I. La pyramide Je Chéops
On sait quelle magnifique description Victor Hugo a faite du cirque de Gavarnie. Nous rencontrerons en plusieurs passages de cette étude les prodigieuses métaphores que lui inspire -•' cette œuvre d'art de la fauve nature v^. Je me contenterai pour le moment d'en citer deux. L'une nous représente la muraille des Pyrénées aux premiers temps du globe, avant qu'elle fût ruinée par les ans ; l'autre nous montre dans le cirque l'empreinte colossale de Babel :
Ce massif colossal de la maçonnerie Terrible que construit et détruit l'élément Semble un coffre de pierre immense, renfermant Les archives d'une âpre et sombre catastrophe Et tout un monde mort, ployé comme une étoffe.
Dieu, s6.
Quand la montagne était encore un tas de fange, Quelque étrange géant, fils de Cham ou de Bel, A-t-il pris brusquement et retourné Babel, Et l'a-t-il appuyée à ce mont, comme on scelle Un cachet sur la cire ardente qui ruisselle?
Ib., 68.
Bien moins souvent que la réduction du grand au petit, on trouve chez 'Victor Hugo le grossissement. C'est d'ailleurs une manifestation de la même habitude de comparaison, de la tendance à suivre une forme à travers les changements de dimensions. Ce jeu d'esprit, nous le voyons d'un bout à l'autre d'une pièce des Chansons des nies et des bois,
intitulée l'Église. Mais des métaphores du même genre se rencontrent en beaucoup d'autres passages :
Une clochette bleue tremblait au vent, et toute une nation de pucerons s'était abritée sous cette énorme tente.
Le Rhin, II, 235.
Les cloches des patelles, pareilles à des huttes microscopiques, adhéraient partout au rocher et se groupaient en villages, dans les rues desquels rôdaient les oscabrions, ces scarabées de la vague.
Les Travailleurs Je la mer, II, 73.
La paille porte, humble pilastre, L'épi d'où naissent les cités.
Les Contemplations, II, 315.
Là tout était petit et charmant... de belles Heurs bleues .1 long corsage se mettaient aux fenêtres à travers les ronces et semblaient admirer une jolie araignée jaune et noire qui exécutait des voltiges, comme un saltimbanque, sur un (il imperceptible tendu d'une broussaille à l'autre.
Alpes et Pyrénées, 33-34.
L'insecte est au bout du brin d'herbe Comme un matelot au grand mât.
Les Chansons des rues et des bois, 204.
Si nous nous reportons à la page des Contemplations et à celle du Rhin auxquelles je viens d'emprunter deux exemples, nous y trouvons un commentaire de Victor Hugo par lui-même. Dans Lune, nous le vOA^ons soucieux d'établir le principe de l'unité de l'être et de constater l'identité des extrêmes ; dans l'autre, son imagination, comme un
microscope, lui montre un univers sur un carré de gazon, et cet amusement le ravit :
L'unité reste, l'aspect change ; Pour becqueter le fruit vermeil.
Les oiseaux volent à l'orange Et les comètes au soleil.
Les Conteiiiplatioiis, 11, 31s.
Je me supposais Micromégas; mes scarabées étaient des mcgathcrium gigantciiiii, mon bourdon était un éléphant ailé, mes moucherons étaient des aigles, ma cuvette d'eau était un lac, et ces trois touft'es d'herbes hautes étaient une forêt vierge. Le N/iin, II, 23S-236.
On voit comment, chez Victor Hugo, l'esprit met en œuvre les données de la vue. Je dis de la vue, même dans les cas où le poète n"a pas sous les yeux l'objet dont il parle : car il faut bien qu'il l'ait vu déjà, ou qu'il en ait vu d'analogues et qu'il l'imagine semblable à ce qu'il connaît. La forme, une fois constatée, prend le rôle principal. Souvent, l'objet auquel elle appartient est oublié. Suivant les circonstances, l'état d'esprit, l'impression du moment, un autre objet s'v substitue qui peut être différent du premier presque en tout, pourvu que la forme soit conservée. Encore cette forme est-elle réduite quelquefois à ses éléments les plus simples. Victor Hugo obtient ainsi deux résultats : d'une part, il met en regard l'une de l'autre, dans une vigoureuse antithèse, deux choses entre lesquelles existe une resseniblance de forme et quelquefois un rapport logique : la couronne du roi et la scie
du bourreau, le soleil et l'orange ; d'autre part, il crée un monde imaginaire, où les proportions sont bouleversées, où l'extrêmement grand et l'extrêmement petit peuvent se rencontrer en un même point de comparaison.
Nous touchons ici à un autre caractère de l'imagination de Victor Hugo : le besoin de chercher dans ce qu'il voit autre chose que la réalité. L'éloignement favorise cette opération instinctive de l'esprit, mais ce n'est pas une condition indispensable :
Au loin, à l'horizon, il y avait un navire dont les voiles gris de pierre dessinaient sur la mer une colossale figure de Napoléon. France et Belgique, 51.
Le Casliniere... s'enfonça dans les plissements profonds des vagues. En moins d'un quart d'heure, sa mâture et ses voiles ne firent plus sur la mer qu'une sorte d'obélisque blanc décroissant à l'horizon.
Les Travail leurs Je la mer, II, 342.
Grâce aux plaques de cuivre luisantes comme l'or qui les garnissent ici, je viens de m'apercevoir,pour la première fois depuis que j'existe, que les colliers des chevaux de charrette ont la forme d'une lyre.
France et Belgique, 194.
Rien de plus étrange que ces attelages de bœufs... Les bœufs sont entièrement couverts d'une toile blanche qui traîne à terre ; ils ont, entre les cornes, une sorte de perruque faite d'une peau de mouton, et sur le mufle un filet blanc à franges qui parodie à merveille une barbe. Quelques branches de chêne roulées autour de leur tête.
complètent l'accoutrement. Les bœufs, ainsi accommodés, ont un faux air de grands prêtres de tragédie; ils ressemblent, à s'y méprendre, aux comparses du Théâtre-Français déguisés en tiamines et en druides.
A Bazas, comme nous avions mis pied à terre, un de ces bœufs passa auprès de moi d'une allure si majestueuse et si pontificale que je fus tenté de lui dire :
« Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. »
Je crois même le lui avoir dit. Je dois ajouter, pour être exact, qu'il ne m'a mugi aucune réplique.
Alpes et Pyrciiccs, ws.
Mais Victor Hugo se plaît surtout à donner la vie aux choses inanimées, à reconnaître dans les rochers des formes d'animaux ou des profils humains, à faire des arbres, des maisons, des vaisseaux, des montagnes, autant de spectres, effrayants au crépuscule, à chercher jusque dans les nuages, et même au milieu des astres, des figures étranges et fantastiques. On se rappelle les hallucinations de Claude Frollo, quand il croit que la Esmeralda vient de subir le supplice auquel il Ta livrée. Au bord de la Seine. '<. regardant devant lui et ne percevant plus les objets qu'à travers des oscillations grossissantes qui lui faisaient de tout une sorte de fantasmagorie » , il regarele la rive gauche du tleuve : " La rive gauche de la Seine .. de plus en plus amincie par la perspective. . s'enfonçait dans les brumes de l'horizon comme une flèche noire. . Cet immense obélisque noir ainsi isolé entre les deux nappes blanches du ciel et de la rivière., fit à
26 lE SHNS DE LA FORME C-IHZ VICTOR HUGO
dom Claude un effet singulier, comparable à ce qu^éprouverait un homme qui, couché à terre sur le dos au pied du clocher de Strasbourg, regarderait l'énorme aiguille s'enfoncer au-dessus de sa tête dans les pénombres du crépuscule... Les cheminées des maisons-, les créneaux des murailles, les pignons taillés des toits, la flèche des Augustins, la tour de Nesle, toutes ces saillies qui ébréchaient le profil du colossal obélisque, ajoutaient à l'illusion en jouant bizarrement à l'œil les découpures d'une sculpture touffue et fantastique. // [Notre-Dame de Paris, I, ic)t)-i97). On voit avec quelle précision les contours se dessinent pour l'imagination de l'écrivain, avec quel souci de l'exactitude sont notés tous les détails qui peuvent contribuer à la justesse de la comparaison. Mais voici que ce clocher se i"emplit d'une animation terrible : <' Claude, dans l'état d'iiallucination où il se trouvait, crut voir, voir de ses yeux vivants, le clocher de l'enfer; les mille lumières répandues sur toute la hauteur de l'épouvantable tour lui parurent autant de porches de l'immense fournaise intérieure ; les voix et les rumeurs qui s'en échappaient, autant de cris, autant de râles. » Quelques heures après, c'est l'église Notre-Dame que l'archidiacre croit voir animée. Courant au milieu des piliers, il attribue à l'édifice lui-même le mouvement de sa course : « 11 se mit à fuir à travers l'église. Alors il lui sembla que l'église aussi s'ébranlait, remuait, s'animait, vivait, que chaque grosse colonne devenait une patte énorme qvi battait le sol de sa large spatule de
pierre, et que la gigantesque cathédrale n'était plus qu'une sorte d'éléphant prodigieux qui souillait et marchait avec ses piliers pour pieds, ses deux tours pour trompes, et l'immense drap noir pour caparaçon >/ {Notre-Dame de Paris. II. 201-202). Si nous suivons Victor Hugo dans ses voyages, nous comprendrons comment il avait pu représenter si bien les hallucinations de Claude FroUo. et nous le verrons provoquer en lui-même des illusions du même genre.
Le soir, à l'heure où les étoiles s'allument, il contemple la cathédrale de Cologne :
Presque en face de moi, la sombre abside-cathédrale, dressant ses mille clochetons aigus, figurait un hérisson monstrueux, accroupi au bord de l'eau, dont la grue du clocher semblait former la queue et auquel deux réverbères allumés vers le bas de cette masse ténébreuse faisaient des yeux tlamboyants. Le Rhin, I, 165.
Il ne se lasse pas de chercher dans les rochers des ressemblances avec l'homme ou l'animal. Au milieu des courants d'une rivière, sur le bord de la route, dans la forêt, sur le rivage de la mer, il reconnaît des êtres de toute sorte, et le grès, en particulier, est pour lui un véritable Protée. capable de prendre tous les aspects.
Après une promenade dans la campagne de Heidelberg, Victor Hugo regagne la ville, le soir, en longeant le Neckar :
Les rochers surgissent péle-méle au milieu des courants
avec des formes de crocodiles el de grenouilles géantes qui viennent respirer le soir à fleur d'eau.
Le Rliiii, II, 132.
Le long du chemin qui conduit aux gorges d'Ollioules, « les grès prennent des formes et des attitudes singulières :
Ce sont des titans à demi enfouis dans la terre, dont on distingue les épaules, les omoplates, les hanches et la colonne vertébrale ; ce sont des crânes énormes dont il semble que des vautours géants aient fouillé les yeux ; ce sont des tortues monstrueuses que le déplacement de la voiture fait ramper à travers les bruyères sous leur carapace de quatrevingts pieds de long. Alpes el Pyrénées, 83.
Dans la seconde des gorges d'Ollioules, le poète voit s'ouvrir « un abîme horizontal, plein de silence et pourtant plein de désordre et de fureur // :
De toutes parts, les épines dorsales des ravins sortent de dessous le lit du torrent et grimpent en se tordant vers le haut de la montagne. Si l'on avance un peu dans cette gorge secondaire, il semble que ce ne soient plus des roches ; ce sont des écailles, des squammes, des ossements. On croirait voir un tas gigantesque de crocodiles morts, les uns gisant à plat ventre, la tête enfouie, les autres couchés sur le dos et tournant vers le ciel d'affreux tronçons de pattes et de mâchoires. Les Alpes n'ont rien de plus hideusement eflVayant. Alpes ci Pyrénées, 86.
On ne peut vraiment dire que dans ces deux pages Victor Hugo anime les rochers, puisqu'il ny reconnaît guère que des ossements et des
écailles. Mais ailleurs nous le voyons prêter au grès la vie, le mouvement, et même une âme:
Le grès est la pierre la plus amusante et la plus étrangement pétrie qu'il y ait. 11 est parmi les rochers ce que l'orme est parmi les arbres. Pas d'apparence qu'il ne prenne, pas de caprice qu'il n'ait, pas de rêve qu'il ne réalise; il a toutes les figures, il fait toutes les grimaces. 11 semble animé d'une âme multiple. Pardonnez-moi ce mot à propos de cette chose.
Dans le grand drame du paysage, le grès joue le rôle fantasque ; quelquefois grand et sévère , quelquefois bouffon ; il se penche comme un lutteur, il se pelotonne comme un clown ; il est éponge, pudding, tente, cabane, souche d'arbre ; il apparaît dans un champ parmi l'herbe à fleur de sol par petites bosses fauves et floconneuses et il imite un troupeau de moutons endormi ; il a des visages qui rient, des yeux qui regardent, des mâchoires qui semblent mordre et brouter la fougère ; il saisit les broussailles comme un poing de géant qui sort de terre brusquement. L'antiquité, qui aimait les allégories complètes, aurait dii faire en grès la^statue de Protée.
Alpes et Pyrénées, 0.11.
Et pour trouver dans le grès des aspects si variés, le poète n'a pas besoin de la lueur visionnaire du crépuscule :
Les aspects que présente le grès, les copies singulières qu'il fait de mille choses ont cela de particulier que la clarté du jour ne les dissipe pas et ne les fait pas évanouir. Ici, à Pasages, la montagne, sculptée et travaillée par les pluies, la mer et le vent, est peuplée par le grès d'une foule
d'habitants de pierre, muets, immobiles, éternels, presque effrayants. C'est un ermite encapuchonné, assis à l'entrée de la baie, au sommet d'un roc inaccessible, les bras étendus, qui, selon que le ciel est bleu ou orageux, semble bénir la mer ou avertir les matelots. Ce sont des nains à bec d'oiseau, des monstres à forme humaine et à deux tètes dont l'une rit et l'autre pleure, tout près du ciel, sur un plateau désert, dans la nuée, là où rien ne fait rire et où rien ne fait pleurer. Ce sont des membres de géant, disjccti meiiibra gigantis ; ici le genou, là le torse et l'omoplate, la tète plus loin. C'est une idole ventrue à mufle de bœuf avec des colliers au cou et deux paires de gros bras courts, derrière laquelle de grandes broussailles s'agitent comme des chasse-mouches. C'est un crapaud gigantesque accroupi au sommet d'une haute colline, marbré par les lichens de taches jaunes et livides, qui ouvre une bouche horrible et semble souftîer la tempête sur l'océan.
Alpes et Pyrénées, 224-225.
Victor Hugo retrouve des illusions analogues dans l'archipel de la Manche. Mais c'est de loin seulement que l'illusion se produit, et l'approche fait tout évanouir :
Qui longe cette côte passe par une série de mirages. A chaque instant le rocher essaie de vous faire sa dupe. Où les illusions vont-elles se nicher ? Dans le granit. Rien de plus étrange. D'énormes crapauds de pierre sont là, sortis de l'eau sans doute pour respirer; des nonnes géantes se hâtent, penchées sur l'horizon : les plis pétrifiés de leur voile ont la forme de la fuite du vent : des rois à couronnes plutoniennes méditent sur de massifs trônes à qui l'écume n'est pas épargnée ; des êtres quelconques enfouis dans la
roche dressent leurs bras dehors, on voit les doigts des mains ouvertes. Tout cela c'est la côte informe. Approchez. Il n'y a plus rien... A mesure qu'on avance ou qu'on s'éloigne ou qu'on dérive ou qu'on tourne, la rive se défait; pas de kaléidoscope plus prompt à l'écroulement ; les aspects se désagrègent pour se recomposer ; la perspective fait des siennes. Ce bloc est un trépied, puis c'est un lion, puis c'est un ange et il ouvre les ailes, puis c'est une figure assise qui lit dans un livre. Rien ne change de forme comme les nuages, si ce n'est les rochers.
L'Archipel de la Manche, 21-22.
Ces aspects fantastiques, Victor Hugo les trouvait aussi dans les arbres, surtout dans les ormes. Il en parle déjà dans la première lettre de son voyage aux bords du Rhin :
Il y a là seize grands ormes les plus amusants du monde, qui penchent sur la route leurs profils rechignes et leurs perruques ébouriffées. Les ormes sont une de mes joies en voyage. Chaque orme vaut la peine d'être regardé à part. Tous les autres arbres sont bétes et se ressemblent ; les ormes seuls ont de la fantaisie et se moquent de leur voisin, se renversant lorsqu'il se penche, maigres lorsqu'il est toufïu, et faisant toutes sortes de grimaces le soir aux passants. Le Rhin, I, 29-30.
C'est le soir surtout, en effet, que les ormes paraissent s'animer. Mais quelques années plus tard, en 1843, Victor Hugo en parle d'une façon toute différente. A la tombée de la nuit, il les trouve plutôt effrayants que bouffons. Leurs grimaces, leurs
contorsions, sont des grimaces de spectres, des contorsions de damnés :
Avez-vous remarqué, à la tombée de la nuit, sur nos grandes routes des environs de Paris, les profils monstrueux et surnaturels de tous les ormes que le galop de la voiture fait successivement paraître et disparaître devant vous ? Les uns bâillent, les autres se tordent vers le ciel et ouvrent une gueule qui hurle atïreusement. 11 y en a qui rient d'un rire farouche et hideux, propre aux ténèbres; le vent les agite ; ils se renversent en arrière avec des contorsions de damnés, ou se penchent les uns vers les autres et se disent tout bas dans leurs vastes oreilles de feuillages des paroles dont vous entendez en passant je ne sais quelles syllabes bizarres. Il y en a qui ont des sourcils démesurés, des nez ridicules, des coiffures ébouriffées, des perruques formidables ; cela n'ote rien à ce qu'a de redoutable et de lugubre leur réalité fantastique ; ce sont des caricatures, mais ce sont des spectres ; quelques-uns sont grotesques, tous sont terribles. Le rêveur croit voir se ranger au bord de la route en files menaçantes et difformes et se pencher sur son passage les larves inconnues et possibles de la nuit.
Alpes et Pyrénées, 222-323.
Ce ne sont pas seulement les arbres, c'est le paysage tout entier qui, au crépuscule prend une sorte de vie mystérieuse :
Je n'avais plus sous les yeux qu'un de ces grands paysages crépusculaires où les montagnes se traînent sur l'horizon comme d'énormes colimaçons dont les rivières et les fleuves, pâles et vagues sous la brume, semblent être la trace argentée. Le Rhin, U, 116.
Cette transfiguration des choses procure d'ordinaire au poète un certain plaisir :
J'ai toujours aimé les voyages à l'heure crépusculaire. C'est le moment où la nature se déforme et devient fantastique. Les maisons ont des yeu.x lumineux, les ormes ont des profils sinistres ou se renversent en éclatant de rire, la plaine n'est plus qu'une grande ligne sombre oii le croissant de la lune s'enfonce par la pointe et disparait lentement, les javelles et les gerbes debout dans les champs au bord du chemin vous font l'effet de fantômes assemblés qui se parlent à voix basse. France et Belgique, 208-209.
L'impression n'est cependant pas toujours agréable. Un des plus curieux passages des œuvres de Victor Hugo est celui où il décrit les visions, ou plutôt les cauchemars, d'une mauvaise nuit passée en diligence :
Tout a un aspect difforme, surtout s'il pleut, comme il faisait l'autre nuit.. Les lanternes de la voiture jettent une lueur blafarde qui rend monstrueuse la croupe des chevaux ; par intervalles, de farouches tignasses d'ormeaux apparaissent brusquement dans la clarté et s'évanouissent... les buissons prennent des airs accroupis et hostiles ; les tas de pierres ont des tournures de cadavres gisants ; on regarde vaguement ; les arbres de la plaine ne sont plus des arbres, ce sont des géants hideux qu'on croit voir s'avancer lentement vers le bord de la route ; tout vieux mur ressemble à une énorme mâchoire édentée. Tout à coup un spectre passe en étendant les bras. Le jour, ce serait tout bonnement le poteau du chemin, et il vous dirait honnêtement : Route de Coulommiers à Si\aiiHe. La nuit, c'est une larve
horrible qui semble jeter une malédiction au voyageur. Et puis je ne sais pourquoi on a l'esprit plein d'images de serpents; c'est à croire que des couleuvres vous rampent dans le cerveau; la ronce siffle au bord du talus comme une poignée d'aspics ; le fouet du postillon est une vipère volante qui suit la voiture et cherche à vous mordre à travers la vitre ; au loin, dans la brume, la ligne des collines ondule comme le ventre d'un boa qui digère, et prend dans les grossissements du sommeil la figure d'un dragon prodigieux qui entourerait l'horizon. Le vent râle comme un cyclope fatigué et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui travaille avec douleur dans les ténèbres. Tout vit de cette vie aflreuse que les nuits d'orage donnent aux choses. Le Rhin. II, 174-173.
Dans presque tous les exemples que j'ai cités jusqu'ici, Victor Hugo ne se borne pas à constater dans les choses une apparence de vie, il généralise cette constatation. Il ne décrit pas seulement une illusion de la vue, il semble dire que cette illusion est constante, ou du moins toujours possible dans les mêmes conditions. C'est à peu près de la même façon qu'il parle des nuages : il croit y reconnaître, le soir, des formes de crocodiles :
Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé. Pendre un grand crocodile au dos large et rayé.
Aux trois rangs de dents acérées ; Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir ; Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir
Comme des écailles dorées.
Les Feuilles J'aiilonine, 388.
\'ous avez remarqué comme moi que, le soir, les nuées refroidies sallongent, s'aplatissent et prennent des formes de crocodiles. Un de ces grands crocodiles noirs nageait lentement dans l'air vers l'ouest ; sa queue obstruait un porche lumineux bâti par les nuages au couchant : une pluie tombait de son ventre sur Genève ensevelie dans les brumes ; deux ou trois étoiles éblouissantes sortaient de sa gueule comme des étincelles. Le Rhin, 11, 289.
D'autres citations plus brèves aideront à se faire une idée complète de la vision chez Victor Hugo. On y verra combien, dans ses romans et dans ses poésies, aussi bien que dans ses récits de vovages, il est hanté par les fantômes que produit son imagination, et cela à toutes les époques de sa vie. Déjà dans les Odes, les arbres des bois, le soir, deviennent des fantômes :
Dans les bois, mes royaumes.
Si le soir l'air bruit.
Qu'il semble, à voir leurs dômes,
Des tètes de fantômes
Se heurtant dans la nuit.
Odes et Ballades, 428-429.
Les montagnes sont des spectres, au crépuscule. Cette métaphore se trouve dans des œuvres de caractères très différents :
Les spectres immenses des montagnes (au crépuscule du matin) m'apparaissaient par les trous des nuées comme à
travers des linceuls déchirés. Alpes et Pyrénées, 31=;.
a6 LE SENS DE LA FORME CHEZ VICTOR HL'GO
Dans le brun crépuscule il' apparaît penché, Et l'on croit de Titan voir l'effrayante larve.
La Lcgcndt' des siècles, III, 262.
Dans les Travailleurs delà iiicr, en plein jour, un vaisseau est un fantôme : « Le Cashmere approchait avec une lenteur de fantôme. >>(1I, 340). C'est que Victor Hugo le voit avec les yeux de Gilliatt. La métaphore se comprend encore mieux, dans ï Homme qui rit, pour la Matutina. qu'attendent, dans la nuit, la tempête et le naufrage :
A un certain moment, elle alluma son fanal de proue ; il est probable que l'obscurité se taisait inquiétante autour d'elle, et que le pilote sentait le besoin d'éclairer la vague. Ce point lumineu.x, scintillation aperçue de loin, adhérait lugubrement à sa haute et longue forme noire. On eut dit un linceul debout et en marche au milieu de la mer, sous lequel rôderait quelqu'un qui aurait à la main une étoile.
La même image est évoquée au sujet de l'énorme cadavre qui fut jadis le vaisseau Léviathan :
Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants. La Légende des siècles, IV, 282.
Au crépuscule, tout dans un édifice prend une apparence spectrale : les tours, et même les vitraux qui laissent passer une lueur blafarde :