‹ Le sens de la forme dans les métaphores de Victor HugoChapitre 17 sur 114 · I. Le crâne du Jupiter Olympien de Phidi.is · texte numérisé non relu

I. Le crâne du Jupiter Olympien de Phidi.is

Assez souvent, Victor Hugo établit un rapprochement entre deux objets dont la forme est à peu près celle d'un cône. II n'est pas toujours possible de distinguer, dans ces métaphores, le cône et la pyramide. Cette forme peut être celle d'une hutte ; c'est aussi celle d'une ruche à miel :

Pour trouver ma hutte fidèle Songe à son toit aigu comme une ruche à miel.

Les Orientales, n4.

C'est aussi la forme d'un clocher. Dans ses comparaisons, tantôt le poète se contente de représenter cette forme d'une manière amusante, tantôt il veut de plus donner à la ressemblance une signification symbolique :

La cigogne argentée qui venait tous les étés se percher à Textrémité du clocher pointu de léglise, pareille à la perle blanche au sommet du bonnet aigu d'un mandarin.

Han d' IsLinde . 174.

On m'avait promis des flèches à jour, .le comptais sur les flèches. Et je trouve deux espèces de bonnets pointus, à jour en effet. Le Rhin, I, ■Î9-40.

Ils ont posé sur le clocher du portail le bonnet pointu du magicien Rhotomago. //>., 11. 288.

Trois heures du matin venaient de sonner au clocher de Torteval, qui est rond et pointu et qui ressemble à un

bonnet de magicien.

Les TriTeailleiirs Je la nier, 1, aô';.

Elle (la cathédrale de Pampelune) se tient là, comme si elle subissait je ne sais quelle punition, cachée, sombre.

88 LE SENS Dr I.A FORMI- CHEZ VICTOR HUGO

triste, humiliée, derrière 1 odieux portail dont le «bon goût » l'a affublée. Quel masque que cette façade ! Quel bonnet d'âne que ces deux clochers !

Alpes et Pyrc'iK'cs , 279.

La cathédrale, avec sa double tour aiguë.

Debout devant le jour qui fuit, Ignore, et, sans savoir, affirme, absout, condamne; Dieu voit avec pitié ces deux oreilles d'àne

Se dresser dans la vaste nuit.

Z<7 Légende des siècles, 111, 321.

Il met Dieu dans un temple en forme d'éteignoir.

L'Ane, 922.

On peut, à la rigueur, rapprocher de la forme conique celle de l'ogive, au moins au sens propre du mot. Entre la voûte ogivale et la mitre d'un évêque, la comparaison n'a rien de forcé. Par extension, la métaphore s'emploiera encore facilement quand le mot ogive ne désignera qu'une arcade :

La cellule était étroite, plus large (.pie profonde, voûtée en ogive, et, vue à l'intérieur, ressemblait assez à l'alvéole d'une grande mitre d'évèque.

Notre-Dame Je Paris, I, 340.

Un porche lourdement ogival dont les quatre nervures en se rejoignant à l'intérieur du porche dessinaient à peu près le dedans d'une mitre. L Homme qui rit, II, 129.

Ces hautes mitres de pierre percées à jour qui couronnaient alors sur le toit même les fenêtres les plus élevées des palais. Notre-Dame de Paris, \, 186.

L'archidiacre, en apercevant tout autour du chœur ces blêmes pointes d'ogives, crut voir des mitres d'évéques damnés. Ib., II, 201.

Dans le vaste palais catholique romain

Dont chaque ogive semble au soleil une mitre.

La Légende des siècles, III, 0.

La mitre, comme le clocher, est comparée à un éteignoir ; la tiare aussi, bien que la l'orme se prête moins à cette comparaison :

Leurs mitres ressemblaient dans Tombre aux éteignoirs. Les Quatre vents de l'esprit, I, 78.

L'àme immense de ce peuple (le peuple espagnol), a jeté sur la terre tant de lumière que pour l'étouffer il a fallu Torquemada ; sur ce flambeau, les papes ont posé la tiare, éteignoir énorme.

Actes et paroles. Pendant l'exil, 437-438.

Enfin, en considérant, dans la mitre, seulement la forme concave, et non plus la forme aiguë, Victor Hugo fait de cette coiffure ecclésiastique un gobelet d'escamoteur :

Mais quand l'assassinat s'étale sur l'autel Et que sous une mitre un prêtre l'escamote.

Toute la lyre, III, 148.

En terminant ce chapitre , il faut dire un mot d'une forme difficile à définir géométriquement, cello d'un objet qui, mince à sa base, s'élargit à son sommet. C'est la forme d'un arbre, c'est la forme d'un panache, c'est la forme d'une fumée, grêle au

sortir de la cheminée, puis s'épanouissant dans l'air; c'est la forme de la llamme qui soit d'un volcan. Aussi voit-on souvent, chez Victor Hugo, des comparaisons entre ces divers objets. 11 est rare, d'ailleurs, que la métaphore ne soit pas rendue plus exacte par quelque détail accessoire. Il est à remarquer que des objets très dissemblables peuvent donner lieu à une même comparaison. L'arbre, et les llammes d'un incendie, sont également comparés à un panache. C'est que Victor Hugo, avec son habitude de simplification, sait faire abstraction de ce qui nuirait à la ressemblance. C'est aussi que l'illusion est favorisée par une idée dominante. Si, dans l'Homme qui rit{l\, 143), le bouquet de roses que tient le shériff est comparé à un goupillon, c'est que dans le shériff et le sergent, dont on entend alternativement les voix lugubres, Victor Hugo voit « le prêtre et le diacre du supplice, célébrant la messe féroce de la loi //. Si, dans les Contciuplations, nous vo^'ons dans un même vers l'arbre et le goupillon, c'est que le poète proteste contre les religions qui faussent l'esprit et défigurent l'univers (H, 85-8(1). Si les palais, les montagnes, les volcans portent des aigrettes et des panaches, c'est que tout est vivant, à ses yeux, et que, comme nous le verrons dans un autre chapitre, il reconnaît volontiers partout non-seulement la forme humaine, mais aussi le vêtement et la parure de l'homme :

Et les palais dorés, et comme des aigrettes Les palmiers sur leurs fronts groupé.s.

Les Orientales, 40.

LES FORMES GEOMETRICIUES 9I

Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi. Que surmonte un grand arhre, un noyer, ce me semble. Comme au cimier d'un casque une plume i[ui tremble. Li's Feuilles ii\iiitoiimc, 254.

Et les hautes forêts, qu'un vent du ciel agite, Joyeuses de renaître au départ des hivers, Secouaient follement leurs grands panaches verts I Les Rayons et les Ombres, s 36.

L'arbre de mai, tout chargé de fleurs, monstrueux panache du printemps. Posl-seriptiini de ma vie, n(i.

Magiques forêts pareilles à des toufi'es de plumes vertes.

Le Rhin, I, 304.

Les jeunes ormes ont un feuillage qui jaillit dans tous les sens, comme une pièce d'artifice qui éclate. Ih., 30.

Naple, au.\' bords embaumés, oii le printemps s'arrête Et que Vésuve en feu couvre d'un dais brûlant. Comme un guerrier jaloux qui, témoin d'iuie fête. Jette au milieu des fleurs son panache sanglant.

Odes et Ballades, 368.

Mainte flamme y ruisselle, et tantôt lentement Imbibe le cristal qui devient diamant.

Tantôt, dans quelque mine éblouissante et sombre. Allume des monceaux d'escarhoucles sans nombre. Ou s'échappant au jour, plus magnifique encor. Au front du vieil Etna met une aigrette d'or.

Les Feuilles d'auloinne, 3(19-370.

Si quelque lourd navire éclatait à nos yeux, Couronné tout à coup d'une aigrette de feux, Comme un volcan s'ouvrant dans l'onde.

Les Orientales. s6.

Cette immense pyramide de braise, surmontée d'un vaste panache rouge que secouait le vent de l'orage.

Le Rhin, I, 270.

Quand la charpente enfin s'est écroulée, magnifique moment où le panache écarlate de l'incendie a été remplacé, au milieu d'un bruit terrible, par une immense et haute aigrette d'étincelles. Ib.,i-ji.

Une forge lointaine, dont la fumée se courbait au gré de l'air comme im panache noir.

Han d'Islande, 322.

Le chaume dresse au vent sa plume de fumée.

Les Châtiments, 222.

Le steamer Secouait son panache au-dessus de la mer.

Les Contemplations, 1, 264.

Un panache gris sort des cheminées.

L'Art d'être grand-père, 53.

Autour d'elle (une felouque) s'enflait un tint d'écume énorme et éblouissant. Ce qui faisait que, vue par l'avant, elle ressemblait à un casque renversé laissant frissonner son panache blanc au-dessous de lui.

Alpes et Pyrénées, 77.

On devinait à fleur d'eau quelques brisants où les panaches d'écume retombaient avec grâce.

Les Travailleurs de la mer, II, 7.

Un panaôhe réel devient le svmhole d'une fumée fictive, et cette plaisanterie de \'ictor Hugo s'accorde bien avec ses métaphores habituelles :

LES FORMES GEOMETRiaUKS O^

A Bordeaux, en i8is, il avait été verdet. A cette époque, la fumée de son royalisme lui sortait du front sous la forme d'un immense plumet blanc.

Les Travailleurs de la mer, I, i68.

Victor Hugo compare même à un panache un brouillard, un nuage, quoique rien ne puisse en ce cas rappeler la tige du panache :

Ce brouillard que son front' porte comme un panache. Les Feuilles J\itttoiiine, 392.

Mes vieux monts pour dorure ont le soleil levant,

Et chacun d'eux, brumeux, branle un panache au vent

D'où sort le roulement sinistre des tonnerres.

La Lc'gende des siècles, III, 98.

Dans la grande diversité des exemples cités dans ce chapitre, on pourrait en somme distinguer deux catégories de métaphores. Les unes sont fondées uniquement sur une ressemblance matérielle ; les autres s'appuient en outre sur un rapport logique plus ou moins évident. Dans ce dernier cas, une question se pose à laquelle il n'est pas facile de répondre. Est-ce la ressemblance matérielle qui pousse le poète à chercher le rapport logique ? Est-ce ce rapport même qui, entre plusieurs objets de forme analogue, détermine le choix de la comparaison ? Il est impossible de formuler une réponse générale, et l'on perdrait son temps, sans, doute, si l'on voulait examiner à ce point de vue chaque cas

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