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LA DAME VOILÉE

Un moment, nous avons pu croire qu'elle allait se dévoiler et que Tlnfidèle connaîtrait enfin sa figure.

Cette illusion fut de courte durée. Après avoir paru y consentir, son maître et seigneur ferma plus jalousement que jamais le voile qui la dérobe à nos regards. Aujourd'hui, comme hier, d'un bout à l'autre du monde musulman, en dé-

{ût d'une révolution qui devait octroyer quelques ibertés, la libération des visages féminins reste un problème qui épouvante les esprits les plus fermes et que les maris de Stamboul et d ailleurs ont jugé prudent de renvoyer aux calendes grecques.

Mais ce mystère où Ton maintient la Dame Voilée ne fait qu'irriter davantage nos curiosités occidentales. Si l'on ne voit pas sa figure, on prétend du moins confesser son cœur. Presque tous les jours, des coiiférences, des articles de revues et de journaux tentent de nous introduire dans son intimité sentimentale et de nous révéler sa pensée secrète. Que désire la Dame voilée, que rêve-t-elle, à quoi aspire*t-elle? J'ai bien peur qu'en essayant de répondre à ces questions, nos

dames de lettres et nos romanciers ne prennent pour un état d'esprit général des fantaisies ou des velléités particulières. J'ai peur surtout que le mystère dont s'enveloppe la femme musulmane ne les tirompe sur ce qu'il cache. L'Européen, qui se flatte de pénétrer 1 âme féminine orientale, ne ressemblerait-il pas à ce profanateur du temple de Tanit, qui s'évertue à surprendre l'ultime secret de la Déesse? Après avoir traversé des salles splendides, constellées de gemmes et revêtues de métaux précieux, il finit par se heurter le front contre la muraille d'un ooscur réduit, où il n'y a rien, — qu'une pierre noire, non dégrossie...

Cependant, une de ces femmes vient de parler ! Et ce qu'il y a de plus inouï, elle a parlé en public, devant des hommes assemblés.

Cet événement extraordinaire s'est produit à deux pas du Caire, à Héliopolis, où un congrès national — d'ailleurs dissous comme subversif par l'autorité anglaise — s'était réuni, ces derniers temps. A de doctes personnages en tarbouches, venus de la capitale et des provinces, une dame égyptienne, M^'^Bahissatoul Badiah (1), a présenté un rapport « sur les moyens de relever la condition de Ja femme musulmane ».

H&tons-nous d'ajouter que, suivant la bienséance, elle ne s'est point exhibée à la tribune, même protégée par un triple tchartchaff contre les indicrétions masculines. Elle a dû emprunter

(1) Ce nom est un pseudonyme, qui, parait-ii, veut dire « La Misérable du Désert ». Mais un je ne sais quoi me fait soupçonner que cette « dame » pourrait bien n'être qu'un homme.

le trachement d'un avocat, M* Ahmed ben Moustafa, qui a donné lecture de son rapport. Ainsi, ce n'est même pas la voix de cette invisible qu'on entendit. Il y a des chances, néanmoins, pour que sa parole écrite nous transmette des vœux chers à quelques-unes de ses sœurs.

Or, que réclame M"** Bahissatoul Badiah? — Tout ! et peut-être davantage ! Dès le début, elle pose en principe que la liberté de la femme est au-dessus de la discussion. « Et quand je dis liberté, c'est de toutes les libertés que je veux parler ! » C'est catégorique, j'espère ! En conséquence, elle revendique, pour la femme, non seulement le droit de disposer de ses biens, mais le droit de suffrage. La femme musulmane doit être électeur. Gomment un vrai croyant en pourrait-il douter? Au premier siècle de l'Hégire, « quatre femmes n ont-elles pas donné leur vote au Prophète, en même temps que les hommes » ? — Vous entendez, messieurs en tarbouches, ce que dit le Coran ? Les femmes votaient autrefois. Et quand on a voté pour le Prophète, on peut bien voter, n'est-ce pas, pour un simple mortel? La religion elle-même consacre donc le droit politique de la femme. C'est du moins ce qu'affirme M™^ Bahissatoul Badiah.

Mais elle a trop de bon sens pour ne pas comprendre que ces revendications doivent rester, jusqu'à nouvel ordre, purement théoriques. En attendant que les femmes aient leur statut politique comme les hommes, la Dame voilée se contente de réformes plus modestes et d'un caractère tout pratique.

D'abord, — et bien entendu, — instruction primaire libéralement distribuée à toutes les jeunes filles, surtout à oelles de la basse classe* Ensuite créer une école pour enseigner la médeoine aux jeunes Egyptiennes : « Ce qui nous dispenserait, dit M"'^ babissatoul Badiah, de recourir aux médecins hommes pour la moindre indisposition ou pour nos maladies intimes. » Organiser un corps d'infirmières et de sages-femmes indigènes capables de donner aux jeunes mères des conseils de prophylaxie et d'hygiène, afin de diminuer la terrible mortalité infantile dont souffre TEgypte...

Toutes ces propositions sont extrêmement eu-' rieuses, parce qu'elles dénotent une femme de culture toute moderne, comme il n^y en a guère sans doute dans les harems d'Orient. Cette dame est une savante. Mais voici une proposition où perce un petit bout de l'oreille féminine : apprendre à la femme égyptienne la couture et la broderie* « Comment, s'écrie la réformatrice, comment une nation de douze millions d'àmes ne compte-t^elle pas quelques ouvrières sachant coudre une robe de mariée ou préparer un trousseau? »

Hélas ! les pauvrettes en sont bien loin ! Et ce n'est pas toujours la couturière française qui les habille : c'est la Grecque, l'Italienne ou l'Allemande, dont les talents coûtent cher et dont le goût est fâcheux.

Poursuivons. Il y a dans ce rapport des articles peut-être plus suggestifs, plus révélateurs des préoccupations fémmines orientales.

Comme ses sœurs chrétiennes et juives, la Dame voilée voudrait pouvoir aller au sermon, entrer dans les mosquées quand il lui plait, pour y faire ses dévotions. Eh quoi ! dit-elle, peut-on nous empêcher d'ouïr la parole sacrée, de nous recueillir à notre guise dans un sanctuaire ?

Il parait que, pour les maris musulmans, c'est là une question très délicate. Ils estiment sans doute que les mosquées sont des endroits discrets, forts propices aux rendez-vous, et que, comme au pays de Tendre, Billets-doux et Petitssoins y peuvent éclore impunément.

— Qu'à cela ne tienne, répond M™® Bahissatoui Badiah, s'il faut rassurer les jaloux et les arriérés (notez le petit ton dédaigneux!) — eh bien, nous consentirons à entrer dans les mosquées et h en sortir une demi-heure avant les hommes, à nous laisser parquer dans des tribunes ou sur des estrades séparées! Que désirez- vous encore?...

Ces précautions une fois prises, il est clair que les maris les plus ombrageux peuvent dormir sur leurs deux oreilles. D ailleurs, ajoute avec une candeur charmante la Dame voilée, « l'heure de la prière est celle du recueillement, qu'aucune passion mauvaise ne saurait troubler, »

On ne saurait plus pieusement plaider sa cause»

Enfin, nous arrivons à la grosse question du divorce et de la polygamie. M™^ Bahissatoui Badiah est l'ennemie déclarée de l'un et de l'autre.

« Nul n'ignore, dit-elle, le préjudice considérable que cause, dans la société musulmane,

Tabus du mariage et du divorce. Â tout propos, avec ses amis, dans ses transactions journalières, aux champs, dans les bazars, le mari engage la foi conjugale, jure de répudier sa femme et la répudie. Jamais le divorce, dans l'esprit de l'Islam, ne devrait causer /a destruction des familles et des foyers, »

Graves paroles et qui, tombant d'une bouche non chrétienne, forceront peut-être à réfléchir ceux qui, chez nous, se sont faits les théoriciens de Tamour libre ! En réalité, le divorce est la

Elaie du monde musulman, comme il deviendra ientôt le grand dissolvant de nos sociétés occidentales.

Mais, avec de telles idées. M"® Bahissaloul Badiah n'est-elle pas une hérétique? N'est-elle pas en contradiction avec la loi religieuse de son pays? Elle ne s'embarrasse point pour si peu. 11 est vrai, dit-elle, le Coran tolère le divorce; il tolère la polygamie, « mais à la condition expresse que les épouses reçoivent un traitement égal et qu'aucune préférence n'existe pour l'une au détriment de l'autre. »

Pour le coup, le Prophète se moque du monde, avec cet étrange amour conjugal, si équitablement partagé. Gomme si c'était possible ! La Dame voilée sait très bien que non. Elle sait que la tolérance de l'homme de Dieu ne s'applique qu'à une chimère. Et ainsi, d'un cœur libre de tout scrupule religieux, elle peut détester la polygamie.

Ce qu'il y a de plus remarquable pour nous dans ces doléances et ces revendications, c'est qu'elles se couvrent de l'autorité sacro-sainte du uoran. Pour rien au monde. M™® Bahissatoul Badiah -— comme d'ailleurs tous ses coreligionnaires

— ne youdrait avoir 1 air d'innover dans Tlslam. Ellle tient à rester, ou à paraître orthodoxe.

Mais qui ne sent le petit frémissement révolutionnaire (jui court sous ces propositions féminines? Qui n'en voit les conséquences? Je ne parle pas du droit de vote : c'est trop manifestement l'artifice oratoire qui consiste à demander le plus pour obtenir le moins. Le reste est très sérieux. Or, le jour oîi les femmes musulmanes auront les mêmes diplômes que les hommes, où elles exerceront les mêmes fonctions libérales, où elles seront, sans partage, les maîtresses du foyer, où, sous leur voile, elles auront le droit d'aller et de venir à leur fantaisie, — ce jour-là, il y aura certainement quelque chose de changé dans rislam.

Nous n'y sommes pas encore, il s'en faut de beaucoup. Si j'avais besoin d'en apporter une preuve, je n'aurais qu'à tourner quelques pages, après le rapport de M™® Bahissatoul Badiah, et je tomberais sur la harangue d'un autre congressiste, musulman austère et moraliste chagrin, qui rappelle ses auditeurs au respect des pures traditions islamiques.

Il s'indigne, par exemple, de ce que les femmes visitent, par groupes, les cimetières et qu'elles y passent la nuit : « chose aussi contraire à la religion qu'à rhonneur des familles. » On fermerait les yeux, dit-il, si elles s'assemblaient là pour méditer sur leurs fins dernières! Mais tout le inonde sait qu'il n'en est rien. « En conséquence, messieurs, il faut interdire à nos femmes d'ac-

compagner les funérailles, de visiter les cimetières, ou d'y dormir Iv,. »

Qu'en pense la Dame voilée, qui rêvait déjà d'aller au sermon ou à la mosquée, comme les dévotes catholioues ou protestantes vont à Féglise ou au temple? Elle a compté, je le crains fort, sans Fàme indomptable et intransigeante de l'Islam. Avant que son rêve se réalise, il coulera, comme on dit, beaucoup d'eau sous le Grand Pont du Caire.

(7 janvier 191«0

LlNSTINCt RÉCIT DE MOBURS ORIENTALES

C'était à Beyrouth, vers la fin de septembre. Nous dégustions nos petites tasses ae café turc dans le hall de Y Hôtel d'Orient, dont les larges baies en ogives étaient ouvertes au vent de la mer. La fraîcheur exceptionnelle de cette journée avait ranimé les énergies des pensionnaires abat^ tus par six semaines de chaleurs anémiantes.

Tout ce petit monde, d'ordinaire languissant, manifestait une alacrité insolite. C'étaient en majeure partie des Syriens d'Egypte ou de l'intérieur '• — de Damas et d'Alep. Les autres étaient des Euro^ péens retenus dans le pays par leurs affaires et qui s'estimaient fort heureux de pouvoir respirer pendant quelques jours un peu d'air salin, avant de se replonger dans l'ariaité du Sud. Chacun jouissait avec délices de ces derniers jours de villégiature ventilés par une brise automnale.

Cependant, un malaise latent semblait pesét sur la gaieté des Européens — pour la plupart

des Italiens, ayant des intérêts dans le chemin de fer du Hedjaz. La ligne, en construction, ne dépassait guère Ma&n et Ton prévoyait de sérieuses difficultés pour la pousser plus loin. Continuellement, les terrassiers étaient attaqués par les nomades. Mais, depuis quelque temps, les nouvelles devenaient plus alarmantes. 11 ne se passait presque pas de jour sans qu'un homme tombât sur la tranchée. Sans cesse, il fallait être aux aguets et faire le coup de feu contre les rôdeurs. Le consul d'Italie, qui était notre invité, nous déclara même qu'il partait pour Ma&n, afin de haranguer les ouvriers, ses compatriotes. Il allait les avertir officiellement que ni leur gouvernement ni le gouvernement turc ne pouvaient les protéger. S'ils continuaient leur travail, c'était à leurs risques et périls. Bref, il y avait de la poudre dans l'air ! . . .

L'assyriologue bien connu, le chevalier Bonghi, qui préparait alors une expédition scientifique en Mésopotamie, écoutait ironiquement les doléances de son consul. Il ralluma sa cigarette et, à la stupéfaction g^énérale, il prononça :

— Tant mieux ! Moi, je me réjouis de ces nouvelles!... Voyez- vous, messieurs, cette atmosphère de combat est excellente pour nous ! Gela empêche le civilisé de s'endormir dans une sécurité trompeuse. Cela rénove en lui tous les vieux instincts guerriers et, en particulier, l'instinct de conservation. On redevient un sauvage perspicace. Des sens oblitérés reprennent toute leur acuité et toute leur clairvoyance. De nouveau, l'instinct parle en maître et ses divinations sont surprenantes, à condition que Tintelligence se taise, n'intervienne pas pour les contrôler... Ah ! l'instinct ! Quelle faculté merveilleuse ! Plusieurs

fois, je lui ai dû la vie, — et tout récemment encore!...

Sentant nos curiosités en éveil, le chevalier poursuivit :

— Il y a quatre ans, l'idée m'était venue de pousser une reconnaissance au sud de la mer Morte, dans Tancien pays des Nabatéens. La découverte d'inscriptions pouvait confirmer certaines de mes hypothèses d'archéologue. Je me trouvais à Damas, à VHâtel d'Angleterre, vous savez, chez Pétrovich le Monténégrin, cet étrange bonhomme qui a le sens protocolaire à un degré si déconcertant et qui vous interdit de déjeuner dans tel de ses salons, sous prétexte qu'il est réservé aux Altesses royales ou impériales et aux tètes couronnées... Là, avec le concours de notre consul, j'arrêtai le plan de mon voyage. J'emprunterais, jusqu'à Dérat, la ligne du Hedjaz, et, pour le reste du parcours, je tâcherais d'obtenir une escorte du wali de la province.

Une audience fut demandée, par la voie diplomatique, à cet important personnage et immédiatement accordée.

Dans la salle du sélamlik, nous vîmes apparaître, après un quart d'heure d'attente, un fort bel homme, dont la redingote très ajustée faisait valoir la taille élégante. Je remarquai tout de suite son regard fuyant, puis le noir intense de sa barbe, puis l'admirable émeraude qui épinglait sa cravate. Il avait l'air d'un fauve habillé. Ces impressions effleurèrent très rapidement ma conscience. Ce qui me frappa surtout, en ce moment-là, et ce qui m'indisposa contre lui, c'étaient ses façons hautaines et distantes. Evidemment, il ignorait qui j'étais. Le consul exposa ma requête. Mes intentions étaient pures : « Je n'étais

qu*un archéologue, qu'un homme de science ; je n'avais d'autre but que de découvrir des inscriptions ! . * . »

 mesure qu'il parlait, le masque impassible du pacha se détendait. Comme brusquement illuminé, il s'excusa d'avoir mal lu mon nom sur ma carte, feignit de connaître mes travaux, se répandit en compliments vagues et hyperboliques, mais me dissuada vivement de mon entreprise, la région où je voulais aller étant, disait-il, très dangereuse. Je passai outre à ses objections. Finalement, après de longues instances de ma part, il m'accorda mon escorte et poussa même l'amabilité jusqu'à mettre à ma disposition son propre wagon, pour aller jusqu'à Dérat. Puis, nous parlâmes de Venise, de Milan, de Paris, où le wali avait fait ses études. La conversation était presque familière et enjouée. Je me retirai enchante et trouvai ce turc fort grand seigneur.

Trois jours après, mon équipement terminé, je m'achemine en voiture, avec mon domestique, vers la gare du Hedjaz. Une autre voiture nous suivait, qui contenait nos vivres et notre appareil de campement. Nous débarquons devant la gare, une cambuse dont l'aspect misérable m'affligea d'abord « Mais je me consolai à la vue du wagon que je croyais préparé pour moi — le beau wagon du pacha, avec son capitonnage de velours rouge, son salon, sa salle à manger, et même sa salle de prière! Tout de suite, je m'empressai d^y faire transporter ma valise, lorsque le chef de gare, accouru, se mit à pousser des clameurs

contre mon domestique qui venait d'ouvrir la portière ; et comme je protestais, il me déclara qu'il n'avait pas d'ordres : il ignorait totalement ce que je voulais dire... Pas d'ordres ! Et le train allait partir ! Je regardai tristement le convoi : c'étaient des wagons de marchandises affectés au transport des troupes. Consterné, je fus -sur le point de différer mon voyage. Mais quoi ? Mes nagages gisaient sur le quai, les voitures avaient déjà regagné Damas. Ce serait toute une affaire que de ramener mon fourniment à l'hôtel ! D'ailleurs, j'ai pour principe de ne jamais remettre une chose dite. Je pris donc mon billet.

Néanmoins, j'étais irrité de la mauvaise volonté du chef de gare, blessé de la négligence du pacha. Puis, je finis par rejeter tout cela sur le compte de l'insouciance orientale. Je m'installai dans un wagon de marchandises, en compagnie de soldats déguenillés et malpropres, dont le voisinage me rendit particulièrement pénible les douze heures que dura le trajet.

A Dérat, au débarquer, j'eus la surprise d'être salué par un confrère, le docteur Singer, de l'Université de Marbourg, qui, lui aussi, chassait les inscriptions nabatéennes. C'était un concurrent. J'avoue que cette rencontre me fut désagréable. 11 arrivait de Pétra. Une lettre du consul allemand de Damas lui avait annoncé qu'une escorte de gendarmes turcs nous était accordée à tous deux pour notre expédition dans le Sud.

Le lendemain, il m'amène le maréchal des lo^is qui devait commander l'escorte : un Albanais de mine patibulaire, mais, à vrai dire, sans rien de plus effrayant que la généralité de ses collègues. Seule, la lueur trouble de ses yeux me donna l'alarme. Je me rappelai le regard fuyant

SiO LE SENS DE L'ENNEMI

du wali, en même temps que sa belle cravato épinglée d'une émerauae, — et je retrouvai au bout de mes doigts la sensation de sa poignée de main trop c&line. Immédiatement, devant ce soudard à la voix rauque, j'éprouvai le hérissement instinctif de Tanimal à l'approche d'une bête ennemie, de sa race. Tous les indices suspects, toutes les impressions fâcheuses qui me troublaient depuis deux jours, s'additionnèrent automatiquement dans mon esprit, et, dès que le ^^endarme eut tourné les talons, je déclarai au docteur, en lui confessant mes cramtes :

— Je ne pars plus !

Le docteur se moqua de moi. Un peu humilié, j'essayai de me raisonner. Evidemment, me disais-je, si le wali avait de mauvais desseins, il m'aurait donné son wagon, afin de sauver les apparences par toute une affectation de courtoisie et de bon vouloir. Sa négligence est la preuve qu'il ne m'est point hostile... Malgré tout, je ne pus vaincre mes appréhensions. Je laissai le docteur partir seul.

Avant la fin de la semaine, le maréchal des logis revint avec son escorte, mais sans le professeur de l'Université de Marbourg : l'Allemand, déclara-t-il froidement, avait été tué par les Bédouins !

Nous nous regardâmes avec stupeur. Le chevalier, en souriant, s'empressa d'ajouter :

— Inutile de vous dire que cela se passait sous Abd-ul-Hamid ! Aujourd'hui, grâce à Dieu, la Jeune-Turquie veille sur nous.

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