PRINTEMPS D^ALGER
A mon âmi Charles de Galland.
C'est un émerveillement. Après tant d'années d'absence, je n'en avais plus niée. Même autrefois, lorsque je vivais ici, dans ma maisonnette ensoleillée du Télemly, d'oii j'embrassais du regard l'immense panorama du golfe et des montagnes, je ne me rappelle pas avoir éprouvé une joie semblable devant l'éveil printanier sur les pentes fleuries du Sahel. Décidément, pour sentir profondément un pays, il faut le voir ou le retrouver en étranger, lui apporter des sens tout neufs. Pourtant, rien n'a nougé, les grandes lignes du paysage sont toujours les mêmes. Du pont du bateau qui contourne le môle de l'Amirauté, je reconnais mes horizons familiers et le visage éblouissant de la grande ville blanche que j'ai tant aimée. Seulement, là-bas, sur la crête du coteau de Mustapha, les cyprès du cimetière ont grandi. C'est la première chose qui me frappe
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eu arrivant. Autrefois, quand j 'arrivais, je ne voyais ni les cyprès funèbres, ni les tombes...
Tout de suite, au sortir de la fraîche ventilation marine, Tétourdissement du soleil africaia, une sorte d'ivresse passagère qui va se dissiper avec Taccoutumance, pour me reprendre quand je descendrai plus avant vers le oud. Nice et .la Riviera, que je quitte, n'ont pas une atmosphère aussi chaude, aussi soyeuse et caressante. De ce côté-ci de la mer latine, la lumière est plus dorée, Tazur est plus dense et plus bleu : tout est monté d'un ou deux tons plus haut que sur la rive provençale.
Mais ce qu'il y a de vraiment extraordinaire pour mes yeux dépaysés, c'est le foisonnement, le débordement des plantes, des verdures, des arbres et des fleurs : cette splendeur végétale, cet élan éperdu des sèves vers la force du soleil. En débarquant, j'aperçois les hautes terrasses du boulevard de l'Impératrice toutes pavoisées de palmes et de guirlandes, dans le papillotement aes drapeaux et des oriflammes. Alger est en fête. Bataille de fleurs, triomphe du Printemps, un triomphe qui dure toute la saison ! A côté de moi, des jeunes filles de France s'en ébahissent : « Ici, disent-elles, la mi-caréme ne leur suffit pas. Ils prolongent la fête jusqu'à Pâques fleuries.;. »
Nous cheminons jusqu'aux anciennes portes d'Isly, sur une véritable litière de fleurs et de feuillages. Dans les rues de Mustapha, une cohue d'automobiles et d'attelages, corbeilles de fleurs
mouvantes qui disparaissent sous leurs parures d'aubépines, d'oeillets, d'anémones, de giroflées blanches et roses, d'où jaillit, çà et là, comme une flamme, un calice pourpre d'hibiscus. Des bandes de masques papillonnent parmi la presse des voitures, et les oripeaux éclatants roulent péle-mële avec le chatoiement des corolles emportées dans le souffle chaud de la course.
Et, par-dessus ces saturnales printanières, les jardins en terrasses épanchent 1 enchevêtrement de leurs bougainvilliers, de leurs banxias et de leurs roses grimpantes.
Jardins d'Alger! Enclos de silence et de recueillement, alcôves pleines d'ombre tiède et de parfums trop forts! J'ai voulu revoir ceux où j'allais rêver jadis, après les ardeurs de la méridienne : humbles promenoirs publics, ouverts à la flânerie des indigènes, comme le vieux jardin Marengo, débonnaire et provincial, avec ses plates-handesqui semblent faites pour l'ébaudissement d'un propriétaire campagnard; — immenses pépinières, comme le jardin d'Essai, livré, en ce moment de l'année, à toute la violence des pousses végétales. C'est la minute précise de leur gloire éphémère. Déjà le soleil trop ardent commence à les flétrir. Quand Tété d'Afrique aura passé sur eux, ce seront des lieux de sécheresse et de désolation. En ces premiers jours d'avril, ils ne sont que joie, fraîcheur, luxuriance épanouie. Ils ont 1 abandon farouche des jardins d'Orient : de grands espaces incultes où se lâche la folle exubérance de l'orgie vernale, et, à côté
de ces précipices de verdure, des coins discrets, modestes, dune grâce et d^une intimité charmantes. Tout ce qui fait le bonheur du sage Musulman : un buisson de roses qui s'effeuillent dans un étroit bassin encadré ue faïences aux tons effacés, le torse svelte d'une colonne enlacée par les lianes frêles des volubilis, une treille de glycines, aux grappes lourdes, toutes vibrantes d'abeilles, qui défaillent dans la véhémence des odeurs...
Oh! la jolie chose que ces jardins d'Alger! Il faut les voir à travers le grillage d'une petite fenêtre mauresque. Le quaaro est tout composé : au premier plan, débordant l'appui de la fenêtre, une tige vigoureuse à laquelle se balancent, comme d'enfantines lanternes vénitiennes, des campanules orangées, puis, au milieu d'un carré de roses, un jet d'eau qui s'égoutte dans une vasque envahie de papyrus ; à la limite du jardin, un long cyprès doré, et, tout de suite, par delà des profondeurs de verdures invisibles, la mer immobile et bleue, le ciel infini, et, tout au fond, tout au fond, les cimes neigeuses des monts kabyles.
Mais, sur cette terre heureuse, la végétation humaine est encore plus exubérante que l'autre. Après les jardins, j'admire les foules d'Alger. Elles me stupéfient. Je ne m'y reconnais plus. A toutes les heures du jour, c'est le bourdonnement d'une ruche, le dense va-et-vient d'une fourmilière. Dans les rues trop étroites, les tramways ne peuvent plus circuler. Ces Algériens, ils sont trop vraiment. Ce fleuve de chair, qui coule entre les
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berf^ des maisons, vous inquiète : il Ta déborder, tout briser et renverser sur son passage. Au Caire, le quartier commerçant du Mousky n a pas une circulation plus intense que, dans cet Alger nouveau, la rue dMsIy ou la rue Bab-Azoun. Cela rappelle le regorgement prolifique des grandes villes aOrient et d'Extrême-Orient. De même qu*ici la profusion des roses finit par les avilir, la profusion de la plante humaine finit par lasser lattention : toute cette chair n'a plus de prix.
•Quel changement en moins d'un quart de siècle! Quand je songe à l'Alger de 1890, je vois une petite ville de province, nonchalante et comme engourdie de soleil. Dans ses quartiers européens, elle avait même un aspect plus français que éertaines de nos villes méridionales — Marseille ou Toulon. Aujourd'hui, elle est tout à fait la grande ville cosmopolite, active et peuplée, dont la croissance continue recule indéfiniment les faubourgs. Pour la fin du siècle, Alger aura cinq cent mille habitants. Dès maintenant, dans les quartiers neufs de Bab-el-Oued, on a l'illusion de Naples ou de Barcelone.
C'est la cuve sans cesse en travail où bout le (( sang des races ». Comme la cuve des vendanges, elle est pleine de déchets, de lie et d'écume. Mais elle dégage un arôme de vie si puissant que les plus délicats en sont grisés. Et puis, la cuve féconde, qui contient dans ses flancs la ^osse liqueur populaire, peut aussi élaborer les liqueurs de choix aont le oouquet réjouira plus tard le palais des raffinés.
11 m'a suffi d'en respirer l'odeur, pour me retrouver dans l'état d'esprit où j'écrivis mes premiers romans. Plus que jamais, j'ai foi dans les destinées de cette chère grande ville et de notre
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Afrique française. QuaTid on débarque ici, la pensée encore salie et attristée par les scandales de notre politique, inquiet pour une France sans enfants et qui ne veut plus, suivant Tinepte formule, que vivre bêtement sa vie, on éprouve un réconfort. On n'est pas humilié, comme lorsqu'on rentre d'un voyage en Allemagne ou en Italie. A Alger, j'ai la même impression exaltante que dans les rues de Gênes ou de Milan. Sous mes yeux, marche un peuple qui sait oii il va, qui croit en son étoile et qui se sent riche d'avenir. Le présent, pour lui, est déjà suffisamment fortuné. Et voilà encore un grand changement que je salue avec joie. En quelques années, Alger est devenu riche. Autrefois, je Tai connu presque pauvre. Aujourd'hui, comme à Alexandrie ou au Caire, l'aristocratie commerciale se f>laît à étaler sa jeune opulence. Une frénésie de uxe et de plaisir s'est emparée de ces gens sobres et besogneux. Les petits théâtres, les restaurants de nuit se multiplient. Chose inouïe pour lès vieux Algériens, on est en smoking dès cinq heures du soir. Le Champagne coule à flots dans des établissements, autrefois modestes, où Ton ne débouchait de vieux Métiéa que pour les grandes occasions. On achète les limousines les plus coûteuses. Tout le long des rues qui montent à Mustapha supérieur, une trombe continuelle d'automobiles ébranle les vitres des hôtels et des palaces tout battant neufs.
La pluie d'or qui s'est abattue sur ce pays a touché non seulement les citadins, mais le peuple
faméli(|ue et âpre des vieux colons. Ces braves gens, taute d'habitude, en ont eu, paraît-il, la tête quelque peu dérangée. On égaie le touriste qui passe en lui contant, à ce sujet, des histoires invraisemblables. C*est à <]^ui vous citera Tayenture de ce vieux Mahonnais qui, affolé par une aubaine inespérée, ne sachant q^ue faire de tant de billets bleus, et emporté soudain par une démence sardanapalesque, s'offre une cuvette et un pot à eau tout en or. Et cet autre, qui fait capitonner de satin bleu la chambre de sa femme et de ses filles, qui leur achète à chacune un piano, le plus lourd, le plus doré et le plus cher qu'il peut trouver. Après quoi, cette famille, nourrie jusque-là dans la simplicité rustique, se blase sur tant de magnificences, ferme à clé les belles chambres, avec leurs pianos somptueux, et se remet à vivre, comme devant, dans la cuisine de son gourbi.
Et cette anecdote plus extraordinaire encore : dans un pays perdu de l'intérieur, des colons, inondés, eux aussi, par la pluie miraculeuse, se réunissent et délibèrent sur la façon la plus éclatante de célébrer un pareil événement. Enfin, on décide qu'on fera venir un aviateur ! A frais communs, on paye le voyage de Thomme volant, le transport de Tappareil, et, sous les yeux des Arabes ahuris, on se donne ce spectacle princier d'un homme qui vole pour la plus grande gloire de quelques vignerons enrichis.
Sans doute, il est permis de sourire de ces extravagances. Les esprits chagrins ont beau jeu pour prophétiser qu'une telle prospérité ne durera pas. 11 n'en est pas moins vrai que Télan est imprimé vers une production et un trafic plus intenses. Et puis enfin, quand on a goûté à la
richesse, on ne peut plus se contenter du pain bis de la médiocrité. Les Algériens, qui ont touché à lor, ne voudront pas redevenir pauvres.
Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que tout cela s'est accompli par la seule vertu du sol et de la race. Nos gouvernants, hélas! n'y sont pour rien. Pire q^ue l'incompréhension administrative est l'indifférence de la mère-patrie. 11 suffit qu'une question algérienne soit portée à la tribune pour que le vide se fasse immédiatement sur les bancs de la Chambre.
Et pourtant un jour viendra où nos neveux, s'ils feuillettent l'histoire de l'Algérie française, avoueront que, depuis ses revers, la France n'a rien fait de plus grand.
(29 avril 1914.)