NE OP RE RER RE
Je ne t’en al jamais rien repris, Pres
Mais dis-moi que tu comprends que je
t'aime, que tu le sens. Dis-le-moi.. »
— «Je ne peux pas le sentir, » fit-il.
« Ça n’est plus possible. »
— « Parce que tu souffres, parce que
‘tu es malheureux? Mais tu n’as donc
pas compris pourquoi je t'ai aimé, pourquoi j’ai mis toute ma vie sur toi, je te le répète? Oui, toute. Car je n’admets pas qu’on aime deux fois, ni qu’on cesse d’aimer. Je n’admets pas surtout que l’on refasse son existence C’est ce que je n’ai jamais pardonné à ma mère. Tu étais plus âgé que moi. J’ai toujours
su que tu vieilhrais avant moi, et cela
aussi m’a été une raison de t'aimer plus.
Mon père m'avait élevée dans le culte de la Science. Il m'avait dit ce qu'il pensait de toi, ce que tu valais comme savant. C’est la poésie de ta vie qui m’attirait, de cette vie consacrée à la Vérité, à travers des choses si dures, ce qu’il y a de haut, de bienfaisant dans ce travail
Quand il commer era de vie | ue l'entourerai. Je serai sa garde-malade es ‘il le faut. Mon être aura eu son plein «emploi.» Les autres femmes, rêvent d’être mères. Je l’aurais été par toi. 4 J'en aurais été très heureuse. Je ne l'ai pas été. Je ne le regrette pas. Mais si tu ne sens pas cela, justement à l’heure où tu as le plus besoin de le sentir, .
qu'est-ce que tu veux que je devienne, moi aussi? Où veux-tu que je trouve de la force? Si je ne t'aide pas dans cette dernière épreuve, oui, tout est fini. Mais je te soutiendrai, je t’aiderai.. » Et de nouveau, sauvagement : « Tu as pensé à me tuer? réponds. » | |
— « Jerte l'ai dit. »
— « Réponds encore. Tu as pensé aussi à te tuer? »
— « J'y ai pensé, »
— « Hé bien ! veux-tu que nous mourions ensemble? Croiras-tu que je t'aime, alors? »
Il y eut un silence.
p à ne ; Hs C° est bi
z ien vrai?
HUIT Shoes see Mais regarde.
moi.»
— « Ah! » fit:il, et je Hétais de cons- tater quesa voix changeait et qu’à l’accent désespéré un ton d’extase succédait, d’exaltation, d’enivrement. « Oui, je le crois, que tu m'aimes Ah! merci!
merci ! C’est la première fois, depuis des semaines, que je sors de mon cauchemar, que j'ai un peu de douceur à respirer, à sentir. Oui, je sens que tu m'aimes, maintenant. Et que c’est doux! Quel calme en moi! Quelle détente! Pour que tu m'aies parlé ainsi, comme tu m'aimes ! »
— « Enfin! » gémit-elle. « Oui, je t'aime, passionnément, absolument. Va.
Je n’aurai pas besoin d’effort pour quitter un monde où tu ne seras plus. À moi non plus la mort ne fait pas peur. Moi aussi, je sais que c’est le grand sommeil.
Quand veux-tu que nous y entrions?
Aujourd’hui, pour que tu n’aies plus à
| LE Lo oh Le NN TE Ur
ue 2 -
Veux-tu? Je suis prête. »
— « Pas encore ! » répondit-il. Avec
quelle angoisse, durant ces terribles minutes, j'attendais de lui, de cet homme que j'étais habitué à tant respecter, un cri de révolte, un geste de refus, devant cette offre d’un dévouement insensé !
Ce cri, 1l ne le poussa pas. Ce geste, je devinai qu’il ne l’esquissa pas. Signe, hélas ! que son âme était aussi malade que son corps. [Il acceptait le monstrueux projet de ce suicide à deux, sans même le discuter, dans un délire qui prouvait qu'il avait, lui aussi, mis toute sa vie sur cet amour, et il continuait :
« Je suis trop heureux en ce moment, Je ne veux pas perdre ça. Tant que j’aurai des yeux pour te voir, des mains pour te prendre les mains, une pensée pour savoir que tu existes, je veux vivre, ne pas perdre de toi une heure, une seconde. La morphine me sauvera de trop
se suite, à cette minute où nous nait ve si unis, si transparents l’un pour l’autre?
*< jure-moi une chose. Jure-le-moi sur notre amour, que ce n’est que remis,
vivre. J’ai encore des semaines, des mois
peut -être. Je ne veux pas les perdre. »
— « Moi non plus, » dit-elle. « Mais
que tu ne partiras pas sans moi, que
c’est un pacte passé entre nous, comme
ES Lace à Se SR à ES
sd il DS ph
le jour où tu m’as demandée. Tu te rappelles?… Tu es médecin. Tu sauras bien les symptômes qui annonceront la fin. Quand ils seront là, tu me le diras, et aussi le moyen pour moi. J’aurai du courage. Nous glisserons ensemble dans ce noir, dans ce froid, dans ce vide, comme tu disais. Vois-tu, il y aurait quelque chose de plus noir, de plus froid, de plus vide, notre maison sans toi. Michel, » insista-t-elle solennellement, « je sais que tu n’as jamais manqué à une parole donnée. J’ai ta parole?
— «Tu as ma parole, » répondit-l,
| lle ne m Der ra pas sa te regarder, de t’écouter respirer, de te sentir
K Tu vas dormir. » ge — « Pas avant que je ne sache Pis.
sue de l’opération, » dit-il, avec une re-
prise d’anxiété dans la voix. « Je viens d’être si bouleversé ! J’ai oublié ce mal-
heureux Dufour. Pourvu que pu
l’ait sauvé! »
— « Je vais m'informer, » énobte elle, « et je reviens. »
J'avais le temps, moi-même, de m’en aller, de passer dans le corridor. Là, j’aurais rencontré Mme Ortègue comme par hasard. Elle aurait cru que je rentrais de la salle d’opération. Mon premier
mm à at mit ft fi DS es
46 Hs ae te é tous » Si Ortègue les reprenait, à bout de forces et dans le paroxysme
d’une nouvelle crise? Si l’horrible projet 4 s’accomplissait ce soir, demain? Me par- __ donnerais-je de n’avoir pas poussé aussitôt le cri que j'avais dans la gorge devant ce forfait? Car c’en était un, cet exemple de lâcheté dans la douleur, donné à tous les blessés de cet hôpital, en ce moment. Tandis que j’hésitais, quelques secondes à peine, Mme Ortègue avait ouvert la porte. Elle m'avait E Elle recula dans une secousse de saisissement; puis, mettant une main - sur ses lèvres, pour m’ordonner de me taire, de l’autre elle me montra la porte refermée, et, me prenant par le bras, elle m’entraîna :
— « Il y a longtemps que vous étiez là? » interrogea-t-elle, quand elle m’eut - conduit dans la chambre qui lui était + réservée, — si près du malade ! Et cela
tôt le sort du pauvre capitaine Dufour.
— « Oui, madame, » répondis-je. PAG
quoi bon essayer de lui mentir? « Je venais annoncer au Professeur que j'ai achevé l’opération, qu’elle a réussi, et lui apporter ce projectile. »
— « Pourquoi n’êtes-vous pas entré alors? » demanda-t-elle, impérieusement. « Pourquoi nous avez-vous écoutés, espionnés ? »
— « Madame, » interrompis-je, « je ne peux pas m’excuser. Je devais ou entrer ou me retirer. C’est vrai. J’ai été comme cloué sur place. »
— « Et maintenant, vous allez lui parler, lui dire qu’il n’a pas le droit de
m'entraîner dans la mort, tourmenter
encore son agonie, lui disputer la dernière joie que j'ai pu lui donner? Hé bien ! je ne le veux pas, Marsal. Je ne le veux pas... Mais chut !.. » Elle posa de nouveau ses doigts sur sa bouche, en
En rût, amené ve. le.désir de savoir plus te
PONS TT PRES = és
le corridor, qui s’éloigna. « Donnez-moi ce projectile, » dit-elle, « que je le porte à mon mari. Quand il saura son malade
Tate oreille. on un passait ee
tiré d’affaire, il reposera. Pas avant...
SL LS. an du ) Di à
: Et attendez-moi. »
Cinq minutes plus tard, elle était là.
J’avais eu le temps de réfléchir, et ce fut moi qui recommençai l’entretien en l’ac-
cueillant par ces mots
— « Madame, je ne parlerai pas à M. Ortègue. Il est si malade. Je ne lui infligerai pas une émotion de plus. Il souffre trop, depuis des mois, vous le savez maintenant. Et, pour couronner le tout, cette opération si péniblement interrompue! Si nous n’étions pas dans un hôpital de guerre, je quitterais cette maison. Je ne peux pas. Il ne me laisserait pas aller. Ma présence est d’autant plus nécessaire ici, qu’en ma qualité d'élève du Professeur, je suis la main toute désignée pour exécuter ses indications, s’1l renonce à opérer, comme 1l l’a dit. Je ne m’en irai donc pas et je ne
égard, me donnent le droit de vous par-
us pour Moi mais mon ARTE à votre |
ler à vous. Madame, ce suicide à de 2.
est un crime. Ne le commettez pas et
ne le faites pas commettre. » L
— « Quel crime? Oui ou non, ma vie m'appartient-elle? »
— « Pas à vous seule, madame. La vie de personne n’est à lui seul. Mais montez donc dans nos salles, dans la chambre du blessé que je viens d’opérer. Regardez-le, et interrogez votre conscience. Tant qu’il existe au monde
quelqu'un qui souffre et à qui nous pou-
vons faire un peu de bien, nous en aller, c’est déserter, et en temps de guerre, dans ce malheur universel, il y a partout des gens qui souffrent. »
— CEt si mon mari a plus besoin de moi que tous les autres? » interrompitelle. « Si je n’ai pas d’autre moyen de l'aider à mourir? Vous parlez de votre
TI NEA Te tue à Pen mi- 4 te d’une maladie certainement contagieuse et mortelle, Je viéndrais vous dire : « Il faut une infirmière pour le « soigner, j'y vais. » Ce serait un suicide aussi. Parleriez-vous de crime? Marsal, je ne fais pas autre chose, et ma conscience est parfaitement tranquille, D’ailleurs, ce n’est pas la vôtre qui me parle.
3 Ce sont vos préjugés. Je l’ai remarqué 1 depuis longtemps. Vous n’osez pas pen- ;
ser vrai. Moi, j'ai appris de mon père d’abord, puis de mon mari, à penser vrai. Tenez, voulez-vous que je vous dise sa pensée, à mon mari, sur le suicide? Il y a deux ans, — il n’était pas malade, alors, — une de nos amies s'était tuée. Je ne vous la nommerai pas. On a caché la chose, par préjugé toujours. Quelqu'un s’indignait contre elle. J'entends encore mon mari répondre : « Les raisonnements contre le « suicide ont été imaginés par des repus « qui aiment la vie et qui voudraient . « que chacun l’aimât comme eux. Du
+ De.
En” vents de io une yéstui
pondis-je, « prouve que le suicide est contraire à la nature, contraire à l’ ordre, contraire à la loi. » :
— « Mais cet instinct même, oo ré
— « Allez jusqu’au bout, » répliqua-
t-elle avec une ironie singulière, « dites qu'il est défendu par Dieu, pendant que vous y êtes. Je vais vous étonner. Ça
aurait du sens, au moins. Mais Dieu!
S'il y avait un Dieu, est-ce que je vivrais cette heure atroce? Est-ce que je l’ai méritée ?.… Et puis le Bien, le Mal, qu'est-ce que ces mots signifient? Je suis la fille d’un savant, la femme d’un savant. Je suis habituée à penser ma vie. Je sais
qu’il n’y a pas de Dieu. Je sais qu’il n’y |
a pas d’autre monde. Je sais que le Bien et le Mal sont le résultat d’un long atavisme d’adaptations. Pour les autres femmes, ces formules n’ont pas de sens.
Elles en ont pour moi. Mon père et mon mari me les ont assez commentées.
Quand cette adaptation n’est plus pos-
NN REUNTS ER . : Ç
to
AX
2 AR trop, au nom de quoi lui défendez-vous de se délivrer de cette souffrance? C’est mon histoire, Marsal. Je
PR il).
td une créature ‘humaine
souffre trop. »
— « Et si un soldat dans la tranchée,
aujourd'hui, quelqu'un que vous estimez, que vous aimez, votre cousin Le
Gallic, par exemple, disait aussi : « Je « souffre trop, vet se tuait, qu'est-ce que vous “ne de lui? »
— « Qu'il est un lâche, s’il peut se battre. Mais s’il ne le peut SES Marsal, donnez-le-moi, le moyen de me battre contre cet horrible mal, qui va me prendre mon mari, me l’arracher. Et vous ver-
rez! Non. Vous savez trop qu'il n’y a
rien à faire, que le cancer est là, implacable, incurable, avec son échéance aussi fatale que le retour du matin et du soir.
Vous savez que mon mari est perdu. Je ne lui ai pas menti tout à l'heure. Vous m'avez entendue. J’ai mis toute ma vie sur lui. S'il me manque, je ne peux pas continuer. Je ne veux pas recommencer.
Lire à moi, tout le prix de l'existence,
toute sa beauté, c’est la fidélité. Le.
reste : ces femmes qui aiment après avoir aimé, qui redisent à un homme les pa-
roles qu’elles ont dites à un autre, qui se renient elles-mêmes et leur passé, j'en ai le dégoût, j’en ai l'horreur. Je ne veux pas changer ; et le plus affreux, dans le fait de survivre, c’est qu’en vivant, et
malgré soi, on change. Déjà, depuis
cette année, depuis que mon mari est malade, par instants j’ai peur que mon sentiment pour lui, si complet pourtant,
si unique, ne m'échappe. Vous vous
rappelez la fiancée de Vincent, de- ce malheureux qui a le visage écrasé, et sa fuite épouvantée devant cet aveugle au masque de sang et de pus, quand elle s'était glissée pour assister au pansement, et son cri dans les couloirs : « Ce « n’est plus lui! Ce n’est plus lui! »
Ce désespoir-là, c’est le mien. À certaines heures, il me semble que je ne retrouve plus mon mari, Je frémis de
matin ii ist
vait en moi et qu’il n’émeut plus. Mais
ce frémissement, c’est de l’amour encore. C’est le passionné désir de n'avoir existé que pour lui et par lui. M’en
aller avec lui, c’est consommer ce désir.
NN die De tou à à
sein )
CHESAN CN