‹ Le sens de la forme dans les métaphores de Victor HugoChapitre 62 sur 114 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les métaphores médicales, pathologiques, abondent dans l'œuvre de Victor Hugo. Il ne peut être question ici que de celles qui sont fondées sur une ressemblance de forme. Nous en trouverons encore un assez grand nombre.

Parmi les difformités et les maladies du corps humain, celles qui se prêtent le mieux aux métaphores de ce genre sont naturellement les gibbosités et les gonflements de toute sorte : verrues, ampoules, tumeurs, pustules, abcès. Ces mots s'appliquent à des choses très diverses. Ils désignent les excroissances d'une pierre ou d'un arbre, et les excroissances du globe. Tantôt la ressemblance de forme est réelle, tantôt les mots éveillent plutôt l'idée d'une défiguration quelconque, sans correspondre à aucun contour précis.

Sur l'écorce des arbres. Victor Hugo remarque des excroissances qu'il appelle des verrues :

Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui sont les verrues de la végétation. Les Misérables, II, i66

Quelques arbres malsains, tout couverts de verrues.

Toute la Ivre, I, iS2

Les monts sont les gihhosités du globe, lis sont aussi des ampoules, des tumeurs, des pustules. Le mot ampoule sert à désigner une excroissance sur une montagne ou sur une roche. Un volcan est un ahcès qui jette son pus :

J'ai vu lever le soleil... ses rayons horizontaux sont allés au loin faire surgir à l'horizon les gibbosités monstrueuses du Jura. Ce sont déjà des bosses formidables.

Le Rhin, 11, 213.

Derrière le Pilate et sur les rives du lac se pressent péle-méle une foule de vieux monts chauves et difformes... J'entrevois confusément tous ces géants goitreux et bossus accroupis dans l'ombre autour de moi.

Alpes et Pyrénées, 4.

Ces formes éveillent l'idée de grandeur, non de beauté.

Loin de là. Elles sont parfois maladives et hideuses. La

roche a des nodosités, des tumeurs, des kystes, des

ecchymoses, des loupes, des verrues. Les monts sont les

gibbosités de la terre.

L'Arehipel lIc In Afiiiielie, 22.

Le sol de l'Université était montueux. La montagne Sainte-Geneviève y faisait au sud-est une ampoule énorme.

Notre-Diiine de Pnn's, I, 190.

L'œil... remonte le long d'une sombre ampoule boisée.

Le Rhin, 11, 236.

Le mont Cerdon qui fait une magnifique ampoule dans l'horizon de Marseille. Alpes et Pyrénées, 75.

Et distino'uant parfois, sous eux, dans l'étendue, Des monts, pustules du chaos.

La Légende des siècles, 111, 118.

2l8 LE SENS DE LA FORME CHEZ VICTOR HUGO

Le Golgotha, funeste et pestilentiel,

Leur semble la tumeur difforme de l'abime.

La Fin Je Satan, 246.

Dans une des ampoules que fait la pente méridionale du Rigi. Alpes et Pyrénées, 3s.

L'ampoule rocheuse qui couvrait en partie la plate-forme de la grande Douvre.

Les Travailleurs de la mer, W, ■^9.

Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules ruinées brusquement par la côte.

L Homme qiii rit, 1, lo^.

Pour avoir çà et là ces plaies, les cratères, et ces dartres, les solfatares, pour un volcan qui aboutit et qui jette son pus, le globe ne meurt pas. Les Misérables, IV, 313.

Peux-tu guérir l'abcès du volcan poitrinaire?

L Ane. 2-]C).

Le gonflement du flot soulevé par le vent produit sur Locéan des tumeurs et des pustules :

Sous les rafales australiennes, de vraies tumeurs maladives boursouflent l'océan.

I^es Travailleurs Je la mer, II, 27.

A la surface, des bouillons de houle, isolés, pareils à des pustules, s'arrondissaient, puis crevaient. L'écume ressemblait à une lèpre. L'Homvic qui rit, I, 144.

La brume pend comme un goitre au cou de la montagne ; le nuage traîne une tumeur sur l'océan :

Un mont dort dans un angle ; un autre est accoudé, Et la brume à son cou s'enfle et pend comme un goitre.

Dicn^ 61.

Le nuage plein de souffles trainant sa tumeur sur l'océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer autour de l'ourque. L Homme qui rit, \, 159.

Un édifice peut avoir une bosse : son dôme, s'il est lourd et disgracieux. La façade d'un monument vieilli est défigurée par des excroissances maladives qui ressemblent à des verrues ou à des pustules. L'éléphant de plâtre qui s'élève, en 1832, sur la place de la Bastille, est couvert de verrues et d'ulcères, et, sur la muraille de l'égout, des fungus ressemblent à des tumeurs :

Le Paris de Louis Xlll, au Val-de-Gràce : une architecture écrasée et trapue, des voûtes en anse de panier, je ne sais quoi de ventru dans la colonne et de bossu dans le dôme. Notre-Dame de Paris, 1, 204.

Voici les églises de Louis Xlll, lourdes, trapues, surbaissées, ramassées, chargées d'un dôme comme d'une bosse., /è., 287.

Y a-t-il rien au monde de plus bossu et de plus rachitique que votre monument expiatoire... de la rue de Richelieu? Littérature et philosophie , ^^9.

A cette façade s'adosse insolemment le dôme ou plutôt la bosse d'une abominable église rococo.

Le Rhin , 1, 103.

Trois sortes de ravages défigurent aujourd'hui l'archi-

tecture gothique. Rides et verrues à l'épiderme ; c'est l'œuvre du temps. Notrc-Davie Je Paris, I, i68.

Sur le côté sud de cette place se penchait la façade ridée et rechignée de l'Hôtel-Dieu, et son toit qui semble couvert de pustules et de verrues. Ib., iSs-

Le vieux mastodonte misérable (l'éléphant de la Bastille), envahi par la vermine et par l'oubli, couvert de verrues, de moisissures et d'ulcères. Les Misérables, IV, 240.

(Dans l'égout). La muraille, par places, était couverte de fungus difformes, et l'on eut dit des tumeurs : la pierre elle-même semblait malade dans ce milieu irrespirable.

Ib., V, 170.

La façade inégale d'une barricade, les monuments du temps de Louis XV, avec leur excès d'ornements, semblent offrir aux veux des bosses et des verrues :

La vaste barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues, ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la fumée.

Les Misérables, V, 11.

Voici enfin Louis XV, avec les chicorées et les vermicelles, et toutes les verrues et les fungus qui défigurent cette vieille architecture caduque, édentée et coquette.

Notre-Dame de Paris, \, 287.

Une toile gonflée par la poussée du flot forme un abcès :

Le gonflement du prélart grossissait. Il ballonnait de plus en plus. C'était comme un abcès prêt à s'ouvrir.

Les Travailleurs de la mer, II, 233.

Victor Hugo compare à des ampoules des coques de vaisseaux, un toit bas au milieu d'un plateau, et même des corbeaux qui se sont abattus sur un cadavre :

On voyait à peine les coques, grosses ampoules noires, et les agrès, fils mêlés d'échelles.

U Homme qui rit , II, 409.

Le toit de Psyphax, bas et marqué d'un poteau. Fait une ampoule au centre isolé du plateau.

La Fin de Satan, 145.

Tous se précipitèrent, il y eut une nuée d'ailes, puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu disparut sous un fourmillement d'ampoules noires remuant dans l'obscurité. L'Homme qui rit, I, 98.

Enfin, l'idée de la forme finit par être à peu près absente de la métaphore. Il ne reste plus que l'idée d'une excroissance parasite et maladive :

Par Hercule ! on est prêt à jurer que ce vieux Un beau matin germa dans ce bloc chassieux... Si bien que, maintenant, grimaçant sur la rue, Il est du vieux pilier la vivante verrue.

Toute la lyre, II, 198.

Pas de cathédrale, pas de paroisse en France, à laquelle il ne poussât, soit au front, soit au coté, une chapelle de ce

genre. Cette chapelle constituait pour les églises une véritable maladie. C'était la verrue de Saint-Acheul.

Littérature et philosopliic, 'î^^.

Le mot lèpre revient très souvent dans les comparaisons de Victor Hugo. Il n"a pas toujours le même sens. Tantôt il désigne un véritable relief: les objets sont comparés à des pustules ou tout au moins à des croûtes formées sur la peau. Tantôt il s'emploie à propos d'une surface endommagée, écorchée, malade en quelque sorte. 11 est assez difficile de faire exactement à chaque signification sa part :

La mer se rue souvent sur ces plaines et jette sur le sommet de toutes les basses ondulations de sable... comme une lèpre de galets.

France et Belgique, 207.

Une lèpre de coquillages conoides couvrait la roche à de certains endroits. Carie sèche du granit.

Les Travailleurs de la mer, 11, ^2.

Nous voilà dans un lieu monstrueux...

Où les murs ont la lèpre, où, parmi les pustules, Glissent les scorpions mêlés aux tarentules.

Les Cliatimcuts, 377.

Véritable lèpre d'oves, de volutes, d'entournements, de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze, d'amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l'art dans l'oratoire de Catherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le boudoir de la Dubarrv. Notre-Dame île Paris, 1, 168.

Li;S DIFFORMITES ET LUS MALADIFS 22 3

L'herbe verte, Le lierre, le chiendent, l'églantier sauvageon, Font depuis trois cents ans l'assaut de ce donjon ; Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade'. Lj Légende des siècles, II, 79.

Il faut que le lichen, cette rouille àw marbre. De sa lèpre dorée au loin couvre le mur.

Les Voix intérieures, 231.

Cette pierre n'est pas plus exempte que les autres des lèpres du temps, de la moisissure, du lichen, et des fientes d'oiseaux. Z<'5 Misérables, V, 500.

Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales façades (Bicêtre) ; on dirait que les murs ont une lèpre. Le Dernier jour d'un condamne, 333.

Le parement, écorché çà et là, dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuse. Le Rhin, 1, 3^2.

Une belle herbe verte tapisse le pied de ce mur décrépit ; le lierre y grimpe joyeusement et en cache les nudités, les plaies et les lèpres peut-être.

Choses vues. Nouvelle série, 40.

Les murs avaient un aspect lépreux, et étaient couverts de coutures et de cicatrices comme un visage défiguré par quelque horrible maladie. Les Misérables, 111, 307.

I. Dans cet exemple comme diins le précédent, on voit que l'intention du poète est de montrer dans la lèpre un mal envahissant, étendant de plus en plus ses ravages. — Si le lierre est comparé à la lèpre, la lèpre aussi est comparée au lierre ;

La lèpre erre sur moi comme un lierre sur l'orme.

La Fin de Satan, 31.

Sur cette muraille couverte de squames et de lèpres.

Ib., IV, 78.

La lèpre des cloisons malsaines du taudis Gagnant l'habitant sombre, et passant, incurable, Du mur de la misère au front du misérable.

Les Quatre vents de l'esprit, II, 274.

L'égout c'était le barathrum. L'idée d'explorer ces régions lépreuses ne venait pas même h la police.

Les Misérables, V, 167.

C'est délabré, croulant, lépreu.Y, désespéré'.

La Légende des siècles, I, 225. *

Le pilier n'est que lèpre et l'homme n'est que plaies.

Toute la lyre, II, 196.

Et la chèvre qui broute au flanc du mont penchant Entre les grès lépreux trouve à peine une câpre.

La Légende des siècles, II, 46.

Dans de nombreuses métaphores, Victor Hugo assimile aux blessures de l'homme les avaries des choses. Les rochers, les murs, les navires ont des plaies , et les plaies des navires sont souvent mortelles :

De là sur tous ces vieux granits tant de blessures.

Les Travailleurs de la mer, II, 38.

L'orage du combat est encore dans cette cour (à Hougomont)... Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches crient, les trous sont des plaies.

Les Misérables, II, 10.

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