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LE CONGRÈS EUCHARISTIQUE DE LOURDES

21 juillet 4914.

Lourdes!... Je me rappelle encore Timpression singulière que j'en reçus, lorsque je la vis pour la première fois. Il y a un peu plus de douze ans. Je rentrais d'Espagne, Timagination encore brûlante des visions que j'étais ailé chercher à Séville, les yeux éblouis, et cependant l'esprit inquiet, malgré l'assurance que je me donnais d'avoir enfin retrouvé la voie d'où je ne sortirais plus. Une curiosité ironique, et je ne sais quel dilettantisme encore à la mode, en ce temps-là, me conseillèrent de m'arrêter au pays des miracles et de goûter le plaisir du contraste entre la ville sainte et les villes de joie d'où je venais.

Le crépuscule tombait. L'express de Toulouse avait déjà dépassé Pau. Je regardais les grandes formes violettes des montagnes s'effacer dans la brume, lorsque, tout à coup, un fourmillement de lueurs reflétées par les eaux du Gave, comme une pluie d'étoiles, solennisa le paysage. C'était la Grotte fameuse, avec ses herses et ses candé-

labres chargés de cierges. Je ne Tattendais pas si tôt : l'émotion en fut d autant plus forte pour moi. Ces feux, brûlant dans la nuit, et qui ne ressemblaient point (j'en eus, tout de suite, l'intuition) aux autres feux de la terre, m'attiraient, me fascinaient. En face du train brutal qui m'emportait, cet autel dressé sur les hauts lieux, au Dord d'un torrent et d'une prairie, ces flammes inextinguibles, symbole de ferveur spirituelle et de perpétuelle adoration, me parurent signifier

êuelque chose de très antique et de très vénérable. It, instantanément, je pressentis que j'allais assister à des spectacles plus beaux que toutes les belles images que je rapportais.

Le lendemain, dès Taube, dés sons de cloches, des rumeurs de cantiques me réveillèrent. Par la fenêtre ouverte, l'air frais des montagnes m'arrivait avec le branle continuel des cloches, le chant ininterrompu et les clameurs joyeuses des foules. Je respirais une vie toute neuve, extraordinairement jeune, pure, fortifiante. Mes ironies mauvaises se turent. L'influence mystérieuse de la ville sainte me dominait. Je ne vis rien des laideurs, des trivialités inséparables de tout campement humain, rien des tares que l'éducation littéraire d'alors m'incitait à noter avec un soin puéril. Je ne vis rien, à Lourdes, que ce qu'il y a de plus beau et de plus émouvant au monde : des hommes penchés fraternellement sur la souffrance d'autres hommes, des misérables qui crient leur espoir, des croyants qui chantent la certitude de leur foi.

J'y reviens aujourd'hui, dans un esprit nouveau, pèlerin moi-môme, avec le troupeau des pèlerins. L'occasion m'a tenté. Un congrès eucharistique est toujours une affirmation solennelle

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d'un des dogmes essentiels du catholicisme, et c'est, en même temps, une manifestation extraordinaire de la splendeur de TEglise. Cette splendeur m'attire. D autres, plus autorisés, formuleront le sens théologique de cette manifestation : cela n'est point de ma compétence. Je voudrais m'en tenir, ici, au sens purement humain de ces fêtes, essayer de dire quelle beauté, quel enseignement s'en dégagent, non seulement pour les croyants, mais pour toute âme un peu fière et libre, que des préjugés pédants n'oppriment point, qui sait que ce ne sont point les idées, mais les sentiments qui mènent le monde, et que la qualité de ces sentiments importe au plus haut point.

Me voici sur le quai de la gare de Lourdes, avec ceux qui attendent l'arrivée du Cardinallégat. Le Pape, ne pouvant présider en personne ces assises eucharistiques, y envoie un représentant, un autre lui-même, pour mieux en souligner le caractère catholique, c'est-à-dire international et universel .

Il fait froid. La pluie menace. V^raiment, le ciel pyrénéen ne s'est pas mis en frais pour accueillir l'envoyé du vicaire de Jésus-Christ. Les crêtes des montagnes disparaissent sous des traînées de vapeurs, des entassements de gros nuages noirs. Peu de monde sur les quais. Seule, la présence de l'évêque de Tarbes, en barette et rochet de dentelle, annonce l'événement qui se prépare.

Des groupes se forment, se cherchent. Des prêtres rejoignent leur évêque. Voici le maire de Lourdes, cravate de commandeur au cou, suivi

de son conseil municipal. Des gens affairés s'agitent. Des trains sifflent, se croisent, dégorgeant des flots de voyageurs. Peu à peu, les quais s'emplissent. Gela devient une foule, une foule très mêlée, où les soutanes dominent, mais où Ton remarque un grand nombre de touristes, arrêtés là par curiosité, parce qu'on leur a dit, au saut du train, qu'on attendait le Légat du Pape. Tous veulent contempler ce personnage insolite.

A chaque instant, il y a de fausses alertes. A cause d'un accident qui vient de se produire sur la ligne, les trains sont désorganisés : il n'y a plus d'heures. On court, on se précipite au moindre coup de sifflet. Un frémissement singulier parcourt la foule, qui ne manifeste aucune impatience, mais qui s'obstine à rester là, debout, en dépit des bousculades. Est-ce seulement la curiosité qui les retient, ces indifférents, venus des villes d'eau avoisinantes ? Pourtant, il n'y a rien à voir pour l'instant, aucun préparatif qui trahisse l'arrivée éminente d'un personnage : pas de piquets de soldats, pas de drapeaux sur les murs de la gare, pas de salves d'artillerie, pas même l'orphéon qui salue le député du chef-lieu, à sa rentrée dans son arrondissement. Us savent seulement, ces curieux, que, tout à l'heure, un prêtre va descendre du train, que ce prêtre vient de Rome, envoyé par un vieillard infirme, qui n'a pour rehausser son prestige, ni troupes, ni canons, et qui, cependant, compte plus dans le monde que tous les souverains du monde réunis. Et cela suffit pour faire passer dans la foule ce frémissement passionné. Le prêtre qu'on attend est le symbole d'une idée, l'idée qui suscite le plus de haine et le plus d'amour. L'épée qui divise est comme suspendue au-dessus de toutes

les têtes. Pour une minute au moins, il va falloir

E rendre parti. De quels yeux va-t-on regarder cet omme rouge qui arrive de Rome?...

11 arrive très simplement, — si simplement que, tout d'abord, il a failli passer inaperçu. Une manœuvre du train qui Tamène déconcerte la cohue des curieux. Puis, tout à coup, une poussée ébranle les masses compactes qui encomorent les quais. A l'extrémité de la gare, près de la porte de la sortie, une couplée de wagons, remorqués par une machine, s'avance doucement jusqu'au bord du trottoir. Une figure pâle et bénigne, une main bénissante s'encadrent dans la portière d'un compartiment. L'évoque s'approche, les prêtres et les fidèles s'agenouillent sous la bénédiction cardinalice. Et aussitôt qu'on s'est relevé, des acclamations jaillissent de toutes les poitrines :

— Vive le Légat!

— Vive Pie A ! Vive le Pape !

Tous les barrages sont rompus. On se rue par toutes les issues de la gare. Au dehors, c'est la grande foule catholique, où pas un cri discordant ne risque de s'élever. Dès qu'on aperçoit la barrette rouge du Légat, les acclamations redoublent d'intensité. Des musiques éclatent, des discours s'échangent. Enfin, au son des cloches de toutes les églises de Lourdes, la daumont oti l'Eminentissime vient de monter s'ébranle entre les rangs pressés des fidèles, qui font à l'envoyé du Pape la plus chaleureuse et la plus cordiale des ovations. Tous les regards sont tournés vers lui. Son nom vole de bouche en bouche : c'est le cardinal Granito Pignatelli, prince de Belmonte. Chacun veut voir ce grand seigneur, qui est, en même temps, un prince de l'Eglise. Et lui, débonnaire,

un fin sourire sur les lèvres, se complaît visiblement à cette curiosité filiale.

Il passe si près de nous, et si lentement, que je puis le dévisager à loisir. En vérité, il est admirable et charmant. Sous la pourpre du camail et du grand chapeau à glands d'or, sa pâleur s'accuse davantage. A de certains moments, on dirait la pâleur et l'immobilité d'une statue. Et Ton songe à quelque buste de la Renaissance, buste de cardinal savant et lettré, qu'un sculpteur, épris de beauté classique, aurait modelé avec une suprême élégance. Mais, à une acclamation plus chaude, les traits s'épanouissent, une expression spirituelle illumine son front et sa bouche : le grand seigneur reparaît. Et il ne me déplaît pas de trouver, en ce cardinal, avec ce rayonnement d'intelligence, tant de distinction et de courtoisie. En sa personne, c'est Rome tout entière qui passe, la Rome pontificale et aussi celle des poètes et des artistes. 11 nous apporte non seulement la vérité du Christ, mais aussi la lumière et le sourire de sa civilisation.

Le cortège, qui descend vers la ville, traverse un arc de triomphe où l'on a inscrit, en lettres dorées, la salutation même des foules palestiniennes à Jésus-Christ descendant vers Jérusalem : Benedictiis qui venit in nomine Domini. Partout, des inscriptions sacrées s'étalent sur des banderolles ou des transparents. L'étendard de Jeanne d'Arc et le pavillon pontifical se groupent, en écussons ou en trophées, autour du drapeau de la France. D'un bout à Tautre de la

longue rue étroite qui conduit à la Grotte, et dans toutes les autres rues de la ville, dans les moindres recoins, les façades des maisons disparaissent sous la profusion des guirlandes, des oriflammes, des tentures écarlates où se détachent les attributs eucharistiques. Ce zèle décoratif est touchant. Vraiment, les gens de Lourdes ont fait tout ce qu'ils ont pu. C'est Taccueil empressé et modeste qu'une petite ville pyrénéenne peut faire à un passant illustre.

Mais Lourdes n a pas besoin de ces magnificences en andrinople ou en papier doré. Les tentures, les tapisseries précieuses elles-mêmes sont inutiles ici. La ville de Bernadette se suffit : elle a son cadre de montagnes neigeuses, la fraîcheur de ses prairies, le murmure éternel de son Gave. La Vierge très sainte n'en a point demandé davantage. Ne soyons pas plus difficiles qu'elle. Ce que les hommes ont ajouté à ces beautés naturelles, si gracieuses et si simples, ne se fait pardonner que par la piété de Tintention. Et pourtant je l'admire toujours, même retouché par les mains humaines, ce pastoral paysage de Massabielle, ce beau jardin de la Vierge. Dans une échappée de ciel, entre les cimes verdoyantes de ces monts, avec quelle ferveur elle jaillit, cette jeune basilique si candide et si svelte, qui est comme la figure architecturale de la Vierge blanche, qu'on vénère en ce lieu, la frêle jeune fille, ceinte d azur et nimbée d'étoiles, qui s'élance, les mains jointes, en effleurant à peine, de son pied nu, la pierre du rocher oii fleurit le rosier sauvage !

Nous voici dans le jardin virginal, nous longeons les pelouses égayées de corbeilles odorantes : là-Tbas^ le torrent roule avec fracas ses eaux glauques. Et je me demande quel lieu, à la

fois plus magnifique et plus charmant, on pourrait rêver pour une assemblée comme celle qui se prépare. Quelle capitale offrirait un pareil décor, et surtout un sanctuaire, sinon aussi riche en souvenirs, du moins aussi sacré que celui*ci?... En attendant le cortège qui fait le tour de la ville, on agite, autour de moi, cette question. On parle déjà des congrès futurs. Quelle ville va-t-on choisir pour la prochaine assemblée eucharistique? J'entends nommer Beyrouth. Evidemment, le choix serait des plus heureux. Depuis Tépoque des Croisades, la vieille métropole syrienne n'aurait jamais vu pareille manifestation chrétienne. On renouerait solennellement une tradition. Mais le fanatisme musulman est extrêmement susceptible. Ne serait-il pas imprudent d'aller l'inquiéter dans une ville oti, somme toute, il est le maître?... Quelqu'un, qui sait mes prédilections, me souffle à l'oreille : Carthage!... oui, pourquoi as Carthage? Là, rien à craindre des susceptiilités islamiques. Nous sommes chez nous, sur cette colline de Byrsa chantée par Virgile, baptisée par le sang de Cyprien, de Félicité, de Perpétue, illustrée par la mort de Saint-Louis, rachetée enfin par la France et par le cardinal Lavigerie. Cartnage qui fut la mère des églises africaines, où le catholicisme occidental précisa ses dogmes, ou saint Augustin prêcha, Carthage qui, pendant trois siècles, donna l'hospitalité à tant de conciles, ne mérite*t-elle pas l'honneur de réunir, cette fois, les représentants de la chrétienté entière? Tout est prêt pour les recevoir : la basilique et le monastère des Pères blancs. Et quel cadre merveilleux ! Qu'on sonçe à ce que serait une bénédiction solennelle du Saint Sacrement donnée des hauteurs de Saint*

Louis, en face des montagnes de Rhadès et du golfe qui virent s'entrechoquer les batailles romaines !...

Et c'est encore à Carthage que je pense, lorsque nous arrivons sur le parvis du Rosaire, où le Congrès doit tenir ses assises. Le Légat et les évoques siégeront sous la triple abside, creusée dans une des rampes monumentales, qui con* duisent à la basilique. Ils siégeront à découvert, en pleine lumière, et, quelquefois hélas ! en plein soleil, en face de la foule bruyante et pourtant respectueuse, comme autrefois, comme aux siècles les plus lointains du christianisme, comme à Carthage enfin, lorsque les évoques s'y rassemblaient sous les portiques extérieurs des églises ou dans les promenoirs des thermes publics.

Voilà un catholicisme de plein air que nous ne connaissons plus en France, enfermé qu'il est et comme emprisonné entre les murs de nos églises et de nos cathédrales. Vraiment, il lui faut cet espace et cette lumière, pour qu'il s'épanouisse aux yeux dans toute sa force et dans toute sa splendeur, à la façon d'une belle plante vivante, d'une libre créature de Dieu.

Dans ce plein air, sous la coupole du ciel, la pompe devient superflue. Ici, les choses peuvent se passer avec la plus parfaite simplicité. En avant des absides, on s'est borné à disposer un fauteuil pour le Légat et des rangées de bancs pour les évoques, des bancs très durs, que recouvre une mince draperie.

Tandis que le cortège officiel s'attarde encore dans les rues de Lourdes, les prélats, l'un derrière Vautre, ou par petits groupes isolés, escaladent les degrés de l'estrade. Une chaude atmosphère de sympathie les environne, des vivats

enthousiastes les escortent. La foule, qui les épie, qui dévisage chaque nouvel arrivant, bat des mains sur leur passage. Avec une sorte d'orgueil filial, on se crie les noms de ses pasteurs. Voici le cardinal Luçon, Farchevéque de Reims, qui s'avance, Tallure preste et juvénile, retournant sa fine tête rieuse et répondant aux applaudissements d'un petit signe amical de la main. Puis, tous les carclinaux de France, celui de Paris, celui de Lyon, celui de Bordeaux, celui de Montpellier, le vénérable cardinal de Cabrières, figure de gentilhomme et de chrétien, dont les traits spiritualisés ne sont plus que lumière et bonté. Je le considère de loin : il forme un singulier contraste avec son voisin, le cardinal de Séville, superbe type d'Andalou, fastueusement drapé dans les plis de sa cape de pourpre, et dont le visage énergique et débonnaire promène sur le

rublic la tranquille assurance d'un torero dans arène.

Les Espagnols, accourus ici, en grand nombre, l'ont reconnu. On l'acclame bruyamment, cordialement. 11 faut qu'il se lève, qu'il ébauche un geste de bénédiction. Il rit, il est heureux de la liesse populaire. Mais les Américains font une ovation à leurs prélats. Les clameurs polyglottes s'entre-croisent. Et voici les Brésiliens, les Canadiens, les Polonais, les Tchèques, les Orientaux et les Extrêmes-Orientaux. Le monde entier est représenté : il y a même un Abyssin, un évêque noir comme un roi mage? Dix cardinaux, près de deux cents prélats vont figurer la catholicité sur la Terre de Marie Très Sainte. C'est presque un concile œcuménique.

Et non seulement des évêques, mais des groupes importants de pèlerins sont venus des cinq^ parties

du monde. A mesure que les soutanes violettes et les camails rouges garnissent T.estrade, que la foule reflue dans Timmense parvis du Rosaire, où le Cardinal- Légat va faire son entrée, le caractère et la signification de cette assemblée s affirment davantage. Ce congrès chrétien international est Tantithèse éclatante des congrès socialistes internationaux. En face du culte de la Matière, l'Eglise dresse le culte de TEsprit. On ne se réunit point ici pour obtenir par la violence de grossiers avantages matériels. Il ne s'agit point de la journée de huit heures, ni de Taugmentation des salaires, ni de la grève générale. On n'est venu de si loin que pour proclamer une idée : c'est que le Christ est vivant dans TEucharistie. Cette affirmation essentielle, on le sait bien, est grosse de conséquences sociales incalculables. Tout le reste sera donné par surcroît.

Après que les discours et les souhaits de bienvenue sont échangés, et que le Légat, toujours très grand seigneur et très sculptural, a répondu, les processions commencent, les visites à la grotte, les implorations et les cantiques. Demain et pendant deux jours encore, les matinées seront consacrées, dans les différentes sections du Congrès, à l'audition de rapports sur des points de dogme, de morale ou de sociologie, et les aprèsmidi à de nouveaux discours, prononcés en assemblées générales, devant la foule des pèlerins.

Oserai-je avouer que les cérémonies religieuses me touchent davantage que ces savantes dissertations et ces harangues qui se succèdent pendant

des heures, sans que le public trahisse la moindre impatience? (11 y en eut pourtant de très belles, notamment du député canadien et du député belge.) Mais combien l'action des rites est plus directe et plus profonde ! Toute cette liturgie de Lourdes a été cent fois décrite. Je n'y reviendrai pas. Je voudrais seulement essayer de traduire un peu ce qu'elle suggère, môme à un spectateur profane.

Et tout d'abord, ce qui frappe, dès qu'on a franchi le seuil de ce sanctuaire, c'est la plénitude de la vie catholique. En France surtout, nous ne savons plus ce que c'est. La vie religieuse est contrainte, gênée, mutilée dans son expansion. Elle ne peut plus affronter le grand jour, et, quand elle le voudrait, elle devrait encore tenir compte d'une foule de considérations dictées par la prudence humaine. Ici, au contraire, plus de ménagements, ni de transactions. On est en famille, on se retrouve entre frères. Prêtres et fidèles ont une assurance, quelques-uns même un air d'autorité, qu'ils n'ont pas ailleurs.

Les cérémonies, les rites, les gestes de la dévotion s'accomplissent avec une pleine franchise et dans toute leur intégrité. La première chose que je perçus en entrant dans le jardin de la Vierge, ce fut l'odeur oubliée des Fêtes-Dieu, la senteur chaude et capiteuse des herbes et des fleurs coupées, qu'on jette à pleines mains et qu'on foule aux pieds comme une vaine richesse. Lointain et délicieux souvenir d'enfance! Voilà bientôt trentecinq ans que je n'avais respiré cette odeur des processions. A Lourdes, on processionne du matin au soir, sans crainte des arrêtés municipaux. On ose s'agenouiller, prier, chanter sa foi, former des cortèges sur la voie publique. Et tout cela se

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déroule dans un ordre merveilleux. La raison romaine et latine est, i-ci, souveraine. Chose curieuse, cette raison s'impose même aux catholiques d'outre-mer, à ces pauvres églises des pays nègres qui sont habituées, chez elles, à un aimable laisser-aller. A Lourdes, elles viennent rapprendre la beauté de Tordre et le sens de la discipline. Spontanément, elles rentrent dans le cadre du cérémonial romain.

Cette discipline pénètre à leur insu non seulement les fidèles ordinaires, mais les foules ferventes des malades et des pèlerins. Zola, qui a tenu à dire son mot sur Lourdes, nous les a représentés comme des espèces de maniaques, en proie à un délire sacré. Presque à chaque page de son livre, il parle de démence, de frénésie, de folie éperdue. Rien de tout cela n'est vrai. L'émotion religieuse de ces foules est si parfaitement réglée qu'elle apparaît comme l'acte à la fois le plus sublime et le plus raisonnable de l'être humain : et cette discipline est tellement souple qu'on la subit pour aiasi dire sans en avoir conscience et qu'elle se plie aux moindres exigences individuelles, — le salut d'une âme, la santé d'un malade. Dès que ces considérations particulières sont en jeu, les programmes fléchissent, les cantiques ou les processions se prolongent au gré des circonstances. Les heures ne comptent pas, ni la peine que l'on prend pour autrui. Un grand souffle de fraternité anime et ordonne tous les actes de la foule. Devant la grotte miraculeuse, chacun poursuit son rêve, chacun pousse son cri d'espoir ou de supplication, la prière isolée s'ajoute à la prière de tous, et le son de chaque âme se fond dans un accord unanime. La devise catholique : « Un dans tous, tous dans un », est réalisée à la

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lettre. La vie la plus ardente dans la plénitude de Tordre et de la charité.

Ni désordre, ni folie, rien de ce qae des esprits prévenus s'imaginent rencontrer ici ! L'auteur de Lourdes s'est pesamment trompé. Et il s'est trompé encore, lorsqu'il nous a représenté les malades et les moribonds qui viennent boire à la fontaine ou se plonger dans les piscines de la Vierge, comme de misérables égoïstes affamés de santé matérielle, comme des déments enragés à vivre contre toute raison et contre tout bon sens. Le naturaliste a pu observer et noter le déroulement des cortèges, les jeux des physionomies, il n'a pas su lire dans les âmes.

Ces malheureux sont des résignés, qui s'en remettent totalement à la volonté de Dieu. Oui, sans doute, la vie des corps, la fin des souffrances, voilà ce qu'ils viennent demander ! Mais avant tout, la santé des âmes et le commencement de la vie spirituelle ! Lourdes n'est pas tant un lieu de thérapeutique sacrée qu'un lieu d'évangélisation. A cet égard, il est hors de pair. Non seulement la vie catholique s'y réalise tout entière, mais elle s y retrempe dans ses origines, elle remonte, en quelque sorte, à sa source. Les siècles sont abolis. L'atmosphère évangélique est reconstituée. Que dis-je? Les scènes de l'Evangile revivent sous nos yeux. Voici les lacs et les torrents, aux bords desquels l'Homme-Dieu entraînait les multitudes, qu il nourrissait de sa parole. Le voici Lui-même qui sort de son sanctuaire, qui visite les malades, qui s'incline sur leurs souffrances et

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qui les guérit. Et voici retentir autour de Lui, les clameurs mêmes oui Taccueillaient dans les bourgs de Juda et de Nephtali :

— Seigneur, Sauvez-nous ! Nous périssons !

— Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ! Mais dites seulement une parole, et mon serviteur sera guéri!

— Hosannah au fils de David!

— Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!

Est-ce la contagion de toute cette foi qui nous environne? Mais le Christ semble, ici, plus présent que partout ailleurs. Cette présence, on la sent, rien qu'à la façon dont les gens marchent, dont ils s'agenouillent ou se recueillent, dont ils parlent ou se taisent. Il y a Quelqu'un d'invisible, qui règle les démarches et les gestes, qui inspire les implorations, les méditations et les chants. Le soir surtout, devant la Grotte, pendant ces longues veillées de prières, que soutiennent, quelquefois jusqu'à l'aube, des centaines de pèlerins agenouillés ou immobiles sur leurs bancs, on a le sentiment profond de cette Présence.

A cette heure-là, le grand cri plaintif de la foule s'est apaisé, les cantiques se sont tus. Seul, le grésillement des cierges, qui brûlent sous le porche plein d'ombre du Rocher sacré, emplit tout l'espace. Parfois, un coup de vent fait frissonner les platanes de l'avenue et les massifs d'arbres qui s'étagent aux flancs de la colline. Puis, plus rien. Le roulement continu du Gave rythme le silence nocturne. Les formes et les sons s'évanouissent. On ne distingue plus que des yeux qui resplendissent d'extase, des lèvres qui murmurent, des chapelets qu'on égrène, des fronts tournés vers l'Image sainte. Tout à coup,

le vent fraîchit, il fait presque froid, mais il s'exhale de ce lieu une telle ferveur d'oraison, une telle ardeur de méditation que le corps en est réchauiîé, comme le cœur et la pensée. Ad Jesum per Mariam, ce mot d'ordre qu'on y voit inscrit partout est obéi à la lettre. De toute leur âme, ces pèlerins et ces agonisants rappellent, au nom du Christ, Elle, la Médiatrice, rAuxiliatrice. Elle est là, accourue à l'invocation de leurs lèvres. On la devine, qui flotte dans l'air glacé de la nuit, avec les vapeurs de la rivière et les parfums de la prairie... Mais non ! Tout cela encore, ce sont de vaines métaphores charnelles. Regardez plutôt les visages, voyez ce qu'ils trahissent et ce qu'ils annoncent : Elle est là réellement dans le secret des cœurs élargis et illuminés...

Une telle piété est, si je puis dire, à l'état lyrique perpétuel. On peut vivre, à Lourdes, des journées entières dans une exaltation qui ne se lasse point. Comme la grotte qui dévore, sans trêve, la chair immaculée des cires, pour la muer en flammes inextinguibles, les âmes reçoivent, ici, d'elles-mêmes et de la communion des autres âmes, dans le roulement ininterrompu des prières, des rites et des chants, un aliment qui ne s'épuise jamais et qui se transmue en adorations sans fin.

Comment s'étonner, après cela, de l'insolite bonté qui fleurit dans un tel milieu ? 11 est naturel que les vertus évangéliques s'épanouissent là où souffle l'Esprit de l'Evangile.

Entre toutes ces races d'hommes, qui se

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pressent dans Tenclos de la Vierge, il se conclut tacitement une sorte de trêve de Dieu. On va cesser de se haïr et de s'exploiter. Pendant quelques jours, du moins, on va vivre toute sa vie de chrétien. Et ce voeu, que chacun forme instinctivement, parmi tant d'influences exaltantes et purifiantes, chacun s'efforce, autant qu'il peut, de le remplir. Cela se décèle par une foule de traits, qui frappent même le touriste le moins averti. La politesse, la fraternité, l'amour du prochain redeviennent des mots pleins de sens. Un prêtre ou un brancardier, qui vous déloge de votre place, pour les exigences du culte ou pour la commodité des malades, s'excuse de ce manque involontaire à la charité. On est prêt à l'aide mutuelle, à mettre, comme on dit, la main à toutes les besognes. Le temps cesse d'être de l'argent. On le dépense avec prodigalité. L'argent lui-même est avili : les bourses s'ouvrent à quiconque demande.

Mais par-dessus tout, ce qui émeut le passant le plus sceptique autant que le croyant, c'est l'incomparable beauté de cette vie chrétienne, pleinement réalisée dans ses rites et ses manifestations individuelles ou collectives. Beauté morale d'abord, qui parle surtout au cœur et à l'esprit ! Invinciblement, la comparaison s'impose entre ces fêtes et ces cortèges catholiques et les fêtes et les cortèges profanes. A n'en juger que de l'extérieur, c'est la même figuration de part et d'autre, ce sont les trivialités, les ridicules, les laideurs coutumières de l'humanité, quelle qu'elle soit. Et pourtant quelle différence !

Considérez ces processions nocturnes, qui chaque soir escaladent les pentes de la colline et

se déroulent dans les allées du jardin. Ces pèlerins, <jui défilent devant vous, viennent à peine de quitter le wagon qui les amena de si loin. Encore tout poudreux du voyage, ils sont vêtus de façon quelconque, ils tiennent à la main un cierge de quelques sous dont la flamme est protégée par un cornet de papier. Voilà tout l'appareil et toute la pompe! Mais ils chantent, ils sont graves et recueillis. Nul cri messéant, nulle indécence d^attitude ou de langage ne rompt cette gravité et ce recueillement. Et ce qu'ils chantent, ce ne sont point des appels au meurtre et à la violence, Texaltation de l'orgueil d'une race ou d'un peuple, c'est l'union des âmes dans la vérité et dans l'amour du Christ. Et cela suffit pour créer un sublime qui n'a point d'égal au monde. L'émotion et la beauté qui grandissent avec les chants, avec le déferlement enthousiaste de cette foule interminable, cette émotion et cette beaaté atteignent leur point culminant lorsque la multitude des pèlerins, rassemblés sur le parvis du Rosaire, entonne le Credo. Affirmation solennelle d'une foi millénaire, formule rigoureuse d'une théologie et d'une métaphysique proposées à l'effort des plus hautes intelligences et pourtant mises à la portée des plus humbles. Â mesure que les lourdes phrases latines se soulèvent et planent sur les ailes du chant, des éclairs passent devant l'imagination, des fresques prodigieuses se découpent en traits de feu dans les ténèbres... Visibilium omnium atque invisibilium, toutes les choses visibles et invisibles : le ciel et la terre, l'annonciation de l'Ange, la résurrection au troisième jour, et Celui qui doit venir dans sa

floire, et le peuple innomorable des vivants et es morts... Au moment de VHomo factus est.

lorsque la foule se prosterne, on dirait que la nature assoupie est dans Tattente et que les souffles nocturnes se suspendent avec le chant qui baisse, comme si le ciel s'entrouvrait et que le mystère, encore une fois, dût s'accomplir...

Âh ! oui, TEglise est bien la dépositaire de la dernière beauté, non pas seulement de la beauté intérieure et spirituelle, mais môme de la beauté extérieure qui réjouit les yeux. Ces cortèges de cardinaux et d'évêques précédant le Légat pontifical composent un spectacle unique, tel que notre monde moderne n'en peut plus offrir. Au moment où la procession du Saint-Sacrement allait passer, je fus presque renversé par un petit garçon qui se précipitait en traînant une fillette par la main : « Viens voir comme c'est beau ! » Et je me rappelais mes propres émerveillements, lorsque, bambin, pas plus haut que celui-ci, j'assistais, dans l'église de mon pauvre village lorrain, aux fêtes de Pâques ou de Noël. La chasuble dorée du prêtre m'évoquait tout l'Orient de rhistoire sacrée, et, quand l'encens fumait, dissipant les odeurs acres des rustres tassés sous le porche, il me semblait respirer la myrrhe des Rois Mages. Bénie soit l'Eglise, qui, avant d'être la révélation de la vérité, peut être encore celle de la beauté pour le dernier des petits paysans!...

4 août, — Pendant plus d'une semaine, j'ai dû interrompre ces pages, empêché par les événements qui, d'un bout à l'autre du pays, nous tiennent haletants d'angoisse et aussi d'un espoir plus fort que tout.

Dans ce tumulte d'armes, au bruit des atrocités allemandes, dont le récit nous parvient journellement, comment continuer à parler de processions, de pèlerins et de pèlerinages?... Et f)Ourtant, si! J'achèverai de dire ce que j'ai vu à-bas, parce que bien des signes y prophétisaient déjà ce que nous voyons aujourd'hui, et parce que ces dernières manifestations catholiques ne prennent leur plein sens qu'à la lumière des circonstances actuelles.

Certes, notre quiétude était grande dans ce beau Jardin de la Vierge. S'il y a un lieu au monde où, sur la mêlée fraternelle des peuples, on sente se pencher une protection, c'est bien celui-là. Cependant, — je suis sûr que mon imagination ne m'abuse pas, — durant ces derniers iours de juillet 1914, les foules agenouillées à -.ourdes sentirent passer sur elles le frisson des batailles prochaines. Un soir, après la bénédiction du Saint-Sacrement, j'entendis la voix de l'évoque de Tarbes crier par-dessus les fronts prosternés :

— Et, maintenant, prions pour la paix !

Une autre voix, que je ne connaissais pas,

s'éleva de la multitude et répéta, avec un accent singulier, qui fit impression sur moi :

— Oui ! prions pour la paix !

Sur quoi, les gens, qui avaient lu les journaux, parlèrent du conflit austro-serbe : ils ne savaient pas.

Le lendemain, ou le surlendemain, à la messe pontificale du Légat, nous vîmes des gens qui savaient. Aux bancs du corps diplomatique, cm me signala un personnage, en costume blanc et or, tout rutilant de chamarres, qu'on me dit ètce l'ambassadeur d'Autriche, ou son représeatiint.

Devant moi, sur les mêmes bancs, une dame, au teint fortement coloré et de physionomie germanique, paraissait prier avec ferveur. On m assura que c'était Tambassadrice d'Autriche... Et, à présent, que je me rappelle ces faits, je suis troublé dans ma foi de chrétien. Quoi ? Ils n'ignoraient rien l'un et l'autre du guet-apens qui se préparait et ils priaient avec ferveur. Qu'est-ce que cet homme et cette femme ont bien pu dire au Christ de l'Eucharistie ?

Le même jour, dans les rues du vieux Lourdes, immobilisé au bord d'un trottoir par l'arrêt d'un tramway, je surpris un lambeau de conversation entre un prêtre lorrain et un habitant du pays. Le prêtre disait :

— Nous voyons passer leurs dirigeables presque au-dessus de la frontière. Ils voient passer nos aéroplanes. Que voulez- vous? On s'y habitue, on n'y fait même plus attention.

Tout cela, c'étaient des prodromes encore vagues de la catastrophe déjà imminente. Le jour de la clôture du Congrès, il me fut donné d'assister à un spectacle, qui était l'image anticipée de ce qui allait s'accomplir.

Je veux parler de cette ultime et générale procession qui, pendant trois heures consécutives, f)eut-être davantage, sillonna les rues de Lourdes, es chemins de la Grotte et de la Basilique. Je laisse de côté les étrangers qui étaient fort nombreux, — les Belges surtout : déjà, en ces jours de prières, nous devinions en eux des frères d'armes, des âmes intrépides et prêtes au sacrifice. Je ne considère que les masses profondes de chez nous, tous ces pèlerins rassemblés ici de tous les points du territoire. Nous étions plus de trente mille. D'abord une grande partie de Tépiscopat

français, puis des milliers de nos prêtres, puis, les congressistes de toutes nos provinces, puis rimmense foule des gens du pays. Et, dans cette foule, avec leurs uniformes et leurs drapeaux, cinq ou six cents cheminots, employés du P.-L.-M . , de 1^ Compagnie de TEst surtout, ceux qui, la semaine d'après, allaient conduire nos soldats à la frontière. Je n'avais jamais contemplé pareil rassemblement humain. Ce fut quelque chose d'énorme et d'inouï. Et cependant, parmi cette multitude qui défilait sans fin, en chantant des cantiques et en brandissant des étendards, parmi cette autre multitude, plus compacte encore, qui, des trottoirs, des terrasses, des fenêtres et des balcons, regardait le défilé, — partout régnait un silence, un recueillement, une dignité, un ordre enfin qui stupéfiaient. Une unanimité parfaite, une foi sûre d'elle-même, une décision sans arrogance ni respect humain, et, avec cela, toutes les belles qualités généreuses de notre race s'offrirent à Tadmiration de l'étranger. Il y eut là, dans les rues de la cité mariale, huit jours avant la déclaration de guerre, comme une répétition du grand drame muet, qui allait se dérouler dans les rues de nos villes. On peut le dire au sens le plus élevé du mot : la mobilisation de la France et de toutes les énergies françaises, c'est à Lourdes, le dimanche 26 juillet 1914, qu'elle a commencé.

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