HENRY DE CARDONNE
Son vieil ami.
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| AVFES que ces souvenirs s effacentrt J
& Lattes les écrire. Dans cette Clinique de la rue Saint-Guillaume, transformée en ambulance avec la guerre, j'ai bien
peu de temps : quarante lits, toujours occupés, et par quels blessés! Nous
sommes deux docteurs pour ce service.
Quand je dis deux! Le chirurgien ne vient plus que le matin pour ses opéra-
tions. Îl repasse dans l’après-midi,
donne un coup d’œil, s’en va, et je demeure seul, avec un malheureux étudiant de seconde année, réformé comme cardiaque, si maladroit que je peux tout
juste lui remettre le soin d’une injection
intra-veineuse. Voici neuf mois que cela
gique été de 1914, quelle ro — et w mon arrivée chez mon pauvre maître, & 4 le professeur Michel Ortègue, qui s était chargé de ma requête :
— « Impossible, mon cher Marsal. On ne veut pas de vous. Mais j'ai tout arrangé autrement. Je fais militariser ma clinique. Vous avez été mon interne à
Beaujon. Vous avez un peu trahi la chi- È
rurgie depuis. Elle vous pardonne. J'ai besoin d’un aide sur qui compter. Je vous prends. Est-ce dit? » |
Pour quiconque avait une fois travaillé dans son service, cet homme d’une si forte personnalité restait à jamais «le Patron », celui dont on ne discute pas les ordres. J’acceptai. J’aurai donc passé la guerre entière dans ce vieil hôtel,
> en IL avait À pen ra cet ai fice construit par l’architecte Daniel Marot, en 1690, pour le premier duc de
Colombières. Il aimait à en énumérer les fastes et les habitants : ce duc de Colombières d’abord, puis une petite- -fille du
grand Condé, puis je ne sais quel finan- cier, fils d’un barbier enrichi par le sys-
tème de Law. L'hôtel a servi de prison sous la Terreur, pour devenir, sous Na-
poléon, la demeure d’un maréchal, abri-
ter une ambassade étrangère sous la monarchie de Juillet, un sénateur sous le second Empire. Bien des drames intimes ont dû se jouer, au cours de ces
- deux cent vingt-cinq ans, entre ces murs
et devant les perspectives de ce jardin paisible, dont les antiques arbres poussent à cette minute les bourgeons du nouveau printemps. Leurs feuilles verdoyaient au mois d'août. Je les ai vues jaunir, se faner, tomber. Je les vois reverdir. Bien d’autres yeux ont
regardé ces mêmes arbres dans des heures d'angoisse, étonnés comme moi par le contraste entre ce travail de la nature, son rythme sans secousse, sa lenteur continue, et la douloureuse frénésie de l’agitation humaine. Qu’étaient pourtant les tragédies auxquelles les hôtes de ce logis se trouvèrent mêlés, en face de l’effroyable cataclysme dont je rencontre le sinistre rappel partout ici, même en regardant ce jardin printanier ! Des mutilés s’y traînent, l’un amputé de son bras, l’autre de sa jambe, faibles et cherchant la caresse de ce premier soleil. Si je passais cette porte, je verrais, de chambre en chambre, des faces exsangues ou vultueuses de blessés sur les oreillers, des prunelles de fièvre, des narines pincées, des bouches tendues, et, sur les couvertures des lits, des journaux épars, portant des entêtes évocateurs de misères pires : Violents combats à Dixmude... — Nouveau bombardement de Reims... — Transatlantique coulé par un Sous-marin!.…
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; oo Nul F6 m ARTE de honte, comme si je n’étais pas très innocent du hasard qui m’a fait naître, il y a trente- deux ans, avec un pied bot inopérable.
Quand les taubes et les zeppelins ont laissé tomber leurs bombes sur Paris, J'éprouvai, à travers la révolte et l’hor-
reur, comme une sensation d’apaisement. Le danger était certes insignifiant, c'était pourtant un danger, et il me semblait que je communiais avec la bataille, rien qu’en entendant une seconde cet éclatement des bombes que
-nos héroïques soldats entendent tout le
jour. Et puis, je me raisonne. Je dis
que ces soldats sont héroïques. Pour-
quoi? Parce qu'ils sacrifient bravement leur vie. À quoi? A leur devoir. Mais qu'est-ce que leur devoir? L’obéissance à la loi. Je creuse cette idée. Pour un savant, qu'est-ce qu’une loi? Une suc-
faite étant nr 5 or tempér telle hérédité, telle éducation; —
tempérament, cette hérédité, cette édu-
cation sécréteront du courage, et tel
autre tempérament, telle autre hérédité,
telle autre éducation, de la lâcheté,
comme un estomac sécrète du suc gastrique, un foie de la bile en présence de telle ou telle substance. » Je l’écouterais. Je n’oserais pas répondre. Je n’en penserais pas moins que les phénomènes psychiques sont plus complexes que ne l'admettent de pareilles explications.
Nous ne jugeons pas un estomac qui sécrète ou non du suc gastrique, un foie
qui sécrète ou non de la bile. Nous
jugeons le soldat qui montre du courage et celui qui montre de la lâcheté.
Nous ne constatons pas seulement leur acte, nous le quahfions. Nous éprouvons
re? Parce que cet acte n’est pas nécessaire, parce qu’il n’est pas constant. Il est obligatoire. C’est la différence entre les lois qui régissent nos énergies voduniairce et les lois qui régissent nos
core cette idée. L'obligation a sa limite, qui est la limite même de nos facultés.
= Aucun ordre d’aucun chef ne peut obli- ger des soldats à marcher sur la mer.
Pourquoi? Parce qu’ils ne le peuvent î pas. Notre puissance nous mesure donc notre devoir. Moi, par exemple, je ne pouvais pas être médecin dans une am- __ bulance du front, à cause de mon infir- -mité. Je n’ai pas à me reprocher de ne pas l'être. J’ai travaillé de mon mieux dans cet hôpital. J’ai adapté mes facultés à cette guerre. N’ai-je pas rempli tout mon devoir?
ris pour PRIME en en-
énergies physiologiques. Je creuse en-
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De quel étrange côté le cours de mes réflexions vient-il de dériver, étant donné précisément que je suis un médecin, chargé d’une besogne de médecin, dans un décor de médecin s’il en fut? Cette préoccupation, cette hantise du problème moral aura été le trait dominant de ma vie, durant cette guerre. Je n’ai même pris ce cahier de papier blanc et commencé de rédiger cette espèce de « mémoire » qu’à cause de cela, pour y voir clair dans ma pensée, en groupant avec méthode toute une série de scènes dont le hasard m’a rendu le témoin, ici même. Sur le moment, bouleversé par leur étrangeté, je n’ai pas eu la force de les regarder intellectuellement, si je peux dire. Je n’ai senti que leur tragique.
À distance, je crois démêler leur sigmifi-
a 0 ail
abstraite, leur valeur d’ argument Es veur d’une certaine thèse, ou mieux d’une hypothèse. Que de fois, à Beaujon et devant la table donation, j'ai en- tendu ce même Ortègue, le héros de ces douloureuses scènes, nous répéter, tandis qu’un de nous achevait d’anesthésier le
vrai clinicien, une expérience instituée . par la nature ! » Les événements dont ; 10 voudrais fixer le détail furent, eux aussi, une de ces expériences, et le récit que j'en ferai ne sera qu’une de ces « observations, » comme Ortègue encore nous conseillait d’en rédiger beaucoup : « Des faits, » insistäit-1l, « ramassez des faits, toujours des faits. Magendie avait raison :
le Savant n’est qu’un chiffonnier qui se promène dans le domaine de la Science, une hotte au dos, un crochet à la main, et qui ramasse ce qu'il trouve. » Oui, mais si mon malheureux maître se relevait du somptueux tombeau qu'il s’était préparé au cimetière de Passy et où sa
__ pauvre chair torturée a enfin trouvé lé ; 4
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patient : « Chaque malade est, pour le
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Ke € «observation » ne lui pla
ces faits-là n’existaient point. Quandon
faits que j'ai l intention d'y co si appartiennent à l’ordre de la payes religieuse, et, pour cet idolâtre des faits
lui parlait du « problème religieux, » dl" ‘ riait haut et gai. Impossible alors de li tirer une autre formule que celle-ci, parodiée du Malade imaginaire : « Primd purgare, ensuita philosophari. » Se purger? De quoi? De toute idée d’un audelà possible, de ce malsain atavisme de mysticité qui nous incite à poursuivre dans les phénomènes de la nature la trace d’une pensée, d’une volonté, d’un amour. Il n’admettait pas qu'il y eût du divin dans le monde, pas plus d’ailleurs que dans l’homme. Pensant de la sorte, il croyait obéir au principe
de Magendie : la soumission de l’intelligence au fait brut. Il n’apercevait pas qu'il dogmatisait dans un autre sens, lui, l'ennemi de tous les dogmatismes. Il n’acceptait comme des faits que les phé-