LIVRE PREMIER
Nervi, octobre.
Nous sommes las de l'Italie, des villes, des monuments historiques, des musées, des tombeaux et des églises, las des merveilles qu'on trouve marquées d'astérisques dans les guidos, las d'être accaparés par les cicérone et sans cesse distraits de nous-mêmes par tout ce qu'il faut admirer. La fatigante «rhose que le génie de l'homme ! Il s'est consumé en
efforts pour décorer ces cloîtres, pour peupler ces chapelles, pour garnir ces galeries où Ton a conservé le résidu de t:*ois civilisations; et après deux mois passés autour de ces chefs-d'œuvre, on trouve en somme que les plus sublimes d'entre eux ne valent pas la plus humble idée qui germe dans notre propre cerveau, le plus léger sentiment qui fait palpiter une minute notre propre cœur. Oui, ces statues, ces fresques, ces tableaux, tout figés qu'ils sont dans leur immortalité, sont morts bien réellement. Admirables tant qu'on voudra, inimitables, uniques : ils fatiguent pourtant, on les fuit, il y a mieux h. faire qu'à les contempler.
Et nous nous sommes réfugiés dans cette tranquille station d'hiver que les étrangers n'encombrent pas encore, bien décidés à ne pas voir Gênes, qui est à deux pas, avec ses palais et son camjw santo. A vrai dire, je n'aime guère ce ciel implacablement bleu, qui semble étendre sur la mer une teinte d'immuable satisfaction ; cette mer elle-
MAIUAGK
même esl trop placide et trop uniforme : je pense avec nostalgie aux horizons changeants, aux vols d'oiseaux, aux vents plus vifs de l'Atlantique. Les basses montagnes et la ligne arrondie des côtes ajoutent encore à cette impression de gaieté claire que laisse toujours la nature du midi; mais cette impression, qui me blesse comme un disparate dans la vie ordinaire, m'est douce au cœur en ce moment. Je jouis de la tiédeur de ce soleil, de la paix de cette plage, de la gamme dos bleus répandus à l'horizon ; cette harmonie aux éclats un peu vifs me semble accompagner comme une joyeuse fanfare le chant phis doux que mon être chante en sourdine.
Vraiment, je ne me figurais point ainsi le « Voyage de noces ». II m'apparaissait comme une ennuyeuse corvée, pleine d'embarras et de gêne. Quel accord amical peut donc exister entre deux êtres qui se trouvent brusquement arrachés à leurs milieux respectifs, seuls en vis-à-vis l'un de l'outre
avec au fond d'eux-mêmes cette méfiance que l'amour atténue et ne détruit pas, commençant à s'examiner et à se découvrir réciproquement leurs faiblesses, leurs préjugés, leurs désaccords, leurs défauts ? Je connaissais ma fiancée mieux qu'on ne se connaît d'habitude avantle mariage: mais, tout en l'aimant, je redoutais d'apercevoir en elle , dès l'entrée dans la vie commune, quelque repli qui m'aurait déplu ; et je pensais aussi que jamais je n'oserais me montrer à ses yeux tel queje suis, dans le plein abandon de la confiance. Je redoutais des surprises : quel meilleur moyen que le premier voyage, pensais-je avec inquiétude, pour mettre brusquement en lumière les coins obscurs des caractères, et quelles déceptions réservent ces heures ofi l'on apprend à n'avoir rien de caché l'un pour l'autre!
Eh bien, contre mon attente, l'intimité est facile et douce. Elle vient s'installer en nous avec des gradations imperceptibles, favorisée par ces souffles tièdcs de Ja mer,
par ces bleus amicaux de l'espace ; chaque jour un peu plus étroite, elle nous emprisonne dans ses filets, et déjà ses filels nous sont chers. A travers les villes, nous nous sommes souvent rencontrés dans nos admirations et dans nos sympathies : nos yeux se sont plus d'une fois cherchés après être restés fixés un temps égal sur la même toile ; nous avons eu des silences où chacun entendait clairement ce que l'autre pensait. Nous avons commencé à éprouver ensemble la fatigue de regarder même les choses préférées, même les Primitifs que nous aimons tous deux; et quand je me suis décidé à proposer la retraite, je savais d'avance que mon offre prévenait un désir. Ici, nous nous promenons ensemble sans ennui, sans fatigue, silencieux quand il le faut, regardant dans nos cœurs qui sont près Tun de l'autre et heureux de ce que nous trouvons en nous-mêmes. Les heures s'envolent, les jours passent, nous ne nous lassons pas l'un de l'autre, notre isolement ne nous est
LE SiiNS DE LA VIE
point à charge. Et jo me surprends à adresser au temps la vieille et inutile prière de s'arrêter un peu. Pourquoi rentrer dans la mêlée? Laissons couler les jours, comme ces flots bleus inutiles et sonores; laissons nos âmes s'endormir ensemble dans cette paix qui nous pénètre ! Tout ce que la vie pourra nous donner dans la suite, — fortune faite, ambitions réalisées , succès , ces hochets des grands enfants qui sont les hommes — , cela vaudra-t-il jamais cette jouissance étroite et si sereine où nous nous oublions à présent? Les spectacles nouveaux qui nous attendent vaudront-ils celui de cette mer oii nous mirons nos âmes? Hélas! loin de là! Il faudra que ses yeux clairs, ignorants et bons, s'accoutument aux aspects des hommes et découvrent peu à peu le monde dont ils n'ont vu jusqu'à présent que les facettes trompeuses. Tandis qu'aujourd'hui nous nous bornons l'un à l'autre notre horizon, il faudra que des images étrangères se glissent entre nous, que nous soyons séparés par les tra-
MâUIâGE 7
cas des occupations, que le tourbillon de la vie roule nos deux destinées liées ensemble à travers des rivages inconnus... Mon plus cher désir est de la rendre heureusa : qui sait les douleurs que je lui infligerai!. . Je n'avais pas encore songé que lorsqu'on est deux, les mauvaises chances augmentent de moitié, qu'il faut redouter deux fois ce qu'on ne redoutaitqu'une,etd'autres dangers encore, que l'avenir renferme un nombre double d'angoissants inconnus... Pourquoi ces mauvaises pensées me prennent-elles parfois, pendant nos silences? Les connaît-elle aussi? Est-ce qu'elle me les cacherait comme je les lui cache?. . . Ou bien ne sont-elles qu'un jeu nouveau de cette imagination que je me connais ctqui m'a si longtemps tourmenté? Pourtant, j'ai juréqueje secouerais son règne ; le temps est passé, oili je pouvais me creuser stérilementlecœur: je veux aimer, je veux agir. J'ai chassé les fantômes de mon ancienne vie, et s'ils changent de forme pour tromper la surveillance que j'exerce autour de moi-même, je
saurai bien les chasser encore. En avant donc, et qu'une ère nouvelle date pour moi du jour où j'ai vaincu toute hésitation et toute crainte pour m'oublier moi-même... !
Nervi, octobre.
0 pauvre amie, toi qui t'es sincèrement et naïvement donnée et me crois tien, tu ne soupçonnes pas la dure conquête qu'il te reste à faire ! Sans doute, quand tu regardes vers l'avenir, tu te dis que notre jeune amour est déjà un rempart assez fort pour nous être un commun refuge, et dans ta tranquille confiance tu ignores les ennemis qui nous menacent. Ici, dans cette paix, je suis tout près de toi : les journées sont brèves, les heures délicieuses, la mer toujours bleue nous berce de ses sereines harmonies, nous sommes isolés dans les quelques jours qui nous appartiennent, et nous nous abandonnons à
MARIaGK 9
nos eachantcinents sans penser quole moment approche où '1 faudra quitter cette oasis do notre existence. Mais là-bas, dans cette grande Ville où tu te laisses emmener sans une crainte, des orages que tu ignores passeront sur nous. La vie du cœur ne peut se développer à l'aise que dans le calme et le loisir : au milieu de la fièvre, du travail, du calcul, de Faction, où trouver le temps des douces rêveries à deux sans lesquelles les âmes ne savent plus s'entendre? Comment éviter les vulgaires préoccupations qui vous absorbent, les médiocres soucis qui vous dessèchent, tous ces honteux tracas dont on rougit d'avoir la tète pleine et qui pourtant ne vous quittent jamais? Et puis, il faudra que tu me reprennes à mes habitudes : j'aime les foules et la nuit ; j'aime le boulevard avec toutce qu'il roule; j'aime, par les soirs d'été, les longues stations sur la terrasse des cafés; j'aime, en hiver, la chaleur humide de ces salles où toutes sortes de mauvaises passions vous frôlent comme des caresses. Oui, toutes
ces choses, je les maudis, — mais je les aime : comment m'en détacheras-tu?
Encore s'il n'y avait que ces ennemis du dehors, tu les chasserais sans doute, comme le jour chasse la nuit. Mais ils ont mon cœur pour complice : mon cœur n'est point, comme tu le crois, un miroir paisible où se réfléchit ton image; il est un fond de mer troublé, — boueux parfois, — et des monstres l'habitent. Il a de basses ambitions qui étouffent les sentiments purs, comme les herbes aux racines tenaces étouffent les fleurs; il est dévoré par cette soif de réussir que Paris exacerbe et que n'apaisent plus que d'étranges poisons, il a des curiosités blasées qui l'entraîneront par bonds loin de toi, et qui sait si un jour il n'aura pas soif de tes larmes!... Je le soupçonne : un duel va s'engager entre la Ville et toi. Vous me voudrez toutes les deux comme deux maîtresses rivales • toi, pour m'aimer et me rendre bon ; elle, pour me vider l'âme au profit de ses vains mirages. Sa voix m'enfiévrera les veines,
MARIAGE li
et ton amour sera toujours à portée de mes lèvres comme un fruit rafraîchissant. Elle me criera ses impérieux conseils de luttes el d'ambitions; tu me diras, toi, que le but est atteint quand on a l'aiiiour. Qui l'emportera, elle ou toi? Elle me tient par toutes les fibres cachées de mon être, par les images qu'avec son art de magicienne elle évoque devant mes yeux, par les venins qu'elle m'a inoculés, et toi, tu n'as pour armes que ton sourire et ta bonté. ..
Ce n'est pas tout encore. Si tu t'empares de ce Moi, que les circonstances ont ainsi pétri, tu trouveras demain un autre Moi, plus dangereux peut-être, parce qu'il se plaît à se contempler sans cesse, à déchirer ses sentiments dans un jeu cruel, à suivre ses pensées jusqu'au bout de leurs courses impitoyables : un Moi raisonneur, despote et douteur, que tu ignores et qui se connaît, un Moi que je redoute tant, que je le vois d'avance piétinant sur notre bonheur d'aujourd'hui, tourmentant mon amour et le tien comme un
féroce tortionnaire qui s'appliquerait à luimême ses roues et ses brodequins. Oh 1 si tu connaissais, comme je le connais, le passé de ce Moi ennemi, si tu savais même... par quels chemins il est arrivé à toil...
... Je me dis ces choses, et j'ai honte en te regardant... Tant de livres lus, tant d'idées remuées, tant d'efforts d'esprit ne m'ont pas fait ton égal. J'étais fier de mon intelligence et croyais qu'elle avait à peu près tout pénétré : ces quelques jours passés dans ton air m'ont ouvert les yeux sur mon vide. Oui, j'ignore la science qui seule importe à connaître, celle que tu sais si bien, celle que chacun peut se créer, et que pourtant si peu découvrent, qui n'a pas de nom et qui rend heureux I Et j'ai peur de cette ignorance, j'en ai peur pour toi, pour moi, pour notre avenir et pour notre amour I...
MARIAfîE 13
Paris, décembre.
Mes occupations, mes travaux, ma vie prennent un autre aspect. D'abord, en sortant de l'isolement intime où nous avons vécu pendant près de trois mois, je me suis trouvé singulièrement désorienté dans le tumulte du monde. Il m'était venu comme une indifférence pour les autres et pour tout ce qui pouvait m'arracher à ma sérénité. Ces trois mois passés à courir l'Italie, puis à flâner sur une petite placée, parmi des étrangers avec lesquels nous n'avons pas échangé trois paroles et que nous ne regardions môme pas, me semblaient un beau rêve, et \e ne songeais qu'à le recommencer. Et pourquoi non? Qu'est-ce donc qui nous empêcherait de nous enfuir définitivement vers un de ces endroits bénis où, dans la mollesse d'un climat toujours tiède, on peut vivre
i4 LE SENS DE LA VIE
en laissant sommeiller son esprit apaisé? Aurais-je beaucoup de peine à renier mes anciens projets? Regrette/ions-nous beaucoup ce qu'il nous faudrait quitter? Je ne crois pas, et pourtant nous restons : les habitudes sontlesplus fortes, — hélas ! etnous n'aurons jamais la sagesse d'agir en fous t. . D'ailleurs, de jour en jour je m'accommode mieux de cette existence nouvelle : les tracas des affaires du dehors diminuent d'importance à mes yeux en raison de ce qu'augmente mon attachement à ma femme et à mon foyer. Gomme je me moque de moi, — en même temps qu'il me court un petit frisson dans le dos, — quandje me rappelle mon intérieur de célibataire 1 Mon salon surtout, mon terrible salon vieil or, avec les housses grises que Madeleine, ma vieille bonne, enlevait deux ou trois fois l'an, dans les grandes occasions, et remplaçait par des aiiti-macassar; avec son piano aux cordes rouillées sur lequel je tapais dans mes heures d'ennui : av<^c, sur la cheminée, une
MARIAGE il
peiiJule si grotesque que ma femme a éclaté de rire en la retrou vaut dans un coin de notre appartement!,.. Maintenant, ceux de mes anciens meubles que nous avons conservés sont transformés, embellis, rajeunis. Il y a des fleurs dans tous les vases. Des fleurs 1 je les dédaignais autrefois, je ne les regardais pas quand Madeleine en rapportait du marché et les plantait comme des cierges dans les pots en vieux Delft de ma salle à manger; je ne savais pas comprendre leur sourire amical, la grâce qu'elles mettent à mourir pour nous en égayant nos yeux.
C'étaient des choses inanimées, que je prenais de doigts indifl'érents : à présent, elles me parlent, elles me disent pourquoi elles sont là, elles me content mille historiettes cliarmantes, comme de petits poèmes qui vous reposent. Et il en est de môme pour tous les détails de la vie : pour les plis des rideaux, pour l'arrangement des bibelots, oui, pour la couleur de mes cravates que je n'achète plus moi-même au hasard et pour la physio-
nomie de mon fauteuil devant ma table de travail. A chaque pas que je fais dans ce home, je me sens sous la protection d'une bienveillante fée dont la baguette me suit pour prévenir mes souhaits. Aussi, je ne sors qu'avec la hâte de rentrer, étonné du bien-être inaccoutumé qui m'accompagne. Il me semble aussi que je suis moins sensible aux ennuis de la vie quotidienne : je les secoue bravement, dans un acte d'insouciance plutôt que dans une révolte de ma sensibilité. Qu'importe tout cela? N'ai-je pas mon huen-retiy^o qui m'attend, l'asile enchanté 011 je retrouverai le regard de deux yeux dévoués? Seulement, je voudrais les secouer tout à fait, pour savourer davantage cette chère affection qui borne et remplit mon horizon,..
Paris, avril.
Je voudrais trouver un mot qui exprimât ce qu'est un être tranquille, doux, bon, cori-
MAKIAGE i?
fiant, dont la seule présence repode, un être de grâce et de charme el qui respire la paix. Sous Tunique fenêtre de mon cabinet de travail s'étend un petit coin champêtre égaré dans Paris : un jardin minuscule, avec un bassin, des fleurs, du gazon, des lilas qui viennent de fleurir, un peuplier même, un long peuplier mince, pauvre arbre anémique rêvant sans doute, comme le sapin d'Henri Heine, de grands arbres vigoureux croissant sous des cieux libres. Des cliats observent les poissons rouges dans l'eau douteuse du bassin, ou dorment épars dans le gazon ; il y a des oiseaux logés parmi les arbres; et l'on ne voit aucun mur, aucune maison, — mais de hauts tilleuls et des cèdres, sortant d'une riche propriété voisine, ouvrent à l'horizon, — à vingt pas, — une perspective inhnie de forêt. Cette forêt qui n'existe pas nous fait oublier la tristesse do notre logis : c'est la Brocéliandcde nos rêves, où nous nous enfermons dans le cercle magKjue do Viviane pour la brève étcriiiLc...
Pendant que je travaille, elle est là, dei*rière moi, attentive à ne me point trouh/er; de temps eu temps, je perçois le bruit de la laine qu'elle tire dans le canevas, ou de la page qu'elle tourne, ou de son souffle léger; quelquefois, je me retourne et ne la vois plus : elle a disparu silencieusement; au bout d'un instant elle revient de même, sans que ses petites pantoufles fassent craquer le parquet; et je sens son regard posé sur moi comme une continuelle caresse, le regard de ses grands yeux profonds et clairs, où il n'y a que bonté, tendresse et dévouement. Toujours aussi, je sens sa pensée qui suit la mienne et chemine côte à côte avec elle, à travers les rêves comme à travers les soucis des jours. Quel mystère y a-t-il donc dans ce sentiment d'union intime qui atténue les inquiétudes et qui double les joies?..
J'ai tant souflert, autrefois, de me sentir seulI J'ai passé des nuits à errer dans les foules pour m'éviter moi-même, m'ofl'orçanl
MAHIAGE 19
d'arriver à rillusioii que j'étais quelque chose à ces authes qui s'agitaient sous mes yeux. J'ai fui avec horreur mon chez-moi, impitoyablement rempli de moi, où les moindres objets, les bibelots, les livres, les papiers des murailles, les tableaux et les fauteuils me renvoyaient comme des miroirs multipliés mon odieuse image. Il me semblait que je pourrais le laisser en chemin par les rues, ce moi, ou l'oublier dans un café, ou le déposer au théâtre, et je courais les théâtres, les cafés, les rues. Souvent je me suis cramponné à des amis de pacotille rencontrés par hasard, leur racontant mesafiaires, leur partageant des lambeaux de mon âme, sans me laisser rebuter par leur indifférence. Combien de fois mon cœur a-t-il battu sur des cœurs étrangers sans entendre autre chose que le bruit de ses palpitations battant dans le videl Combien de fois, après m'ètre oublié une heure ou une nuit en des compagnies gaies, dans des salons, dans des casinos ou dans des tavernes, après avoir ri
à pleines lèvres et causé bruyamment, après m'ê>e répandu en confidences et avoir reçu d'un air amical celles des autres, — ai-je senti avec une amertume décuplée, les lendemains, que j'étais seul quand même, irrémédiablement seul, que ces bruits s'évanouissaient sans rien laisser après eux, que les fumées de l'alcool se dissipaient en tristesse comme les amitiés ou les amours de la veille. Eh bien 1 il me semble maintenant que ma solitude est vaincue : non certes parce que je vois sans cesse auprès de moi la même figure connue, — mais parce que cette figure est aimée. Quelque chose d'elle passe continuellement en moi, comme une chaleur bienfaisante, comme une autre vie meilleure, et quelque chose de moi passe en elle. Ce n'est plus l'âme étrangère, qui reste toujours étrangère malgré la fréquence des rencontres, malgré l'assiduité des relations : c'est la pénétration continue qui, peu à peu, de deux êtres n'en fait qu'un.
MAIllAGK II
Paris, avril C'est clrango comme on se laisse prendre et entraîner par l'engrenage de la vie ! On lui livre un doigt, insouciamment: elle prend le corps. On croit qu'on peut jouer avec elle, prendre d'elle ce qu'on veut, lui abandonner par paresse , par lassitude ou par indifférence des fragments de soi-même, et rester cependant le maître et garder son indépendance. Illusion ! Après la révolte de la première jeunesse, on s'aperçoit un jour qu'on s'est rendu, qu'on est lié : ce sont de menues et traîtresses habitudes, dont les douceurs insinuantes vous ont insensiblement conquis; c'est l'ambition d'un but longtemps dédaigné , qui s'est développé à travers vos mépris; c'est l'amour, dont votre impuissance à sentir vous a fait longtemps douter, que vous avez nié parce que vous ne ''éprouviez sous aucune des formes connues,
et qui se glisse en vous, avec des allures que vous ne lui auriez point soupçonnées ; c'est le Devoir, — mon Dieul oui, le Devoir, le sentiment entre tous injustifié, cette convention, cette absurdité, cet impératif dont votre raison vous a mille fois démontré le nonetre, — qui se met à vous crier ses ordres et se fait obéir. Tous ces liens m'attacbent, toutes ces voix me gouvernent, je sens que je ne m'appartiens plus.
Combien de fois, jadis, quand je souffrais sans cause, ou simplement quand un choc douloureux provoquait en moi d'angoissantes pensées, me suis-je consolé en me disant : « Après tout, je suis le maître de mon exis tence ; quand la mesure sera comble, nul ne m'empêchera de me délivrer... Quelques précautions pour n'être pas remarqué, le moins de bruit possible, et ces tracas seront à jamais loin de moi î... »
Maintenant, je ne puis plus me consoler ainsi. J'ai, par un acte de volonté, lié ma destinée à une autre destinée, et cette double
MAUIAGK 13
chaîne, que j'ai imprudemment attachée, je n'ai pas le Droit de la briser... Le Droit... Oh ! le mot absurde qui vient s'imposer à mon esprit 1... D'oh la force inconnue qui peut peser sur ma décision?.. D'où ie mystérieux fluide qui paralyse mon égoïsme ?.. Je sais qu'à l'instant où je fermerais les yeux, le monde cesserait d'exister, avec celle à qui je pense, avec l'aflection qui grandit dans mon cœur, avec les idées que je me forge et mes ergotages sur le droit, le devoir, la liberté et le reste; je sais que je ne saurais rien des larmes, des douleurs, des luttes qui subsisteraient après moi ; que, dans mon repos, je ne sentirais rien, absolument rien, du mal causé par mon acte et qui peut-être se résoudrait en bien. Je sais tout cela, un effort de mon imagination me fait toucher au néant, — et cependant je me sens esclave. La destinée peut frapper sur moi à coups redoublés; je puis être harcelé par la troupe des ennemis du dehors ou par ce pire ennemi que je porte eu dedans ; je puis me trouver aux prises
avec ces deux adversaires dont autrefois je n'aurais jamais hésité à me défaire au prix de la vie, ]a Misère et la Douleur, avec lesquelles il me faudra peut-être longuement lutter, dont il me faudra supporter les effroyables inventions ; mes relations avec les hommes peuvent devenir une source de continuelles piqûres sur lesquelles mon imagination versera l'huile houillante de ses rêveries : il me faudra supporter tout cela, — patiente bête de somme qui plie le dos sous le fouet. Oui, je dois marcher maintenant dans l'ornière oii marche la file des autres, ces ennemis ; qui sait ? je vais m'annihiler peut-être, me ruiner selon les caprices d'un hasard, me voir réduit à faire graviter ma pensée autour des absurdes problèmes quotidiens : des termes, deslayettes, des notes de couturière ou de pharmacien I . .. Sans issue, encore une fois, sans pouvoir regarder à la Grande Libératrice, sans plus rêver, aux heures douces, aux moyens d'en finir avec tous ces maux I
Alors une question angoissante se pose — la question : Gomment et pourquoi la vie se fait-elle accepter?... Je ne suis certainement pas seul de ma sorte : mille autres avant moi, tout le monde peut-être, ont senti, dans une révolte de leur être , peser sur eux le poids de leur destinée; mille frères inconnus ont commencé comme moi par la stérile indignation contre cette tyrannie dont on subit les effets sans en entrevoir la cause, — puis se sont résignés, ont vécu; quelquesuns se sont laissés passivement tramer pendant des années sur la claie de toutes les misères; il y en a qui sont devenus très vieux et qui se sont attachés à leurs infirmités ; d'autres, en patriarches, ont élevé de nombreux enfants et vu, en souriant, commencer jusqu'à leur troisième génération ; d'autres sont morts jeunes et ont regretté de mourir. D'oij leur est donc venue la force d'accepter ainsi les avatars de leur âge et de leur carrière? Cette résignation qui les a conquis, est-elle une dégradation de l'être
qui s'avilit en reniant son droit à la révolte, comme un esclave tombé à l'abrutissement? Est-elle au contraire la haute éducation qui le forme pour des fins ignorées et supérieures? Lesquels ont raison : ceux qui, comme moi hier, méprisaient et haïssaient la vie, la traitant, en pensée, comme un compagnon de hasard qu'on est libre de quitter quand on est las de son bavardage ; ou ceux qui, comme moi demain, l'ont acceptée, la subissent — qui sait? — l'aiment peut-être? Y a-t-il donc, dans les détails misérables qui me conquièrent, dans toute cette relativité du pire au mal à laquelle je m'abandonne, y a-t-il un sens mystérieux que je n'avais pas compris?
Le voilà posé, le problème. Il ne manque pas de solutions proposées :
Les uns disent : « Il y a la Foi. » — La Foi, en elî'et, répond à toutes nos curiosités, explique tout : elle nous donne la raison de notre existence, puisqu'elle nous prouve que nous sommes le centre du monde ; le courage de supporter nos maux, puisqu'ils nous pré-
MAUIAGH: 27
parent un sort meilleur; et lo goût de la vie, puisqu'elle est l'éternité. En se jetant dans le inyjHère, elle en a reculé l'effroi ; ses affirmations ont chassé le doute ; et, dans le triomphe de sa certitude, elle a établi un système merveilleusement échafaudé sur une base imaginaire, qui, calculé pour répondre à tous les besoins de notre intelligence, ne laisse aucune place au désespoir. — Mais la Foi, il faut l'avoir, et je ne l'ai pas.
D'autres disent : « Il y a le Progrès de l'espèce , dont nous sommes les ouvriers : qu'importe ce que souffrent les unités , pourvu que l'ensemble prospère ?» — Il est difficile d'avoir sur le Progrès une idée arrêtée, car nous ne connaissons d'une manière un peu complète que l'histoire de deux civilisations : mais ces deux civilisations nous montrent une marche ascendante prolongée aboutissant à un effondrement graduel ; nous pouvons présumer qu'il en est de môme des autres, puisqu'elles ont survécu ; et ce qui
se passe autour de nous tend à montrer que notre civilisation , — laquelle n'est supérieure ni à celle des Romains , ni à celle des Grecs, ni môme, autant que nous en pouvons juger, à celle des Égyptiens ou des Assyriens, — s'effondrera à son heure, comme les autres, sous des causes différentes, avec sa religion, sa morale, sa politique et une grande partie de son acquit. D'ailleurs, le « progrès de l'ensemble » reposant sur la souffrance des individus, cela me paraît un de ces lieux communs que des esprits peu subtils inventent pour que d'autres moins subtils encore les imposent à la bêtise humaine.
D'autres disent encore : <:( Il v a l'Humanité : il faut l'aimer, cet amour résout le problème, donne un sens à la vie et un but à l'action. » Mais je regarde dans mon cœur, et je trouve que je n'aime pas l'Humanité. Ce n'est pas de la misanthropie, c'est de l'indifférence. L'Humanité ne me représente rien. Ce mot abstrait est trop vaste : il comprend aussi
bien ce que je déteste que ce que j'aime, les odieux Chinois, et les Russes pour lesquels j'éprouve une sympathie d'ailleurs sans cause précise, les derniers des Australiens, voisins encore de l'animalité, et les Européens les plus raffinés, dont l'égoïsme m'irrite, les assassins, les gendarmes et les honnêtes gens. Jeté au hasard dans la conversation, ce mot n'éveille en moi qu'une vague notion de foules insupportables, grossières, bêtes, bruyantes, laides et viles, parmi lesquellesj'aurai peine àtrouver perdus quelques individus que je puisse approcher sans dégoût. Il ne me suffit pas d'appartenir à l'Humanité pour l'aimer, pas plus qu'il ne me suffit d'être le cousin, le père ou le neveu de quelque imbécile pour le prendre en affection. J'entends réserver contre elle les droits de mon individualité ; et, parmi ces droits, figure en première ligne celui de m'isoler. Or, ce droit, hi société le viole avec ses lois, ses mœurs et ses préjugés : je ne puis donc l'aimer, et les mauvais sentiments qu'elle
m*inspire rejaillissent sur rHumanité, qui Ta créée, et dont elle est en quelque sorte Texpression sensible et concrète.
On parle aussi de la Pitié. Les romanciers russes, dont on fait grand bruit et que j'ai encore peu lus, ont inventé la « religion de la souffrance humaine ». J'ai bien peur que ce ne soit encore une phrase vide, comme a le progrès de l'espèce ». Sans doute , la souffrance d'un être m'émeut beaucoup, et plus l'être qui souffre est proche de moi, plus mon émotion est vive. Je participerai surtout de certaines douleurs que je comprendrai mieux que d'autres : celles que je suis particulièrement susceptible d'éprouver. Si je les vois, ou si je les trouve retracées vivement dans un livre, je serai porté à vouloir les soulager, sans que cette intention ait d'ailleurs beaucoup de chances de sortir du cercle des velléités. Je plaindrai, comme un autre, plus sincèrement peut-être que beaucoup, la misère, le mal, le vice, la laideur ; s'il me
MAHIAGE 31
suffit «le tondre la main à un malheureux pour le sauver, je n'hésiterai pas à le faire, même en me détournant de mon chemin ; s'il faut lui ouvrir ma bourse, je le ferai sncorc, à condition que j'aie la certitude qu'il ae la videra pas; s'il a besoin de paroles de compassion, j'en trouverai, dans mon cœur ou dans mon imagination; si sa douleur est de celles qui me touchent peu, je lui cacherai mon indifiérence, de peur de le froisser, au prix^d'un effort sur moi-même. Je ne suis donc pas moins sensible à la pitié qu'un autre, car c'est ainsi que je l'ai toujours vu pratiquer, ce sont là les rites réels de la a religion de la souffrance humaine ».Mais est-ce assez pour accepter la vie ? est-ce assez pour l'aimer? Oui, peut-être pour un Jésus-Christ, chez qui ce sentiment grandit jusqu'à absorber toutes ses pensés et toutes les forces de son être, non pour un homme ordinaire, qui ne l'éprouve ni plus ni moins fort que tout le monde. Je ne suis ni un dieu, ni un prophète, ni un fanatique : )e
3Î LE SF.N- fiF LA Vlî?
suis un être très simple, qui se débat contre le doute banal d'un esprit angoissé de tout, contre le vide d'un cœur qu'une seule affection, quelque complète qu'elle soit, ne suffit pas à remplir. Je cherche une planche de salut et n'en trouve pas. La religion ne m'est rien, celle de la pitié pas plus que l'autre, car elle me paraît tout aussi factice. La pitié, poussée au degré où elle peut devenir une raison d'exister, ne s'acquiert pas plus quelafoi; or, je n'ai pas plus l'une que l'autre, j'en suis sûr, je le sais. Je comprends fort bien que ceux qui ont cru, — en Dieu ou à l'homme , peu importe, — soient arrivés à porter allègrement le fardeau de la vie. Mais je ne crois pas....
Restent enfin l'agnosticime, le struggle for life, les diverses inventions anglaises pour justifier Tégoïsme, l'indifiérence et la fade tranquillité du non -savoir. Mais le problème est toujours là; cela ne m'apaise nullement, de savoir que je ne puis savoir : ma curiosité subsiste, mon in(]uiétude aussi, et toutes
MAHIAGK 33
les questions relatives à l'existence me louchent de trop près pour que je puisse paisiblement consentir aies laisser sans résolution Je veuxbionrenoncer âmes besoins métaphysiques et prendre mon parti d'ignorer s'il y a un dieu : s'il existe, il est si lom, si haut, si étranger à notre nature, et rien ne prouveraitqu'il entre en rapports avec nous... Quoique intéressé plus directement au problème, je renonce aussi à savoir si quelque chose de mon individualité doit me survivre: si j'en acquérais la certitude, il me faudrait savoir en plus sous quelle forme se perpétueront ces fragments de mon MOI, et il est évident que je ne le saurai jamais. J accepte donc la relativité de mes notions : il me serait plus agréable, sans doute, de trouver un absolu dans chaque domaine; mais puisqu'il n'y en a point, je m'en passe, et, quoique enviant les gens qui divisent le monde en deux parts avec leurs critères comme avec le tranchant d'un couteau, j'admets avec résignation (^uo le Bien et le Mal, le
Vrai et le Faux, le Beau et le Laid sont des mots dépourvus de sens réel, des modes transitoires de notre inLelligence. Oui, j'arrive sans trop de peine jusqu'à ce point de la négative. Mais, entouré de ce néant que j'ai fait, j'accepte la vie, j'aime, j'ai des heures de joie, j'existe enfin. Pourquoi ? Gomment?... Voilà la question d'enfant que je ne puis me résoudre à laisser sans réponse, car je ne puis agir sans pénétrer la raison d'un acte et je ne veux pas être un mannequin dont des forces inconnues tireraient les licelles...
Paris, juin.
Nous allons quelquefois, quand le jour tombe, nous asseoir autour de cette mare d'Auteuil que nous avons prise en atlection à cause de son silence et des vieux arbres qui baignent leurs branches dans ses eaux
MAHIAGE 35
endormies. D'habitude, elle est abandonnée, et, séparés delà roule par un épais rideau de feuillages, on est très loin du Bois, très loin Je Paris, très loin de la vie. Aujourd'hui, il y avait là, par hasard, une jeune mère avec ses deux entants : l'un, encore aux langes, sommeillant sur ses genoux; l'autre, une petite fille, jouant à côté d'elle avec une pelle et du gravier. Nous nous sommes assis vis-à-vis de ce joli groupe; et bientôt la petite, qui nous observait, s'est dirigée vers nous, le doigt dans sa bouche, avec un air adorablement timide et nmtin ; elle avait grande envie de venir à nous, et n'osait pas tout à fait; nous regardant toujours, elle s'est baissée pour cueillir quelques pâquerettes dans le gazon, puis, se décidant soudain, elle est venue en courant les déposer sur les genoux de ma femme, avec un beau <i liens! » amical et convaincu. Nous l'avons embrassée, elle nous a dit mille choses charmantes, et nous avons joué avec elle jusqu'au moment où sa mère l'a rappelée. Kilo
est partie en nous envoyant des baisers.
... Alors, restés seuls, nous nous sommes mis à causer enfants.
Elle, mère d'instinct comme toutes les femmes, en désire. Moi, pas. J'ai peur des responsabilités, peur des inquiétudes; notre intimité à deux me suiïit; il me semble qu'il ne nous manque rien.
a Pourtant, dit-elle, c'est si gracieux, et cela met tant de vie dans la maison 1... Représente-toi comme notre intérieur serait plus gai, avec une belle petite fille comme celle que tu viens d'embrasser!...
« Mais les soucis de la grossesse, le bruit la nuit et le jour, les embarras avec la nourrice, le sacrifice de notre indépendance... Ne nous faudrait-il pas renoncer à nos promenades, à nos projets de voyage, changer tous Jes plans d'avenir que nous faisons comme si nous devions toujours rester en tôte-à-tétc?...
€ Mais quand nous serons vieux?... »
EU bien I quand nous serons vieux, — cl
d'abord il n'est pas sûr que nous le soyons jamais, — notre affection sera d'autant plus solide que nous serons seuls. Dieu sait les orages qui attendent noire vie commune : échappés ensemble, fatigués peut-être, nous nous serrerons l'un contre l'autre pour braver les tristesses du destin. Nos jours, étant plus rares, nous seront plus cliersinous n'en aurons pas un de trop pour nous aimer encore ; et comme nous serons bien, au milieu du roulement des affaires humaines qui ne noustoucherontpresqueplus, détachés de tout, sauf l'un de l'autre, ayant enfermé tout notre horizon dans notre affection 1 La vie, dont nous redoutons à présent les caprices possibles, aura fui loin derrière nos pas: nous la regarderons comme d'un sommet une route parcourue dont on ne voit plus ni les aspérités ni les rocaiJIcs, évoquant ensemble nos bons souvenirs et les mauvais que les mirages de la mémoire nous feront paraître bons aussi. Nous nous aimerons d'autant mieux que nous nous serons longuement
éprouvés : car le cœur ne vieillit que pour le monde ; il reste un temple oii se conservent pieusement les affections sacrées, et, s'il nous vient pour toutes les choses cette froide indifférence qui obscurcit les yeux des vieillards, elle ne nous empêchera pas, au contraire, de cultiver le sentiment qui nous unira encore. Qui sait si un soir où, voûtés et nous appuyant l'un sur l'autre, nous irons encore respirer le printemps, — notre dernier peut-être, — il ne nous reviendra pas, comme une bouffée d'air ancien, notre causerie d'aujourd'hui? Et j'en suis sûr, instruits par nos expériences nous dirons alors : « Décidément, mieux valait qu'il en fût ainsi!... »
Elle regardait l'eau bruissante d'un air non convaincu, hésitant à répondre.
a ... Mais, dit-elle enfin, après un silence où nous nous entendions penser, l'un de nous deux partira le premier... Si nous n'avons pas d'enfani, l'autre restera seul... t>
C'était justement l'idée qui venait de se
MAIUAGR liy
^lissor on moi cl qui m'avait fait taire. Nous avons iVissonno tous deux et n'avons plus rien dit-
Paris, juillet.
Il y a en moi un intolérant, un sectaire, dont je suis le premier à condamner l'absurde fanatisme, mais qui reparaît de temps en temps, quoi que je fasse. Au fond, j'ai l'àme d'un croyant tombé dans le scepticisme, je crois à ma négation, tout incertaine que je la sens, et veux l'imposer. Ma femme a conservé sa foi de jeune fille et ses habitudes pieuses. Il semble que je doive les respecter : aurais-je à lui offrir rien de mieux? ma certitude est-elle assez forte pour me donner le droit de troubler sa conscience? L'état d'esprit où je me trouve est-il si enviable que je doive tenir aie lui communiquer ?EIi bien ! non, il m'échappe souvent des mots
qui la blessent, je Tentraîne dans des discussions 011 elle n'aime pas à me suivre, où elle me suit pourtant, où je raisonne beaucoup mieux qu'elle, mais, heureusement, sans la convaincre. Ses arguments — toujours des arguments de femme, — ne prouvent rien et sont à leur manière terriblement concluants: « Je me trouve bien ainsi ; pourquoi changerais-je?. . » Moi, je parle du culte de laYérité, delà fîèresatisfactionqu'il ya à savoir qu'on n'est dupe d'aucune illusion, d'aucun préjugé, qu'on domine les erreurs et qu'on a l'esprit fort, — etje ne trouve aucun écho. Guidée par son dédain charmant d'un courage viril, la grâce féminine évite d'instinct nos sophismes : car nos philosophies ne sont jamais autre chose. Nous savons très bien qu'erreur etvérité sont des mots relatifs, etles femmes le savent aussi; nous savons encore, aussi bien qu'elles, qu'une douce erreur vaut mieux qu'une amère vérité, puisqu'en fait ces deux termes ont le même sens ; mais, accoutumés à nous servir des mots pour
MAIUAGE 41
tromper los autres, nous nous en servons aussi contre nous-mêmes et nous laissons prendre aux spécieuses apparences dont nous les revêtons. En sorte que, sous prétexte de n*être pas dupes de systèmes qu'il nous convient de repousser, nous le sommes, en fin de compte, de nos propres déclamations. Elles sont plus droites et plus fines, et doucement écartent de leur voie les ronces et les broussailles dont nous sommes fiers d'encombrer la nôtre... C'est pourquoi je m'efforce, avec des brutalités de maire librepenseur, dft chasser Dieu de son horizon, tandis qu'elle le conserve jalousement, parce qu'il lui plaît de réserver dans son cœur un temple plus pur que ceux des affections humaines.
Paris, septembre.
J'ai rencontré hier M***, cet original ami des jours anciens, que je ne vois plus que
par hasard, à de lointains intervalles. Les années passent sur lui sans ^ 3 changer, toujours le même long corps c^sseux, le même visage impassible aux tons de bistre, la même lenteur dans les gestes, la même attention grave à rouler sa cigarette en s'arrêtant sur le trottoir, le même mystère d'un âge qui ne se devine pas. Je ne puis voir sa silhouette raser les murs sans me reporter dix ans en arrière, à ce dur hiver où nous promenions ensemble notre spleen à travers le quartier Montmartre. Il revenait de Constantinople, où il avait été manger paresseusement, au soleil, les restes de son patrimoine. Moi, j'arrivais à Paris, n'ayant jamais rien vu, seul et inquiet de mon existence incertaine. Nous nous étions rencontrés un jour dans un café, où l'agacement du bruit des dominos à une table voisine nous avait rapprochés; et nous étions restés comme attachés l'un à l'autre par la solitude et l'ennui. Séparés pendant la journée, Qous nous retrouvions vers le soir pour al-
MAIUAGK 43
1er dîner, en nous contant nos mutuels déboires, puis flâner un momentsur le boulevard, extérieur où des formes vagues remuaient dans le brouillard, et entrer enfin dans quelque salle où il y avait du bruit et des femmes. M*** m'inspirait un mélange de sympathie et de haine: je ne pouvais le souffrir et revenais toujours à lui; surtout, il m'étonnaitpar toutes sortes de sentiments contradictoires que je ne m'expliquais pas. Avec son parler sententieux et son allure flegmatique, il était à la fois égoïste jusqu'à la cruauté et susceptible do tendresses infinies. Son rêve était d'avoir une femme pour lui tout seul : comme il s'obstinait à la chercher dans les bals publics, les cirques et les brasries, il ne la trouvait jamais, et chacune de ses liaisons se terminait par de gros chagrinsun peu ridicules. Mais à chaque nouvelle expérience, en même temps qu'il a s'attachait», comme il disait, il avait des calculs qui montraient avec une naïveté cynique le féroce égoïsme de ses sentiments. Ainsi, une
de ses maîtresses fut emportée parune phthisie galopante. Il alla la voir tous IbS jours, très fidèle et très affectueux; l'avant-veille de sa mort, il lui acheta un bracelet qu'elle désirait depuis longtemps ; et en revenant de l'enterrement , il me disait : « Voyezvous, ce qui me désole, c'est que ce bracelet reviendra à sa sœur, que je ne peux pas souffrir... » Du reste, il surveillait l'entretien de la tombe et pleurait sérieusement la morte, parce que celle qui avait pris sa place ne la valait pas...
Dans tout cela^ point de débauche : c'était sa solitude qu'il voulait fuir, qui le chassait d'aventure en aventure, de duperie en duperie, pour l'acculer enfin dans cet inconscient égoïsme qui le condamnait à ne trouver jamais la solution cherchée. Aujourd'hui, il est au même point qu'il y a dix ans : il m'a raconté une nouvelle histoire embrouillée et complexe qui est la répétition de toutes celles que je connais de lui : seulement, l'idée m'est venue qu'il doit approcher de la
cinquantaine, et j'ai trouvé son histoire lugubre...
Le pauvre garçon I... Il me faisait pitié, je l'ai emmené dîner chez moi, — et, en versant du cognac dans son café, il cherciiait sur le carafon la marque des petits verres, tant il est accoutumé au rationnement des restaurants. Et je songeais que ces mille petits riens dont il est l'esclave, que ces mesquines sujétions de l'existence isolée, sont pour beaucoup dans les tristesses de la vie. Oui, ceux qui n'ont jamais connu le dégoût des tables d'hôte, l'horreur de la chambre meublée, et les efforts pour y échapper : les llàneries désolées à travers les foules, les naufrages dans les brasseries, la chasse au misérable amour, — à l'amour vil de la Vénus vulgaire, la seule qui soit bonne quand même aux abandonnés, — et les amitiés de hasard commencées devant un mazagran, et les liaisons qui se traînent de garni en garni, ceux qui n'ont pas vécu cette vie inulile, eilacée et désœuvrée, no
sauront jamais ce que c'est que l'Ennui, ne connaîtront jamais les lassantes odeurs de ses tleurs maladives, ni les graines qu'elles secouent en mourant et qui parfois germent encore, plus tard, par instants, dans le calme des existences assises.
M*** est resté jusqu'à minuit, retenu^ puisqu'il nous voyait sommeillera demi, par la peur de rentrer chez lui, de retrouver ses rideaux déteints, son tapis crevé, ses fauteuils crachant leur crin, sa table en désordre, son mauvais lit d'hôtel. Il se sentait bien, il se détendait dans la paix de notre intérieur, étonné de ce calme bien-être dont la tiédeur l'enveloppait. Et il nous étonnait aussi : ma femme observait ses allures, écoutait ses propos, et de temps en temps me jetait un regard curieux et stupéfait : jamais elle n'avait soupi^onné l'existence d'êtres pareils, et avec sa fine pénétration, elle lisait en lui toute une page de mon passé. Moi, je me rappelais les jours d'autrefois, si lointains, si althes • les amer-
WAHIAGK 47
tuiiies, les lassitudes m*en revenaient atténuées ; je retrouvais des impressions effacées comme on retrouve, à manier de vieux sachets, des odeurs en allées; j'éprouvais un vague besoin de ressusciter une fois, pour un instant, ces choses mortes que je hais. Et quand M*** est enfin parti, nous nous sommes promis de passer ensemble, bientôt, une soirée de souvenirs.
Paris, novembre.
11 y a des jours fâcheux, par ce novembre où le ciel est gris, où le brouillard vous enveloppe, où le froid vient. Une tristesse nostalgique court avec les vents qui secouent les arbres dépouillés : en grelottant devant un feu nouveau qui hésite è . briller, on rêve aux horizons bleus des pays du soleil. Le jour est un long crépuscule : après qu'il s'est écoulé dans le vide, les heures où il achève de mourir vous plongent
dans une envahissante mélancolie pleine de souvenirs de deuil , de douloureuses sensations effacées qui renaissent , de rêveries noires sans cause , encombrantes et désolées. La distraction du dîner fait à peine un instant diversion. Et la soirée se prolonge indéfiniment, sans causerie, sans lecture, chacun étant poursuivi par des pensées obsédantes qu'il ne peut chasser, et ne voulant pas les dire, et s'enfonçant dans son lourd silence orageux. La pluie crépite aux vitres, le vent gémit, les branches nues pleurent, et cette plainte universelle traverse les portes closes, résonne en nous, s'enrichit de notre tristesse, l'emporte au loin : on la sent courir à travers l'espace comme un vol d'âmes en peine, on la sent partout. On la chasse, elle
revient. Comment ne pas l'entendre?
Notre affection nous serre l'un contre l'autre, elle est le refuge, mais pas en ces moments où des forces mystérieuses remuentles fonds obscurs qui sonten nous: nous n'avonsplus
que des regards d'indilïérence, nous craindrions le son de notre voix. Qui sait ? nous sentons peut-être alors justement, alors seulement, le je ne sais quoi d'étranger qui subsiste (juand môme en nous malgré la fusion de nos vios. C'est sa solitude éternelle que cliacun secoue et qui triomphe en gémissant; c'est elle qui se mêle à l'élégie de toutes les choses et nous en pleure les accents ; c'est elle qui nous tient séparés dans notre deuil sans cause et nous empêche de retrouver dans ces serrements de main la paix sereine de nos pensées. Ah! passent ces mauvaises heures 1 passe ce triste mois inévitable qui reviendra toujours avec ses lunatiques angoisses, et que la clarté des jours froids vienne nous rendre à nous-mêmes !...
Paris, décembre.
Nous avons réalisé, avec M***, notre projet de revivre une soirée d'autrefois.
C'est singulier comme le passé change
d'aspecl à mesure qu'il s'éloigne : en retrouvant de place en place, rappelées par les lieux restés les mêmes, par des figures reconnues, ou simplement par un effort de volonté, des sensations que je croyais perdues, il me venait l'envie de les ressusciter entièrement. J'oubliais qu'elles avaient été cruelles ; j'oubliais que lorsqu'elles étaient présentes je m'efforçais de les fuir, je ne songeais qu'à les recomposer exactes dans toute leur force. Et j'avais beau faire, elles nerevenaientpas,je n'en pouvais avoir que le relent afiadi. Parfois, au moment où j'allais les fixer, elles fuyaient: sur la place Clichy, par exemple j'ai cru les saisir, et je me suis tout à coup revu enveloppé dans unpaletot que je reconnaissais, gagnant parmi les réverbères allumés dans le brouillard le maigre restaurant où nous prenions nos repas, M*** et moi ; j'ai retrouvé soudain l'ennui, le dégoût, la tristesse qui m'emplissaient alors, dans un singulier sentiment fait de peur et de joie, peur de recommencer cette morne période de ma
mauiagh: 51
vie, joie de savoir que je n'avais rien perdu de moi-môme. Mais ce fut un éclair : un instant après, dans la brasserie oh j'avais perdu tant de soirées, en revoyant les mêmes tables, le môme renfoncement de la salle, les mômes toiles accrochées aux murs par des peintres pauvres, hors d'état de solder leur compte, l'épaisse figure bestiale du propriétaire jouant aux cartes avec les mêmes gestes, — toutes choses que je n'avais pas vues depuis des années et qui se sont conservées par miracle au milieu du perpétuel changement de Paris, — il m'a semblé que c'était un étranger qui était venu là, jadis, tuer le temps avec des compagnons dispersés, et qu'il m'avait décrit ce milieu et ces figures dans une confidence de hosard, et que son récit m'avait laissé dans une profonde indifférence. M**% souriant doucement dans la fumée do sa cigarette, remuani du geste lont que je connais si bien le sucre de son troisième mazagran, les yeux perdus dans le vague, uao disait:
— ... Vous rappelez-vous Lisette, vous savez, ma petite Lisette?... celle dont je cachais les bottines pour l'obliger à rester chez moi et qui se sauvait en pantoufles.... Savez- vous ce qu'elle est devenue?... Elle s'est mariée, elle aussi; son mari est employé au ministère de l'Intérieur ; ils ont deux enfants; elle est énorme... Je la rencontre quelquefois, elle fait semblant de ne pas me voir... Vous rappelez- vous ce certain soir de bal masqué, oij nous avons soupes ici, à cette même table, moi en matelot, elle en pêcheuse de crevettes, avec
. . . Non, non, je ne me rappelle pas, je me rappelle mal, je ne sais plus bien. Les traits de toutes ces figures se sont brouillés dans ma mémoire. Je ne me revois plus moimême que comme une ombre étrangère. Estce que je regrette? Je ne puis pas comparer. Je ne suis plus ce que j'étais : M*"* me paraît un inconnu. Pourquoi suis-je avec lui? J'écoute à peicie ce qu'il dit. Je suis comme
MAUIAGE 83
liypuoLisé par le Ilot de chan^emenis ;jui m'entraîne. Je me sens un élre fluide, insaisissable, et qui sait, qui sait combien je
changerai encore I
. . . . J'ai suivi M*** qui s'est levé et m'a conduit dans une autre brasserie, « plus gaie », dit-il. Il est minuit. Le bruit augmente. Des couples passent. Je vois tourbillonner des figures inconnues que je n'ai jamais vues, que je ne reverrai jamais ou ne reconnaîtrai pas. On crie, on chante. M*"* parle toujours, de sa voix monotone, dévidant Técheveau de ses souvenirs oii les miens sont mêlés, mais je n'entends pas ce qu'il dit. Il me tarde de fuir ce kaléidoscope qu'il fait tourner et qui me donne le vertige. Quelle idée ai-je donc eue de vouloir relire avec lui cette laide page oubliée, aux caractères effacés, aux mots qui dansent? Ne s'en lassera-l-il pas comme j'en suis las? Quand melaisserat-il enfin partir, Téternel noctambule? Il roule sa centième cigarette; il sucre son cinquième
mazagran, et voilà qu^il invite à s'asseoir près de nous deux écuyères du cirque Fernande
— .... Eh bien! Tas-tu retrouvé, ton passe?...
— Oui.., comme un mort qu'on retrouverait en poussière
.... Après deux jours, l'impression de cette folle tournée s'est transformée entièrement. Je regrette. Je regrette ces yeux oubliés dont je n'ai pu retrouver l'éclat, ces images enfuies que mon évocation n'a pas rappelées, ce Moi enfin, que j'ai perdu en route, dont j'ai à peu près conservé l'aspect et dont il ne reste pas un globule de sang dans mon sang, qui avait presque ma figure et qui est mort, connne mourra bientôt à son tour lo Moi qui lui a succédé, jusque ce que disparaisse enfin l'ensemble hétérogène de ces êtres successifs et confondus qui forment ma personnalité. J'étais heureux, et mon
bonheur chancelle. J'étais satisfait, et ne le suis plus. Je voudrais l'impossible, je voudrais être à la fois ce que j'ai été, ce que je suis et ce que je serai. Je voudrais tenir dans ma main, comme un virtuose tout son clavier, toutes les cordes qui ont vibré dans mon cœur, des plus aiguës aux plus douces. Au lieu de cela, je me sens couler comme l'eau d'un ileuve, comme le sable d'une clepsydre; je sais que je ne me reconnaîtrai pas plus dans demain que je ne me suis reconnu aujourd'hui dans la veille, et je souffre, hélas ! do cette fugacité qui ne nous permet pas d'être immuables même pour la durée de notre courte vie!....
Paris, décembre.
Je me laisse vivre. Après les heures que dévore l'activité de chacjue jour, je rentre l'esprit tranquille ; et, secoué par
l'omnibus qui traverse la moitié de Paris, distrait par quelques échappées entrevues de la vie des autres, tables dressées, couturières au travail, groupes familiaux, roulant de vagues idées que les cahots de la caisse jaune bousculent dans ma tète, je finis par ne plus penser qu'au plaisir de rentrer chez moi. Je suis en retard pour le dîner : on me gronde doucement. Ou me dit que la soupe est froide, et ce n'est pas vrai, elle est excellente. Puis, la soirée commence, la bonne soirée à deux : nous causons, quelquefois de choses étrangères, de livres, plus souvent de nous-mêmes, égrenant le chapelet de nos pensées communes; nous avons toujours du nouveau à nous dire, et la soirée est brève, dans cette paisible intimité.
Nous nous plaisons surtout à faire des projets p(9?6r plus tard... Plus tard, quand nous serons plus libres, quand nous aurons arrangé notre vie, nous irons courir le monde, très loin, nous aurons des loisirs délicieux pour respirer l'air des chainps, l'air libre,
l'air embaumé, l'air qui vous dilate la poitrine, et pour admirer les paysages préférés, ces paysages du Nord où des vapeurs d'opale se dégagent des lleuveset donnent à la campagne son aspect un peu mélancolique et si doux... 0 pauvres Parisiens 1 esclaves qui méditez toujours d'échapper à votre glèbe, de sortir du cercle où vous tournez votre meule ! Rêveurs qui voudriez sans cesse ouvrir votre horizon pour fuir vers des là-bas où la vie serait normale et saine, — et qui restez sur place, et qui ne sauriez vivre sans ce travail qui vous harasse, sans ces bruits que vous maudissez, sans l'ambition qui vous boit le sang 1 0 marins d'un mauvais navire, attachés quand même à la mer qui vous ballotte, aux manœuvres dont vous avez les bras rompus !.. Est-ce que, dans toutes ces maisons qui enserrent la nôtre, dans ces hôtel« entourés d'arbres et de fleurs, dans ces casernes où s'étage l'échelle des voisins, est-ce qu'en cette heure de paix des milliers de cerveaux surchanifés par le labeur du jour n'enfantent
pas les mêmes rêves de repos ? Est-ce que des milliers de voix ne prononcent pas en même temps que la nôtre, avec des espoirs analogues, ce mot magique de demain, sésame de palais enchantés?.. Et demain, comme hier, comme aujourd'hui, les omnibus, les bateaux, les tramways, les coupés, ramèneront au centre la même marée humaine, qui, après le même travail, les mêmes dégoûts, les mêmes fatigues, reviendra le soir recommencer les mêmes rêves berceurs et menteurs !..
Et qui sait quelle réalité les attend tous au lieu du rêve!.. Demain n'est-il pas toujours autre chose que ce que vous le voudriez ?... Au lieu de la maison ignorée, quelque part, n'importe où, avec du chèvrefeuille à ses murs, son jardin fleuri, le vieux arbre où Ton s'abrite par les soirs d'été, humble château d'Espagne qui flotte à l'horizon de nos désirs, qui sait si demain n'apportera pas la lutte à recommencer toujours, ou une fortune plus tyrannique encore que le travail?.. Est-ce qu'on choisit jamais sa destinée?..
Heureux seulement ceux qui, comme moi, ont leur retraite, — un foyer si calme qu'il est comme un berceau, une douce affection qui vous repose de toute fatigue et vous abrite contre lesangoissantes pensées et vous endort l'esprit comme un cliantde nourrice 1 Que de questions, qui me troublaient jadis, me laissent en paix maintenant sans que je les aie résolues et n'attendent plus leurs réponses I . . . Certes, aujourd'hui comme hier, la raison de mon œuvre et de tout moi-même m'échappe toujours, — mais mon œuvre se fait sans dégoût et je vais devant moi sans fatigue. Je ne me penche plus curieusement sur mon cœur pour en observer le jeu déréglé ; le sentiment qui l'emplit est un mystère, je le sais, et j'accepte le mystère, heureux de le subir et de l'ignorer !.. .
Paris, janvier.
.... Il y a, dans les romans de famille, un chapitre touchant, d'nn effet sûr ; celui oi*j
la jeune femme, honteuse, joyeuse et rougissante, fait comprendre à son jeune époux que leur union est bénie et qu'elle sera mère. Sur ce thème, la littérature a brodé ses plus fines variations, a répandu ses pudeurs exquises, ses ménagements gracieux, ses réticences charmantes, tous les menus agréments dont elle se plaît à saupoudrer les mystères de l'amour. Serions-nous des êtres exceptionnels ou sont-ce les romans qui mentent ?. . . Le fait est que cela s'est passé tout autrement. D'abord la a bénédiction » nous a effrayés, d'une crainte que nous conservions l'espoir de voir se dissiper: un peu de joie s'y mêlait à peine, s'y mêlait pourtant : une joie inconsciente, irréfléchie, puérile et curieuse, une joie secouée de frissons. Puis, quand la crainte s'est changée en certitude, nous nous sommes sentis la proie de toutes sortes de contradictions. Chez elle, c'est la satisfaction qui domme, sans doute ; comme nous étions heureux ainsi, elle redoute un peu l'inconnu, l'inva-
sion (le ce nouveau-venu qui vamellre entre nous les tyrannies de sa faiblesse; peut-être aussi redoute-t elle les douleurs qui l'attendent, peut-être pense-t-elle à la mort qu'elle verra de près. Mais elle aime déjà, elle s'abandonne à ce sentiment nouveau dont elle se sent plus riche, et sa crainte disparaît dans l'amour. Pour moi, il n'en est pas de même : je ne désirais pas d'enfant, le fait que j'en vais avoir ne m'en donne point le désir, je m'examine et me trouve insensible à celui qui naîtra de moi, et n'éprouve d'autre sentiment que le poids d'une immense responsabilité qui m'oppresse.
Il me semble que j'ai commis un crime. Je me répète avec conviction toutes les banalités que je sais sur le malheur de vivre : des vers de poète, des aphorismes de philosophes, le bagage habituel du pessimisme prédicant. (]e8 inutiles récriminations contre l'exis* tence, ces plaintes fades contre le des» tin, — je k'- comprends clairement pour la prcFiiière fois, — ne sont pas des phrases
creuses de rhéteurs; elles correspondent à de terribles réalités, dont la plus terrible se dressb devant moi : il y a un être qui n'était pas, qui aurait pu ne pas être, et qui, par ma faute, sera; que j'ai tiré sans scrupule du néant pour le jeter dans les conditions humaines ; qui, selon les probabilités, ne sera ni plus heureux, ni plus sage, ni plus résigné que la moyenne des hommes; qui souffrira comme j'ai souffert; qui n'arrivera qu'après mille peines à ce chancelant bonheur oii je m'accroche, que la mort peut changer demain en un deuil éperdu, et qui implique l'acceptation de tous les esclavages contre lesquels se révolte l'orgueil; qui..., mais à quoi bon refaire une fois de plus le bilan de la vie? Il le dressera lui-môme, le pauvre petit, et le recommencera à toutes ses banqueroutes... Quand je cesse de penser à lui pour penser à moi, quand je descends dans les abîmes de mon égoïsme et cherche à murmurer les changements que sa vie va introduire dans la mienne, mon
angoisse change de nature, ilevienL plus basse et ne diminue pas : il achèvera de me prendre à moi-même, c'est à lui que j'appartiens désormais ; dans sa faiblesse, il sera mon maître; ses vagissements me rappelleront à toute heure que je lui dois tout et ne puis tout lui donner. Et voici que ce fœtus grandit, qu'il bouche mon horizon, qu'il me désespère. Je redoute tout de lui: sa naissance d'abord, ce drame douloureux et brutal oh se condense dans des douleurs qui font frissonner toute l'horreur de vivre, et les angoisses qui précèdent, les jours passés avec l'obsédante pensée que pour le jeter au monde il faudra peut-être qu'elle meure, et que je resterai seul, ou pire que seul, avec lui. Et je redoute autant sa vie : je pense à ceux de mes amis qui sont pères ; je me rappelle combien, chez eux, m'ont exaspéré leurs enfants, leurs tyranniqucs enfants qu'ils admiraient et claquaient tour à tour, et qui pleuraient, bavaient, grognaient sans cesse, absorbants et insupportables. Je
me figure à jamais détruit le calme qui m'était si précieux de mon intérieur : au lieu du sourire affectueux et serein qui le soir remplissait la maison de son rayonnement, j'entends éclater des cris qui me gâtent le seul moment du jour oii je me sente heureux. Une autre crainte, plus personnelle, mais plus inavouable, me saisit : je sais que les femmes sont rarement épouses et mères à la fois, je sais que les meilleures sont plus mères qu'épouses, — et je me vois chassé de son cœur par cette créature de demain, et je suis jaloux. J^étais si heureux d'occuper entièrement ses pensées, de savoir que j'avais tout son amour comme elle a tout le mien I... Maintenant, il faut partager, et c'est la moindre part qui m'échoit : je ne suis plus qu'un point dans son espace ; elle s'aperçoit à peine do mon absence; elle ne guette plus mon retour; son esprit iio mo suit plus quand je la quitte et me quitte quand je suis auprès d'elle...
... Cependant, je me dis que ce sont là
d'odieux sentiments, des sentiments contre nature, inconnus aux cœurs simples, que je dois rougir d'éprouver. Je devrais être heureux, bêtement, comme tout le monde er pareil cas : car enfin, il est reconnu depuis des milliers d'années que c'est un bien d'avoir des enfants, une joie de se sentir revivre en eux, une satisfaction de contribuei à l'éternité de l'espèce. Mais je ne peux pas, et je me demande ce qui me manque ou ce que j'ai de trop. Sont-ce les autres qui sont dupes?., ou suis-je un égoïste trop conscient?.. Naturellement, je m'efforce de cacher ces pensées à ma femme. Mais elle a deviné: et, au lieu de faire des projets pour son avenir, nous évitons de parler de lui. Parfois, je surprends dans ses yeux une plainte, un reproche ; je sais qu'il suffirait d'un mot pour les dissiper, — et ce mot, je ne puis le dire. J'essaye de lui donner le change en l'entourant de soins : elle m'en est reconnaissante et no s'y trompe pas. C'est la première dissonance qui éclate entre nous. J'ai pu avoir
jusqu'à présent l'illusion que notre uuion était complète : je ne l'ai plus. Je sens que nous sommes deux, que nous avons deux cœurs différents, deux esprits qui s'en vont en sens inverses, et par moments il me semble de nouveau, comme autrefois, que je suis seul : seul à parler une lan^e, au milieu d'étrangers qui sont bons pour moi
sans me comprendre
... Puis, je secoue ces obsessions, je leur échappe en me disant qu'il nous reste quelques mois encore , qu'il ne faut pas les gâter, que.... Mais je recule devant les pensées qui se formulent en moi quand mon esprit se tend vers cet avenir pourtant si naturel, si humain, et qui m'épouvante comme une catastrophe inattendue.
Paris, février.
Je n'ai pas de plus grand plaisir que d'à voir chez moi, seul à seul avec nous, un
mâuiagë fa
lie uus amis les plus inliiiies, avec qui je me sens entièrement à Taise, par qui je me crois pleinement compiis. Dans la tiédeur de la chambre bien chaullÏM?, la soirée se dissipe en causeries qui touchent à tous les sujets, et le vent qui gronde dehors nous accompagne en sourdine comme le chœur inentendu des idées étrangères dont nous serions froissés.
Il en est un surtout, T***, que j'aime entre tous. Presque lluet de taille, trop mince, très blond, le corps et les membres comme alfinés par le travail intérieur, il a dans ses allures, dans l'élégance recherchée de sa mise très simple à laquelle correspond la parfaite élégance de ses gestes, de ses poses, de sa parole, iladans tout son aspect, dans tout son être, ({uelquo chose de féminin et de viril à la fois, la délicatesse et la force. Il est beau, d'une beauté discrète qu'un devine plus qu'on ne la voit, d'une beauté Av traits régLiiers, au dessin pur. qu'anime \v vie intense de ses yeux merveilleux, de
tl LE SENS DE LA VIE
ses yeux dont la clarté a des pénétrations infinies et des naïvetés sans bornes, de ses yeux qui veulent être froids et restent remplis de bontés, d'enthousiasmes et de tendresses. Sa voix est grave, un peu virile, un peu sourde, d'un timbre inoubliable. Et seul parmi les hommes que je connais, il vit toujours, sans effort et sans prétention, dans le monde des hautes pensées.
Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans, par hasard, n'importe oij; et sa première poignée de main m'a conquis par sa franchise. Depuis, séparés parfois pour un temps, mais nous retrouvant sans cesse, nous avons marché côte à côte , préoccupés des mêmes questions, cultivant les mêmes sympathies , épris des mêmes chimères, regardant ensemble passer nos idées et s'éloigner nos horizons : et je lui dois de savoir ce que c'est que l'amitié.
Combien de conditions sont nécessaires a la réaliser!... Il y a des hommes que j'aime, parce que des liens d'Iuibitudc, d'idées ou
d'intérêts communs se sont formés entre nous et peu à peu sont devenus d'agréables chaînes; il y en a que j'estime, à cause de la dignité de leur vie, des qualités de leur cœur, de leur culture ou de leur esprit; il y en a que je respecte pour la trempe de leur caractère, pour la hauteur de leur intelligence, pour ce qu'il ont fait, souffert ou compris. Quelques-uns mêmeréunissent deuxou trois de ces conditions : ils rentrent déjà dans la petite classe de ceux dont le commerce m'est précieux. T"* les réalise toutes, à leur plus haut degré : aussi, pour lui, mon respect et mon estime s'élèvent jusqu'à l'admiration, et mon amitié irait jusqu'au dévouement. Il m'a fait arriver à ce degré si haut, que la plus exigeante affection ne le demande qu'en paroles, et que la plus pure charité l'entrevoit sans l'atteindre ; je l'aime plus que moi-même...
Et pourrais-je concevoir un plus noble sentiment ? Il n'a pas la passion, l'inconscience de l'amour ; il est réfléchi, calme, à
l'abri des surprises ; mon intelligence s'est appliquée à le former, ma raison le sanctionne. Je le cultive et j'en suis fier, et je pense qu'il durera toujours, aussi longtemps que notre vie. Il est, me semble-t-il, à l'abri des attaques : je ne vois ni rivalité ni hasard qui puissent le menacer. Il ne peut que grandir avec les années, à mesure que croîtront nos intelligences et que s'élargiront nos cœurs. Que je me sentirais incomplet, sans une telle amitié 1 Souvent nous rêvons de la voir s'étendre, nous voudrions être plusieurs attachés par la même chaîne, à marcher ensemble unis et solidaires. Mais ceux que nous pourrions joindre à nous, — et ils sont rares, — sont retenus par la diversité de leurs intérêts, de leurs occupations, de leur vie : nous ne les connaissons pas assez, nous restons séparés d'eux par ce je ne sais quoi d'invisible qui sépare obstinément des êtres presque frères, et qui entre nous deux est détruit...
XIY
Paris, février.
Quel triste prélude aux « joies de la maternité D que ces ébranlements de santé qui accompagnent les premiers mois de la grossesse I La vie est comme arrêtée : plus de promenades, plus de sorties, plus rien. L'esclavage a commencé : le petit être, qui n'existe pas encore, vous tient déjà, vous gouverne, vous tyrannise ; chaque fois que vous l'oubliez, il vous rappelle brusquement par une secousse intérieure qu'il attend, qu'il va venir, qu'il a déjà ses besoins, ses volontés, ses caprices. Allez! allez I vous ne lui échapperez pasl II sait que vous êtes sa mère, que vous lui devez de lui avoir donné le jour, et que, même quand les ciseaux de l'accoucheur auront rom])u le fil qui lefait chair de votre chair, le lien subsistera, tout aussi fort, l'attachant à vous, vous attachant à lui. Déjà maintenant, vous hii appartenez entière.
Je le lis dans vos yeux qu'il remplit, je le devine dans vos regards oii je vois passer son reflet, je le pressens à l'énergie patiente avec laquelle, doucement résignée, vous souffrez par lui, tordue sans plainte dans les angoisses du haut-le-cœur ! Je me l'imagine raisonnant déjà, ce petit être amorphe, ayant, dans les ténèbres de son inconscience, deperfides malices, se plaisanta contrarier vos projets pour le plaisir d'être despote, ne vous laissant jamais l'oublier un quart d'heure et vous criant sans voix, à chaque geste que vous faites, à chaque volonté qui vous vient: « Je suis làl.. Je suis làl.. Je suis là !.. »
Oui, oui, je le sens, nous sommes trois déjà. Il est fini, notre duo d'amour, le long duo que nous avons chanté pendant plus d'une année dans l'insouciance de nos deux vies doucement unies, si entièrement, si exclusivement l'un à l'autre, que nous croyions que cela durerait toujours ainsi 1 II va se résoudre en un cri d'atroce douleur, que vous pousserez avec joie, dont je resterai
frémissant, qui sera le signal d'une phase nouvelle où vous êtes heureuse, oii moi j'ai peur d'entrer. Que sera-ce donc ? Je n'en sais rien, mais je redoute tout. Nous étions si heureux, et c'est déjà si changé depuis qu'IL est là 1...
Paris, avril.
Elle vient encore m' attendre à la gare, — quand il la laisse tranquille — les jours où elle sait que je dois rentrer par le train. Dès la station de Passy, je me mets joyeusement à la portière pour voir apparaître la Seine, les collines de Meudon où les arbres verdissent, l'aqueduc, — ce paysage délicieux que baigne le premier soleil. Elle esta mi-chemin du boulevard Montmorency, elle me voit, elle agite son parasol, je la salue avec mon mouchoir, comme si je revenais d'un long voyage. Elle est allée trop loin et voudrait
marcher vite pour être là quand je sors de la station : elle ne peut plus... Je vais au-devant d'elle, je lui prends le bras, nous rentrons ensemble, gais comme de jeunes amoureux. Le printemps souffle sur nous; j'ai échappé à Paris qui gronde et s'agite et travaille là-bas ; nous en sommes très loin, dans un pays tranquille, sous un ciel amical, en province, à la campagne, que sais-je? Et nous filons d'un pas léger par la rue que bordent des boutiques de sous-préfecture, où glissent de rares passants...
Houlgate, juillet.
Un triste mois de juillet, tout en pluies, avec un <".iel d'automne couvrant la mer fuligineuse. Sitôt que la pluie cesse une demijournée , nous allons errer le long de la plage, fïous les falaises coupées en arêtes vives ; ou bien nous prenons un de ces petits
MAHIAGE 75
sentiers creux qui, entre deux haies touffues, filent à travers la campagne. Elle est verte <i"un vert intense, du vert jaunissant des herbes défleuries, émaillées encore çà et là de myriades de camomilles, du vert aigu des pommiers arrondis, des sureaux et des frênes, du vert plus doux des files de peupliers, tachée à peine, de place en place, par de blancs miroitements de trembles. Puis, du haut des collines, apparaît au-dessous la mer ouverte entre les deux pointes de Cherbourg et Sainte-Adresse, la mer qui gronde et qui chante de sa voix toujours chère, apaisante et religieuse comme un cantique, tour à tour palais des rêves et tombeau des oublis; ou encore, c'estlaDive qui coule lentement entre ses berges sablonneuses, doucement mélancolique comme tous les fleuves qui vont finir, en secouant des vapeurs opalines dans la grasse pleine normande qui s'élargit au loin.
Je pense à cette autre mer, bleue sous le ciel bleu, qui nons rinit. il y a dix-huit mois,
quand nous partions ensemble pourl'inconnu
de notre vie à deux Je me rappelle les
questions que je lui posais alors et celles que je lisais dans ses yeux, et les mille incidents futiles de l'existence journalière qui leur ont apporté leur réponse. Avons-nous changé ?... Sommes-nous les mêmes ?...
D'autres flots maintenant nous jettent dans leur musique des questions nouvelles, et si, là-bas, le bleu de l'Infini était plein de promesses, — que penser maintenant de cet horizon sombre, de ces nuages qui s'amoncellent, de ce vent qui pleure?...
Je pense aussi que c'est notre dernier voyage en tête-à-tête, notre dernier voyage d'amoureux. Déjà, il n'y a plus l'abandon d'autrefois ; comme elle courait légère sur les rochers de la Riviera, — et comme elle marche péniblement sur le sable uni de cette plage I Gomme elle était gracieuse et enfant, — comme elle est femme et déjà mère 1... Ah I pourquoi ne peut-on pas rap- /0teler le passé, ce passé dont on ne jouit
jamais sur Theuro, qu'on ignore et qu'on méconnaît?... Maintenant que je vois s'ouvrir une phase nouvelle, je regrette toutes les heures oii nous avons été trop graves, toutes les minutes oii nous ne nous sommes pas aimés assez, les promenades à deux que nous aurions pu faire et n'avons pas faites et ne ferons jamais ; je regrette, — oh I combien vivement I — de n'avoir pas donné assez de temps aux doux enfantillages qui ne reviendront plus 1...
Un à un, tous semblables, les jours s'égrènent ; et je finis par trouver qu'il y a du bon dans le gris de ce ciel bas...
Paris, fin d'aoùl.
Nous sommes rentrés, parce que le terme approche.
Que j'envie les braves gens qui vont sans angoisse au devant des « choses naturelles »,
comme ils disent, acceptant tout parce que « celadoitarriver»,ou, «arrive à chacun»!... Je pèse des chances, je calcule des probabilités, et il n'y a pas de jour où je n'examine en détails les diverses hypothèses qui peuvent se réaliser. Je sais déjà ce qu'il faudra faire si c'est une fille, ou un garçon, ou des jumeaux, — car le cauchemar des jumeaux me hante, — si les couches sont pénibles ou si elles ne le sont pas, si l'enfant meurt, ou la mère, ou tous les deux... Oui, j'ai déjà vécu toutes ces solutions, — et j'ose à peine m'avouer avec quelle ridicule intensité d'angoisse, avec quelle absurde soumission à la pensée obsédante...
Elle, très calme, met la dernière main à la layette. Elle a voulu coudre elle-même, naturellement. Elle sait pourtant que je déteste la voir occupée à des travaux d'aiguille, et jusqu'à présent elle s'en abstenait pour me plaire. Mais j'ai été sacrifié, déjà. Et le soir, en tirant son fil, elle me jette de temps en temps un regard très signifi-
catif. Oh ! je le comprends, il est assez cJair, il veut dire : « Oui, oui, je sais bien que cela t*est désagréable, parce que tu as des idées à toi sur la couture, et j'en suis désolée, sincèrement... Mais quoil Je veux absolument que ces petites choses soient mon ouvrage, j'y tiens; et puis tu ne seras bientôt plus seul à régner dans la maison, mon cher : il faut t'habituer à compter avec Lui...» Et avec cette hypocrisie un peu cruelle des femmes qui feignent volontiers de croire qu'elles cachent le mal qu'elles font en ne l'avouant pas, elle me consulte sur la coupe des chemises, des brassières et des tabliers... Maintenant, dans tous les coins do l'appartement, au salon, dont elle aimait l'ordre, jusque sur ma table de travail à laquelle j'avais obtenu qu'on ne touchât janiais, je trouve des langes et des tricots. II y a surtout un petit costume saumon, au crochet, qui m'agace liorriblement et qui paraîLsemulliplier. Il prend toutes les poses : je l'ai déjà vu étendu sur les canapés, debout contre
les dossiers des chaises, pelotonné sur des fauteuils, vide, veule, et pourtant vivant à sa manière, — et je me représente ce que ce sera quand il criera, pleurera, grognera sans cesse...
Quelquefois, je me moque de moi-même, je me tourne en héros de vaudeville, et je ris à mes dépens. Mais plus souvent, il me vient des indignations contre la destinée, en pensant aux braves gens qui voudraient tant avoir des enfants, et qui n'en ont pas, et qui souffrent toute leur vie de n'en pas avoir... Il va sans dire que je garde tout cela pour moi ; je m'efiorce de le cacher sous mon air habituel que je réussis mal à prendre, et j'attends... Hélas ! les jours n'ont jamais fui si vite, et je n'ai plus longtemps à attendre!...