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LE JARDIN DES PRINCESSES

Dans ce quartier mystérieux de la vieille YÎUe mauresque que je croyais si bien connaître, j'ai fait une découverte... Un jardin! Le jardin des Princesses !

Pour quiconque a seulement parcouru cette Casbah, c'est bien le lieu du monde où Ton s attend le moins à rencontrer un jardin. Que dis-je ? Un bouquet d'arbres, un pied de verdure y semblerait paradoxal. Et pourtant il y a des arbres à la Casbah, mais si bien cachés derrière les hauts murs enduits de chaux blanche des mosquées et des petites chapelles funéraires que le Roumi qui passe, en quête de costumes et d'architectures exotiques, ne s'en avise môme point.

La Casban est un monde fermé, un vieux coin d'Islam plein de surprises et aussi de secrets, difficiles à pénétrer, non seulement pour le passant distrait, mais pour le dilettante épris de vie arabe. Merveilleusement défendu contre les curiosités profanes, le jardin des Princesses est comme le cœur tragique et silencieux de ce pays étrange et si farouchement clos«

Pour mieux en sentir le charme triste, il faut avoir erré longuement, amoureusement dans tout ce réseau de ruelles ombreuses ou violem^ ment ensoleillées qui Tentourent. Je ne connais pas de promenade plus amusante, plus riche de couleur et d'imprévu. D abord le nom seul des rues vous met l'imagination en fête. Quel est l'officier de bureau arabe, le rond-de-cuir désœuvré et romantique, qui, au temps de la conquête, inventa ces noms extraordinaires? Il mériterait assurément de donner le sien à quelque boulevard de TAlger moderne.

Grâce à cet anonyme de génie, une méchante plaque indicatrice clouée sur un mur décrépit vous évoque toute TAfrique de la légende et de rhistoire, avec sa flore et sa faune, avec ses aspects éternels et ses grands payages tandis que Fazur du ciel se découpe entre les hauts murs des maisons étagées qui descendent vers la mer et les mâtures des navires.

Bue de la Mer-Rouge, rue des Pyramides^ rue de la Girafe, rue du Palmier, rue de la Grenade ! . . . C'est TAfrique du « Tour du Monde » et des livres d'images — oasis, caravanes, chameaux et chameliers, explorateurs et tueurs de lions. Lâ-bas, rue des Lotophages : un saut brusque en pleine antiquité homérique... Les Syrtes de la Lybie fument derrière la ligne des sables. Ulysse et ses compagnons débarquent sur l'inhospitalière côte africaine. . Rue Hannibal ! on songe à Carthage, on voit Salammbô, qui danse sur sa terrasse, au clair de lune, devant le golfe endormi!... Rue Micipsa, rue Jugurtàa^ rue Caton, rue Salluste ;

histoire numide et romaine ! Sophonisbe, réfugiée dans son harem^ à la pointe du rocher de Cirta, boit la coupe de poison envoyée par son amant. Le conquérant latin, le sénateur ou le proconsul se prélasse, à Theure de la sieste, dans le xyste ou sur le belvédère de sa villa... Bue des Aodérames y rue des Maugrebins, rue Barberousse ! Voici le flot de Tlslam envahisseur, l'Afrique des croisades, des corsaires, des esclaves, et aussi celle des Mille et une nuits. Enfoncez-vous maintenant dans ce couloir obscur, aux demi-ténèbres douteuses, sous renchevétrement des rondins de thuya qui soutiennent les étages en surplomb : c'est la rue Médée, ou, plus sinistre encore, la rue du Diable, — l'Afrique des sorcières et des djinns, des vendeuses de philtres, des incantations et des maléfices.

Le matin, à l'aube, cette Casbah voilée et taciturne a des ébats de vie joyeuse, des carrefours et des placettes, où les marchands de fleurs et de légumes étalent les trésors éclatants de leurs éventaires. Et, comme des torrents qui dévalent entre de sombres roches, elle a deux ou trois longues rues toutes vibrantes de lumière, toutes fourmillantes de haillons multicolores, toutes

tdeines de cris et d'odeurs. C'est le moment où es marchands de poisson montent ses escaliers, en tapant sur les plateaux de leurs balances et en balançant leurs corbeilles dégouttantes d'eau de mer.

Mais la vraie Casbah n'est pas là, dans ce tumulte et ces couleurs ardentes du réveil. La vraie ne se livre point ainsi aux regards du passant.

Elle est retirée, murée et comme ensevelie der~ rière une triple barrière d^ombre, de silence et de refus. Ses maisons, presaue sans ouvertures, ne reçoivent la lumière que du dedans. Ses portes basses, percées d'un guichet où s'encadre parfois une face méfiante, repoussent le visiteur par tous les clous et par toutes les pointes de leurs ferrures. Elle est comme en état de défense permanente. Le soir surtout, après le couvre-feu, cette solitude et cette obscurité prennent quelque chose de menaçant. On monte dans le noir et dans le silence. On glisse sur les marches grasses et dans le détritus des ruisseaux. Le labyrinthe voûté n'en finit pas. Anxieusement, on cherche, à chacune détour, la lueur amie d'un bec de gaz... Soudain, un frôlement presque imperceptible. On se retourne. Un fantôme arapé de blanc vous suit. 11 vous suit longtemps. Ses pas ne font point de bruit sur les dalles. Et puis, tout à coup, il disparait derrière une de ces portes bardées de clous^ qui se referme sur lui, sans faire plus de bruit que ses pieds nus.

C'est dans cette partie muette et jalousement close de la Casbah que j*aurais cherché, si Ton ne m'avait averti, le mystérieux jardin des Princesses. Eh bien, non! Il s'ouvre, ce jardin caché, sur une des rues les plus bruyantes et les plus animées de la vieille ville, une rue tout encombrée de petites boutiques, de bains et de cafés maures, à deux pas de la mosauée Safir. Cent fois, j'étais passé devant son spuii banal, sans me douter qu'il y avait là des morts illustres. Il fallut que mon ami Charles de Galland, l'actuel

maire d'Alger, très fier de sa découverte, — car c'est lui qui, le premior, a découvert le jardin des Princesses, — m y conduisît par la main.

Nous entrons dans un corridor misérable, tout pareil à ceux des maisons de pauvres, qui bordent la rue. Selon la disposition des vieux logis mauresques, il se recourbe, se coude et s'étrangle comme une souricière, il a des inégalités de niveau, des marches inattendues. Enfin, tout au bout, dans une vague pénombre, un réduit de sabbat oii d'horribles vieilles sont accroupies autour d'un plateau, parmi des enfants qui jouent avec un chaudron troué.

A la vue des intrus, une des vieilles se lève, farouche, refoulant Tinjure qui lui monte aux lèvres : elle a reconnu le chef des Roumis. Elle s'incline devant le maître détesté, et, résignée à cette invasion sacrilège, mais la rage au cœur, elle pousse une porte dissimulée dans un retrait du corridor. Un flot de lumière jaillit. Nous sommes dans un jardinet souffreteux, sorte de terrasse en pente douce^ que les maisons voisines enserrent comme un préau de prison.

Et c'est cela le jardin des Princesses ! Non, pas même un jardin, mais un cimetière. 11 est vrai que, pour les Musulmans, c'est très souvent la même chose.

A l'ombre de trois figuiers fnalingpes, entre la Kouba du vénéré marabout, Sidi nen Ali ben Mhamed et le tombeau de Sidi Brahim ben Mouça, se dressent deux petites stèles de marbre blanc aux chevets des deux lits funéraires oîi reposent

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deux princesses, mortes avant Tâge, dans tout l'éclat de leur jeunesse et de leur beauté, et qui furent Tornement du harem :

Les stèles ne rappellent que leurs noms et la miséricorde infinie d'Allah :

« Voici le tombeau de Fatmah Ben Hassan Bey, Que Dieu lui pardonne ainsi qu'à tous les musulmans! Amen, amen! » Et plus loin : « Voici le tombeau de celle qui est en la possession de Dieu : N^Fissa^ fille de feu Hassan Pacha. Que Dieu lui soit miséricordieux ainsi qu'à tous les musulmans! Amen, amen! »

C'est tout! Je suis d abord un peu déçu. Cette sécheresse, cette nudité hautaine de Tlslam me font mal à Tâme. Pas de phrases, pas la moindre parure pour voiler Thorreur de la mort! Les jeunes filles mortes n'ont pas une tleur sur Iciii: tombe.

Ce pauvre jardinet, quelle misère, quelle aridité et quelle désolation ! L'incurie musulmane s'y trahit, dédaigneuse des odeurs, des cbifîons et des débris accumulés! Je regarde autour dé moi, hésitant à faire un pas, tant je me sens, ici, un étranger, presque un profanateur. J'avance avec précaution vers les stèles. Aussitôt, des ramiers, perchés sur les branches noueuses des figuiers, s'envolent avec un grand bruit d'ailes. Un chat famélique, aux oreilles pointues, se hérisse sur mon passage. Et la vieille, qui s'est assise là-haut, tout au bout de la terrasse^ qui se tient loin de nous, comme si nous étions des pes* tiférés, nous lance des regards à la fois inquiets et indignés. Elle se demande par quel caprice

incompréhensible nous sommes venus, puisqu'il n'y a rien à voir dans ce taudis. Ou peut-être que nous méditons quelque noir dessein contre ses morts, une désaffectation du cimetière, une violation des sépultures sacrées? Cette défiance, cette hostilité latentes me deviennent une véritable gène. Et pourtant la vieille se trompe. Si je suis un étranger dans ce sanctuaire du souvenir, je ne suis pas un indifférent. Ce lieu sans beauté et sans joie m'intéresse. Il s'en faut qu'il soit banal,

I'e le sens avec force. Et, tandis que je considère es tombes, et la vieille, sauvagement accroupie dans sa pose de gardienne des morts, je sens aussi la grandeur toute spirituelle de la scène.

Cette pauvresse en guenilles entretient un culte. Elle veille sur une tradition. Quand tous les autres oublient, même les croyants, ses frères, elle reste fièle à la mémoire de ses princes. Elle atteste que la mort ne termine rien, et qu'au jour fixé, l'àme des ancêtres sortira des tombes

f>our souffler au cœur dés descendants dégénérés es résolutions héroïques. Ce culte solitaire, elle croyait pouvoir au moins le rendre en paix à ses morts, loin des regards sacrilèges des vainqueurs. Et voici que nou3 sommes venus, que nous avons violé son secret ! C'est pourquoi une douleur si évidente contracte son visage, et c'est pourquoi tant de haine flambe dans ses yeux.

Nous avons conscience de tout cela. Mais mon ami ne veut pas laisser la vieille gardienne sur cette impression désolante. De Galland est admirable dans son rôle de Père de la Cité. 11 connaît

Bon peuple. 11 est né dans le pays. U sait les mots capables d'apaiser et de toucher les cœurs musulmans.

Doucement il s'approche de la misérable, lui glisse dans la main une offrande pour les vénérés marabouts, et il lui dit à peu près ceci :

— C'est bien : Tu nous a donné une grande joie! Je te remercie. Mais pour que notre joie soit plus grande, tu vas faire une chose : tu vas dire une prière, d'abord pour mon ami qui est là, et puis une autre pour moi !...

A ces mots inespérés, les traits du vieux visage se détendent. Elle sourit, elle est heureuse comme un enfant. Ainsi Tlnfidèle, lui aussi, se prosterne devant les saints tombeaux! 11 est vaincu par la lumière de la Vérité !... Et la voilà

3ui s'avance, très grave, très digne vers la kouba u pieux marabout. Les deux paumes ouvertes, dans l'attitude des suppliantes antiques, elle en fait lentement le tour, en murmurant une psalmodie.

La Bédouine en haillons est transfigurée. Elle est hors de sa race, hors de sa religion. Ce n'est plus qu'une vieille femme qui prie, et qui, pour un moment du moins, parcTonne à ses ennemis.

Une telle prière, dite pour moi et par une telle bouche ! Cette pensée m émeut profondément, — et c'est de tout mon cœur que je m'associe à la psalmodie de la gardienne des morts, à cette humble invocation au Dieu' tout-puissant et miséricordieux, qui est le même pour le Chrétien et pour le Musulman.

(Mai 1914.)

NOS ÉGUSES D'AFRIQUE

C'était au coure d'un récent voyage en Algérie et en Tunisie*.* Durant des lieues, nous avions vu se dérouler, de la portière du wagon, la nudité inexorable de la grande plaine numide, où rien ne surgit, sinon, de loin en loin, quelques tentes bcirioloes de Bédouins nomades. On se sentait perdus dans ce pays âpre et dur. Rien nV parle à nos yeux leur langage coutumier. Et puis, tout à coup, un clocher apparaissait dominant' un petit troupeau de maisons — un clocher tout pareil à ceux de chez nous. Le train s'arrêtait, et pendant deux minutes, on était en France. On s'efforçait d oublier le minaret de la mosquée voisine, on se laissait aller à la douceur de l'illusion, jusqu'au moment où le petit clocher irançais s'enfonçait derrière les ondulations de la grande plaine étrangère...

Je me rappelai alors mes séjours dans les villages du Tell algérien et mes entretiens avec nos

colons. Certes, ces braves gens ne sont pas précisément des dévots. Et cependant tous, ou presque tous, ils tiennent extrêmement à leur clocher.

Us y tiennent, parce qu*en face se dresse, d'ordinaire, une mosquée et que la mosquée, pour eux, c'est l'Islam, l'Arabe — tout ce qu'ils détestent — tandis que l'église, c'est la France tutélaire. Sans doute, leurs clochers n'évoquent point des souvenirs aussi riches, aussi intimes que les vieux clochers de nos campagnes : la plupart sont tout neufs. Néanmoins, tels qu'ils, sont, ils leur présentent une image naïve de la patrie, non point assise tranquillement chez elle, dans sa sécurité séculaire, mais debout, en sentinelle avancée, sur une terre souvent hostile : ce qui est peut-être une raison de l'aimer davantage.

Si ces églises n'ont point de passé, en revanche, il y a, à côté d'elles, des ruines aussi parlantes, aussi chargées de sens et de souvenirs et qui doivent être aussi sacrées pour les Français de là-bas que pour les Français de France, nos plus vénérables cathédrales : ce sont les ruines chrétiennes — ■ basiliques, nécropoles ou simples chapelles — dont le sol de l'Algérie et de la Tunisie est couvert, et qui, datant des premiers siècles du christianisme, attestent que l'Islam est, ici, un intrus.

On sait que, du Maroc à la Tripolitaine, les monuments cnrétiens abondent en AlVique.

Il n'est presque pas de ville ou de bourgade qui

n'ait sa basilique romaine ou byzantine. Fréquemment, dans celles de ces villes ou de ces bourgades qui se sont relevées depuis la conquête française, la petite église moderne étale fièrement les débris des sanctuaires auxquels elle succède après quatorze siècles. Ici, c*est un sarcophage, vide peut-être des ossements d'un martyr, qui sert de mattre-autel. Ailleurs, des colonnes an* ciennes ont repris leur place aux deux côtés de la nef. Ailleurs encore, on a encastré dans un mur quoique morceau de bas-relief figurant le monogramme du Christ ou les symboles eucharistiques. Un peu partout, il suffit de fouiller presque à fleur de terre pour ramener au jour les ustensiles consacrés au cuite des morts. Dans toutes les églises d'Algérie, on pourrait rallumer demain les vieilles lampes qui ont br&lé, voilà quatorze cents ans, sur les tombeaux des martyrs africains.

Evidemment ces reliques et ces ruines sont très inégales comme importance et comme valeur d'art, bien que toutes nous intéressent et nous touchent de très près. On voudrait les préserver aussi longtemps que possible de la destruction totale, même les plus chétives ou les plus misérables. Le clergé s'y emploie dans la mesure de ses ressources et de son pouvoir, qui sont malheureusement très limités. Les archéologues, eux aussi, font bien quelque chose pour les ruines. Mais ils ont une tendance fâcheuse,

3 ni est d'abandonner ces ruines à leur triste sort, es qu'ils en ont déménagé tout ce qui peut se transporter dans un musée, ou tiré ce qui est utile à leurs travaux personnels. Quant aux municipalités, elles s'en désintéressent complètement, sauf le cas où ces vieilles pierres sont

assez curieuses ou forment un assez beau tas pour attirer les touristes et alimenter ainsi le trafic des gargotiers locaux.

Dans ces conditions, les Arabes ont beau jeu pour achever l'œuvre de destruction commencée par le temps. Les Arabes sont les pires ennemis de nos monuments chrétiens — et romains en général. Cette haine ne date pas d'hier. Au commencement du siècle précédent, un voyageur anglais s'en indignait dans la préface d'un livre sur l'Algérie : « Quand les Arabes, conduisant leurs troupeaux, trouvent quelque chose qui a du rapport au christianisme, c'est pour eux un vrai

fdaisir et même un devoir religieux d'y faire tout e dégât possible. » Vers la môme époque, un consul d'Angleterre, en résidence à Alger, s'exprimait à peu près de la même façon à la vue des monuments antiques saccagés par les indigènes : « Ces ruines sont plutôt l'effet d'une violence barbare et d'une rage brutale, que l'œuvre lente des siècles. »

Aujourd'hui, cette rage de destruction continue à sévir plus ou moins ouvertement.

L'administration, comme les municipalités, laisse faire, ou se borne à des mesures de protection tout à fait dérisoires et inefficaces. Lorsaull s'agit de quelques pans de murs restés ebout par miracle, les pouvoirs publics sont, à la rigueur, excusables de ne point s'en préoccuper. Mais lorsque des édifices à peu près intacts, de vastes ensembles architecturaux, dont

le plan tout entier est encore reconnaissable» sont quotidiennement souillés et mutilés par les Arabes, cela devient un véritable scandale.

Je n'ai pas la prétention de dresser ici un état des lieux, pour les besoins de la cause. Les curés d'Algérie pourraient en dire long sur ce sujet. Je me contenterai de citer deux localités ou Tincurie administrative à Tégard des ruines chrétiennes m'a particulièrement révolté : Tipasa et Tébessa.

Il y a quinze ans, lorsque je les vis pour la première fois, les ruines de Tipasa étaient un émerveillement pour le touriste. Elles avaient été récemment fouillées par un de nos plus éminents archéologues français, M. Stéphane Gsell. Toute une ville romaine venait de ressusciter, avec ses thermes monumentaux, sa nvmphée, son théâtre, ses remparts et ses tours. On s'y promenait en pleine antiquité^ arrêté, h chaque pas, par des débris qui, sans doute, ne brillaient point par une beauté singulière, mais qui, tous, vous capti* vaient. La partie la plus originale peut-être, en tout cas la plus touchante pour les chrétiens, c'était la grande nécropole de FOuest, creusée au flanc d'une colline qui domine la mer. Partout des sarcophages émergeaient du sable, littérale* ment gorgé de cercueils. Les chambres funéraires taillées dans le roc montraient des peintures murales semblables à celles des catacombes de Rome. Les saints du pays y avaient une chapelle élevée par les soins d'un évêque de Tipasa, — l'évêque Alexandre, comme une inscription latine

rapprenait aux passants. Deux basiliques, dont Tune dédiée h sainte Salsa, la martyre locale, étaient encore assez complètes pour que l'érudition pût en restituer les moindres détails d*amé« nagement.

La plus importante de ces basiliques est flanquée d'un baptistère, dont la piscine s'arrondit au sommet d'un rocher à pic, à demi-rongé par les flots. De cet endroit, le néophyte amené au baptême n'apercevait plus que la mer et le plein ciel. Je me rappelle toujours mon émotion lorsque j'y pénétrai pour la première fois et que j'y déeniirrai, sur la mosaïque du pavement, des lettres latines qui disaient : « Celui qui cherche la vie étemelley qu'il se lave dans cette eau, et il verra les célestes royaumes, » Ce cri d'immortalité jaillissant par-dessus les cercueils vides de la nécropole, au milieu d'un grand paysage à la fois pastoral et funèbre, et se perdant dans les pro* fondeurs du ciel bleu, empruntait des circonstances et des lieux une sublimité étrange...

J'y suis revenu, ces temps-ci. J'ai cherché le baptistère de Tipasa. Mais je ne m'y retrouvais plus. Les mosaïques ont été enlevées. La chapelle de l'évêque Alexandre disparaît sous des fourrés lentisques. Une tribu de Bédouins a installé ses cambuses au milieu des tombes de la nécropole, que recouvrent des amas d'immondices. Un sarcophage sert d'abreuvoir aux ânes du campement.

Quant à la basilique de sainte Salsa, elle est bloquée par une autre tribu de nomades, dont les gourbis et les tentes, sans compter des chiens dévorants aux crocs toujours dressés, interdisent à peu près l'accès du vieux sanctuaire. Tous les baudets et toutes les chèvres du douar s'ébattent au milieu des ruines, qui n'ont guère d'autres vi-

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siteurs. Le temps est proche où ce ne seront plus que des carrières à Tusage des Arabes, qui viennent déjà v chercher des matériaux de construction pour leurs masures.

A Tébessa, le spectacle est encore plus affligeant. Et pourtant, s'il est une vieille ville africaine dont les ruines devraient être entretenues avec un soin pieux, c'est bien celle-là. Aucune, pas même Thimgad, ne vous offre une image aussi saisissante de ce que fut une cité romaine. Son enceinte est si bien conservée qu'aujourd'hui encore elle sert de mur de défense, hlle a un temple qui peut rivaliser avec la Maison-Carrée de Nîmes. Un arc de triomphe, dédié aux Césars Septime-Sévère et Caracalla, ferme la perspective d'une de ses rues principales. Toutes ces vénérables architectures sont étonnammant dorées par le soleil. Et quand, sous la Porte du patrice Solomon, on voit s'encadrer un cavalier arabe drapé dans les plis de son burnous blanc, le mirage antique devient presque une réalité.

Mais le joyau archéologique de Tébessa, c'est, en dehors des remparts, la basilique chrétienne avec son monastère, — véritable ville religieuse à côté de la ville guerrière. Le sanctuaire est précédé d'une vaste cour quadrangulaire, entourée de portiques et divisée autrefois par des piscines. Un escalier monumental conduit à la basilique, dont la nef, les bas-côtés et l'abside ne sont qu'à demi démantelés. Et, tout autour, se pressent une foule de bâtisses : oratoires, chapelles, cou-

vents, nécropoles, hôtelleries et écuries pour les pèlerins. Aucun texe ne peut nous renseigner plus abondamment sur la vie chrétienne primitive.

Or, ces belles ruines, si instructives et si com-

f de tes, sont devenues inabordables, tellement es Arabes des environs se sont acharnés à les salir. C'est, pour eux, réellement un acte de dévotion, que de venir, y déposer leurs ordures. Des tours de force ont été accomplis pour souiller jusqu'aux chapiteaux des colonnes. Si Ton s'aventure dans cette sentine, on ne sait oii poser le pied. Il faut fuir au plus vite, tant la pestilence est insupportable. Et les remparts byzantins sont dans le même état : impossible d'en approcher. Ce ne sont pas seulement des dépotoirs, mais des latrines publiques.

On pensera peut-être, après cela, ^ue nos colons, pour tolérer de pareilles ignominies, ne se soucient nullement des antiquités et des gloires africaines. Ce serait une erreur que de le croire. Le culte du passé se traduit (quelquefois chez eux, sous une forme naïve, mais si touchante ! J'en pourrais citer vingt exemples ! A Souk- Ahras, patrie de saint Augustin^ n'ai-^je pas vu un café à l'enseigne de cet illustre Père de l'Eglise — et même un bar placé sous l'invocation de sainte Monique !

En réalité, les colons sentent très bien qu'en face de l'Islam les ruines chrétiennes et romaines s'élèvent non seulement comme des témoignages

de la force latine, mais comme des titres de possession .antérieurs à ceux des Arabes. S'ils ne les défendent pas mieux, c'est qu'ils sont pauvres et que Taorninistration leur refuse les moyens matériels de le faire. Pourtant, dans la plupart des villes et des villaees d'Algérie, cette défense ne nécessiterait pas ae grands frais. Point n'est besoin d'un appareil de clôture. Un garde-champètre y suffirait.

(il janvier 1912.)

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