ET L'ENNEMI DU DEDANS
On n*évile la, guerre k la, frontière que pour la, retrouver dans la rue.
Bien que les anniversaires funèbres de la dernière guerre soient célébrés un peu partout, en ce moment, on ne Ta guère, chez nous, ce sens salutaire de Tennemi ! En dehors de nos colonies et de nos pays-frontières, le Français s'engourdit dans une illusion de sécurité trop profonde et dans des habitudes de bien-être trop invétérées, pour songer seulement aux manigances possibles du voisin. D'ailleurs, par naïveté de braves gens qui veulent du bien à tout le monde, nous sommes convaincus que l'univers entier nous rend la pareille. Ensuite, la coupable propagande internationaliste de ces dernières années a achevé d'oblitérer, chez le plus grand nombre, le sens de l'ennemi. Nous nous décomposons sur place, hypnotisés par l'odieuse question sociale — qui est vieille comme l'humanité et dont le propre est d'être insoluble — et nous sommes persuadés qu'autour de nous il n'est peuple qui ne travaille activement à sa solution.
Les leçons les plus dures, les avertissements les plus clairvoyants, le spectacle des réalités les plus suggestives, ne dessillent point nos yeux. Les voyages mêmes ne nous apprennent rien. Entre tant de façons détestables de voyager, il en est deux qui semblent particulièrement en honneur chez nous. D'abord, la manière touriste, qui est la plus répandue. On ne fait que passer chez l'étranger, on descend, pour vingt-quatre heures, dans les Palaces cosmopolites, on visite les musées, on achète des cartes-postales et Ion s*en revient enchantés, encore qu'un peu rôtis par les hôteliers. La seconde manière est ce que j appellerais la manière orphéonique. Elle est pratiquée par nos politiciens radicaux et nos commis-voyageurs socialistes. Après s'être fait annoncer par toutes les grosses caisses de la réclame, on débarque, dans un pavs, comme une fanfare ou comme une société de gymnastique. On est reçu à la gare par des délégations, on est trimballé dans les voitures officielles ou dans les automobiles des notables, on échange des discours et Ton porte des toasts. La chaleur communicative des banquets engendre dans les esprits le plus doux optimisme. La politesse internationale exige qu'on vous rende la monnaie de vos compliments, qu'on vous renvoie la balle de votre rhétorique. Gomment ne pas voir tout en rose, dans ces moments-là? En sortant de table, les cœurs et les estomacs sont à l'unisson.
Que si, par hasard, on veut voir de plus près, alors la horde des politiciens, des discoureurs et
des écrivailleurs du pays ami s'interpose entre vous et les choses, afin de vous cacher ce qu'elles pourraient avoir d'offensant pour vos idées. Essayer de juger par soi-même est, dans ce cas, une entreprise aussi vaine que présomptueuse. Ce n'est pas impunément que, pendant des années, on s'est habitué à prendre des raisonnements pour des preuves, les statistiques pour des vérités de fait — et les vessies pour des lanternes.
Si seulement ces hommes pressés pouvaient se résigner à voyager incognito, sans tambours ni trompettes, sans discours ni banquets ! S'ils s'accordaient le temps de séjourner quelque part!... J'ai toujours sounaité qu'une souscription nationale fût ouverte pour offrir à notre grand Jaurès, non pas un palais ou une villa, mais une simple ferme, avec de la brousse autour, sur la frontière marocaine ou dans quelque coin perdu du Tell Algérien — à charge, toutefois, d'y habiter et de l'administrer en bon père de famille. Nul doute qu'au bout de six semaines sa conception du monde n'en soit sensiblement modifiée. Et si, le mois suivant, ses chevaux et ses mulets tombent l'un après l'autre sous les balles de Bédouins invisibles, si on empoisonne ses puits, si on lui assassine sa femme et sa fille, il estimera probablement que les « tueries militaires » ont du bon et que les exploits des <( brutes galonnées » sont nécessaires pour assurer la tranquillité des fermiers européens. 11 pourra raisonner, après cela, à. perte de vue, pour établir les responsabilités et savoir qui a commencé, de l'Européen ou de
l'indigène : discussion sans issue et toute platonique ! Le fait brutal est là. Sous peine de mort, il faut se défendre contre un ennemi que les procédés les plus humains ne désarmeront jamais.
Mais il est inutile d'aller si loin, pour se froisser à des âmes hostiles. Il n'y a qu'à traverser une de nos frontières les plus proches. Tout récemment, je retournai au pays messin — mon pays d'origine — sans récriminations inutiles sur le passé, sans autre sentiment que de piété pour la terre des miens. J'étais tout à la douceur de respirer Tair natal, lorsqu'à la douane de Fontoy, en sortant de la salle des bagages, je fus arrêté assez incivilement par un policier :
— Halte-là! Oii allez-vous? Vous n'êtes pas officier?...
Je dus confesser, à mon vif regret, que je ne l'étais point et montrer mes papiers; après quoi, je fus relâché sans autres explications.
C'est égal ! Ces mots d'accueil, en rentrant au pays, me firent l'effet d'un soufflet.
Quelques jours plus tard, chez un Lorrain de mes amis, je rencontrai un officier allemand, très aimable, très gentilhomme. Comme la chose du monde la plus naturelle, il nous demanda sur quelle terrasse de café il convenait de s'installer pour assister commodément, à Nancy, à la revue du 14 juillet. Je ne pus m'empêcher de riposter :
— Je vous souhaite, monsieur, de ne pas être arrêté à la frontière française comme je 1 ai été à la frontière allemande !
Mais il n'y avait pas de danger ! Us furent bien une centaine de la garnison de Metz qui assistèrent à cette revue. Le commissaire de Pagnysur-Moselle savait parfaitement à quoi s'en tenir
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sur ridentité de ces messieurs : il dut les laisser passer sans rien dire.
Eh bien, on aura beau vouloir ignorer chez nous cette tolérance forcée^ je la trouve singulièrement humiliante pour notre amour-propre. Et dossé-je exciter le mépris des apôtres de 1 humanité, je n'ai pas le courage d'en prendre mon parti. A peine de retour dans mon pays natal, j'avais retrouvé le sens de l'ennemi, — et de Tennemi triomphant !
Malgré moi, la question pendante depuis quarante ans — la terrible Question — s'imposait à mon esprit avec un caractère de nécessité inéluctable. Sans doute, il sied de n'y toucher qu'avec prudence et modération, ne fût-ce que pour éviter à nos frères de là-bas un redoublement de mesures vexatoires. Les revendications superbes ne conviennent point non plus à notre dignité. Pourtant, nous pouvons bien constater que, cette question angoissante, les Allemands ne sont pas encore près de la résoudre.
Autant que le Schleswig et la Pologne, TAlsace- Lorraine est réfractaire aii germanisme. En dépit des événements et de la pression la plus énergique, le contraire serait surprenant. Il en est ainsi chez toutes les races opprimées, arrêtées dans leur libre expansion. Quatre cents ans se sont écoulés depuis que les Turcs sont entrés à Constantinople. Un si long espace de siècles n'a peint changé les sentiments des Hellènes à l'égard de leurs maîtres : il est peut-être encore plus difficile à une jeune fille grecque d'épouser un Turc qu'à une petite Messine d'épouser un pédagogue
prussien. Les deux races se coudoient, vivent porte à porte; elles ne se mêleront jamais. Je veux bien qu'une propagande des plus actives (dont nous sommes bien loin) entretienne dans la Grèce « non rachetée » la naine de l'oppresseur. Mais oji cette résistance devient tout à fait admirable et éloquemment démonstrative, c'est dans les petites communautés chrétiennes de rOrient. Isolées, pauvres, réduites à leurs seules forces, les persécutions les plus sanglantes n'ont pu les détruire. Gomme au lendemain de la conquête, le Syrien, l'Arménien, le Bulgare se dressent toujours contre l'Ottoman. Malgré tous les efforts pour les conquérir, les âmes rebelles se sont dérobées et sont restées intactes.
Et, puisque j'invoque l'exemple des minorités orientales, il importe d'écarter, ici, une objection qui nous est adressée couramment par la presse jeune-turque ou jeune-égyptienne : « De quel front, nous dit-on, osez-vous réclamer vos provinces perdues, vous oui occupez l'Algérie et la Tunisie contre le gré de leurs habitants? »
Mais la comparaison est spécieuse. Il n'y a qu'un rapport lointain entre des provinces homogènes, à Fesprit nettement caractérisé, dont les sympathies pour nous ne sont point douteuses, — et des pays à demi-barbares, à la population mélangée et flottante, qui n'ont jamais été que des lieux de passage pour toutes les races de la Méditerranée, dont les aspirations enfin sont extrêmement confuses. La domination ottomane y était, jadis, autant exécrée que peut l'être, au-
jourd^huî, la domination française. Et pourtant un maître y est nécessaire pour y maintenir un peu d'ordre et défendre les unes contre les autres des races ou des tribus juxtaposées et, la plupart du temps, ennemies. Le maître turc serait certainement plus dur que nous et il est non moins certain qu'il serait aussi détesté des indigènes. Quant à laisser à ceux-ci la libre disposition d'eux-mêmes, ce serait, pour le moment, un acte de folie dont ils seraient les premiers à souffrir.
La conclusion de tout cela, c'est qu'il est interdit aux Alsaciens-Lorrains, comme à nousmêmes, de désespérer de l'avenir. Si l'Hellade a attendu quatre siècles l'heure de sa délivrance, qu'est-ce que quarante ans de vœux stériles? Une iniquité vivement ressentie finit toujours par être réparée. L'essentiel est que l'âme de l'Alsace et l'âme de la Lorraine ne meurent pas. Nous en sommes bien assurés. Mais faisons-nous tout notre possible pour fournir à des bonnes volontés si noblement persévérantes au moins le réconfort spirituel qui décuplerait leur résistance?
(t3 septembre 1910.)