‹ Le sens de la mortChapitre 16 sur 30 · LA · texte numérisé non relu

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je ne prends plus de morphine, à cause de lui. Je souffre de nouveau, ah ! cruellement ! Mais 1l y a pire que cette souffrance. Il y a le trouble, là ; » 1l montrait sa tête : « cette pensée qui va vous fuir, cette épaisseur entre l’action et vous, cette immobilisation intérieure... J’ai eu peur, quand j'ai vu en face la nécessité de cette opération sur Dufour, de n’être plus moi-même, et, dans un cas pareil, ne pas agir, pour un Ortègue, c’est dé-

“A Je ne suis pas Age res Feu -

tômes classiques de l’abstinence subite : de l’insomnie, des fourmillements, du froid, une hyperesthésie extraordinaire. Mais tout, tout plutôt que ce poids accablant, cette chape de plomb sur la volonté... Marsal, je veux que Dufour marche, et il marchera. Venez, 1l doit être préparé... »

Quelques minutes après, nous entrions dans la salle d'opération, lui, bien nerveux, bien tendu; moi, bien désireux que l’audacieuse tentative à laquelle il allait se livrer sur l’héroïque et infortuné Dufour fût achevée et qu’elle réussit.

Je constatai avec inquiétude que l’exceitation grandissait chez Ortègue, à mesure que l'instant d’agir approchait.

Jadis, c'était le contraire. Rien que de passer le tablier et les gants de caout-

mesures, vous savez. Je me suis rendu compte qu’en diminuant la dose, jen’arriverais pas. Seulement, j'ai les symp-.

pelle distinctement deux de ses propos,

‘une Létrftin si re nb) Les me rap-

l’un qu’il me tint presque sur le seuil de

la salle, en me montrant dans le jardin

la silhouette de l’aumônier qui descen-

dait le perron : | — « L’abbé Courmont vient de distri

buer sa morphine, peut-être à notre pauvre Dufour. Elle est encore plus.

abrutissante que l’autre. »

Le second propos eut, pour théâtre, la salle elle-même, et, pour auditoire, le groupe des infirmiers et des infirmières, entourant le blessé, que l’on finissait d’endormir sur la table :

— « Vous allez assister à un miracle, »

leur dit Ortègue, « mais un vrai, un miracle scientifique. Ce paralysé marchera.

Je lui ouvrirai le canal vertébral, et j'aurai la balle. Ah! c’est une magnifique opération. Vous en avez une chance, jeunes gens. Vous aurez assisté en deux mois à trois laminectomues,

L'espèce d’ PA joyeuse lave laquelle il annonçait une des plus san:

glantes interventions qui soient justi- 1 fiait l'injurieuse épigramme de l’humoriste qui prétendait que nous nous faisons chirurgiens pour satisfaire impunément des instincts de bourreau. Que cette allégresse de mauvais goût lui ressemblait peu et peu la soudaine fixité avec laquelle il me regardait enduire d’iode le dos du blessé, qui reposait, couché sur le ventre ! J’observai aussi que ses doigts, d’ordinaire si fermes, tremblaient un peu, tandis qu’armé d’un compas à trois branches et guidé par une plaque radiographique sur laquelle s’entrevoyait la balle, il marquait trois points de repère dans cette peau maintenant toute jaune, — mais pas plus que son masque à lui. Ces préparatifs terminés, il commença de procéder à la dénudation des vertèbres par une profonde incision rectiligne, poussée jus-

ux 08. dÉraitioss ma propre nerv si ” 0 me sembla does son coup de bis.

Jer n’eus pas le loisir de réfléchir : sur cet indice. Cette dénudation s’accompa- gnait, comme toujours, d’un écoulement sanguin considérable qui risquait __ d’obscurcir le champ opératoire. J'avais | saisi les deux écarteurs destinés à main- É tenir les lèvres de la plaie. J’en utilisais un et je tendais l’autre à Ortègue. Je le vis, avec stupeur, ne pas prendre garde à mon geste. Il continuait à travailler dans ce flot de sang, mais d’une main L hésitante, incertaine. Tout à coup, il | lâche le manche du bistouri. Je le vois qui défaille, les yeux égarés, les traits décomposés. À peine eûmes-nous le temps de le recevoir sur un tabouret où il s’affaissa, en balbutiant, d’une Voix rauque :

— « Je n’y vois pas! Je ne peux pas! »

Et, dans cet effrayant collapsus, l’honneur professionnel survivant seul aux

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