‹ Le sens de la forme dans les métaphores de Victor HugoChapitre 2 sur 114 · I.A NATURE DE lA VISION CHEZ VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

I.A NATURE DE lA VISION CHEZ VICTOR HUGO

Victor Hugo, à la tombée de la nuit, approche de Soissons. Il aperçoit de loin et de haut la masse des édifices de la ville. A côté, il voit se dessiner le cours de l'Aisne. Il remarque la ligne courbe décrite par la rivière, et immédiatement se présentent à son esprit des objets de forme semblable : le croissant, la faucille. Undétaill'aide à choisir entre ces images : la couleur d'acier que donne à l'eau le crépuscule. Puis, c'est le temps de la moisson : la ville semble se dresser comme une gerbe au milieu de la plaine. La métaphore se forme donc tout naturellement :

A travers les vapeurs qui rampaient pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de murailles, de toits et d'éJitlces qui est Soissons, à demi engagé dans

2 I.r SENS DE LA FORME CHEZ VICTOR HUGO

le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe que la faucille va couper. Le Rliin, I, =,9.

Dans la Pitié suprême, le « philosophe amer >/ auquel Victor Hugo donne la parole proclame qu'un roi ne peut être que malfaisant :

Les meilleurs font pleurer, saigner, souffrir, crier.

Un rapport nécessaire s'établit dans l'esprit du poète entre l'idée de royauté et l'idée de supplice. Victor Hugo, qui a l'habitude de se représenter tout sous une njrme concrète, voit d'un côté le roi, couronne en tête, de l'autre le bourreau, avec les instruments de torture. Et des deux côtés il aperçoit une même ligne, une ligne brisée, que figurent, sur la tète du roi. les llcurons de la couronne, dans la main du bourreau, les dents de la scie :

Sur ces durs chevalets, guerre, famine, glèbe.

Le genre humain râlait dans le bagne fatal,

Scié par deux bourreaux, l'ignorance et le mal ;

La mort, entre ses doigts qu'une flamme environne,

Tournant l'horrible scie, en a fait la couronne.

La Pitic siipràiic, 122-123.

Quand Victor Hugo voit ou imagine un objet, il en distingue nettement la forme et la définit géométriquement ; il en rapproche d'autres objets semblables ; puis un détail accessoire, une idée dominante, déterminent son choix entre les divers points de comparaison.

L'habitude de la définition géométrique, on la

constate souvent chez lui. Il aperçoit des figures géométriques dans les intervalles des nuages, par exemple, dans les lignes d'un édifice, dans la forme d'un chapeau, et même dans les traits du visage :

Les nuages d'argent coupés çà et là de trapèzes et de triangles bleus. Notre-Dame de Paris, II, 181-182.

Le croissant traversait rapidement les nuées et par moments voguait librement dans un trapèze d'azur comme une barque dans un petit lac. Le Rhin, 11, iSi.

Les belles lignes de l'art font place aux froides et inexorables lignes du géomètre. Un édifice n'est plus un édifice, c'est un polyèdre. Notre-Dame Je Paris, I, 287.

D'un côté de cette place, deux polyèdres composés de constructions gothiques, surplombant, penchés, grimaçant, et se tenant effrontément debout contre toute géométrie et tout équilibre. Le RJiiii,\, i^-j.

Un vieux chapeau rond, passé à l'état polyédrique, était posé un peu sur le pavé, un peu sur la tête du dormeur.

Alpes et Pyrénées, 49.

Q.u'on se figure une série de visages présentant successivement toutes les formes géométriques, depuis le triangle jusqu'au trapèze, depuis le cône jusqu'au polyèdre.

Notre-Dame de Paris, I, 69.

Nous n'essayerons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, Lb., 73.

A ses yeux, les lignes ne dessinent pas seulement l'objet : elles le détachent, elles l'isolent, elles le découpent :

Au pied d'une haute colline qui me laisse voir à peine une étroite tranche de ciel. Le Rhin, I, 186.

Les effets de crépuscule découpent les formes à l'emporlepièce. L'Homme qui rit, I, 65.

Il y eut un froissement strident dans une rainure, et Gwynplaine eut subitement devant les yeux un morceau de jour carré. Ib., II, 128.

Une double série d'exemples nous permettra de bien voir avec quelle netteté se dessinent, pour les yeux de Victor Hugo, les contours d'un objet. Tantôt ces contours forment pour lui un dessin, régulier ou capricieux, une dentelle, une broderie ; tantôt ils éveillent l'idée d'une déchirure. C'est naturellement dans le premier groupe que peuvent se ranger les métaphores relatives aux sculptures et à la l'ormemêrae desédifices, orientaux ou gothiques :

Le ciel à l'horizon scintillait étoile ■Et, sous les mille arceaux du vaste promontoire, Brillait comme à travers une dentelle noire.

Les Orientales, 24.

Les deux villes font au Rhin des deux côtés une broderie ravissante de pignons taillés, de façades gothiques, de toits à girouettes. Le Rhin, 11, 022.

La grande cathédrale gothique avec... sa frise à jour comme une collerette. Les Orientales, Préface, 6.

L'hôtel du Petit-Muce, avec la balustrade en dentelle qui ourlait gracieusement son toit.

Notre-Dame de Paris, I, 194.

La frêle balustrade découpée en dentelle qui couronne les tours. Ib., 2i,-].

La tour carrée et brodée de l'église. Ib., 184.

.Une vraie flèche du quinzième siècle, ouvrée comme une dentelle. Lr Rhin, I, 42.

Caudebec, qui n'est qu'une dentelle de pierre.

France et Belgique, ^v

Cette cathédrale de Malines a une vraie chemise de dentelle. Ih., 1 15.

De même, dans la sculpture naturelle des rochers, les lignes ont pour lui la netteté d'tme guipure:

Au crépuscule, les murs cyclopéens, laissant passer le jour à travers leurs pierres, font au haut des collines de longues crêtes de guipure noire.

V Archipel de la Manche, 27.

Les fleurs et le feuillage se détachent sur un mur, sur un arbre, ou sur le ciel, comme une broderie, une frange, une arabesque:

Son vieux mur de roses brodé.

Les Voix intérieures, 251.

Là, des ormeau.x brodés de cent vignes grimpantes. Les Feuilles d'automne, ^82.

D'en bas tous ces épaulements en pierres sèches, surmontés de la frange verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies de la montagne par leurs deux bouts qui vont s'amincissant, figurent d'innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin.

Le Rhin, II, 28.

6 I.E SENS DE I.A FORME CHEZ VICTuR HUGO

Une immense plaine de velours vert frangée de haies vives. Ib., 211.

L'arabesque des bois sur les cuivres du soir.

Les Contemplations, I, 232.

Victor Hugo se sert des mêmes métaphores pour peindre le Ilot qui suit| en les ornant d'une broderie d'écume, tous les contours du rivage:

£t la mer qui se brise, Là-bas, d'un flot d'argent brode les noirs ilôts.

Les On'entiiles, 8-5.

C'était la même vague arrachant aux décombres Les mêmes dentelles d'argent.

Toute la lyre, 11, si-

Une frange d'argent... serpente à perte de vue au bas de la côte. Alpes et Pyrénées, 232.

L'écume des vagues, blanche et pailletée au soleil, faisait tout le long du rivage comme une frange de vermicelles et de chicorées cent fois plus délicatement sculptées t|ue tous les plafonds maniérés du di.x-huitième siècle.

Pour frange à ce tapis vert froncé de plis, l'écume de l'Océan. L\\ rchipel de la Manche, 9.

Victor Hugo voit encore une frange dans l'omhro du chemin, sur les bords d'un nuage ou d'un brouillard, dans la flamme qui découpe les contours d'une fumée, dans la lueur de l'aube :

A rheure où les maisons, les arbres et les blés Jettent sur les chemins de soleil accablés Leur frange d"ombre au bord d'un tapis de lumière. La Légende da sicclcs, II, 157.

Et sur l'horizon gris la lune est large et pâle, Et l'arc-en-ciel des nuits teint d'un retlet d'opale Le nuage aux franges d'argent.

Les Orientales, 178.

Ses bords (les bords d'un brouillard), qui se dilatent et s'effilent en quelque sorte, ressemblent à la frange d'un réseau.

Fragment d'un Voyage aux Alpes àins Victor Hugo raconte, 11, 204.

Un dais de fumée s'abaisse de temps à autre sous le souffle du vent, et enveloppe les flammes... puis une sorte de frange de feu en découpe vivement tous les bords.

Biig-Jargal, 94.

La frange d'or de l'aube au rebord des ravines.

La Fin de Satan, 27S.

Cette perception dominante, violente même, du contour, nous la constatons aussi dans les nombreux passages oi^i Victor Hugo parle de déchirures, de guenilles, de haillons. Il y a des haillons de pierre, il y a des haillons d'écume. Le vent, comme les rochers, déchire les vagues. Le brouillard, la nuée, la fumée, se déchirent aux flèches des mosquées et des cathédrales, aux cheminées des maisons; l'effort du vent les met en lambeaux. On voit pendre dans les airs des guenilles noires ou pourprées. La

flamme, la lumière et l'ombre montrent les mêmes lignes dans la découpure de leurs bords :

Cette grande pièce rouge qui enveloppe le clocher, frangée par le bas comme un haillon, est d'un effet singulier.

Le Rhin, I, 104.

La flèche la plus ouvrée, la plus menuisée, la plus déchiquetée qui eût jamais laissé voirie ciel à travers son cône de dentelle. Notre-Dame de Paris, I, 185.

. L'hôtel de ville sera là, avec... son toit déchiqueté.

Le Dernier jour d'un eondainné, 429.

Partout des reliefs coupants, des crêtes, des scies, d'affreux haillons de pierre déchirée.

L Homme qui rit , 1, 29.

La mer brillait au milieu du golfe, éclatante et déchiquetée comiiie un lambeau de drap d'argent.

France et Belgique, 185.

Les larges mousselines de l'écume se déchirant aux cailloux. Ib., 27.

L'n immense haillon d'écume blanche se déchirait en cent façons aux pointes noires du granit. Lb , 89.

Sur cette carapace de brisants sous-marins, la vague déchiquetée saute et i-cume. L'Homme gui rit. 1, 186.

Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement... tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête. Les Misérables, 1, 70.

L'écume à tous les vents s'effare et se déchire.

Toute la lyre, 111, i6s.

LA NATURi; DE LA VISION 9

L'écume se déchire en larges haillons blancs.

Tonte la lyre, III, 230.

Quelque ville mauresque, éclatante, inouïe, Qui, comme la fusée en gerbe épanouie, Déchire ce brouillard avec ses flèches d"or 1

Les Orientales, 194.

Le Rouen des châteaux, des hôtels, des bastilles, ' Dont le front hérissé de flèches et d'aiguilles Déchire incessamment les brumes de la mer.

Les Feuilles d'automne, 3 s i .

Pendant que de grandes nues d'or se déchiraient aux sombres ruines du Falkenburg. Le Rhin, I, 337.

Ces nuages si beaux Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux. Les Chants du crépuscule, 138.

II ' est le possesseur superbe

De tous les haillons du couchant.

Les Chansons des mes et des bois, 411.

Des guenilles livides pendaient des nuages d'en haut sur les brouillards d'en bas.

Les Travailleurs de la mer, II, 167.

Le vent fauve traînant le nuage en haillon.

Religions et Religion, 24 V

En beaux nuages de fumée blanche qui se déchirent aux arbres delà route. France et Belgique, 120.

Un admirable nuage d'or qui se déchirait aux cheminées et aux pignons. Ib., 288.

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