I. Voir page r
L"arc-en-ciel aussi est l'arche d'un pont Mais il peut donner lieu à d'autres comparaisons : sur le fracas effroyable de la chute du Rhin, c'est l'arc de Diane apaisant un enfer; sur « l'eau gomhre », c'est un siphon ; quand Dieu enchaîne la foudre et l'orage, c'est le demi-cercle du eadenas. Enfin Victor Hugo rapproche ironiquement « l'arc-en-ciel de la paix », d'un grand sabre nu, qu'il faut supposer recourbé, comme les sabres d'Orient :
L'arc-en-ciel I l'arc-en-ciel ! Regarde Comme il s'arrondit pur dans l'air 1... Que de fois, sphères éternelles. Mon âme a demandé des ailes, Implorant quelque Ithuriel, Hélas! pour savoir à quel monde Mène cette courbe profonde, Arche immense d'un pont du ciel !
Oiirs et Bnlhidcs, 422.
L'arc-en-ciel pour mes pieds qu'un or fluide arrose, Comme un pont de nacre se pose Sur les cascades de cristal.
Ib., ^30.
L'arc-en-ciel frissonnant brille et vient s'y poser' : Sur la courbe difforme il met sa courbe pure ; Et l'on croit voir Diane, au fond de l'ombre obscure Dressant dans ce fracas son front tranquille et fier. Du bout de son arc vierge apaiser un enfer !
Dcniiirc gerbe, 118.
Sur la chute du Rhin.
LES FORMES GEOMETRIQUES 57
Quand Dieu pose sur l'eau sombre L'arc-en-ciel comme un siphon.
Les Chansons des rues cl des bois, 365.
Dieu met, quand il lui plait, sur l'orage et la haine, Sur la foudre, forçat dont on entend la chaîne,
La sainte serrure des cieux.
Et, laissant écumer leurs voix exténuées, Ferme avec l"arc-en-ciel courbé dans les nuées
Ce cadenas mystérieux.
La Légende des sireles, III, 336.
L"arc-en-ciel de la paix, c'est un grand sabre nu.
L' Année terrible, 380.
La forme d'une arche se trouve encore dans la trajectoire de la bombe, et celle d'un arc dans la courbure de la lèvre :
Du haut du château qui surplombe Vous vous unissez, et la bombe, Entre vous courbant son éclair, Vous trace un pont de feu dans l'air.
Les Orientales, i8t).
L'amour prenait pour arc sa lèvre aux coins moqueurs. La Légende des siècles, II, 144.
Le bras d'un lutteur se courbe comme un croissant d'acier, les bras blancs d'une femme comme les anses d'une amphore :
Helmsgail prit sous son bras gauche courbé comme un croissant d'acier la grosse tète de Phelem-ghe-Madone.
V Homme qui rit, I, 395.
A voir sur son beau front s'arrondir ses bras blancs,
On croirait voir J.e loin, dans nos temples croulants.
Une amphore aux anses d'albâtre.
Les Orientales, 123-124.
Nous sommes loin de ces amphores Ayant pour anses deux bras blancs.
Les Chansons des rues et des bois, 83.
Lci ligne sinueuse ou la spirale se voient dans les sentiers de montagnes, dans les bas-reliefs qui s'élèvent jusqu'au sommet d'une colonne, dans les ondes de la mer, dans l'enroulement d'un serpent. Victor Hugo compare encore à l'ondulation de la vague les lignes d'un corps féminin. 11 y a d'un objet à l'autre comme un enchaînement de métaphores :
Une fille qui laisse pendre et traîner son lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s'en douter, à peu près tous les sentiers de falaises et de montagnes.
L Hoiiuiie qui rit, I, 6s-66.
Le régiment... tourne en spirale à l'entour d'une montagne, qui ressemble alors à ces colonnes triomphales autour desquelles montent des bataillons de bronze.
Han d'Islande, 3')2.
La mer au loin semblait, en ondes recourbée. Une colonne torse en marbre vert, tombée Sur l'énorme horizon.
Toute la lyre, 111, 97
L'affreux jararrara, comme une onde vivante. Autour des hauts bambous et des joncs tortueux, Se roule. Dieu, 198.
LES FORMES GEOMKTRKiL'ES S9
Une peau tiède et vivante, sous laquelle on sentait couler un sang passionné, des contours avant la précision du marbre et l'ondulation de la vague.
L Homme qui ni , II, sç.
Par instants la duchesse se déplaçait mollement sur le lit, et avait les vagues mouvements d'une vapeur dans l'azur, changeant d'attitude comme la nuée change de forme. Elle ondulait, composant et décomposant des courbes charmantes, l'outes les souplesses de l'eau, la femme les a.
Ih., 274.
Victor Hugo compare à l'alambic la racine delà plante et l'intestin de l'homme. Il pense sans doute non seulement au travail qui s'y accomplit, mais aussi au tuvau de Talambic, et surtout au serpentin :
Et, vivant alambic que Dieu lui-même forme, Où filtre et se répand la terre, vase énorme. Avec les bois, les champs, les nuages, les eaux. Et l'air tout pénétré des chansons des oiseaux, La racine, humble, obscure, au travail résignée, Pour la superbe fleur par le soleil baignée, A. sans en rien garder, fait ce parfum si doux.
Les Rayons et les Omhres, <^oS.
Et ce vil alambic d'entrailles distillant
Le cloaque, et, hideux, souillant même la fange.
Dernière gerbe, si.
Laissant de côté la sinuosité du serpent, que nous retrouverons dans un autre chapitre, nous arrivons à la circonférence, au cercle, au disque, formes qu'il serait difticile de séparer. Ce sont les formes, apparentes ou réelles, de beaucoup d'objets, entre
6o I.E SKNS DE I.A KORMR CHEZ VICTOR HUGO
lesquels Victor Hugo saisit tantôt une simple ressemblance de contours, tantôt, en outre, une relation mystérieuse et profonde.
Cette forme ronde, il la montre aux deux extrémités de la création, quand il fait dire à Zoïle :
O création pauvre, ayant à tes deux bouts Les soleils ronds des cieux, les yeux ronds des hiboux ! Zcv Quatre vents de l'esprit, 1, lôs.
C'est la forme de la couronne des rois, du collier d'or des chevaliers ou des césars ; c'est aussi celle du carcan des suppliciés et des esclaves, du collier du chien, du licou de la bête de somme. Victor Hugo voit dans cette ressemblance la marque d'un rapport nécessaire :
De trois cercles sacrés est faite La tiare du Vatican ; Le premier est une couronne, Le second est le nœud des gibets de Vérone, Et le troisième est un carcan.
Les CJhîtiiiieiits, 97.
La couronne au front du despote, le carcan au cou de
l'esclave, c'est le même cercle et votre âme de peuple y
est enfermée.
Actes et Ptiroles. Pendant Vexil, 444.
Et l'on verra, changeant l'esclavage en couronne, Des fleurons sortir du carcan.
La Le'gende des siècles, III, v?"»-
Vous faites chevaliers avec des chaînes d'or Des trahisseurs ou bien des pages de Sodomes,
LES FORMES GEOMETRIQUES 6l
Des gueux, des affranchis, de ces espèces d'hommes Qu'on vend publiquement dans la rue à l'encan. Où je vois le collier, je cherche le carcan.
Des Tibères divins, constellés, grands, superbes. Étalant à Caprée, au forum, dans les camps, Des colliers, que Tacite arrangeait pn carcans.
Ih., I, 16.
Le despotisme, habile à tout plier.
Met au monde un carcan, à la Suisse un collier !
Ib., III, 99-100.
Qui sait si le malheur qu'on fait au.K animaux Et si la servitude inutile des bétes Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ? Qui sait si le carcan ne sort pas des licous?
Ib., 124.
La couronne des rois est périssable, et le ver du sépulcre n'a pas de peine à en offrir l'image :
Rois, je me roule en cercle et je suis la couronne La Légende des siècles, II, 17.
Elle appelle la vengeance du peuple : la vague rondeur qui s'ouvre sous le couperet de la guillotine,
Espèce de lucarne ouverte sur de l'ombre, rappelle à la fois le carcan et la couronne :
Le cercle, qui s'ouvrait sous le lourd coutelas, Rappelait le carcan — et la couronne, hélas 1
Les Quatre vents Je l'esprit, II, 306.
Si l'on considère dans le soleil, la lune, les astres, seulement la forme, la couleur, ou d'autres détails matériels, leur forme apparente éveille l'idée d'un bouclier, d'un disque, d'un œil de cyclope, d'une couronne, d'un turban. Réciproquement, un bouclier est comparé à la lune :
Où donc est le soleil ? — Il luit dans la fumée Comme un bouclier rouge en la forge enflammée.
Odes cl Ballades, 467.
Le beau soleil couchant, dans la nue élargi, Semble un grand bouclier dans la forge rougi.
Dernière gerbe. 199.
La pleine lune, rouge et ronde comme un œil de cyclope, apparaissait entre deux paupières de nuages au front du ciel. Le Rhin. I, 189.
Comme j'atteignais le sommet d'un des bas-côtés du mont, la lune, la pleine lune, ronde et éclatante, qui se lève de cuivre dans les plaines et d'or dans les montagnes, apparut tout à coup devant moi, et, gravissant elle-même le long de la colline voisine, se mit à glisser à fleur de terre dans les broussailles noires, comme un disque splendide poussé par des génies invisibles.
Le Lihiii, 11, I lô-i 17.
Sirius, couronne d'opale, Aldébaran, turban de feu.
Les Contemplations, 1, ^33.
Un bouclier de cuivre à son bras sonne et luit, Rouge comme la lune au milieu d'une brume
Les Orientales. loo.
LES FORMES GÉOMÉTRKiUliS 6^
Mais quand Victor Hugo veut voir dans la nature un caractère religieux, sacré, le soleil et la lune donnent lieu à d'autres comparaisons :
La lune à l'horizon montait, hostie énorme ; Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme ;
Le loup, et l'aigle, et l'alcyon ; Lui montrant' l'astre d'or sur la terre obscurcie, Je lui dis": — Courbe-toi. Dieu lui-même officie.
Et voici l'élévation.
Les Contciiiplatio7is, II, taqo.
La lumière est la sainte hostie :
Le lévite est le Ivs vermeil ; Là resplendit l'eucharistie Qu'on appelle aussi le soleil
La Chansons des nies et des bois, 40^.
Une planète apparaît : c'est le couvercle du « puits du vertige éternel. » {Les Contemplations, I, 311). La rosace d'une cathédrale, un soleil, sont les roues d'un char de feu :
Le souvenir de la magnifique journée du sacre, de cette éblouissante matinée de printemps, de cet admirable soleil de mai qui pénétrait la grande rose de Reims et qui la faisait resplendir au-dessus de nos tètes à travers des nuages d'encens comme la roue de flamme du char d'Elie.
France et Belgique. 301.
I. A son interlocuteur qui vient de lui dire : " Quel est le célébrant que ton âme contemple ? ^
Les trois soleils mêlaient leurs trois ravonnements. Après quelque combat dans les hauts firmaments, D'un char de feu brisé l'on eût dit les trois roues.
La Fin de Satan, 7.
La même métaphore s'applique à l'anneau de « quelque épouvantable Saturne ». Cet anneau de Saturne donne lieu à plusieurs autres comparaisons: c'est un carcan ; c'est, ou ce pourrait être l'anneau d'une chaîne, ou la poulie du puits infini :
Dans un éloignement nocturne, Roule avec un râle effrayant Quelque épouvantable Saturne Tournant son anneau flamboyant ; La braise en pleut comme d'un crible ; Jean de Patmos, l'esprit terrible, Vit en songe cet astre horrible Et tomba presque évanoui ; Car, rêvant sa noire épopée.
Il crut, d'éclairs enveloppée.
Voir fuir une roue, échappée Au sombre char d'Adonaï !
Les Contemplations, I, ^ii.
O nocturne Uranus, ô Saturne au carcan 1
Ib., 244.
Ce vivant des ténèbres (Saturne) est au carcan dans un cercle de feu. Post-scripliini de ma vie, 214.
Si tu pouvais, du fond de ton puits sépulcral, Prendre à Saturne en feu son cercle sidéral. Hélas, tu n'en ferais que l'anneau d'une chaîne.
Z,; Pitié suprême, 102.
Qu'est-ce que ton anneau, Saturne ?
Est-ce que quelque être nocturne, Quelque vaste archange puni, Quelque Satan dont le front plie.
Fait tourner sur cette poulie La chaîne du puits infini ?
Toiilc la lyre, I, 240.
Une partie de ces métaphores, et d'autres encore, sont employées au sujet du zodiaque :
Plus loin que le chaos, prodigieux décombre, Tournait la roue énorme aux douze cages sombres, Le Zodiaque, ayant autour de ses essieux Douze spectres tordant leur chaîne dans les cieux ; Ouverture du puits de rinfini sans borne.
La Légende des siècles, III, lo-ii.
Le zodiaque, énorme roue, "A failli parfois l'écraser.
Les Chansons des rues et des bois, 8.
L'éclatant zodiaque a beau tourner sa roue De constellations, sombre meule des cieux.
La Fin de Satan, 282. '
Je' plonge un seau profond dans le puits du mystère, Et je suis le rouage énorme d'où descend L'ordre invisible au fond du gouffre éblouissant.
La Légende des siècles, IV, 339.
La drachme sinistre de Judas, c'est l'œil du hibou, et les yeux du hibou Russie sont des roubles. Mais, dans V Homme qui rit, le quadruple d'or de Josiane