‹ Le sens de l'ennemiChapitre 25 sur 34 · L'ISLAM ALGÉRIEN · texte numérisé non relu

L'ISLAM ALGÉRIEN

On parle souvent, chez nous, du r6le important des congrégations islamiques dans le nord africain. Personne n'en méconnaît la profonde influence occulte, et tout le monde sait qu'elles sont nettement hostiles à la pénétration et même à la civilisation européennes.

Mais il arrive rarement qu'on se demanda ce que pense la grande masse croyante des musul^ mans soumis à notre domination. Nos représentants veulent bien s'occuper d'eux au point de vue politique, économique, social ; ils négligent, de parti-pris, le point de vue religieu:i^. De libres esprits ne sauraient s'abaisser à des considéra^ tiens de ce genre. Que nos musulmans pensi^nt ce qu'ils voudront, cela les regarde l Nous traitons ainsi un peuple éminemment religieux comme s'il admettait le principe laïque de la séparation de l'Eglise et de l'Etat — la distinct tion du croyant et du citoyen ; •— comme si, pour le musulman, la foi était un fait individuel, inté* rieur, sans répercussion notoire dans la pra^ tique.

C'est là une grave erreur! Il nous importe extrêmement, au contraire, de savoir ce qui se passe dans le secret des consciences islamiques et, particulièrement, de nous demander où en sont nos sujets algériens au point de vue religieux.

Telle est la question — ou plutôt une des questions — que le docteur Trenga vient de poser et, dans une certaine mesure, de résoudre, dans un très brillant et très curieux livre qui est intitulé : V Ame arabO'berbère,

La compétence incontestable de Tauteur ajoute infiniment de prix à ce curieux essai de psychologie musulmane. Le docteur Trenga est, comme il le dit lui-même, « un Algérien de la troisième génération. » Cela vaut la peine d'être noté. Il y a maintenant, en Algérie, comme à Tépoque carthaginoise, une race nouvelle, aussi complètement acclimatée et adaptée que la race autochtone. L'auteur de VAme arabo-berbère, écrivant sur ses compatriotes musulmans, nous représente assez bien un médecin de Carthage, issu de colons phéniciens, composant, en grec ou en punique, un docte traité sur les indigènes de son pays.

Ëst-il besoin de dire, après cela, qu'il parle, de naissance, l'arabe vulgaire, et que l'arabe littéral n^a pas de secrets pour lui ? Enfin, par ses fonctions, il est continuellement en contact avec les musulmans de toutes les classes. Conditions excellentes pour mener à bien une enquête sur l'état de la conscience religieuse en Algérie.

Or, il parait que cette conscience sommeille.

OU du moins sommeillait jusqu'à ces derniers temps, jusqu'à ce que l'imprudence ou l'ignorance française la vint subitement réveiller.

Ne nous exagérons point ce réveil, si réveil il y a. Avec les Arabes, on ne sait jamais le fond des choses.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que les musulmans algériens appartiennent au plus rétrograde des rites islamiques — le rite malékite. Entre les Egyptiens, volontiers soucieux de moderniser la religion, de l'accommoder aux exigences de la pensée europénne, et les Marocains fanatiques et mystiques, ils représentent le parti de la stagnation, de l'obéissance aveugle à la lettre de la loi. Chez eux, plus de spéculations théologiques,

S lus de vie spirituelle, mais une grande paresse 'esprit et une ignorance frappante de leur propre littérature relifi;ieuse : « C'est une religion de gens bornés, dit le docteur Trenga, mais en somme peu turbulente... Cependant, il serait dangereux de conclure, de ce calme relatif, à la faillite de l'idéal religieux chez les indigènes du nord de l'Afrique. Pour eux, comme pour tous les musulmans de la terre, il est incontestable que TEurope outrepasse son droit, en imposant sa souveraineté à un peuple d'Islam I »

Nos musulmans algériens ne peuvent pas, ne pourront jamais accepter la nôtre, et cela pour des raisons avant tout religieuses. Voilà une vérité dont il faut absolument nous pénétrer. Leur unique but, poursuivi avec une inflexible obstination, c'est de durer, envers et contre tout,

contre nous d'abord. Il y a là un parti^pris d'obs* truction, une fin de non*recevoir, contre lesquels viendront se briser tous nos efforts de fusion ou d'assimilation. Nous ne réussirons jamais à renverser la barrière religieuse qu'ils nous op{>osent. Tout le scepticisme, tout le rationalisme du monde échoueront contre elle. Un jour, le bon Flaubert écrivait à propos des Turcs, qui massacraient leurs sujets chrétiens : « Ce ne sont pas des canons, c'est un Voltaire qu'il faudrait leur envoyer I » Telle est encore l'opinion d'une foule de Français candides. Mais un Voltaire n'est pas

{dus possible en pays d'Islam qu'un Virgile chez es Esquimaux.

Voyons plutôt par quels arguments nous es* | savons d'entamer la foi de nos musulmans. ^

Nous leur vantons, par exemple, notre progrès ; nous faisons miroiter à leurs yeux les découvertes, les inventions sensationnelles de notre science. 11 est certain que la grande foule des tièdes est assez sensible à tout cela. Ils usent de nos chemins de fer, de nos automobiles, de nos téléphones. Ils prennent, en général, tout ce que nous leur offrons de bon et d'utile. Mais ils ne remueraient pas le petit doigt pour s'en assurer la maîtrise. De même qu'ils n'ont rien fait pour conquérir ces grossiers avantages matériels dont nous sommes si fiers, ils ne feront rien pour les conserver.

Quant aux autres, aux dévots, à ceux qui passent leur vie dans la méditation des saintes lettres, ils n'ont que des sourires de mépris pour les merveilles dont nous prétendons les éblouir*

« A ceux qui ont encore le chimérique pouvoir de rêver, lucides et calmes, d'un tapis magique, transportant, à travers les nuées, h des distances infinies, les innombrables armées du roi Souieïman ; h ceux qui illuminent leur demeure de limage d*El-Bouraq, la merveilleuse monture ailée du prophète, étincelante et rapide comme réclair, au buste de femme, à la croupe blanche de haquenée, à la queue rutilante de paon, comment faire un crime de n'être point touchés par la télégraphie sans fil ou la navigation aérienne? » Ni nos aéroplanes, ni nos dirigeables ne convaincront ces visionnaires qui ont à la disposition de leur fantaisie tous les royaumes du rêve.

Bien loin de les convaincre, ce sont eux, au contraire, qui, dans l'intrépidité de leur foi, se flattent de nous convertir.

D'abord, ils ne peuvent pas concevoir que nos yeux se ferment obstinément à l'éclatante lumière de la vérité révélée. Ensuite, l'intérêt que nous accordons h leur littérature sacrée, nos fondations savantes pour l'étude de la philosophie arabe leur apparaissent comme des vie* toires du Livre sur l'incrédulité. Un Européen capable de lire le Coran est, pour beaucoup d'entre eux, un musulman futur. Un homme qui prononce en arabe, dans le texte proféré par Allah lui-même, une sourate de la loi, doit être touché à la longue par la vertu persuasive enclose dans les syllabes saintes.

A ce propos, l'auteur de L'Ame arabo- berbère

nous raconte une anecdote bien curieuse, que je m'en voudrais de ne pas citer.

Un vénérable vieillard musulman lui disait un jour :

« Pour toi, (jui lis sans trop de peine le pur arabe; pour toi, qui prononces souvent le nom d'Allah, tu n'as plus grand'chose à faire pour devenir un des nôtres. Il ne tient qu'à toi d'être sauvé... Mais si trop d'erreurs t enserrent encore — comme je t'estime, comme j'ai fait de toi mon ami, voici ce que je promets de faire pour toi, le jour oti, accomplissant l'inéluctable devoir de tout fidèle, je serais obligé de me lever pour la guerre sainte. Je t'avertirai à l'avance, je te trouverai une cachette, ou bien je faciliterai ta fuite. Ainsi, alors que tous tes frères périront, s'ils ne se convertissent, tu seras, grâce à ta bonté et à notre amitié libre, sain et sauf. Allah te permettra de marcher dans sa voie... »

Selon le docteur Trenga, le gouvernement français serait, en grande partie, responsable de cet état d'esprit. Nos administrateurs témoignent un respect si exagéré pour le Coran, qu'ils en ont comme rehaussé le prestige aux yeux des indigènes. Ils invoquent l'autorité du Livre à tout propos et hors de propos, jusque dans les questions d'hygiène les plus élémentaires. Ils relèyent les écoles islamiques, et ces persécuteurs du catholicisme s'évertuent pieusement à réchauffer le fanatisme musulman.

« Se rendra-t-on bien compte, arrivera-t-on à comprendre à la fin que ce sont les Français qui

ont rénové, réveillé dans le Nord de l'Afriauc, les études coraniques qui se mouraient de leur belle mort? Sur Tinitialive et sous la protection du gouvernement français libre-penseur et promoteur de la séparation de TEglise et de TEtat, on enseigne, dans les médersas officielles, aux jeunes tnolbas, futurs cadis, futurs imans, la théologie et le droit musulmans. Dans ces écoles, véritables foyers où se rallume la vieille pensée islamique, on disserte gravement sur les quatrevingt-dix-neuf attributs d'Allah. Et ces écoles sont placées sous les auspices des saints marabouts d'Islam, témoin la médersa d'Alger...

Comme un séminaire vit à Tombre d'une cathédrale, est-ce par hasard que l'Ecole où nous formons nos fonctionnaires musulmans de Tordre judiciaire, avoisine le sanctuaire majestueuse, la Zaouïa, dont le centre est le tombeau du Saint, du Vertueux, du Béni, de l'Etoile polaire, du divin Abou-Zid Sidi Abderrhaman Ettsaalbi, flls d'Omar, fils de Maasour, fils de Mahmed, fils de Saaba, fils de Mekli, fils d'Abou Thaleb, qui est l'oncle de Tapôlre d'Allah, sur lui soient la prière et le salut éternel ! . . . »

Réfléchissons-y un instant; ce cléricalisme d'exportation nous apparaîtra comme une des plus joyeuses bouffonneries de notre incohérent régime. Ce cléricalisme n'a pas même l'excuse de l'intérêt politique bien entendu, puisqu'en définitive ses efforts se retournent contre nous, puisqu'il n'aboutit qu'à renforcer la barrière religieuse qui nous sépare de nos sujets musulmans.

2âô LE SSNS DE LfiNNEMl

La contradiction entre les principes de notre gouvernement et sa conduite est tout simplement stupéfiante. Voit^on un de nos ministres de Tinstruction publique inaugurant en grande pompe un lycée Saint-Thomas ou un lycée Saint-Ignace de Loyola? Or, les politesses que nous refusons aux saints catholiques, nous les accordons dévotement aux saints de T Islam.

Justement) à propos de la médersa d'Âlgeri placée sous l'inyocation de Sidi Abderrhaman, on me rapportait un mot ahurissant d'un de nos

{)lus hauts personnages universitaires, à qui Ton àisait visiter cette école théologique. Grisé de couleur locale, transporté d'enthousiasme à la vue des étudiants en chéchias et des professeurs en turbans, cet anticlérical farouche^ ce contempteur du moyen âge catholique, se serait écrié :

— C'est admirable ! On se croirait au xii® siècle !..,

(23 octobre 1913.)

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