‹ Le sens de la mortChapitre 21 sur 30 · ET · texte numérisé non relu

ET

C’est vraiment avoir vécu ma vie. »

Que lui répondre? Au nom de quoi, en effet, lui donner tort? Je la voyais si vraie, et de la sincérité absolue émane une force qui s’impose. Saisir une nature humaine dans sa plus intime logique, c’est l’admettre. C’est légitimer, pour un instant, des façons de penser que nous condamnerions comme abominables, mais isolées de cette personnalité qui gémit, qui souffre. Nous ne pouvons plus la juger, tant nous la sentons vivante.

J'avais bien soupçonné auparavant, chez Mme Ortègue, l'influence des deux hommes supérieurs dans l’atmosphère desquels avait grandi la jeune fille d’abord, puis la femme. Mais sa beauté, son élégance, l’apparente frivolité de

son luxe, sa surveillance d’elle-même et

| penser « qu “il Y a des Fa qu x] nr He

us J e constatais maintenant à à set à degré la pensée de son père et celle de son mari maîtrisaient la sienne. Elle | m'était pas pour rien d'origine bre- .

tonne. Elle avait adhéré à leur enseignement comme à une foi. Cette folle | résolution de suicide avait jailli de l’arrière-fond de cet être si concentré, si.

capable des plus violents partis pris avec soi-même. Cette volonté d’un dé- :

vouement suprême, toute mêlée d’exaltation et de raisonnement, conçue dans un délire de piué et justifiée par des axiomes de nihilisme, c'était l’aboutissement, la somme de toute une existence, à la fois ardemment romanesque et durement systématique. À des frénésies de cette intensité opposer des arguments d'école, autant barrer un torrent avec une digue de petits cailloux. Il les roule en bouillonnant davantage. Des idées purement abstraites ne sauraient arrê-

5er, hole hs à

ts Lt +, RE à rs FRET ù nil > ñ

À 5 A he ATANT + pus 4,

des âmes dans cet état de tens

. font qu'un. Elles ne plient que sous un pouvoir analogue à celui de l’apostolat, sous l’influx d’autres âmes également tendues. La vie seule lutte contre la vie. Ma faiblesse intérieure, mes propres

indécisions intellectuelles m’auraient, en

toute occasion, laissé désarmé devant __ l'énergie d’un pareil déchaînement.

Dans l'espèce, une autre circonstance me paralysait. L’intimité conjugale a ses arcanes. Ÿ trop pénétrer est une profanation. Je l’éprouvai à cette minute, et que j'avais écouté, — malgré moi, — mais écouté tout de même, ce | ‘que je n’aurais Jamais dû entendre.

$ Il fallait cependant lui parler, et je + lui dis, ne trouvant que les mots de * l'humanité la plus simple :

— « Comme vous êtes malheureuse, madame, et que je vous plains ! »

— « Je ne suis pas à plaindre, » répondit-elle, avec une fierté qui me rappela Ortègue, et son secouement de

ch on Me 4 Le | DR

PA UINCS

ion totale où l’intelligence et la passion ne

ment, smanie la Léose . ee âges, 1 la femme de cet homme. Elle l’ était

encore par cette netteté dans la décision qui la fit couper court à une scène en

train de tourner à l’émotion inotiles 4

Elle ne m'avait parlé que pour prévenir de nouvelles intrusions dans le tra-

-gique tête-à-tête qu’elle entendait maintenir, jusqu’au bout, entre elle et son

mari. Elle regrettait déjà que cette explosion eût dépassé sa volonté. Je la vis se raidir, se contracter, et ce fut

af RER

d’un ton sec et tranchant qu’elle ajouta :

« Tout cela, c’est du temps perdu, pour moi qui ai des comptes à finir avant que mon mari se réveille, pour vous qui devez surveiller votre opéré. Allez-y. »

Je lui obéis, mais, à peine la porte franchie, et le magnétisme de sa présence brisé, je redevins moi-même, et je me répétai en marchant dans les couloirs :

— « J’empêcherai cette horrible chose, Je l’empêcherai. Mais comment? »

C’est une très étrange impression que

| celle de certains silences après certaines paroles. Lorsque je rencontrai, deux heures plus tard, Mme Ortègue, je sen- tis que toute allusion à notre entretien

était impossible. Elle s’était reprise. Elle ne me la permettrait pas. Nous nous trouvions en présence d’Ortègue, qui s’était repris aussi. Reposé par ces quelques instants de sommeil, il m'avait demandé pour avoir des détails précis sur l’opération du matin.

— «Je suis content de vous, mon cher Marsal, » me dit-il. « Et c’est un grand réconfort. Il n’est pas probable que j'opère jamais plus. » Il arrêta mon geste de protestation. « Mais si la main défaille, le diagnostic demeure. Je pourrai encore rendre des services, — avec

(DR vous. sat HS

à Beaujon, de Lio) EE « chirurgien. » C'est si beau, cet M appuyé sur la Science ! Et quelles Emo tions d'intelligence quand, le bistouri en main, les plus minutieux détails anatomiques nous revenant, nous greffons littéralement notre action sur celle de la vie! Cette guerre est pour nous une occasion d'expériences extraordinaire, unique. Notez bien l'affaire d’aujourd’hui et en particulier les signes de locahisation. Vous vous les rappelez? »

Tandis qu’il me résumait, en quelques phrases lumineuses, ses motifs, dans le cas présent, pour avoir substitué le diagnostic d’une compression de la moelle à celui d’une section, adopté d’abord, je n’étonnai de la sérénité empreinte maintenant sur son visage. Il y avait dans son être entier une détente, une quiétude, une douceur brisée. Que ce maître du bistouri püt se renoncer avec cette tranquillité, ce prince de la chirurgie abdiquer avec cette résignation,

à “offert dans PAPE de la baies, ac-.

cepté dans l’aberration du désespoir, ce

À pacte de délire, calmait comme par mi-

NET SERRE PTE

racle le violent et convulsif orage de sa

rébellion. Le mourant, enragé de sentir

tout s’écrouler, tout s’abîmer, en lui et

autour de lui, trouvait soudain la force

de dire adieu à une vie où il ne laisserait pas celle qu'il aimait, ah! de quelle ardeur, de quelle démence ! Cette paix

PRPpoutanté, plus encore que les éclats

de tout à l’heure. Entre cet homme et cette femme, ce monstrueux contrat de mort n’était donc pas un jeu, le caprice d’un instant de folie? Ils l’avaient ac-

cepté, aussitôt que conçu, avec une sincé-

rité absolue, totale, irrépressible. À les voir ainsi, lui, si malade, presque extatique par la double ivresse de la morphine et de la passion; elle, avec un regard d’ensorcelée, j’eus l’évidence que j'étais là devant un phénomène de fascination réciproque, contre lequel toute intervention échouerait. J'avais assisté

dr dm nieides A se gr a Da mposée, mais communiquée l’un à l'autre

PRE upe contagion sentimentale qui m'apparut à cette minute comme un destin, comme un fatum, et j'en frissonnai de terreur jusqu’au plus intime reph de mon être.

Cette idée de fatalité, le médecin la

rencontre sans cesse. Il n’en est aucune que notre métier nous apprenne à re-.

garder plus souvent en face, pour l’accepter quand l'issue est immédiate et foudroyante, pour la combattre quand l’échéance, incertaine ou reculée, nous laisse du temps. — Le temps, c’est notre champ de bataille, à nous. Mieux, c’est notre allié. Que de fois nous avons vu sa lente et sourde action amender l’irréparable, introduire dans la trame logique des faits un élément inattendu et qui bouleverse nos plus sûrs calculs!

J'avais du temps. Que ce soit mon excuse pour ne pas avoir tout essayé, et tout de suite, contre le sinistre projet

Ines rsnoiee ni ee ni après-

S auqu

demain, je le savais, ni avant beaucoup de jours. La fièvre d'amour d’Ortègue m'en était garante : 1l reculerait jus-

__ qu’à la dernière extrémité le geste de

l’éternelle séparation. Peut-être, dans

l’intervalle, la conscience se réveilleraitelle en lui d'elle-même? Un autre entre-

tien que nous eûmes presque aussitôt me le prouva : dans ce naufrage de son ancienne morale, 1l conservait le sens de la probité. Il tenait à m’excuser sa rechute dans le morphinisme.

. — «Marsal, avouez que vous ne m’estimez pas d’avoir recommencé les piqûres? Vous avez tort. Je n’ai pas manqué à ma parole. J'avais pris vis-à-vis de moi-même l'engagement de souf-

frir pour rester capable d’opérer et de

servir. Mais, puisque je ne peux plus, je me suis rendu ma parole. Opérer?

Quand le souvenir de ma défaillance ne me l’interdirait pas, je n’en aurais plus la force. Tenez, à peine si je sou-

tails. Si on le réimprime jamais, vous y

insérerez ces corrections. Marsal, un sa-

vant n’est jamais assez méticuleux. »

Ce scrupule, quelle invitation à lui parler! Mais comment avouer que j'avais écouté sa terrible conversation avec sa femme, sans risquer un de ces accès de colère comme il en avait de si violents depuis ces dernières semaines

et une rupture entre nous? Qu'il me

renvoyât de la rue Saint-Guillaume, — il en était le maître, — impossible de reprendre contact avec les deux complices du crime que je voulais à tout prix empêcher. Oui, il fallait patienter, puisque, encore une fois, J'avais à moi le temps. Ce souverain pouvoir que porte avec elle l’attente, n’en trouvais-je pas un exemple dans cette bataille de la Marne, dont le développement s'était

ee des notes mes à sa pr marges : « Je rectifie quelques petits dé-

lui-même ne cessait de m’en entre-

ce dur mois de septembre? Ortègue

tenir.

— « Savez-vous pourquoi Joffre est

grand? » me disait-il. « C’est qu'il fait

une guerre scientifique. »

Il évoquait le général à Charleroi, mesurant la poussée de l’avalänche allemande, mathématiquement, calculant que ses propres réserves n’arriveraient pas au front en temps utile et faisant reculer son front vers elles. Il concluait :

— « C’est le simple bon sens et c’est l'observation. Soumettre son idée aux faits et être prêt à l’abandonner, à la

modifier ou à la changer, suivant ce que

l'observation des phénomènes enseignera, cette phrase de Claude Bernard reste aussi vraie de la guerre que du laboratoire. Il n’existe pas deux méthodes différentes pour l’esprit humain. Une seule vaut : observer la réalité telle qu’elle est, pour s’y conformer. On n’agit sur les faits qu'avec des faits. »

droit, et je Étbtone sb tant Ed Pa unie, dans le même homme, à tant d’égarement ! Tout le long du jour, à travers ma besogne d’hôpital, je me répétais avec admiration sa formule si précise : « On n’agit sur les faïts qu'avec des faits. » Entre deux pansements, j’essayais par l'imagination de l’appliquer au problème qui commençait de m’obséder, qui m’obséderait toute ma vie, je le sentais, si je n’arrivais pas à le résoudre avant la date fixée par Ortègue. Le fait que j'avais surpris : cette abominable volonté du suicide à deux, par quels autres faits l'empêcher? Par des faits psychologiques uniquement, je m'en rendais compte. Les matériels m'échappaient. Il n’y a pas de coercition qui permette de prévenir des attentats de cet ordre, et, modifier l’état de santé d’Ortègue, élément premier et fondamental de ce drame, autant songer à lui rendre l’organisme inentamé de ses vingt-cinq ans. Je reculais devant cet

ab. ED VÉ C'ht Le à: RCE PR TNT

4 4 fe - |

tait : la disposition d’âme de Mme Ortègue. Elle aussi, elle surtout, pouvait changer. L'instinct de vivre est si puis-

__ sant encore, à son âge! Oui, mais si

puissant aussi l’honneur personnel, le besoin de manquer d’autant moins à un engagement qu'il est plus redoutable et plus douloureux ! Je l’avais trop constaté dans notre explication : elle était de celles qui ne supportent pas même le soupçon d’une peur et d’un recul. Comment lui parler, avec cette appréhension de la raidir devantage dans l’orgueil de

son tragique sacrifice?

Les jours cependant succédaient aux jours, les semaines aux semaines. Après ce lundi 28 septembre, était venu le lundi 5 octobre, puis le lundi 12 octobre.

Si j'avais tenu un bulletin quotidien de mes rapports avec le ménage Ortègue, j'aurais dû y écrire, chaque soir, les mots : « situation inchangée, » qui m’accablaient, à les lire trop souvent sur le

une Tir avec shui È J'ai dit pourquoi. Un domaine me res-

suivais les péripéties avec autant d’an-

goisse que si je n'avais pas été engagé

dans ce drame privé, — bien chétif pourtant, bien mince auprès de l’autre ! Je

le comprenais trop, et que l'immense

combat, prolongé en ce moment sur l'Aisne, était, au suicide possible d’un couple égaré, ce qu’un tremblement de terre, comme celui de Lisbonne ou de Messine, est à l’écrasement de deux pauvres fourmis. L’inquiétude nationale n’arrivait pas à paralyser chez moi l’autre inquiétude. Elles se mêlaient en s’avivant. J’ouvrais le journal, le matin, avec une hâtive impatience, pour apprendre où nous en étions de notre

avance autour d'Arras, en Woëvre, sur

les Hauts-de-Meuse, et je le fermais, sans l’achever, à l'approche d’Ortègue ou de sa femme, pour ne plus épier que leur physionomie. Où en étaient-ils, eux, du criminel projet? En avaient-ils re-

de Paris, — si incertaine encore! J'en

si voisine, - — à quatre “vingts RER A)

Nrarallen dé je ne déchiffrais

| rien que le travail de l’implacable mal

sur le masque de mon pauvre maître,

et, sur celui de sa compagne, le parti

pris de se dérober à mon enquête. Elle

s’accablait de besogne maintenant. Son

| infatigable activité provoquait l’éton- nement de tous. Je la voyais, d’un bout

à l’autre du jour, faire la navette entre

le bureau de son mari et les différentes

salles de lhôpital, lui rapportant les moindres incidents et transmettant les ordres qu’il s ’obstinait à donner de son divan. Il y restait étendu de longues

‘heures, fumant cigarette après cigarette.

Entre la résolution de mort que la jeune femme cachait derrière son beau visage sérieux et ce labeur assidu de charité auquel je la voyais livrée, il y avait un déroutant contraste. J’y voulais discerner l'indice d’un secret remords. Ce désir presque fiévreux d’être utile à des malheureux me semblait, par instants, une expiation anticipée. « Il n’est pas possible, » me répétais-je, « qu’elle ne

es

sente pas 1 la x vérité de —

cerai. » AP RREE Soi avec L'idée. |

de laisser cette évidence grandir encore

en elle. De temps à autre, elle émettait

des remarques très simples, qui me prou-

vaient à quelle profondeur les misères

de l’hôpital entraient dans son imagina-

tion, combien aussi elle appréciait la valeur de l’humble soulagement. Je me souviens, par exemple, qu’une de ses amies étant venue la prier à dîner, une femme de son âge, très jolie et vêtue à la dernière mode, je lui dis : :

— « On reste sbaveutre de voir des gens qui ne se doutent pas qu'il y a la guerre. »

— « En effet, » répondit-elle. « C’est une très bonne personne, mais elle ne voit pas de blessés. Moi, si j’allais encore dîner en ville comme elle, ceux d'ici m’apparaîtraient à table, je crois, pour me faire honte. Tant qu'ils souffrent,

matin, comme elle me trouvait achevant

ie autre eu et PEN RPRREEE un

un journal, je le lui tendis :

— « Lisez, » lui dis-je. « Il y a là une page bien éloquente. »

— CNon, » fit-elle dans un geste de

refus. « Pour moi, ce qui se dit, ce qui

s’écrit, n’a pas d'intérêt. Rien de réel

n'existe plus que les souffrances de ces

pauvres gens, » — elle montrait des amputés qui traversaient le péristyle, — «et l’aide qu’on peut leur apporter. Je ne comprends pas qu’en France, aujourd’hui, quelqu'un pense à autre chose qu’à se battre ou à soigner. »

Le soir même du jour où elle m'avait ému par cette généreuse profession de foi, une autre vision d’elle acheva de me rendre l’espoir que le funeste dessein ne s’accomplirait pas. Nous approchions du milieu d’octobre. La bataille faisait rage de Lalle à Verdun, et, par

suite d’une incroyable incohérence ad-

venaient en sonner. “Ed ee 4 l'après-midi avaient été finis plus tôt

que d'habitude. Il régnait dans les cou- |

loirs le silence d’après les visites. C'était

le moment où les convalescents quittaient le jardin, afin d'éviter la surprise

des premiers froids d'automne. Je

m'étais mis à la fenêtre pour regarder

si nos soldats observaient la consigne et si aucun d’eux ne s’attardait. Je vis que Mme Ortègue se promenait seule dans les allées devenues vides. À peine si je la reconnus d’abord, tant sa démarche, ordinairement ferme et vive, se traînait, comme lassée, comme brisée. Elle cheminait, contemplant, à travers le feuillage éclairer et doré des arbres, un adnurable ciel du couchant, orangé, avec des reflets d’un vert pâle.

Pas un souffle de vent n’ébranlait l’air.

L’immobilité de ce coin de verdure, prolongé par d’autres, faisait de cette enclave un petit parc, d’une paix et d’une

ur singulières. Des façades d‘hôtels contemporains du nôtre se profilaient au delà. Je voyais, à travers les déchi- quetures des feuillages, leurs teintes dé- __ colorées et neutres s’éveiller d'espace en espace, et le soleil frapper les vitres de quelques hautes fenêtres. L’extraordi- naire tranquillité de cet endroit et de cette heure s’harmonisait avec la . silhouette blanche que je regardais aller d’un pas de plus en plus fatigué.

Cette atmosphère de repos gagnait-elle le cœur tourmenté de la jeune femme, ou bien souffrait-elle du contraste entre la paix des choses autour d’elle et sa pensée? La pelouse s’émaillait des corbeilles dont Ortègue faisait renouveler les fleurs chaque semaine. C’était une des élégances de sa Clinique, et qu’il continuait, malgré la guerre, par une de ces petites fiertés d’amour-propre dont il était coutumier. Mme Ortègue s’arrêta devant un rosier chargé de roses d’un pourpre sombre. Elle en cueillit une qu'elle approcha de son vi-

Page 1