CHAPITRE II
LES FORMES O E O M ET R 1 (iU ES
La forme la plus simple, c'est celle de la ligne droite, ou du moins celle qui s'en rapproche le plus. Victor Hugo s'écarte beaucoup de la rigueur géométrique, et ramène souventà ce type des formes qui, en réalité, en sont fort éloignées.
On peut compter comme une ligne droite, au moins apparente, le sillage d'un navire, d'une barque. Pour Victor Hugo, ce sillage sera la rainure que la scie produit dans le bois, ou la lame d'une épée. un fil reliant deux mondes, le sillon creusé par le navire, cette charrue de la civilisation, ou encore une longue rue. Ou bien, comme le sillage n'est pas une ligne simple, ce sera un sapin muni de ses branches. Enfin, cette ligne, droite pour nos yeux, étant en réalité une ligne courbe, ce sera une ceinture entourant le globe:
De même que la scie agrandit la rainure, La proue en me voyant fend Leau plus fièrement. La LcQCinlc des sicclcs, I, 3=19.
Une petite barque qui courait à côté dans une flaque obscure s'y doublait en s'y reflétant et y figurait une longue
épée ; la barque faisait la poignée, le batelier la garde, et le sillage étincelant, la lame fine, longue, et nue.
Alpes et Pyrénées, i8.
Quelques-unes (des possessions de l'Espagne), les Indes, par exemple, ne se liaient à la métropole que par le sillage de ses vaisseaux. Or, qu'est-ce que le sillage d'un vaisseau? Un fil. Et combien de temps croit-on que puisse tenir un monde attaché par un fil? Le Rliiii, 11, 3si.
Matelots dispersés sur l'océan de Dieu.
Et, comme un pont hardi sur l'onde qui chavire, Jetant d'un monde à l'autre un sillon de navire, Ainsi que l'araignée entre deux chênes verts Jette un fil argenté qui flotte dans les airs.
Les Feuilles d'autonine, 3G3.
Le navire, errante charrue, Le flot, m}'Stérieux sillon.
Les Cliiitiinents, 107.
Le sillage faisait dans l'océan derrière le navire une longue rue frangée d'écume.
Les Travailleurs de hi mer, I, 318.
Chaque barque fait son sillage dans le golfe et semble traîner après soi un long sapin d'argent avec toutes ses branches. Alpes et Pyréuees, 214.
De tous les océans votre course a vu l'onde, Hélas! et vous feriez une ceinture au monde Du sillon du vaisseau.
Les Feuilles d'automne, i-^i.
Dans ces exemples , tantôt la métaphore est simplement descriptive, tantôt elle contient un
LES FORMi:S GEOMETRiaUKS 43
sens plus profond. Voici des phrases qui ne présentent à l'esprit rien de plus que le tracé de plusieurs lignes parallèles :
Les blés coupés sont rangés à terre sur le flanc des collines de façon à imiter le dos des zèbres.
Le Rhin, I, 20.
Les durs barreaux de fer découpent le soleil, Et le mur apparaît semblable au dos des zèbres.
Les Châtiments, 378.
En voici, au contraire, où la comparaison contient une autre idée, plus ou moins importante, toujours très facile à comprendre :
Un longue poutre qui a été un sapin, et qu'on transporte à Bâle sur deux paires de roues qu'elle réunit comme un trait d'union. Le Rhin, H, 21s.
Entre la ville impériale et la ville électorale, notre civilisation a jeté ce trait d'union qu'on appelle un chemin de fer. Ib., 1. 440.
Tout vibre et tout devient instrument ; le désert Chante, et la forêt donne au farouche concert Son branchage sonore et triste, et le navire Son gréement, dont le vent fait une sombre lyre.
Dieu, 99.
Tandis que l'ouragan, qui parfois semble rire,
Puis éclate en sanglots, Joue avec les agrès comme avec une lyre,
Un chant noir sort des flots.
Tonte la lyre, III, 99-100.
44 I.E SENS DlC LA FORME CHRZ VICTOR HUGO
Le destin, la douleur, se mettront à chanter, Et, vibrant dans cette ombre où l'aube va monter, Devant ce soupirail où l'homme cherche à lire, Ces barreaux deviendront les cordes d'une lyre.
Ib., 77.
Le tigre sur son dos qui peut-être eut une aile A l'ombre des barreaux de la cage éternelle.
; Les Contemplations, II, 346.
Le grave laboureur fait ses sillons et règle La page où s'écrira le poème des blés.
Ib., 250.
Des lignes à peu près droites, partant parallèlement d'une ligne principale à laquelle elles sont perpendiculaires, rappellent la forme d'une arête de poisson, ou celle d'un peigne :
Il marcha un jour entier à travers ces montagnes qui, partant comme des côtes, de distance en distance, de la chaîne principale dont la Norvège est traversée dans la longueur, s'étendent en s'abaissant graduellement jusqu'à la mer... disposition singulière du sol, qui a fait comparer la Norvège à la grande arête d'un poisson.
Han d'Islande, 522.
Ces cordons (la chaine des galériens) sont de longues et fortes chaînes coupées transversalement de deux err deux pieds par d'autres chaînes plus courtes, à l'extrémité desquelles se rattache un carcan carré... Quand ces cordons sont développés à terre, ils figurent assez bien la grande arête d'un poisson.
Le Dernier /oiir d'un condamné, 3=17.
La clôture des champs se fait au moyen d'une espèce de barrière formée d'un tronc d'arbre où sont piqués çà et là des morceaux de bois, laquelle barrière ressemble à un peigne. France et Belgique, ^^.
Devant moi, suivant l'ondulation de la colline opposée, remontait la route éclatante de soleil, sur laquelle l'ombre des rangées d'arbres dessinait en noir la figure d'un grand peigne auquel il manquerait plusieurs dents.
Le Rhin, I, 21.
De la forme de la ligne droite on peut rapprocher celle d'une bande, ce mot éveillant d'ordinaire ridée de deux bords rectilignes et parallèles. Dans les comparaisons avec une bande, ou une barre, ou une lame d"épée,nous trouverons des exemples de la taçon dont Victor Hugo simplifie les contours, car les objets comparés n'ont pas la rectitude de lignes que feraient attendre les mots dont il se sert :
Cet encombrement d'écueils, simplifié par l'eau et par la nuit, apparaissait aux naufragés sous la forme d'une simple bande obscure, sorte de rature noire sur l'horizon.
VHoiinncquirit, 1, 1S7.
Le couchant posait sur les Vosges violettes ses longues bandelettes peintes des couleurs du spectre solaire.
Le Rhin, II, 1 33-154.
Le couchant, dorant mon bouge.
Ferme, sur l'ombre où je suis.
Comme un verrou de fer rouge, La porte énorme des nuits.
Les Quatre vents de l'esprit, II, 48.
46 l.E SKNS Di; I.A FORMi; CHEZ VICTOR HUGO
J'allais. Quand je levai mes yeux vers l'horizon, Le couchant n'était plus qu'une lame sanglante.
Cela faisait penser à quelque grand duel
D'un monstre contre un dieu, tous deux de même taille;
Et l'on eut dit l'épée effrayante du ciel
Rouge et tombée à terre après une bataille.
L Aiincc Icnlhlc, -jo.
La ligne droite verticale nous apparaît dans les tours, les tlèches qui dominent les maisons d'une ville. Tantôt ce sont les mâts d'une Hotte à l'ancre, tantôt les piques d'un bataillon, tantôt les tlèches d'un carquois; et ici la métaphore est appelée par le double sens du mot:
Là de blancs minarets dont l'aiguille s'élance Tels que des mâts d'ivoire armés d'un fer de lance.
Les Orientales, 40.
A toi Stamboul qui, sur ce bord Dressant mille flèches ensemble, Se berce dans la mer, et semble Une flotte à l'ancre qui dort !
Ib., 90-91.
Médine aux mille tours, d'aiguilles hérissée, Avec ses flèches d'or, ses kiosques brillants, Est comme un bataillon arrêté dans les plaines,
Qui, parmi ses tentes hautaines, Elève une forêt de dards étincelants
Odes et Ballades, 528.
Le tombeau des soudans...
Ce monument, superbe entre les monuments,.
Li;S FORMKS GEOMETRIdUES 47
Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches, Son faite plein de tours comme un carquois de flèches. La LcgcnJe des siccles, II, 164.
Le casque à pointe de rairaée prussienne donne lieu à une métaphore amusante :
Et comme on se défie Du roi d'en haut jaloux des rois d'en bas, on met, Sire, un paratonnerre en cuivre à ton sommet.
L'A II II ce terrible, 188.
Une pluie fine ressemble à des fils d'araignée ; si de plus elle est glacée, pénétrante, elle fait pensera des aiguilles ; si c'est une pluie destinée à la punition des peuples, c'est l'image de llèches qui se présente à l'esprit :
La pluie line et blanche qui rayait l'air comme un réseau de fils d'araignées.
/.[' Dernier jour d'un condiiiiine, 449.
Point d'averses, mais de longues aiguilles fines, glacées, pénétrantes. Les TruvaiUenrs de 1j mer, II, 99.
Elle à son gré vide et lance au peuple hébreu Les flèches de la pluie ou le carquois du feu.
Dieu, 42.
La chaîne d'un gibet et celle d'un paratonnerre sont comparées au fil d'un pantin, d'une marionnette :
Il se mit à se démener. Pantin épouvantable ayant pour ficelle la chaîne d'un gibet. L'Homme qui rit, I, 99.
Le tonnerre au bruit ditïorme Gronde... — On raille sans péril La marionnette énorme Que Franklin tient par un fil.
Les Chansons des rues et des hois, 373.
Nous pourrions ranger encore beaucoup d'autres objets dans la même catégorie, par exemple une colonne, un phare, une cheminée d'usine ou de bateau à vapeur : il est certain que dans tous ces objets Victor Hugo considère beaucoup moins la forme quadrangulaire ou cylindrique que la position verticale. Il ne pense guère qu'à une ligne droite s'élevant vers le ciel. La prédominance de cette idée est évidente dans quelques-uns des rapprochements qu'il t'ait : la colonne Vendôme et le stvle d'un cadran solaire, une cheminée d'usine et un obélisque :
Elle était, dans Paris que le soleil inonde, Comme un stèle au milieu de ce cadran du monde, Et son ombre y marquait les heures du progrès.
Toute la lyre. II, 279.
La cheminée de l'usine, ce triste obélisque de notre civilisation industrielle. Le Rliiii, I, 97.
Au contraire, le rapport de forme est plus complet dans ces deux métaphores qui désignent encore la colonne Vendôme, et dans les trois suivantes :
Cette colonne altière au nom toujours accru. Debout peut-être encore, ou tombée, et pareille Au clairon monstrueux d'un titan disparu.
Les Voix intérieures, 235.
LES FORMES GEOMETRIQUES 40
Or ce trophée était sublime à l'horizon ; Il avait l'air d'un phare éclairant une rive.
Toute la lyre, II, 277
Chandelier que Dieu Pose sur la grève, Phare au rouge éclair.
Les Voix intérieures, 327.
Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage... Ce sont les usines qui s'allument. Le Rhin, I, 99.
Ah 1 comme c'était beau sur les vagues cette cheminée altière, ce prodigieu.x cylindre, ce pilier au chapiteau de fumée, cette colonne plus grande que la colonne Vendôme, car sur l'une il n'y a qu'un homme et sur l'autre il y a le progrès ! Les Travailleurs Je la mer, II, 264.
D'autres métaphores nous montrent des lignes verticales et parallèles :
Les murs (de la cathédrale de Chartres) sont si chargés de colonnettes et de nervures que, de cette même porte Guillaume d'où on la voit dans toute sa magnificence, elle apparaît au-dessus de la ville comme un immense orgue de pierre. France et Belgique, 46.
J'aime l'orgue, tonnerre et lyre, éclair et nuit, Bronze et frémissement, force énorme de bruit, Fournaise d'harmonie au.K noires cheminées.
Toute la lyre, 1, 289.
La mèreSainte-Mechtilde, chargée du chant et du chœur, y employait volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme complète, c'est-à-dire sept, de
dix ans à seize inclusivement, voix et tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte par rang d'âge de la plus petite h la plus grande. Cela offrait aux regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de flûte de Pan vivante faite avec des anges.
Les M/sc'riihh-s, II, 3^1.
Nous voyons sur un cadran la rencontre de deux lignes droites, formant un angle tantôt aigu, tantôt droit, tantôt obtus. Les aiguilles qui mesurent le temps font penser au compas. Comme elles semblent trancher sans cesse le fil de mille existences, il est tout naturel qu'elles soient aussi comparées aux branches des ciseaux :
Ni l'église où le temps fait tourner son compas.
Les Contemplations, II, 70.
J'ai sans cesse vu l'heure, en tournant pas à pas, Teindre d'ébène et d'or les branches du compas.
Toute la lyre, 1, i()3.
Qu'importe ce que mesure L'heure en tournant son compas ?
Les Ç)iiatre vents de I esprit, 11, 2s.
Tandis que, du cadran parque mystérieuse, L'heure, coupant danslair, sur la terre et les eaux Toutes sortes de (ils avec ces noirs ciseaux, Ouvrait et refermait l'angle des deux aiguilles.
La Pitié suprême, 119.
\'ictor Hugo emploie les mêmes métaphores en parlant des jambes d'un marcheur, et se rencontre, dans un cas au moins. a\ec la langue populaire :
Ils sont grands et sereins, et chacun de leurs pas Mesure un tiers du ciel dans son vaste compas.
Dieu, i-^-j.
Leur pas est si correct, sans tarder ni courir, Qu'on croit voir des ciseaux se fermer et s'ouvrir. La Li-'gcndc des siècles, Ili, S9-90.
A ces angles ajoutons-en deux encore, l'un dans une métaphore purement descriptive, l'autre dans une métaphore SA'mbolique :
Pousser mon bras qui lient ma plume.
Et faire dans le vers que je viens retoucher Saillir soudain un angle aigu comme un clocher Qui perce tout à coup un horizon de plaines.
Les Voix intérieures, -518.
Les crosses et les croi.x d'évêques, au milieu
Des piques et des dards, mêlent au.v meurtres Dieu;
Les mitres figurant de plus gros fers de lance.
La Légende des siècles, II, 2 4'î.
La ligne brisée est représentée dans les métaphores de Victor Hugo par les dents d'une scie ou les fleurons d'une couronne, ou la crête d'un coq. Souvent aussi divers objets sont comparés à la mâchoire d'un homme ou d'un anirnal. Je réserve cette série de métaphores pour un autre chapitre ; j'en citerai ici une seulement, pour ne pas séparer ces deux dessins curieux :
Posée au bord du ciel comme une longue scie, La ville aux mille toits découpe l'horizon.
Les Feuilles d'anioiniie, 300
52 l.K SENS Di; I.A FORME CHKZ VICTOR HUGO
Reprenez cette noire silhonette, ravivez d'ombre les mille angles aigus des flèches et des pignons, et faites-la saillir, plus dentelée qu'une mâchoire de requin, sur le ciel de cuivre du couchant.
Notre-Dame de Paris, 1, 208.
L'image d'une scie sert aussi à représenter les dents d'un haillon, une tlèche tailladée, les pierres d'une brèche, l'éclair tranchant c< le bloc des nuits » comme la scie tranche le bois :
Sa cape en dents de scie et ses bas en spirale.
Riiy Blas, 94.
La grande cathédrale gothique avec ses hautes flèches tailladées en scies. Les Orientales, Préface, 6.
11 se mit à gravir les pierres de la lézarde du mur... La montée était rude. C'était quelque .chose comme une ascension le long des dents d'une scie.
{)natrcviiicrt-trei^e, 443 .
11 plonge au bloc des nuits l'éclair, scie enflammée. La Légende des siècles, 111, 26").
Victor Hugo compare aux tleurons d'une couronne les pics d'une montagne, les aiguilles d'un glacier, les tours d'une forteresse surmontant une cime, les créneaux ébréchés d'une vieille tour, qui le font aussi penser à une crête de coq :
Les cimes blanches et grêles des monts de Kole, pareilles au.\ fleurons aigus d'une couronne antique.
//an d'/siaiide, 9 3.
LES FORMES GEOMETRIQUES 53
Suspendu sur l'abîme béant, Le nuage se change en un glacier sublime. Et des mille fleurons qui hérissent sa cime
Fait une couronne au géant !
Les Feuilles d\iiitonnu\ 276.
Des tourelles grêles et aiguës surmontent la pointe d'un pic comme une couronne. //.;;/ J'/shiitiic, 2=13.
Les vraies couronnes des montagnes, c'étaient les anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron.
Le Rhin, U, M.
Quatre grands créneaux usés, ébréchés et changés en triangles par le temps, complétaient la sombre silhouette de la tour, et lui faisaient une couronne de fleurons aigus.
Ib., 122.
Un vieux château ruiné dont les créneaux font une crête de coq à la montagne'. //>., 240.
Victor Hugo remarque la ligne courbe ou sinueuse dans un grand nombre d'objets, et, pour un même objet, la" métaphore varie selon les circonstances. Le croissant de la lune peut être la moitié de l'anneau d'or de Dieu, ou le fer d'or " du sombre cheval de la nuit //. Ruth la glaneuse y verra une faucille, et des soldats y reconnaîtront le hausse-col du vieux capitaine qui vient d'être tué à leurs côtés :
Le croissant descendait lentement vers la terre, si fin, si pur et si délié qu'on eût dit que Dieu nous laissait entrevoir la moitié de son anneau d'or. Le Rhin, I, 81.