‹ Le sens de la forme dans les métaphores de Victor HugoChapitre 4 sur 114 · I. Voir les chapitres II et VI · texte numérisé non relu

I. Voir les chapitres II et VI

un saladier renversé, un sucrier, une bouteille, un soleil, portant lui-même le coq traditionnel, embroché dans son rayon supérieur. C'est le goût des modernes architectes flamands, qui « se sont imaginé que rien n'était plus beau que Lies pièces de vaisselle et des ustensiles de cuisine élevés à des proportions colossales et titaniques, >> et, « quand on leur a donné des clochers à bâtir... se sont mis à coiffer leurs villes d'une foule de cruches colossales. » (Le Rhin, I, yq-So). « Le clocher de l'église de Dinan est un immense pot à l'eau. » [Ib., qo). A Mons, une tour semble porter en guise dé toit « une énorme cafetière flanquée au-dessous du ventre de quatre théières moins grosses. » [France et Belgique, i lo). Dans un hameau de Picardie, le clocher paraît « composé de deux soufflets, l'un horizontal, l'autre vertical. » (Ib., 190). L'église de Calais « aurait du caractère si le clocher ne faisait l'effet d'une lorgnette à moitié rentrée sur elle-même. » (Ib., 170). A Namur, à Mannheim, les clochers ressemblent à des quilles ou à des bilboquets :

Le chemin de Liège s'éloigne de Namur par une allée de magnifiques arbres. Les immenses feuillages font de leur mieu.x pour cacher au voyageur les maussades clochers de la ville, lesquels apparaissent de loin comme un gigantesque jeu de quilles diapré de quelques bilboquets.

Le Rhin, 1, 95.

Mannheim, insipide ville... dont les clochers, comme ceux de Namur, ne sont pasdesclochers, mais des bilboquets réussis. Ib., II, io=j.

« Les tours Saint-Sulpice sont deux grosses clarinettes ». [Notre-Dame de Paris. I, 205)'. Les deux flèches de la cathédrale de Bâle ressemblent à deux carottes, mais l'architecte n'est pas coupable, la faute vient du badigeonneur :

Elle est badigeonnée en gros rouge... depuis le pavé de la place jusqu'à la pointe des clochers; si bien que les deux flèches, que l'architecte du quinzième siècle avait faites charmantes, ont l'air maintenant de deux carottes sculptées à jour. Le Rhin, II, 218.

Un des griefs de Victor Hugo contre l'architecture moderne, c'est la ressemblance trop fréquente entre les maisons ou les monuments qu'elle produit, et les objets qu'on peut voir chez un bourgeois de la rue Saint-Denis:

Les architectes élégants et sages qui font des maisons en forme de commodes et de secrétaires.

Le Rhin, 1, 2s6.

C'est une image représentant deux grands chandeliers posés à terre avec cette inscription: Vue Je Paris. A force de me creuser la tête, j'ai découvert qu'en effet c'était une vue de la barrière du Trône. — La chose est ressemblante.

Ib., 186.

En présence du majestueux néant des électeurs archiépiscopaux de Mayence, c'est un néant bien pauvre et bien

I. Quelques pages plus loin, une métaphore presque seiiiblahle est emplovée, sans intention comique, à propos delà symphonie des cloches, " ces dix mille voix d'airain chantant à la fois dans les tlùtes de pierre hautes de trois cents pieds >.

petit que celui de M. Louis Colmar, évéque du département du Mont-Tonnerre, dans sa tombe ogive en style troubadour, laquelle serait un admirable modèle de pendule gothique pour les bourgeois riches de la rue Saint-Denis, si l'on y avait ajusté un cadran au lieu d'un évéque. Ib., 431.

Un joli châtelet rococo qui a l'air d'une pâtisserie maniérée ou d'une pendule du temps de Louis XV.

Ib., 88.

La Sainte-Geneviève de M. Soufflot est certainement le plus beau gâteau de Savoie qu'on ait jamais fait en pierre. Le palais de la Légion d'Honneur est aussi un morceau de pâtisserie fort distingué.

Notre-Dame de Paris, I, 205.

"Victor Hugo aime à voir, du haut d'une tour ou d'une montagne, l'espace qui s'étend au-dessous de lui. De cette hauteur, toutes les dimensions lui paraissent changées, et il prend plaisir à cette illusion. Il se lait un jeu de chercher des ressemblances de forme, et s'amuse à taire d'un bateau un poisson, d'un arbre un légume, d'un toit un chapeau. Tout le monde connaît ce beau chapitre de Notre-Dame, Paris à vol d'oiseau, et il est presque inutile de rappeler « l'hôtel du comte d'Étampes, dont le donjon, ruiné à son sommet, s'arrondissait aux yeux, ébréché comme une crête de coq //, les x. trois ou quatre vieux chênes faisant touffe ensemble comme d'énormes choux-fleurs /-, l'hôtel de Saint- Pol, avec « ses deux hautes tours contiguës dont le toit conique, entouré de créneaux à sa base, avait l'air de ces chapeaux pointus dont le bord est

l6 LE SENS DE LA FORME CHEZ VICTOR HUGO

relevé m. la Bastille. <' cette botte d'énormes tours... ficelées pour ainsi dire par un fossé circulaire ' ». Que de fois, dans ses voyages, nous le voyons chercher le même plaisir ! Du haut d'un clocher, il regarde « les routes qui s'enfuient dans tous les sens comme les rayons d'une roue dont l'horizon est la jante et dont la ville est le moyeu. » [Le Rhin, I, 182). Du Rheinfels, ses yeux suivent le cours du Rhin « avec quelque bateau à vapeur qui, vu de cette hauteur, semble un gros poisson vert aux yeux jaunes cheminant à fleur d'eau et dressé à porter sur son dos des hommes et des voitures. » {Ib., 248). A Strasbourg, du haut du Munster, il voit « un scarabée noir » courir sur la route de Metz : c'est une diligence [Ib., II, 191). D'une esplanade de roche « accrochée comme un balcon au mur démesuré du Rigi >>, il voit au-dessous de lui, à une profondeur immense, le lac de Lucerne « morcelé par les nases et les golfes », où les monts géants semblent se mirer « comme dans un miroir cassé. » [Alpes et Pyrénées, 34). Du haut du Rigi, « des montagnes de huit cents pieds sont des verrues misérables ; des forêts de sapins sont des touffes de bruyères ; le lac de Zug est une cuvette pleine d'eau ; la vallée de Goldau, cette dévastation de six lieues carrées, est une pelletée de boue : le Bergfall, cette

I. A Bacharach, la méine comparaison lui vient à l'esprit ; <i Du haut du schloss on a une vue immense... cette botte de noires tours qui ressemble à l'ancienne Bastille de Paris, c'est le manoir inhospitalier dont Sibo de Lorch refusait d'ouvrir la porte aux gnomes dans les nuits d'orage. .. u Rl,i„. I, 2=,8.

LA NATURE DE LA VISION l'y

muraille de sept cents pieds, le long de laquelle a glissé l'énorme écroulement qui a englouti Goldau, est la rainure d'une montagne russe ; les routes, où peuvent se croiser trois diligences , sont des fils d'araignée 2>. [Ib., 37}. Ces routes peuvent nous faire songer à ce qu'on aperçoit du char aérien de Nemrod, dans la Fin de Satan (p. 78) :

Les fleuves sont épars comme des fils d'argent.

Ces comparaisons sont en effet si familières au poète qu'il n'a pas besoin, pour les faire naître, d'aller au sommet d'une tour ou d'une montagne. Il a ce qu'on pourrait appeler l'imagination gigantesque, c'est-à-dire qu'il réduit facilement les objets aux proportions qu'ils pourraient avoir aux yeux ci'un géant. Mais dans cette transposition, il faut que la forme soit conservée, au moins dans ses lignes principales. La statue d'un faune devient la poignée d'un glaive ; les deux tours de Notre-Dame sont des chenets géants ; une pierre d'assise, ou la pierre d'un tombeau sont les touches d'un clavier :

A le voir là, sinistre, et sortant à moitié

De son fourreau noirci par l'humide feiiillée,

On eût dit la poignée en torse ciselée

D'un vieu.x glaive rouillé qu'on laisse dans l'étui.

Les Rayons et les Ombres, =^43.

Les énormes tours de Notre-Dame, ainsi vues de derrière avec la longue nef sur laquelle elles se dressent, découpées en noir sur la rouge et vaste lueur qui emplissait le parvis,

l8 LE SENS DK LA FORME CHEZ VICTOR HUGO

ressemblaient aux deux chenets gigantesques d'un feu de cyclopes. \oirc-Damc de Paris, II. ^562.

Une des assises d'un contrefort, frappée par un boulet, a glissé tout entière dans son alvéole sous le choc, mais n'est pas tombée et apparaît encore là aujourd'hui comme une touche de clavecin sur laquelle se poserait un doigt invisible.

Le Rliin, 1, 455.

O sépulcres I j'entends l'orgue etïrayant de l'ombre. Formé de tous les cris de la nature sombre

Et du bruit de tous les écueils ; la mort est au clavier qui frémit dans les branches, Et les touches, tantôt noires et tantôt blanches,

Sont vos pierres et vos cercueils.

La Légende des siècles, III, 161.

Les châteaux des bords du Rhin, sièges de la puissance féodale, rappellent la borne, emblème de la propriété. [Le Rhin, II, 52). Un rocher, une maison sont des pavés :

Un pavé au milieu de l'océan, c'est le rocher Ortach.

L'Homme qui rit, I, 182.

Une façon de maison neuve, carrée, plâtrée, à contrevents verts, fort laide, espèce de gros pavé blanch.Ttre.

Le Rhin, II, 59-60.

Une tour dont les crevasses laissent voir une lumière intérieure est une lanterne sourde. [Le Rhin, 1, 328). Le mont, au milieu de la plaine, est un décombre. [Dieu, 101). Mais, grâce à l'idée de

LA NATURb DE LA VISION

majesté qui s'attache à lui, il peut aussi faire songer à un trône :

L'hiver pour trône a les cimes.

Les Chansons des rues et des bois, 151.

Avoir, du cap d'Asie aux pics Acrocéraunes, Toute la mer pour peuple et tous les monts pour trônes. La Légende des siècles, I, 107.

Souvent les rochers, les montagnes, semblent à Victor Hugo les marches d'un escalier de titans. La même image se présente au sujet de la pyramide de Chéops, et ailleurs, perdant de vue, du reste, toute idée de forme, le poète voit monter jusqu'aux étoiles un escalier colossal :

Un long amphithéâtre de rochers, étages comme un escalier de géants. Han d'Islande, 413.

A Albis il semble qu'on ait sous les yeux quatre chaînes de montagnes superposées ; au premier plan les Ardennes vertes, au second plan le Jura sombre à brusques courbures, au troisième étage, les Apennins chauves et abrupts, au fond, au-dessus de tout, les blanches Alpes. On croit voir les quatre premières marches de l'ancien escalier des Titans Alpes et Pyrénées, 6.

La terre qui nous montre au milieu des chalets Le fier archer d'Altdorf tenant son arbalète. Et, titan, au-dessus du lac qui le reflète. Enjambant les grands monts comme des escaliers. La Légende des siècles, 111, 9s-

Elle' montait aux cieux, escalier redoutable D'on ne sait quelle entrée étrange de la nuit.

Ib., I, 363.

J'étais sur l'esplanade de l'église (à Lausanne), devant le portail, et pour ainsi dire sur la tète de la ville. Je voyais le lac au-dessus des toits, les montagnes au-dessus du lac, les nuages au-dessus des montagnes, et les étoiles au-dessus des nuages. C'était comme un escalier où ma pensée montait de marche en marche et s'agrandissait à chaque degré.

Le Rhin, II. 288-289.

Dans la coupure des montagnes, Victor Hugo croit reconnaître la trace du char d'un titan, et, même sans ce souvenir mythologique, c'est le mot ornière qui lui vient à l'esprit pour désigner un ravin, un chemin creux :

Un ravin de ces monts coupe la noire crête ; Comme si, voyageant du Caucase au Cédar, Quelqu'un de ces Titans que nul rempart n'arrête

Avait fait passer sur leur tête

La roue immense de son char.

Les Orientales, 109.

Le ravin de la .Meuse coupe ce plateau à vif et à pic, comme une ornière coupe un champ. Le Rhin, I, 88.

Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la crête de Mont-Saint-Jean, fossé au sommet de l'escarpement, ornière cachée dans les terres, était invisible, c'est-à-dire terrible.

Les Misérables, II, 43.

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