, psychologie des peuples.
ment une question d'éclairage électrique ou de traction à vapeur, de bimbeloterie, de ferraille, d'armes et de munitions de guerre, mais qu'elle est avant tout une question d'dme et d'idées. Et ainsi j'inclinais à croire que les sentiments et les principes, réputés chez nous comme les plus civilisateurs, étaient cultivés avec zèle, ou du moins salués avec respect par tous les citoyens du monde. Nos romantiques ne nous avaient-ils pas dit, en beaux vers et en belle prose, que les peuples se lèvent au seul mot de Liberté ?. . . Mais je ne tardai point à m'apercevoir que la liberté, au nom de laquelle ils se levaient, n'avait rien de commun avec notre Liberté œcuménique, qu'ils ne s'intéressaient qu'à la leur et non à la nôtre, et que leurs révolutions consistaient à égorger leurs tyrans ou leurs bienfaiteurs et non à se mêler des araires du voisin. Partout, je ne distinguais que des gens occupés à trafiquer et à remplir leurs poches, à intriguer et à renforcer leurs armements pour étendre leur commerce ou leurs frontières, ou encore des peuples rudes et féroces, qui se recueillaient dans une to?'peur apparente, en guettant l'heure propice pour affirmer leurs forces renouvelées. Au milieu de ces sauvages, de ces mercantis et de ces soudards, nous avions une bonne mine de jocrisses avec nos prédications pacifistes et humanitaires !
Voilà donc les illusions bénignes que je traînais derrière moi en Barbarie. Encore une fois elles étaient partagées par le plus grand nombre des jeunes gens de ma génération. L'Université et les conducteurs de l'opinion nous avaient imposé une vision du monde moderne, qui était fausse, ou qui
ne répondait que très imparfaitement à la réalité. Peut-être bien qu'au fond certains de nos maîtres savaient à quoi s'en tenir sur l'état réel de Vhumanité et qu'ils ne criaient si fort au triomphe de la Justice et de la Civilisation que pour amener, dans un avenir lointain, ce triomphe tant désiré. Ils agissaient néanmoins comme sHls croyaient à la vérité immédiate de leurs paroles et ils finissaient par être dupes de leurs phrases et de leurs bons sentiments.
A cette vision fausse du monde moderne correspondait pour nous tme vision non moins fausse du passé. Des générations d'historiens nous avaient persuadés que la Révolution française est le centre et comme f aboutissement de l'histoire universelle. Idée démente, qui n'a pu se soutenir que par une auto-suggestion persévérante et par un entassement d'illusions volontaires et d'équivoques plus ou moins conscientes. Il suffisait de sortir de France, et l'on s'apercevait aussitôt que tous les peuples tournent résolument le dos aux Droits de l'Homme et à la Fraternité universelle, pour s'enfoncer à récart dans leur égoïsme sacré, ou se précipiter dans le plus violent impérialisme. Les principes de notre Révolution sont en contradiction avec tous les instincts du monde moderne : voilà ce dont il faut, sous peine de mort, nous bien convaincre. Personne ne s'en occupe à l'étranger, hormis quelques érudits et quelques professeurs, qui étudient ces théories politiques, comme ils étudieraient celles d'Aristote et qui ne voient dans leur succès local que le signe de la décadence d'une nation.
INTnODUCTION 17
Si le monde extérieur nous apparaissait ainsi à travers un voile de chimères, nous étions nousmêmes très mal armés au dedans, pour parer le choc que la réalité réservait à nos illusions. On nous avait fort mal élevés. Des plus intellectuels d'entre nous on avait fait des espèces de moines laïques. On nous avait prêché le renoncement dans tous les ordres de l'action. On nous avait enseigné une morale d'esclaves et de vaincus. Il était entendu que V action était dégradante et inélégante au dernier point. La politique méritait tous les mépris des hommes intelligents. Qu'on abandonnât le soin des affaires publiques aux porchers de la populace! Nous autres, nous avions des soucis plus relevés. Ce qui importait avant tout, à nos yeux, c'était de penser, — de penser n'importe quoi et le plus possible plutôt que de penser juste. Nous ne nous doutions pas de la nocivité de cet intellectiuilisme creux, que n'équilibrait aucune vision directe et précise du réel, aucune éducation de la volonté et qui ne rencontrait point, dans la rudesse des mœurs ambiantes, un réa^^tif énergique. Nul d'entre nous n'avait médité ni ne connaissait même cette page définitive de Chateaubriand sur la malfaisance de la pensée qui naboiitit pas à l'action, à la charité ou à l'amour divin : « La société, écrivait-il dans ses Mémoires d'outre-tombe, n'est pas moins menacée par l'expansion de l'intelligence quelle ne l'est par le développement de la nature brute [r industrialisme] : supposez les bras condamnés au repos en raison de la multiplicité et de la variété des machines. Admettez qu'un mercenaire unique et général, la matière, remplace les merce-
naires de la glèbe et de la domesticité : Que ferezvous du genre humain désoccupé ? Que ferez-vous des passions, oisives en même temps que l'intelligence ? La vigueur du corps s'entretient par r occupation physique. Le labeur cessant, la force disparaît. Nous deviendrions semblables à ces nations de l'Asie, proie du premier envahisseur, et qui ne peuvent se défendre contre une main qui porte le fer. Ainsi la liberté ne se conserve que par le travail, parce que le travail produit la force'. Retirez la malédiction prononcée contre les fils d'Adam et ils périront dans la servitude : in sudore vultus tui, vesceris pane. »
Ainsi, nous nous acheminions tout doucement vers l'esclavage, parce que nous ne voulions plus travailler, c'est-à-dire, lutter, nous défendre contre l'ennemi toujours présent et gagner sur lui. Les intellectuels ne voulaient, rien savoir du monde extérieur, les autres, les politiciens et la masse de la nation se comportaient comme s'il n'existait pas : ils vivaient en vase clos, derrière la muraille illusoire de leurs frontières, tout entiers à leurs bisbilles intestines et convaincus qu'ils étonnaient Funivers, parce qu'ils se démenaient comme des énergumènes dans la pétaudière du parlementarisme.
Et voilà que, tout à coup, le Barbare surgissait devant moi! Non pas celui que nos romanciers et nos poètes décadents avaient prévu et annoncé à grand renfort de cabotinage littéraire, — le Barbare de chez nous, le Voyou sentimental, déjà contaminé de nos maladies et aux trois quarts émasculé par une vie trop artificielle et trop abri-
tée, — mais le vrai Barbare, âme neuve, corps vigoureux et rude, La plupart des Etrangers sont des Barbares de cette espèce-là. Les Français ne veulent pas, ne peuvent pas comprendre cette idée si simple. Pour eux, un Arabe, c'est une silhouette éguestre, un manteau rouge qui papillonne dans le vent d'une fantasia. Un étranger, quel quil soit, est un original, qui, tout bien pesé, a tort de n'être pas français, mais qui compense cette infériorité par les bizarreries les plus charmantes ou les plus pittoresques. Personne n'est capable ou ne s'avise de regarder l'étranger d'une façon intéressée, — comme un animal d^une autre race que la nôtre, comme une volonté hostile ou dirigée vers d'autres buts que les nôtres. Nous ne songeons pas à nous mesurer avec le Barbare, à évaluer le poids de ses poings, à calculer la résistance de ses muscles, à nous enquérir d'une endurance, qui sait affronter la faim et la soif, les pires incommodités, et qui pourtant utilise fort bien et mieux que nous, tous les avantages du confort et de la science modernes. Dans les yeux noirs du Maure ou dans les yeux bleus du Germain, personne ne saisit réclair d'une pensée qui est la négation de la nôtre, de nos philosophies, de nos religions et de nos rêves. Et derrière ce burnous écarlate, aux plis lourds et somptueux, personne ne devine le cœur brûlant de haine contre l'Oppresseur et l'In-^ fidèle.
Ce sens du Barbare, avec sa force, ses virtualités secrètes et aussi ses tares, voilà donc ce que l'Afrique me donna tout de suite. Mais je lui ai dû aussi une évaluation plus juste des ressources de la
Latinité, que, d'après l'enseignement superficiel ou tendancieux de nos maîtres, f avais sous-estimées. Pendant toute la seconde moitié du XIX^ siècle, ce fut un dogme intangible que les peuples du Midiy parce qu'ils sont catholiques, devaient être infé^ rieurs aux peuples du Nord, parce quHls sont protestants. Et l'on en déduisait la décadence irrémédiable des premiers. Or, je voyais en Algérie des Italiens, des Espagnols, des Français manifester des énergies inconnues de leurs détracteurs, La présence d'un ennemi commun, le croisement des races, l'échange des qualités spécifiques entre ces Méridionaux d'origine diverse, tout cela contribuait à former un peuple neuf, actif, entreprenant, indemne de nos tares de vieux civilisés, — qui vfCapparut tout de suite et que je considère encore comme le prototype de ce que doit être un jour la Latinité unie et régénérée. Comme tous les Barbares, à toutes les époques, ils peuvent nous emprunter beaucoup de nos vices : au point de vue pratique, cela na pas grande importance, si la ra^e, dans son ensemble, reste saine, les âmes indomptables et les esprits exempts de toute sophistique.
Je remarquais enfin, autour de ces néo-Latins, une foule d'autres peuples, que Von disait au^ssi en décadence : Arabes, Turcs, Hellènes et Slaves. Comme nations, ils pouvaient être effectivement en décadence ou encore dans le devenir. Mais je découvrais en eux des éléments ethniques de premier ordre, qui n'attendaient que le coup de baguette de l'organisation pour se transformer et se rendre redoutables. Quels qu'ils fussent, avides de
progrès ou enfoncés dans leur parti-pris d'isolement, tous me semblaient couver le même fanatisme de race et de religion, les mêmes ambitions nationales, les mêmes rêves d'expansion et de conquête.
En fa^e de tous ces vivants, ou de tous ces candidats à une vie plus intense, la plupart des Français de France, tels qu'ils existaient de mon temps, avec leurs petites vertus moribondes, avec leur renoncement, qui n'est que l'égoïsme du dilettante, avec leur pacifisme qui n'est que la recherche honteuse du inoindre effort, — ces Français, à qui la guerre a rendu les vertus héroïques du passé, m' apparaissaient non seulement comme des monstres, mais comme des utopistes un peu ridicules : des monstres, parce qu'ils n'avaient plus rien de commun avec les autres habitants de la planète, — des utopistes, parce qu'ils s'obstinaient à ne pas voir ce qui était devant leurs yeux. Ils se laissaient duper par des mirages. C'est dans l'ordre : quand on s'est fermé toute ouverture sur l'au-delà, il est naturel qu'on fasse descendre le Royaume de Dieu sur la Terre. Nos pacifistes et nos humanitaires sont des affolés de ce Royaume chimérique, des Croyants de l'Irréel. C'est en effet avoir perdu la notion de la Chute originelle, la distinction du Bien et du Mal et la claire évidence que la lutte entre les deux principes doit durer autant que le Monde et l'Homme, — c'est oublier tout cela que de vouloir faire régner ici-bas ou la Raison ou la Justice, ou le Fils de Dieu. Le Christ lui-même nous a enseigné que son Royaume n'est pas de ce monde. Ces fanatiques du Royaume de Dieu sur
la Terre ri aboutissent jamais qu'à y déchaîner une recrudescence d'horreurs, de carnagesy d'intolérance et d'inhumanité.
Contre ces agités ou ces dégénérés, c'est le Barbare qui a raison ! Voilà pourquoi j'ai écrit maintes fois et je répète encore, au seuil de ce livre, qu'iX faut nous rebarbariser. A ce propos, que l'on veuille bien se donner la peine d'entrer dans ma pensée ! Que Ion ne m'attribue pa^ je ne sais quel romantisme à la Jean-Jacques, je ne sais quelle apothéose du sauvage et de V enfant de la Nature^ ou bien encore une apologie à mots couverts du germanisme actuel l Personne ne révère plus que moi la raison, quand elle ne s'abâtardit point en sophistique, la littérature, quand elle est V expression directe et probe de la pensée et de la vie, la civilisation, quand elle ne débilite pas les âmes et les corps. J'estime que nous devons garder intactes et augmenter le plus possible nos qualités de civilisés eu nos vertus de Chrétiens, mais, en même temps, avoir sans cesse cette idée présente à l'esprit que la Barbarie nous environne de toutes parts, que, si nous sommes appelés, par la Bédemption au monde du Salut, c'est dans le monde de la Chute que nous sommes condamnés à vivre. Nous rebarbariser, c'est nous rendre capables de lutter victorieusement contre le Barbare, cest lui prendre toutes les qualités qui font sa force, si nous ne voulons pas être écrasés par lui.
Nulle tâche n'est plus urgente que celle-là. Elle consiste en définitive à refaire notre race, affaiblie par un siècle de bien-être et de sécurité, par toute une éducation amollissante et déraisonnable. Avant
la guerre actuelle y on a gaspillé des années précieuses à disserter sur la question sociale, sans vouloir comprendre qu'elle nest qu'une dépendance de la question nationale ou religieuse. On s'est évertué à dénoncer les méfaits ou à exalter les bienfaits du divorce , à prêcher ou à vilipender Vunion libre, — toutes questions oiseuses, ou qui passent au second plan, quand Vennemi est aux portes. D'autres ont glorifié l'idée de la Revanche, sans prendre même la peine de se renseigner sur la force exacte de l'adversaire qui nous guettait, D^autres enfin se sont livrés aux variations les plus littéraires sur le régionalisme, le relèvement de la province, que sais-je encore ? oubliant que le régionalisme doctrinal, de même que le socialisme international sont des maladies de nations en décadence, et que, dans tous les cas, pour avoir des provinciaux, il faudrait d'abord avoir des hommes. Tous ont vécu en vase clos, comme les politiciens, négligeant de regarder par-d^sus la frontière. Eux non plus n'ont pas voulu voir que le monde extérieur existe. Espérons, sans trop y compter, que cette guerre impitoyable leur aura ouvert les yeux. En tout cas, les plus belles victoires demeureront sans lendemain, si nous ne sommes pas enfin persuadés de cette vérité élémentaire.
Si, au contraire, nous en sommes bien convaincus, c'est toute notre éducation et toute notre conduite à diriger vers des fins nouvelles, à établir sur des principes nouveaux. Nous nous adapterons aux conditions du monde moderne, qui est, en grande partie, un monde barbare. Nous nous
arracherons enfin à la contemplation stérilisante de notre passé pour nous tourner résolument vers l'avenir créateur. Notre déinocratie nous apparaîtra sous son véritable aspect, — comme une utopie arriérée et meurtrière, qui a failli tuer la France et dont il faut à tout prix nous guérir. Au lieu d'aspirer à une paix qui ne serait que stagnation et décomposition, nous devrons la concevoir comme une perpétuelle élaboration de puissance, et, selon la formule de nos voisins d'Italie, comme un état dynamique habituel, une coordination et une intensification progressives de toutes les énergies nationales, si nous voulons seulement mériter de vivre,