CHAPITRE m
Dans une lettre écrite en 1837, Victor Hugo explique comment il conçoit l'enchaînement logique et ininterrompu de Fêtre, qui de la pierre remonte à Dieu. Après avoir lu sa lettre, on comprend mieux cette tendance qui le pousse à chercher partout des analogies, à reconnaître une parenté entre des êtres situés à des étages différents de la création :
Une chose me frappait hier matin, tout en rêvant sur les vieux boulevards de Montreuil-sur-Mer. C'est la manière dont l'être se modifie et se transforme constamment, sans secousse, sans disparate, et comme il passe d'une région à l'autre avec calme et harmonie. Il change d'existence presque sans changer de forme. Le végétal devient animal sans qu'il y ait un seul anneau rompu dans la chaîne qui commence à la pierre, dont l'homme est le milieu mystérieux, et dont les derniers chaînons, invisibles et impalpables pour nous, remontent à Dieu. Le brin d'herbe s'anime et s'enfuit, c'est un lézard ; le roseau vit et glisse à travers l'eau, c'est une anguille : la branche brune et marbrée du lichen jaime se met à ramper dans les broussailles, et devient couleuvre : les graines de toutes couleurs, mets-leur des ailes, ce sont des mouches ; le pois et la
96 l.E SENS DE LA FORME CHEZ VICTOR HUGO
noisette prennent des pattes, voilà des araignées ; le caillou informe et verdâtre, plombé sous le ventre, sort de la mare et se met à sauteler dans le sillon, c'est un crapaud ; la fleur s'envole et devient papillon. La nature entière est ainsi. Toute chose se reflète, en haut dans une plus parfaite, en bas dans une plus grossière, qui lui ressemblent.
France et Belgique, 18O-187.
"Victor Hugo a toujours aimé à reconnaître dans les hommes et dans les choses une ressemblance avec les animaux. Jacques Coppenole avec Guillaume Rym entre dans la Grand" salle du Palais : '< On eût dit un dogue auprès d'un renard. » [Notre-Dame de Paris, I, 55). On se rappelle les questions de Gringoire se faisant nommer les magistrats qui jugent la Esmeralda : * Et ces moutons derrière lui?''... Et devant lui ce sanglier?... Et à droite, ce crocodile?... Et à gauche, ce gros chat noir? » {Ib.. II, 110). 11 serait facile de multiplier les exemples, mais ce serait aussi sans intérêt.
Parmi les métaphores de ce genre, on pourrait distinguer plusieurs catégories. D'abord, il en est oia Victor Hugo cherche réellement une ressemblance matérielle, et oià l'on voit avec précision en quoi consiste cette ressemblance. Qu'il s'agisse de choses ou d'êtres animés, le souci de l'exactitude est le même :
Quelques-uns (des galets) couverts de conferves poilues et gluantes, semblaient de grosses taupes vertes fouillant le rocher. Les Triti\iitleurs de In mer, II, 6^.
LKS ANIMAUX g'y
Deux jambes grêles et fluettes, qui, lorsqu'il s'asseyait, se repliaient sous lui comme les bras d'une araignée.
Biig-Jaygal , 22.
11 vit que ce n'était rien autre chose qu'un misérable cul-de-jatte qui sautelait sur ses deux mains, comme un faucheux blessé qui n'a plus que deux pattes. ,\u moment où il passa près de cette espèce d'araignée à face humaine, elle éleva vers lui une voix lamentable.
Notrc-Daïue de Paris, I, 121.
Des hommes appuyés sur un long bâton et montés sur des échasses passent dans les brumes de l'horizon sur la crête des collines comme de grandes araignées.
Tous ces chevaux, à l'œil de flamme, aux jambes grêles, Qui volaient dans les blés comme des sauterelles.
Les Orientales, 104.
J'ai avisé au haut d'une colline une chétive masure blanche, sur le toit de laquelle gesticulait une façon de grand insecte noir. C'était lu^ télégraphe.
Le R/iiii, 1, 4;.
On n'y voyait au loin que deux ou trois charrues oubliées qui avaient l'air de grandes sauterelles. II?., 29.
Et d'effrayants moulins...
Frappant l'espace avec leurs bras de sauterelles. Mêlent l'azur, la nue et l'ombre à leurs quatre ailes.
Dernière gerbe, 80-81.
Les voiles... donnent à la barque la figure d'une mouche qui courrait sur l'eau les ailes dressées.
Le Rhin, 11, 37s.
Une vingtaine de bateaux pécheurs.?, courent silencieusement sur ce miroir livide comme de gros moucherons.
France et Belgique, 198.
Ces voitures auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne sais quoi de diiilorme et de bossu, et, quand on les voyait passer de loin et ramper dans quelque route à l'horizon, elles ressemblaient à ces insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit corsage, traînent un gros arrière-train. Les Misérables, I, 428.
Dans d'autres cas, la forme est vague et mal définie. Victor Hugo compare deux apparences informes, hideuses :
Culs-de-jatte, aveugles, boiteux, pullulaient autour de lui... vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie. Notre-Dame de Paris, I, 123.
Les pieds empêtrés dans cette fourmilière d'éclopés, comme ce capitaine anglais qui s'enlisa dans un troupeau de crabes. Ib., 123-124.
Les mendiants hideux pareils à des cloportes.
La Fin de Satan, 144.
L'admirable salle des chevaliers devenue atelier, où l'on regarde par une lucarne s'agiter des hommes hideux et gris qui ont l'air d'araignées énormes.
France et Belgique, 63.
Enfin, dans bien des cas, c'est plutôt le mouvement d'un homme ou d'un aniinal que sa forme ou son aspect qui suggère à Victor Hugo telle ou telle comparaison :
LKS ANIMAUX
Çà et là rampaient je ne sais quelles masses vagues et informes, se dirigeant toutes vers la lueur qui vacillait au bout de la rue, comme ces lourds insectes qui se traînent la nuit de brin d'herbe en brin d'herbe vers un feu de pâtre. Notre-Dame de Paris, I, 121.
Les tours, sur la surface extérieure desquelles on le voyait souvent (Quasimodo) ramper comme un lézard e^ui glisse sur un mur h pic. Ib., 229.
Une longue échelle qu'il traînait bravement sur le pavé, plus essoufflé qu'une fourmi attelée à un brin d'herbe vingt fois plus long qu'elle. Ib., 11, 296.
Un petit cheval courageux remorquant a lui seul une grosse barque pontée, comme une fourmi tjui traîne un scarabée mort. Le Rhin. II, 33.
Il se mit à descendre avec ses mains le long de cette corde... On eût dit une araignée venant saisir une mouche : seulement ici l'araignée apportait la vie et non la mort.
Les Misérables, II, 126-127.
A chaque instant, dans cette étude, nous touchons à la limite où s'arrête la ressemblance matérielle. Tout en résistant à la tentation de la franchir, il faut bien regarder quelquefois un peu au delà, si l'on veut comprendre la prodigieuse imagination du poète.
Le zoophyte occupe dans les métaphores de \'ictor Hugo une place assez importante. S'il faut représenter soit un terrain, soit un édifice percés d'une infinité de trous, parcourus par des ramifications
innombrables, il est assez naturel d'en faire un madrépore, une éponge, un polype :
Le sous-sol de Paris, si l'œil pouvait en pénétrer la surface, présenterait l'aspect d'un madrépore colossal. Une éponge n'a guère plus de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour sur laquelle repose l'antique grande ville. Les Misérables^ V, i^d.
Cet aqueduc du cloaque est redoutable... Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? //>., 193.
Une immense muraille calcaire, trouée comme une éponge, habitée comme une fourmilière.
Dans ces terrains forés et troués comme l'éponge.
L'Homme qui rit, I, 217.
Le sous-sol de telle forêt était une sorte de madrépore percé et traversé en tous sens par une voirie inconnue de sapes, de cellules et de galeries... Ces halliers hypocrites, pleins de combattants tapis dans une sorte de labyrinthe sous-jacent, étaient comme d'énormes éponges obscures d'où, sous la pression de ce pied gigantesque, la révolution, jaillissait la guerre civile.
Qiiatrevingt-irciic, 2S=i-2s6.
De la lave éternelle effrayant madrépore,
Vésuve ignore Naple.
Dernière gerbe, 30.
Ce n'est plus un donjon... c'est un énorme madrépore que pénètre et tpie remplit inextricablement de toutes ses antennes, de tous ses pieds, de tous ses doigts, de tous ses cous, de toutes ses spirales, de tous ses becs, de toutes ses