LIVRE DEUXIEME
PariS) septembre.
Oh 1 Taflreuse journée, à jamais inoubliable, grosse d'angoisses inconnues, pleine de révélations 1...
J'avais tout prévu, tout calculé ; j'avais d'avance entendu les lamentations, mesuré mes craintes, escompté l'effarement de la maison, — et c'est autre chose, et c'est pire I . . Et à présent que c'est passé, je vois que cela aurait pu être pire encore, si c'eût été la nuit, si la garde n'avait pas été là depuis l'avant-veille, si le médecin n'était pas resté avec nous tout le jour...
Les douleurs ont commencé vers les cinq heures du matin, coupant le sommeil à cette heure indécise où le crépuscule lance à travers les stores ses premières lueurs, où l'on n'a pas encore secoué la fatigue de la veille ni la torpeur des rêves de la nuit. Elles ont commencé lentes d'abord , en sourdine , mystérieuses, presque pareilles à d'autres douleurs déjà éprouvées : a Ce n'est pas encore cela... C'est autre chose..., peut-être un plat trop lourd du dîner... » La garde, réveillée, a cité trente-six cas de son expérience pour conclure qu'elle ne savait pas. Le médecin mandé a dit qu'il fallait attendre pour être sûrs et qu'il reviendrait dans deux heures... Oh 1 ces deux heures, cette incertitude !... A son retour, il n'a plus cherché à nous donner le change : c'étaient les « petites douleurs » : les a grandes » viendraient après...
Voici les préparatifs qui commencent : la garde tourne dans la maison, remuante, curieuse, vidant les armoires et donnant des
ordres à la femme do chambre, tandis que la bonne, notre pauvre vieille Marianne, qui m'a vu naître, épeurée , gémissante, demande à ses souvenirs confus ce qu'il faut faire, ce qu'on faisait autrefois. Désemparé, je passe d'une pièce à l'autre, essayant de lire, ouvrant dix volumes l'un après l'autre, l'esprit tendu vers une pensée unique qui ne se formule pas et fait le vide dans ma tête en tournant sur elle-même... De temps en temps, j'entre dans la chambre, je m'approche d'elle : elle est anéantie, elle a les traits crispés, les yeux tordus, — ses bons yeux aimants qui se lèvent encore vers moi avec une expression d'indicible soufïrance. Je lui prends la main, et recommence à ouvrir et fermer les portes, plein de remords, plein d'effroi, désespéré de ne pouvoir rien.
D'houre en heure, le mal augmente et les cris se rapprochent : toujours plus déchirants. il viennent rompre la plainte uniforme, et dolente, et vibrent en moi, avec tous les rejiroches secrets qu'ils contiennent ou que je
leur prête. De vagues questions, mille fois posées, me hantent : est-ce que la vie, qui vaut si peu, vaut dételles souffrances? Pourquoi faut-il payer d'un tel prix le misérable droit à Têtre qui n'est que le droit au malheur 1... Je me prends en haine pour le mal que je lui ai fait, et je hais, oh I je hais ce fœtus informe qui la torture avec des raffinements de bourreau...
La matinée a passé lentement : une interminable matinée grise, où des nuages s'amoncelaient avec des menaces. Un coup de vent les a balayés, et le soleil l'emporte : c'est maintenant une de ces belles journées où le ciel limpide proclame son indifférence aux misères humaines. De temps en temps, j'ouvre la fenêtre et regarde : au loin, les sommets des arbres du Bois, déjà jaunissants, ondulent et chatoient; les toits étincellent ; ce que je vois de la ville semble calme, en plein repos ; et les édifices, les rues, les arbres, tout disparaît, enveloppé dans l'immense coupole transparente et bleue
OÙ Tactivité des hommes monte en tumée, où leurs cris vont se perdre. Un instant, Tirrésistible mélancolie des jours d'automne m'assoupit, je me dissipe dans les choses, je perds le fil de mes angoisses, — jusqu'à ce qu'un cri plus strident me réveille dans un frisson.
Le médecin a pris un livre sur ma table et tourne les pages méthodiquement. Toutes les demi-heures, il interrompt sa lecture pour s'approcher de la malade, et nous échangeons quelques paroles. Il me dit chaque fois que a ça va très bien »... Qu'est-ce que ça doit être, grand Dieu! quand ça va mal?... D'ailleurs, il est très compatissant, très bon: son commerce quotidien avec la souffrance ne Ta pas endurci. Il trouve les mots qui conviennent, il apaise et rassure par son attitude de tranquille patience. Je lui demande si ce sera bientôt fini. Naturellement, il me répond oui ; mais son air dit plutôt le contraire. Je crois qu'il se moque un peu de moi , dans son for intérieur : « Ah 1 les
maris, s'est-il écrié en allecLant un ton de plaisanterie, on devrait toujours les envoyer à la campagne, ce jour-là. . . » J'ai la lâcheté de trouver qu'il a raison...
Cette fois, les cris et les spasmes
augmentent d'intensité et se suivent presque sans arrêt ; il m'a demandé si je l'autorisais à employer le chloroforme. — Gomment donc 1 mais certainement! Pourquoi n'en a-t-il pas parlé plus tôt ?Jen'yaipas pensé, moi, je ne savais pas. 11 hésite, il se méfie... Ah ! d'ahord, avant tout, adoucir cette torture !... Si j'étais à la place de celle qui souffre, moi, je ferais bon marché de la vie, en un tel moment ; et je ne veux pas être plus égoïste pour elle que je ne le serais pour moi-même. 11 me revient que souvent, ensemble, nous avons dit que nous ne redoutions pas la mort, mais la douleur ; la iiiort est inévitable, il faut l'accepter; la (' ouleur est anormale, monstrueuse, injuste. .. Je ne veux pas ({u'elle suullie, si on peut l'empêcher de souffrir.
C'est moi qui vais à la pharmacie, — à lieux pas. Mais ce but d'un inslanl, ces cinq minutes oii j'ai quelque chose à faire, quel repos, quelle joie !... Si je n'étais pas si pressé de la soulager, je voudrais que le pharmacien me fît attendre un peu , D'ailleurs, il met le temps à coller son étiquette à tète de mort, à envelopper le bouchon, à liceler, à cacheter. Il me demande des nouvelles, avec sa bienveillance indifférente, en bon marchand qui sait que, pour plaire aux clients, il faut feindre de s'intéresser à leurs maux. Je feins aussi de croire à sa sympathie, pour lui expliquer tout, et davantage, parce «yie cela soulage de parler. Il me rassure, — et je remonte quatre à quatre mes étages, heureux et inquiet à l'idée que cette liqueur blanche que je porte est la douce, la bienfaisante, la sainte anesthésie...
Alors, les cris changent de caractère. Ils perdent leur acuité rauque, irréconciliable, contiuue; ils ne sont plus qu'une plainte in-
termittente, presque résignée, presque douce, une plainte qu'on dirait poussée en rêve, pendant la fièvre. Les crises sont coupées par une application de chloroforme à mesure qu'elles se produisent, et le travail s'accomplit, ralenti peut-être, mais sans souffrance...
Maintenant, les heures avancent sans péripéties, remplies par les alternatives régulières de la lutte entre la douleur, qui veut toujours reprendre^ et le Stdpéfîant, qui la dompte. Le soir approche: est-ce que la nuit va venir avant la fin? Je la redoute; il me semble que l'anxiété doit y compter double, et qu'enfiévré par une journée comme celle d'aujourd'hui, on doit vibrer plus fort dans l'obscurité, dépourvu de ce courage qu'entretient le sentiment du plein jour...
... — Cela ne finit pas : je vais prendre les fers...
— L'opération dure-t-elle longtemps?..
— Quatre ou cinq minutes, à peine...
.♦.. Je me réfugie dans la chambre la plus
écartée de rappartement. Les cinq minutes passent. D'autres encore. Mon Dieu! qu'y a-t-il donc ? Suis-je trop loin pour entendre? Est-ce que les cris se sont tus ?. . Je me rapproche, j'entends un râle abattu, exténué, que coupent les exclamations furieuses du médecin et des bruits de pas et d'efforts. Et cela dure, cela dure, cela dure, et c'est le momentdécisif qui se prolonge ainsi... Toute coup, un cri suprême, d'agonie ou de délivrance, suivi d'un autre, éternuement, gloussement, vagissement de petite bête. Et la garde qui exclame :
— C'est une fille !..
Et le médecin qui s'écrie, après un ouf I dans la naïve satisfaction de ce qu'il vient de faire :
— Qu'elle est belle!..
La porte s'ouvre et la vieille Marianne apparaît, radieuse, portant l'enfant dont elle s'est emparée:
— Embrassez-la, Monsieur !..
... Ah! non, par exemple, non, non !.. Je
n'éprouve pas le moindre sentiment pour ce paquet de chair rouge, qui se violacé et qui glousse. Sa vue n'éveille en moi aucune paternité endormie. Je me détourne avec horreur, laissant la pauvre bonne femme stupéfaite, et je m'approche du lit...
C'est elle, que j'ombrasse, c'est elle qui garde toute ma tendresse: elle est là, molle, brisée, endolorie, souffrant toujours, demandani si c'est bien fini, tandis qu'il faut la tourmenter encore à cause de l'hémorrhagie possible, des autres dangers. Tout en lui donnant les derniers soins, le médecin nous explique que l'opération a été très difficile : l'enfant avait, paraît-il, la tête énorme. Je ne l'écoute guère. Je me répète que cette affreuse journée n'est plus qu'un souvenir ; il me semble que tout est pour le mieux ; je n'ai que des idées très vagues; je suis liés heureux, heureux bêtement, comme peut l'être un homme qui vient d'échapper à un grand danger et regarde de haut la mer qui l'a lâché ou l'abîme qui n'a pas voulu de
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lui. — Daus son épuiseiiieut, dans la somnolence qui la berce, elle éprouve, je crois, une même sensation : je lis dans ses yeux qu'elle jouit immensément, pour la première fois, de vivre et de ne plus soullrir.
La bonne Marianne rapporte la petite, qu'elle a emmaillotée :
— Voulez-vous l'embrasser, Madame?...
Elle répond par un geste de suprême lassitude, et se détourne...
... Décidément, cela ne ressemble pas à ce qu'on lit dans les romans de famille... Le médecin dit à Marianne, qui fait mine de revenir à la cbarge :
— Laissez-la donc 1 Vous voyez bien qu'elle n'en peut plus I...
Mais en même temps, je l'entends murmurer.
— Drôles de gens, tout de même... Une belle enfant comme çà 1...
— Tout est rentré dans l'ordre...
Elle s'endort, doucement, d'un bon som-
meil paisible... La garde s'installe pour la nuit... Le médecin prend congé... La petite est dans son berceau... Je reste à rêver un moment encore : j'entends encore sonner dans mes oreilles ses cris, ses affreux cris réguliers, et je vois passer devant mes yeux de vagues visions où il y a des blessures, des plaies et du sang...
Le lendemain.
Nul incident. Le médecin est satisfait: tout va bien. Nous avons échappé à un mauvais rêve; nous nous secouons comme après une nuit de sommeil enfiévré ; les images de la veille se dissipent peu à peu, ne sont déjà plus que des visions sans réalité. Elle est reposée et ne souffre plus. « Il me semble, m'a-t-elle dit, que je reviens d'un long voyage. » Très long : les heures de souffrance doivent compter au centuple; et puis, dans
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cette crise suprême d'où se dégage une vie, on va bien près de la mort : elle vous guette ; une négligence, un rien peut lui livrer passage, ou bien, sans raison, brutalement, elle peut forcer la porte, prise soudain d'un de ces féroces caprices qui la poussent toujours sur les êtres les plus aimés, les plus précieux, les plus parfaits...
L'enfant est mince, aux membres fluets , mais, dit-on, bien constituée et bien faite. Tout le monde la trouve jolie : elle me paraît effectivement un peu moins laide que les autre bébés, — peut-être parce qu'elle est le premier que je regarde de près. Du reste, j'en ai peur, j'ose à peine la toucher, et je me suis presque fâché quand Marianne a voulu me la mettre sur les bras. Sa vue me cause une sorte de malaise : quand on l'apporte dans la chambre où je me trouve, je bats en retraite, talonné parla pensée qu'elle existe, et que c'est ma faute, et que je lui dois tout. J'aurai beaucoup de peine à devenir un bon père, dans le sens ordinaire du
mot, c'est à-dire un père heureux de sa paternité et fier de ses enfants : mais je le suis déjà par le sentiment de ma responsabilité, et l'on ne peut prendre plus au sérieux que mot un devoir qu'on n'avait pas la veille, dont on n'avait jamais mesuré l'étendue, et qui se découvre soudain comme dans une marche une route nouvelle à suivre jusqu'au bout...
Nous nous demandions parfois, avant , comment nous élèverions l'enfant pendant ces premiers mois oii il végète sans donner aucune joie. Nous étions tombés d'accord que nous ne voulions pas de nourrice à la maison, et que la mère ne nourrirait pas : nous avions donc le choix entre la campagne et le lait de vache. Moi, j'inclinais pour la campagne : les enfants y sont parfois très bien; s'il y sont mal, ils ne s'en aperçoivent guère, puisqu'ils sont à peine conscients, — et l'on est débarrasé d'eux. Elle, avec sa tendres:ie naissante, résistait un peu : elle tenait pour le lait de vache; mais elle aurait
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fini sûrement pur céder. Eh bien 1 tout a changé. L'idéenous est venue à tous deux en même temps qu'aucune de nos solutions n'était la bonne, que la meilleure, la seule normale, était au contraire une de celles que nous avions repoussées de prime abord : il faut que la mère nourrisse... C'est tout son temps qu'elle livre, la tranquillité des nuits, la liberté des sorties, nos promenades, notre intimité : car enfin, il y aura toujours entre nous l'appétit régulier du petit être. C'est un grand sacrifice, le premier, qui sera suivi d'une longue série d'autres plus lourds d'année en année, nous prenant notre indépen dance, nous prenant nos forces, nous prenant notre vie... Et ce que je redoute, c'est qu'en donnant à l'enfant, cliaque jour, un peu de ses forces, un peu de son sang, c'est qu'en l'ayant toujours près d'elle, en elle presque comme lorsqu'il étaitdansson corps, — elle ne l'aime trop : mon dévouement n'irait pas encore jusqu'à céder la première place que j'ai dans son cœur ; et pourtant je
la laisse faire, je me résigne comme devant une de ces nécessités inéluctables qui s'imposerait stupidement sans qu'on puisse rien contre elle.
Avec notre habituelle indécision, nous n'avions pas choisi le nom d'avance : il y en a tant dans le calendrier 1 Poussés par l'urgence de la déclaration de naissance, nous avons pris Marie, parce que c'est simple et doux, et je suis allé remplir mon devoir de père-citoyen. Un ami qui est mon voisin, a bien voulu m'accompagner ; au poste de la rue de la Pompe, nous avons réquisitionné, pour servir de second témoin, un pompier, un jeune petit pompier blond, timide, humble, et qui, habitué à rendre de tels services, nous a conduits d'étage en étage, àtravers la mairie de Passy, au bureau qu'il nous fallait. Là, deux ou trois gratte-papiers, d'un air rogue, m'ont interrogé avec des allures d'inquisiteurs; je sentais en eux lé désir do nous envoyer tous les trois au cachot, pour faire acte d'autorité... La tyrannie de ces
menus despotes m'explique, en passant, les lettres de cachet : ce doit être une volupté suprême, pour de basses natures, que de détruire d'un paraphe la liberté du prochain.
Jamais je n'ai senti plus vivement l'odieux et le ridicule de Vordre civil. Il faut donc que tout passe par ces bureaux malpropres, par cette encre officielle, par ces mains graisseuses, tout ce qu'on éprouve de sacré, l'amour et le deuil. Vous y êtes inscrits en venant au monde, et vous en serez l'esclave toute votre vie, jusqu'au jour où vos héritiers viendront y faire dresser votre acte de décès, que dis-je? après encore, quand, au bout de sept ans, quelque coup de plume fera disperser vos cendres aux vents, si la munificence d'un fils pieux ne vous a pas fait l'aumône d'une concession perpétuelle. Oui, lorsqu'on pénètre dans ces salles poussiéreuses, avec un pompier complaisant pour guide et pour garant, on comprend qu'au fond on n'est pas un homme, mais un matricule, un numéro, un casier, et que cette
absorption de notre individualité par un registre est l'immense service que nous rend la société, le service pour lequel nous lui devons une reconnaissance infinie. Plus elle est complète, plus nous sommes fiers des progrès de la civilisation. Volontiers, j'imagine que dans deux ou trois cents ans la bureaucratie administrative aura achevé sa conquête : elle a déjà pris la naissance, le mariage et la mort; elle prendra l'école, le ménage, la famille, le travail, l'épargne et l'intelligence. Sans doute, nous avons des chances de ne pas voir ce triomphe du civisme moderne : mais nos enfants ou les enfants de nos enfants le verront, eux... Pauvre petite Marie, fille légitime de... et de..., etc., qui sait ce que te coûtera la petite feuille sur laquelle on vient de certifier ta naissance !.. Ne t'inquiète pourtant pas outre mesure, nous sommes encore au dixneuvième siècle, et n'est-ce pas une consolation d'y être né, que de penser qu'on aurait pu naître au vingtième?..
En sortant, j*ai versé ma mauvaise humeur dans le sein de mon ami et du petit pompier auquel nous avons offert un verre lie bière dans un cabaret voisin. Il était rtonné, le petit pompier, lui qui, ijuoique fier de son casque et de son uniforme, doit pourtant quelquefois, quand il sert de témoin comme aujourd'hui, se sentir cruellement inférieur aux gratte-papiers de la mairie. Il a hoché la tête en homme inconvaincu, et m'a expliqué qu'il était aussi venu, il y a quelque temps, déclarer un enfant pour son propre compte, et que ça ne l'avait pas gêné du tout. J'ai compris que je faisais fausse route, je me suis tû, et l'ai engagé à aller chercher son brigadier : ce qui lui a été fort agréable, et a achevé de donner un caractère solennel à l'imposante cérémonie que je venais de remplir. Puis nous nous sommes serré la main, mon ami a pris l'omnibus de la Bourse, et je suis rentré seul, en rêvant au bon vieux temps oii des prêtres qui ne savaient pas écrire tenaient les registres de la
paroisse, et à des temps plus reculés encore, aux patriarches, aux nomades, aux braves gens qui n'avaient encore inventé ni les plumes de fer, ni l'État civil...
Paris, octobre.
Cette guérison régulière, ce retour progressif des forces, cette espèce de renaissance qui succède peu à peu à Teffroyable ébranlement, nous valent de bonnes journées, remplies de petites joies douces. C'est le premier œuf à la coque, qu'on savoure et qui, avec le verre de Bordeaux, dure aussi longtemps qu'un vrai dîner... C'est le premier pas, à mon bras, dans un vertige : le plancher fuit, tout tourne, et c'est fharmant, car voici que bientôt les objets reprennent leur place et la gardent... C'est enfin la première sortie : on descend avec mille précautions, on est arrêté par la bonne femme de con-
PATERNITÉ toi
cierge, qui veut savoir que ça va mieux, on est étourdi en se sentant soudain baigné par le grand air. Le fiacre monte la rue d'Auteuil, oij rien n'est changé, et passe sous le viaduc du chemin de fer. On est au Bois. La journée est très belle, chaude encore, de cette douce chaleur d'automne qui vous pénètre jusqu'aux moelles; des souffles tièdes passent dans l'air ; des tapis de feuilles couvrent déjà les chemins, et les arbres jaunissants ont de tristes balancements qui pleurent et les découronnent. Pourquoi fautil que l'hiver soit tout près ? Il serait si bon d'avoir tout Tété devant nous, pour jouir librement, après la longue angoisse, de ces feuilles maintenant mortes, de la clialeur qui s'en va, des fieurs coupées, des oiseaux qui se sont tus t.. . Plus que jamais, nous éprouvons le désir, l'immense désir d'aller courir le monde : et, comme elle y rêve tout haut, il faut que je lui rappelle la despotique petite créature qui, des deux oiseaux bohèmes que nous voudrions être a fait deux pigeons de
basse-cour. Ahl nous n'avons pas assez profité de nos deux ans d'indépendance 1 Nous remettions un projet de voyage, au moindre obstacle, comme s'il n'en devait jamais venir de plus grand. A présent, c'est fini : nous resterons sur place...
En rentrant, nous causons du ménage, qui va reprendre sa physionomie habituelle : la garde part aujourd'hui même, enfin I... Nous allons retrouver notre bonne vie intime. On le dit avec conviction. Moi, je feins de le croire, mais je n'en suis pas persuadé; en tout cas, ce ne sera plus la même chose, c'est un nouvel apprentissage à faire. Les femmes peut-être deviennent mères du jour au lendemain, mais la paternitée, cela ne s'apprend pas aussi vite...
Paris, décembre.
Une chose qui m'amuse, c'est la perpétuelle oxlase do la vieille Marianne devant
f entant. Elle la couve des yeux. Elle Tadmire ians toutes ses poses. Elle babille et gazouille devant elle avec des gloussements de poule, avec des risettes et des grimaces qui tordent sa pauvre figure ridée, si jaune, si parcheminée, si laido sous sa coiffe noire. Et pour la première fois, je pense à l'existence de cette pauvre créature que je vois tourner dans mon cercle aussi loin que peut remonter ma mémoire. Quand elle m'a vu naître, j'imagine, elle a eu les mêmes extases, les mêmes grâces, les mêmes contorsions : seulement, elle était plus jeune et moins laide, et en me berçant elle pouvait penser qu'un jour aussi elle aurait des enfants, des enfants bien à elle, qu'elle aimerait pour son compte. Mais point : la vie lui a refusé cette joie, il faut qu'elle se contente de ceux des autres. De fait, elle finit par les aimer autant que s'ils étaient siens, et elle ne demande rien de plus : pourvu qu'elle s'attache, qu'importe à .qui ! Aux petits plutôt, pourtant : ils ont l'attrait «lu leur faiblesse, ils ont besoin d'elle, et elle
i04 LE SENS DE LA VIE
a l'illusion qu'ils lui rendent sa tendresse ; tandis que les grands ne la regardent plus et passent à côté d'elle sans la voir: que peutelle pour euxl Elle ne leur est qu'un meuble, utile quoique un peu encombrant, dont par habitude on ne se priverait pas... On m'a dit autrefois qu'elle avait refusé de se marier pour rester chez nous, trouvant à nous servir une joie qui lui valait toutes les autres. Ce doit être vrai : le cœur humain a de ces tendresses déviées, de ces dévouements à contre-sens qu'admirent ceux qui en profitent. N'ai-je pas entendu souvent de bonnes dames, du reste bienveillantes, charitables ev douces à leur prochain, célébrer les mérites de Marianne et souhaiter férocement que c toutes les domestiques soient comme elle » ?... Et voici qu'en rêvant sur ces vieux souvenirs, il me revient des bribes de conversations d'autrefois, entendues je ne sais oiini quand, des : a cela n'a pas de prix dans une maison, une bonne pareille 1 » des : « que deviendrions-nous si Marianne nous quit-
tait I » lies : « Mon Dieu 1 pourvu que Marianne ne se marie pas ». Elle nous a soignés dans toutes nos maladies, elle a pleuré dans tous nos deuils, elle nous a secondés dans toutes nos mauvaises heures, et jamais nous n'avons pensé à elle, à son avenir, à ce qui ferait son bien. Elle nous a donné sa vie, non seulement à nous servir, mais à nous aimer. Et en échange..., en échange, hélas 1 elle n'a guère que ses pauvres gages, quelques maigres cadeaux de bonne année qu elle trouvait toujours trop beaux, et à peine un peu d'affection condescendante, faite d'indifférence et de pitié !.. Que faire pour elle à présent ? Tout ce qu'elle demande, — elle me l'a dit une fois, — c'est qu'on la laisse « finir ses jours chez nous d, avec l'illusion qu'elle nous est utile, que nous l'aimons un peu, qu'elle ne nous gène pas. Elle aura, j'espère, cette pauvre satisfaction : nous supporterons son astlisme, nous soignerons sesrhumatismes, nous la laisserons prome'^er ses vieilles mains maladroites dans nos ar-
moires sans gronder quand notre vai&selle en souffrira. Quelquefois elle m'impatiente avec ses lenteurs, ses gaucheries et son sans-façons : je tâcherai de lui cacher mon impatience. Et cette enfant dont elle aura les premiers sourires, ce sera une joie encore, — jusqu'à ce que, grandie, elle la taquine ou ne la regarde plus...
Que de vies ainsi déshéritées, privées de tout ce qui rend l'existence acceptable, forcées à se raccrocher aux épaves du bonheur des autres 1... Et quel inconnu plane sur les vies nouvelles, enveloppant l'avenir de ces pauvres êtres que nous jetons au monde!... Le malheur n'a pas de limites : Marianne aurait pu être plus malheureuse encore, si elle était tombée sur des gens plus égoïstes que nous, ou simplement si un hasard avait dissous notre famille... Oui, les plus malheureux pourraient toujours l'être davantage, le spectacle des douleurs des autres, auprès desquelles nous passons en fermant les yeux, fait frémir d'angoisse quand on s'y
PATERNITÉ iO?
arrête un instant, et qui sait, qui sait le sort...
Paris, décembre.
J'observe en curieux ces premières relations de la mère et de Tenfant. Il y a déjà, — ou encore, — une intime union, presque pihysique, dont la double nature, toute instinctive d'un côté, délicatement subtile de l'autre, provoque d'intéressants conflits. La mère, qui veut absolument faire partager au petit être le sentiment qu'elle éprouve pour lui, se dépense en grâces, et lui rit, et lui parle, et s'efiorce de prendre pour des témoignages de naissante affection les vagissements qu'il pousse, ses regards et ses mouvements. Elle n'accepte pas pour ce (pi'il vaut cet éveil réflexe de la conscience, qui se traduit par des mains tendues quand elle approche, par des pleurs quand elle
s'en va, par des commencements de sourire quand elle rit. Pour elle, tous ces signes ont un sens mystérieux et profond et correspondent à des jeux compliqués du petit cerveau qu'elle interprète. Pendant sa grossesse, un jour, il m'arriva de prononcer le mot de fœtus : elle mit huit jours à me le pardonner. De même à présent, elle ne veut pas admettre qu'à l'heure actuelle sa fille est un petit animal totalement dépourvu de connaissance, moins développé qu'un petit chat de huit jours, pieurant quand elle n'a pas sa mère comme des poussins s'inquiètent dès que la poule les quitte, — prête déjà pourtant à devenir à bref délai un insupportable enfant gâté. Quelquefois, je proclame ces choses raisonnables, et cela me vaut, avec un regard irrité, une de ces retraites intérieures qui sont sa seule défense comme aussi sa vengeance unique. Certes,, je mérite cette punition, à laquelle je suis toujours très sensible : car je comprends fort bien ce qui se passe en elle, el
je parle comme si je ne comprenais pas. Mais qu'y faire ? Je n'éprouve encore nulle tendresse pour ce petit paquet de chair humaine : de la pitié seulement, une pitié qui s'attendrit, quand je pense qu'un jour un cœur saignera dans ce corps de lait, que des idées tourmenteront cette tète vide, et que pleureront ces yeux vagues qui maintenant errent sur les choses avec des ébahissements inexprimés. Cette pitié, toutefois, — pitié légère, pitié du Pharisien qui passe devant la douleur en détournant la tête, — n'irait jamais jusqu'à me faire vaincre ma répugnance pour les soins qu'il faut à la créature. J'admire comme héroïsme qu'on les lui donne gaîment, sans cesser de sourire, sans appeler la vieille Marianne, accoutumée, elle, à ces nauséantes besognes.
Mais il paraît qu'il n'y a là rien d'admirable : c'est naturel, cela ne coûte aucun eflort, eela s'apprend sans apprentissage. Une fine jeune femme peut donc devenir nourrice du jour au lendemain : faible, elle manie comme
iiO LE SENS DE LA VIE
une plum'^ le pesant bébé qui s'agite; délicate, elle supporte sans se plaindre son sommeil interrompu, les gerçures qui lui fendillent le sein, l'odeur atroce qui émane des langes ou du berceau ; et dans cette entière abnégation, elle trouve sa joie... J'admire et ne partage pas.
— Tu verras, quand bébé parlera, quand bébé marchera ! me dit-elle souvent.
Peut-être. En attendant, je ne sens rien dans mon cœur de père...
Pari«, février.
Impossible de dormir une minute, cette nuit. Des cris affreux, que j'entends encore sonner dans mes oreilles quand ils cessent un instant, qui recommencent quand je les crois apaisés, infatigables, impitoyables, des or f s de machine qui va, qui va jusqu'au bout du ressort et se remonte toute seule,
des cris de chien qu'on a laissé dehors, et qui hurle à intervalles réguliers, jusqu'au matin. Les premières dents, peut-être, ou Dieu sait quel inconscient caprice, quel imperceptible bobo! Depuis quelque temps, cela recommence presque chaque soir. Je me réfugie au bout de l'appartement, mais les cris percent les murailles, plus obsédants encore quand ils sont à demi étouffés par l'éloignement. Alors, il me vient de sourdes fureurs contre cet être qui menace mon travail ot ma liberté d'esprit, et qu'il faut supporter parce qu'il est faible, et avec lequel on ne peut discuter. Oh ! s'il suffisait de le battre pour qu'il se tût 1... Mais non, ce serait aussi inutile que de lui expliquer posément qu'il ne sert à rien de crier, et il crierait plus fort! Je pense que cela va durer une ANNï^.E, plus longtemps peut-être, et que c'est une année de perdue, une année sans travail sérieux, une année d'in-^omnie, de maux de tête, de journées désœuvrées et vaines I... Et nul remède : il faut que je
lis LE SENS DE LA VIE
parte de chez moi ou que je supporte... Tout cela, pour cet être qui n'existe pas encore à moitié, qui n'a pas plus de conscience que de cheveux, qui geint sans savoir pourquoi et me prend mes forces sans que cela lui serve à rien I..,
Paris, février.
Ma femme a gravement posé la question du baptême.
Autrefois, quand j'étais un mécréant agressif, j'aimais à déclarer, d'un tonpéremptoire, que mes enfanis ne seraientjamais baptisés. Elle ne répondait rien, et son silence m'irritait : j'en devinais la menace; je comprenais qu'il annonçait une résistance, et que je ne pourrais imposer mon opinion que par une acte de tyrannie. Cette perspective me troublait un peu, quoique je fusse décidé à tenir ferme...
Mais les temps ont marché depuis cette époquequi me paraît déjàloinlaine. Je viens de faire un examen de conscience pour répondre en parfaite sincérité à la question de ma femme : je trouve que je n'ai plus aucune colère contre la religion, — bien au contraire. Quand j'ai rompu ses chaînes, — qu'elle avait solidement liées autour de moi, — j'eus une période de haine et de révolte, où je rêvais d'exciter le monde au grand combat pour la vérité contre la Foi :
Race de Gain, au ciel monte.
Et sur la terre jette Dieu.
Puis cette haine s'est changée en une indifférence profonde : le sons du mot vérité a chancelé dans mon esprit; je n'ai plus trouvé ni critère ni preuve; je me suis dit que ma négation était une religion aussi, comme l'aflirination, aussi grossière, pas plus sûre, ni meilleure..., pire peut-être... .AJors, pour(iuoi troubler les âmes simples ? pourquoi les empêcher de se tromper s'aia-
il4 LE SENS DE LA VIE
tement? pourquoi leur apprendre qu'elle esl imaginaire, la source où cependant elles étaûchent leur soif?... Leur erreur est-elle plus grande que la mienne?... Est-ce que dans l'Océan d'incertitudes oii nous flottons» ma planche est plus solide que la leur?>.. Je me suis donc promis de rester neutre dans la lutte.
J'en étaislà, quand j'ai dû reconnaître que les libres penseurs me dégoûtaient de la libre pensée. Je me souviens même, à ce propos, d'un épisode qui ne m'a pas frappé sur le moment, mais qui m'est revenue souvent ensuite, comme un symbole au sens profond.
C'était au moment de la désaffectation du Panthéon. On en chassait Dieu pour faire place à Victor Hugo : l'adoré de la veille cédait la place à l'idole du jour, le doux Christ de Y Imitation fuyait devant l'homme des Châtiments^ la bonne Sainte Vierge de tant d'affectueux miracles devant les Marion Delorme <^t les Lucrèce Borgia. Et c'était, disait-on, le « progrès des lumières », et la
cause de la vérité gjignait à cet échange... Uu hasard me lit eutrer dans le temple. Ils étaient là, des conseillers municipaux, des députés, des politiciens de toute sorte, comme chez eux, le chapeau sur latète, la canne à la main, quelques-uns n'ayant pas éteint leurs cigares et tout fiers de chasser avec leur fumée les dernières traces évaporées de l'encens. Dans la majesté des voûtes, ils causaient, riaient, gesticulaient, discutaient et disputaient, insolents, irrespectueux, chacun représentant la bêtise d'une majorité de quartier ou d'arrondissement, arrivés à jouer aux maîtres même contre Dieu à force de promesses qu'ils savaient fausses, de flagorneries éhontées et de mensonges électoraux. Dans un coin, cependant, devant un autel resté debout pour un instant encore, une pauvre vieille femme en coilïe noire, en tablier bleu, inattentive à leur bruit, fidèle au Dieu qu'ils cliassaient, et si fervente dans son agenouillement, priait. Elle avait apporté devix cierges dont la Ilamme vacillait au courant d'air, et
qu'un souffle brutal éteindrait avant qu'ils fussent à moitié consumés. De quelle douleur venait-elle poser là le fardeau? do quel remords peut-être ? Quelle confidence adressait-elle silencieusement à Celui qui comprend, compatit et pardonne ? Et quand le dernier autel serait tombé, lequel de ces marchands d'orviétan politique lui donnerait le moyen de soulager ses angoisses?... Alors je compris qu'elle avait raison contre tous; un instant, la lueur vacillante de ses deux bougies me parut un soleil de vérité, et, en passant devant l'autel, je pliai le genou et fis le signe de la croix.
Ah I pauvre vieille inconnue, tu m'as plus éclairé que bien des lectures ! Si ta prière s'est perdue en courant les espaces, elle a du moins retenti dans mon cœur ; et tu m'as fait sentir le vide qui subsiste au fond de moi...
Pourquoi donc empècherais-je le baptême de mon enfant?...
Paris, mai.
Entre les crises de dentition, nous jouissons d'un grand bien-être. Le calme se rétablit dans la maison. Que le silence est bon !...
Notre paisible vie a retrouvé son intimité, dont la perte m'inquiétait tant. Nous sommes trois, voilà tout. Et peu à peu cette troisième existence, qui d'abord m'avait paru tellement étrangère, se fond dans les deux nôtres. Je sais qu'il faut se réveiller deux fois dans la nuit et que le déjeuner est inévitablement en retard parce qu'il coïncide avec le repas de bébé, et je me résigne ; je sais qu'après le déjeûner, bébé fait sa méridienne, en sorte que nous avons un moment de tranquillité parfaite, et je jouis de ce moment d'autant plus qu'il est- plus court : je sais qu'il faut renoncer à toute sortie du soir, parce que bébé ne peut se
passer de sa mère, et j'y renonce. De temps en temps, le moins souvent possible, j'endossfe moQ habit et je sors seul : nécessité d'expliquer à dix personnes pourquoi je suis seul, et j'explique, oh ! j'explique très bien, avec le mot pour rire... On ne manque pas de s'extasier sur mon bonheur : « Comme vous devez être content d'être père !... » Oui je suis content : il est convenable d'être content, je le suis, et je fais la bouche en cœur pour qu'on n'en doute pas... a Aussi, vous êtes un autre homme, à présent, on dirait que vous vous êtes épanoui I... » Je ne proteste pas, de peur de passer pour un excentrique; et comme justement je suis en passe d'engraisser, je laisse avec complaisance attribuer mon commencement d'embonpoint aux premières joies de la paternité...
Le soir dans le chemin de fer de ceinture ou dans le fiacre qui me ramène à la maison, je rêvasse. Que pensé-jo? Je ne sais trop... En somme, il est moins difficile que je ne l'aurais cru de changer ses habitudes, et je
vois bien que je finirai par m'accoutumcr à mon rôle de père. Déjà même, dans l'état habituel, je ne le joue pas trop mal, et par instant rafîoctueuse pitié que m'inspire ma lille monte jusqu'à la tendresse. Mais quel- (juefois, sous l'action d'un hasard, je sens se réveiller soudain le malaise que me cause cette vie issue de la mienne, dont je suis coupable et qui me tient en laisse. C'est une angoisse oppressée que je crois faite de remords et d'appréhension, une double souffrance que j'éprouve pour l'enfant et pour moi : pour l'enfant, parce qu^il lui faudra vivre ; pour moi, parce que je sens bien que je n'ai plus ma liberté...
Heureux ceux qui sont nés pour la famille !... Un de mes amis me racontait un jour qu'il s'était marié tout exprès pour avoir des enfants : il a deux couples de jumeaux, il en aura d'autres, il est heureux. Je n'étais pas encore père, en ce temps-là, cl j'eus la naïveté do lui avouer que je ne désirais pas le devenir, t Alors, lit-il avec des
yeux étonnés, pourquoi vous êtes-vous marié !.. » Sa question était logique. Ma réponse Teût-elle été ?...
.. . Mais il n'y a jamais eu rien de logique dans ma vie. Sans savoir ce que je veux, je me laisse porter par les événements qui vont, qui vont, et me poussent de-cide-là selon leurs caprices. Puis je me révolte contre eux, comme si je ne m'étais pas livré à leur merci, mais ma révolte est inactive et je finis par me résigner. C'est bien là le processus habituel de toutes les phases de mon existence : je suis un révolté pacifique, un conspirateur en chambre, sans poignard ni dynamite, qui ourdit des plans efiroyables et ne fait rien sauter...
Paris, mai.
Bébé commence à donner quelques signes de connaissance. Un soir, elle a remarqué
l'ombre de ses mains contre la paroi ; et, avec de petits mouvements gauches, elle les tordait pour voir cette ombre remuer et se déformer. Ses yeux s'animent : elle a de grandsyeux liquides, gris-bleu, où dansent des paillettes sombres, des yeux pareils à ceux de sa mère et qui auront peut-être un jour la même expression. Pour le moment, ils ne reflètent rien encore : ils ne changent pas quand des douleurs minuscules les remplissent de larmes; ils brillent à peine un peu plus quand des joies dont la cause échappe, — un objet nouveau aperçu, un mouvement, un rien qui passe, — font soudain s'épanouir toute la petite figure joyeuse et sourire la bouche avec ses trois dents de lait. Ils sont inconscients et doux , ces yeux, inoffensifs, confiants, curieux et naïfs : miroirs atten dant l'image, source sous le ciel bleu, où ne se mire aucun nuage...
Son grand ami, qui joue un rôle immense dans sa vie, c'est Puck, notre chat : un bon animal gris et blanc que j'avais déjà avant
mon mariage grave, aimant ses aises et qu'on le respecte, câlin, gras, correct, les poils toujours bien lissés — sauf aux époques où il disparaît pour huit jours et revient hérissé, déchiré, efflanqué, lamentable, pour se refaire en un rien de temps. Dès que bébé le voit dormant sur son coussin, elle rampe jusqu'à lui et s'empare de sa queue. Puck entr' ouvre les yeux, doutant encore qu'il faille interrompre son somme. Bébé tire plus fort, par saccades. Puck se lève, la regarde en bâillant, s'étire, et, superbe d'indifférence et de dédain, se recouche de l'autre côté en cachant : a queue sous son ventre. Bébé fait le tour du coussin, et bientôt la queue se trouve de nouveau dans ses mains: exultant de joie, triomphante, elle l'agite comme un cordon de sonnette en battant la grosse caisse sur l'échiné du chat. Puck grogne un neu, pour demander grâce. En vain. Alors il se lève dignement, s'éloigne avec majesté, sans hâte, sauteen deuxbonds sur le dossier du canapé, s'installe, et de
haut, comm^ le sago de Lucrèce, regarde sans pour ni rancune bébé qui s*ag'ito : elle est enp^ageante, d'abord, elle lui tend les mains, elle gazouille des gracieusetés ; Puck ne bougeant pas. elle devient plus pressante; puis sa figure s'allonge, sa bouche s'ouvre en montrant ses trois dents, et elle pousse un cri aigu, perçant, désespéré, le cri qui prélude à la grande explosion de larmes... C'est le moment où j'entre dans la partie : j'entreprends d'expliquer à Puck qu'il doit se laisser tirer la queue, pour nous rendre notre tranquillité. Puck me regarde avec ses grands yeux d'or, et me fait comprendre très clairement que cela lui est fort désagréable, et qu'il n'y est pas accoutumé, et que c'est trop dur, à son âge, d'avoir à changer ses habitudes... Ah 1 mon pauvre vieux camarade, à qui le dis-tu ?... Pourtant, si j'insiste, si je le prends sur mes genoux, comme autrefois quand il était le roi de la maison, il se laisse convaincre, et, pendant un moment, bébé peut le tripoter à l'aise. Pendant
qu'elle lui tire la queue, il frotte sa tête contre ma main : quelquefois même il ronronne, pour me montrer qu'il se sacrifie de bon cœur. Mais sa patience a des limites : quand elle est à bout définitivement, il monte sur le poêle, avec la conscience du devoir accompli, bâille, s'étire encore, ouvre et referme deux ou trois fois les yeux, et se rendort, indifférent au cri perçant qui éclate un instant après. Moi-même je n'oserais pas lui en demander davantage...
Heureusement, bébé s'intéresse à d'autres choses encore : à mon couteau à papier, aux deux poussahs qui remuent les mains sur la cheminée, et déjà même aux fleurs dont les vases sont garnis. Et quand Puck lui manque, une branche delilas l'a bientôt consolée. Elle sait le dire, car elle a un mot, maintenant, un certain roulement qu'on pourrait presque orthographier eurrreu, et qui pour elle est une langue infiniment riche, qui demande et qui remercie, qui traduit la joie et la tristesse, qui explique le rire et les lar
mes, exprimant à merveille, avec toutes leurs nuances infinies, les embryons d'idées qui se forment et passent dans son petit cerveau en éveil...
Paris, mai.
Je viens de lire coup sur coup Humiliés et Offensés, Cynme et Châtiment, La guerre et la paix, Anna Karénine, — et je suis resté tout frissonnant de cette lecture. C'est plus que la révélation d'un monde inconnu: c'est un appel à nos consciences endormies. Je pense à la grande voix des prédicateurs des premiers siècles tonnant dans les basiliques et poursuivant de leurs anathèmes les derniers prêtres des dieux païens...
L'indolence, l'égoïsme et la sénilité des civilisations vieillies nous ont envahis. Nous avons perdu la foi, et nous ne la regrettions pas, et cotte mort de la foi creuse dans tous les
domaines un vide que rien ne vient remplir. Il s'est accompli un immense désintéressement de la vie générale : tandis que d'une part le mouvement démocratique avance chaque jour dans la voie désolante du sacrifice de l'individu, — l'individualisme se développe d'autre part, non dans ce qu'il y a de généreux, de noble et de fécond, mais dans ce qu'il a de plus vil, Tégoïsme indifférent. En bas, on impose une solidarité d'apparat qui n'est qu'un artifice ; en haut, on la subit par faiblesse, et l'on s'en venge eu s'isolant. El la société vit tant bien que mai de ce mensonge, qui, comme tous les mensonges, rapetisse les idées et salit les sentiments. Pour le changer en vérité, il faudrait autre chose que des théories qui aigrissent et des déclamations qui poussent à la haine : il faudrait un peu de la Charité qu'on a chassée, un peu de l'amour qu'on a tué. Mais il règne, et sa lutte avec l'égoïsme est la grande affaire des hommes, ^t ceux qui restent simples spectateurs de ce
PATKUNITÊ 127
honteux conflit, sont nuisibles aussi par leur oisiveté même, aussi nuisibles presque que les combattants le sont par leur ambition, leur méchanceté ou leur bêtise. C'est à peine si quelques nobles figures passent Je loin en loin dans la mêlée : on les méconnaît, et tel est le courant que leurs efforts, au lieu de l'arrêter, le précipitent.
Cependant, au milieu de ce branle-bas, quelques-uns , supérieurs par leur intelligence et riches par leurs facultés, se sont retirés sur dos collines, dans des déserts on dans des jardins, et, tranquilles, regardent ou rêvent. Ce sont les poètes, les penseurs, les artistes, ceux qui jadis exprimaient l'idéal commun, touchaient le cœur des masses et guidaient les peuples. Maintenant, ils jonglent avec les phrases , les sons, les rythmes ou les couleurs , dédaigneux de la foule et iiers de leur retraite, à moins qu'ils ne préfèrent contempler en curieux les plaies de l'universelle bataille, en nb les touchant que pour les envenimer. Ils p/ocla-
ment qu'il y a divorce entre eux et les autres hommes, ou qu'ils sont des savants qui constatent, et, du haut de leur tour d'ivoire, ils jettent dans le vide leurs documents ou leurs rêveries, pareils à des enfants qui se serviraient d'un phare pour lancer des bulles de savon dans la tempête...
Mais voici qu'une lumière inattendue se lève vers le Nord, voici que des voix jeunes, de loin venues, nous expliquent le mal dont nous souffrons et nous montrent le remède ; voici qu'une langue nouvelle nous rapporte l'antique leçon depuis si longtemps oubliée : a Aimez-vous les uns les autres 1 » Arrachés à notre indifférence, nous lisons des livres où saignent des cœurs que la misère humaine a touchés, oii il y a autre chose que des mots arrangés pour l'art et des agonies à tant la ligne, ou il y a des larmes vraies, des larmes versées par des malheureux sur de plus malheureux, de saintes larmes de pitié. Et il se trouve que ce sentiment, que nous pourrions
PATEHNITE iî9
Jédaip^ner comme une faiblesse si nous l'entendions exprimer par des pauvres d'esprit, est chez les grands hommes qui s'en font les apôtres un moyen d'action p.' ts sûr que nos habiletés, un truc beaucoup plus puissant que les nôtres. Cette sincérité triomphe de tous nos mensonges : les plus sceptiques sont saisis, les plus indifférents pleurent, et soudain renaît le noble souci des problèmes que lâchement nous avions secoués. C'est un miracle presque pareil à celui qu'accomplissaient les anciens Pères, quand ils faisaient rayoïmerla croix sur les villes païennes, quand, des foules inconscientes ivres encore des jeux du cirque et des fêtes impériales, ils tiraient soudain la divine étincelle d'amour et jetaient au martyre, en de suprêmes extases, des débauchés, des courtisanes et des marchands d'esclaves.
L'Au Ukla , oublié, ressuscite; le mystère se rouvre, et de nouveau les hommes pressentent (|u«*, par-d(;là les vaines certitudes proclanuîes par les savants, plus loin (jue
les fallacieuses promesses de justiea et de bonheur ourdies par les politiciens, plus haut que les plaisirs que les artistes préparent à no? yeux, nos esprits et nos oreilles, s'ouvrent des espaces où il est beau de se meurtrir les pieds, les espaces infinis du Rêve que l'action réalise, de la Foi et de la Charité.
Mais est-ce là une vraie renaissance de nos cœurs ou une excitation passagère ? Est-ce une sincère religion qui se prépare ou une forme nouvelle qui s'offre à notre dilettantisme ? Est-ce que des caravanes vont nous emmener vers cet inconnu, ou resterons nous à regarder en curieux, de loin, les grands étrangers qui partent pour le voyage ? C'est là le secret de demain. Nous sommes vieux, nous sommes las, nous evons déjà perdu tant de marches et versépour rien tant de sueurs !... Est-ce que ce souffle de bonté qui passe sur nous produira autre chose que de vains projets pareils àceux que formulent et oublient les vieillards ?... Pour moi,
PATEUMTÈ lai
j'admiro j'hésite, et je doute, et, si j'aime qu'on aime, je ne sais si j'aurai la force d'aimer...
Paris, juiu.
Un des traits de bébé qui me ravissent le plus, c'est son ami'ur pour les fleurs. Elle s'éjoie dès qu'elle en aperçoit. Elle les prend dans sa petite main , et les respire avec des mouvements d'extase, un air intelligent, un fin sourire... Or, son sourire a déjà presque un sons : avec les fossettes qu'il creuse dans ses joues, avec les cinq dents qu'il montre, avec le regard qui l'ticcompagne, il est déjà railleur, malicieux, ironique pariois; il paraît conscient; il ne ressemble pas au sourire des autres enfants de son âge... Je le crois, et je ris de le croire, cai' au fond je sais bien que ce qu'il a, C est moi qui le lui prête. Il est le simple épanouis-
sèment de cette petite nature fraîche qui s'entr'ouvre, car il n'exprime que son ravissement étonné à découvrir l'un après l'autre les choses du monde : et nous, les parents, belles dupes que nous sommes, nous le guettons, nous le buvons pour griser notre fantaisie. Ce qui est bien sûr, en revanche, c'est que ce sourire nous donne mille joies. Il est un but de plus à notre vie. Nous sommes très heureux et très fiers quand nous l'avons provoqué, surtout quand après des larmes il brille de nouveau, ramené par nous ; et nous passons des heures à le chercher, à le commenter, à l'analyser. A la longue, il devient, ce sourire, tout nous-mêmes ; il contient toute notre soif de bonheur, tous nos élans de tendresse, tout le bien qu'il y a en nous. Il est notre affectiou qui rayonne et notre bonté qui s'égaye. Et que de mystères il nous a déjà révélés I... Au fond, nous étions ôf'ux égoïstes : vivarl Tun pour l'autre, nous fermions les yeux à tout Vétranger qui tournait loin de notre axe, nous
éloignant toujours plus de la mêlée humaine ; et voilà que ce petit être, devenu centre à notre place, nous rattache à ces réalités que dédaignait notre rêve.
Me l'avouerai-je ? je regrette souvent cet état antérieur, peu nohle à coup sûr, mais dans lequel je me complaisais, qui comportait une si grande liherté d'esprit, une telle liberté d'allures, si peu de soucis d'avenir. Sans doute, il est odieux de ne penser qu'à soi, et s'il y a un sens à la vie il n'est pas là; et pourtant, c'est si facile 1... Maintenant, se dresse devant nous le lendemain — non pas le nôtre, qui ne nous inquiéterait guère, puisque la moitié du chemin est déjà parcourue, qu'un hasard peut borner encore, — mais celui de cette petite créature qui a devant elle toute sa destinée, qui sera ce que nous la ferons, qui aura ce que nous lui donnerons, si passive aujourd'hui qu'il nous semble qu'elle le sera touiours...
Souvent nous causons de son avenir : le
i34 LE SENS DE LA VIE
sort des femme est si précaire, dépend de tant de hasards sur lesquels la volonté est de peu de puissance — la santé, la fortune, le mari... Elles n'ont pas la lutte, qui seule, diton, fait pour l'homme la beauté de la vie — qui, en tout cas, en diminue l'ennui ; ou si elles l'ont, c'est intense et cruelle, à travers des fatigues que rien ne compense, sans pouvoir espérer les triomphes ni les gloires. Aussi ce qu'on peut faire de mieux pour elles, n'est-ce pas de leur épargner l'effort? Et si c'est réellement l'effort qui donne prix à l'existence?... Hélas î elles sont victimes de cette contradiction, et pour qu'elle cessât il faudrait que tout fût bouleversé I...
Je sais tout cela, et cependant, — si persistant est l'égoïsme, — je ne puis m'empêcher d'être content que mon enfant soit une fille. Ce n'est pas pour elle, à coup sûr, c'est pour moi : parce qu'il doit être charmant de voir s'éveiller peu à peu dans un ôtrùdont on suit toutes les phases, les signes de l'éternel féminin : la grâce du corps, la grâce de
FATEUNITE 135
l'esprit, la grâce du cœur, qui font le charme, et la délicieuse coquetterie qui le rehausse et le rend plus cher, et les imperceptibles mouvements de passion qui se mêlent à tous les actes de la vie et que notre grossièreté, à nous autres, hommes, ne saisit presque jamais : tout cela s'agitant dans un fonds de mystère sept fois impénétrable et sept fois attirant. Oui, l'afTection qu'elle commence à m'inspirer, cette hébette qui ne dit pas encore papa, se double déjà du culte indiscret, de l'adoration curieuse que j'ai pour celles de son sexe...
D'autres fois, nous causons des changements que sa naissance a apportés dans notre vie : et sur ce point, nous n'arrivons pas à nous mettre d'accord. Elle veut absolument que nous soyons plus heureux qu'avant, autrement et davantage; moi, je veux le contraire.
« Oui, sans doute, luidis-je, nous l'aimons beaucoup, cette enfant, elle nous est une source infinie do ioios, de joies nouvelles.
de joies exquises. Mais avant de l'avoir, ces joies, nous ne les désirions pas, et si nous ne l'avions pas eue, nous n'aurions pas souffert de ne les pas connaître. Donc... »
... Non. Mon raisonnement ne se fait pas écouter. Et non seulement on le repousse : on en est froissé. Il offense quelque mystérieuse délicatesse qui m'échappe. Je le sensbien, et pourtant je m'entête à le ramener, à le répéter, à le reprendre sous des formes variées, toujours plus convaincantes. En vain. Nous aboutissons toujours à ces deux termes du dialogue :
— Ainsi, tu ne peux pas te consoler d'avoir une enfant?...
— Mais pas du tout : reconnais seulement qu'il aurait mieux valu que nous n'en eussions pas, et je serai satisfait...
Jamais elle ne se rendra, malgré l'excellence de mes arguments. . . Et il y a là tout Tabîme qui sépare les deux logiques : celle de la femme et la nôtre. La nôtre est simple et marche droit; la leur a des complexités
qui nous échappent et finit toujours par se perdre dan.? les replions du sentiment, comme une eau claire dans le sable lin. Essayez donc de débrouiller Tamalgame !...
aris, juin.
Quand je pense que nous serons peut-être un jour comme ce bon grand-papa, dont le souvenir est mêlé à tout ce que nous avons eu de bon dans notre enfance, et que nous revoyons chaque fois que nous évoquons le passé!...
Nous étions enfants l'un et l'autre, — enfants peu gais, je me le rappelle bien, enfants graves, qui ont déjà l'obscure prescience des tristesses futures, en qui s'afhrme avant le temps le sérieux d'une nature inapte aux bonheurs légers; et nous grandissions sous son bon regard affectueux, choyés, gâtés, [iiirmi los fêtes et les surprises qu'il nous
ménageait. C'est à lui que uous avons dû les beaux œufs de Pâques en chocolat, et les poupées, les polichinelles ou les soldats de plomb que nous apportait le bonhomme Noël...
Et puis, plus tard, nous sortions de Tenfance : j'étais écolier, elle était pensionnaire, nous nous retrouvions aux vacances, grandis, un peu gênés, nous disant a vous », rougissant quand nous nous embrassions. C'étaient alors, le soir, sur la table à jeu qu'éclairait la suspension, de longues parties de nainjaune oii nous nous associions pour vider la bourse de grand-papa; ou bien, par les beaux jours d'été, des pique-nique, au bord du lac oii nous laissions pendre des lignes distraites dont les poissons pouvaient à loisir dévorer l'appât, dans les bois oii nous marchions lentement par les sentiers couverts d'ombre et tapissés de mousse, dans les champs oijnous nous grisions du parfum des foins. Comme il s'émerveillait, le bon vieux qui s'appuyait sur nous, devant les
paysages où s'était déroulée sa vie, et qu'il aimait avec un cœur d'enfant, et qui lui tiraient des larmes I... Et au retour, c'étaient des dîners, de plantureux dîners, où sa joie était de nous bourrer d'une cer taine sauce Béchamel que je n'oublierai jamais, et d'oies farcies, de crèmes et de desserts, jusqu'à ce que nous demandions grâce. Ces dîners nous causaient un plaisir mêlé d'un vague effroi, car grand-père voulait qu'on leur fît honneur, et souvent ils auraient mal fini si sa gouvernante ne nous avait aidés à faire adroitement disparaître les portions d'ogres qu'il nous servait...
Lui, jouissait inc^onsciemment de nos plaisirs, sans jamais se lasser de nous préparer des surprises, sans jamais se plaindre du bruit que nous faisions à cinq autour de sa vieillesse, ni du désordre que nous semions dans son appartement où les moindres objets avaient leur place fixe, sous l'œil des porirails lio famille. En nous, il se voyait
revivre ; nous étions, j'imagine, comme un écho de sa jeunesse assoupi par i' éloigne ment, et c'étaient ses souvenirs qu'il entendait bruire dans nos voix. Il redevenait jeune avec nous, et souvent, il nous demandait des chansons d'autrefois, des chansons très anciennes, aux airs vieillots, que nous lui chantions en chœur :
11 était un petit navire Qui n'avait ja-ja-jamais navigué...
Alors son visage s'éclairait, des images très lointaines s'éveillaient dans son esprit, il battaitlamesureavec sa tèteblanche et souriait d'un sourire intérieur... Qu'était-ce donc?... C'était tout ce qui fait la vie, ses affections et ses deuils, flammes éteintes, douleurs passées, sur lesquelles s'étend avecles années le voile bienfaisant de l'oubli : nos chansons remuaient ce voile, et sous ses transparences des formes surgissaient et remuaient pour lui seul.. Tant de joie pour si peu de chose nous étonnait : touten l'aimant, nous letrou-
vions enfant, plus enfant (jue nous, et nous ne comprenions pas qu'il préférât l'éternel a petit navire » aux beaux morceaux romantiques, semés d'arpèges et de gammes, que nous tapions sur son piano...
A la lin, il sommeillait sans cesse. Son doux regard, un peu voilé, restait posé sur nous comme en rôve. Un jour il s'est endormi : aucun des siens n'était là. Il est mort seul, le pauvre grand-père, en patriarche abandonné, de la belle mort des vieillards qui ont vécu toute la vie, qui ferment les yeux (piand ils ont tout vu, et sans secousse, sans douleur, sans regret sans effroi, s'en vont dans l'inconnu...
Comme il est resté vivant dans notre souvenir 1... Maintenant surtout, il nous semble que chaque pas nous rapproche de lui. Nous l'aimons davantage que lorsque nous Tavions. Et nous pensons qu'un jour peutêtre nous connaîtrons ses joies qui nous échappaient, et que nous sommeillerons comme lui en voyant des visions confuses
passer dans nos yeux endormis, et que des formes vagues remueront pour nous seuls quand les enfants de la petite Marie chanteront en ronde autour de nous :
Il était un petit navire...
Paris, octobre.
Marie est très malade... Un coup de froid pris par ces continuels changements de temps pendant une crise de dentition : pneumonie et gastrite. Depuis quatre jours, elle a la fièvre, qui vient d'atteindre quarante degrés : elle brûle et grelotte dans ses couvertures, indifférente à tout, abandonnée, veule, et secouée par les accès d'une toux rauque qui fait mal à entendre. Son regard est vide. Elle n'a plus un sourire. Couchée dolente sur les genoux de sa mère, elle gémit sans cesse , d'une plainte régulière qui s'interrompt à peine quand elle s'assou-
PAIEHNITE na
pit un instant. Elle ne pleure pas, elle no crie pas : rien que cette plainte monotone et iente, et qui exprime tant de douleur... Comme je regrette son cri si aigu, si vivant, qui me mettait si fort en colère quand il coupait soudain le silence de ses assourdissements !... Rien ne l'amuse : ses jouets traînent dans des coins; sur sa couchette, une lamentable poupée semble malade aussi, tant elle est délaissée; le bon chat Puck peut passer à portée : elle ne lui prend pas la queue ; et il la regarde avec ses yeux d'or, très étonné, comprenant peut-être... Le médecin m'a dit que si la fièvre augmentait encore, elle était perdue; je vois déjà Ja maison vide, la maison que remplissaient ses jeux, ses rires, tous les manèges de sa petite personne remuante et gaie ; et je sens se réveiller ma vieille révolte contre l'imbécile Destin qui nous mène. Pourquoi donc naître^ si c'est pour mourir ausf^rtôt ?... Qu'onl-ils donc lait pour mériter leur mal, ces pauvrcH êtres qui s'ouvrent à la vie où ils
sont jetés comme des fleurs au sole'y, confiants et joyeux et ne sachant rien des nuages de liiorizon ?... Quelle est la barbare puissance qui les donne et les reprend au hasard de son caprice, et fait de leur court passage en ce monde une source de larmes?... Non, je n'admire pas la résignation des Chrétiens : jamais, si je croyais, je ne pourrais louer l'Éternel des coups dont il me frapperait ; si je croyais, ma foi serait de haine, et je me dresserais contre cet ombrageux tyran qui nous vole nos courtes joies et fait une torture de la vie à laquelle il nous a condamnés
Contradictions du cœur qui souffre î . . , Combien de fois, quand le mal frappait autour de moi des coups prématurés sur des êtres qui ne m'étaient point chers, ai-je répété en philosopbe et avec conviction les belles paroles des Sages anciens : « Ceux que les dieux aiment meurent tôt. » — Hé quoi I quelques jours de chagrin, quelques larmes, puis, l'amertume du premier deuil adouci.
cette gracieuse enfant morte ne serait plus pour nous qu'un charmant souvenir, que nous évoquerions aux heures d'intime causerie, qui planerait sur nous d'un vol invisible d'ange. Et en échange de cette passagère douleur que nous aurions soufierte, pour elle, le suprême bonheur d'être délivrée de vivre ... Qu'aurais-je donc à reprocher à Dieu?..
... Des mots 1 des mots !.. Qu'elle vive, qu'elle meure, que nous pleurions ou que nous soyons consolés, qu'importel... Nous ne sommes rien, et c'est folie que de remuer le ciel pour le moindre accident qui nous touche . Au milieu de la paisible indifférence des choses qui nous enveloppe dans l'éternel mouvement dont nous sommes les imperceptibles atomes, que sont donc nos cris et nos maux ? Pourquoi nous obstiner à les grossir de telle sorte qu'ils tiennent une place dans l'Inlini ? Acceptons-les pour ce qu'ils valent : courbons-nous sans révolte sous leur tyrannie presqu'inévitable ; conso-
i46 LE SENS DE LA VIE
lons-nous en sachant qu'ils sont passagers, et qu'ils iront un jour, avec toutes nos joies, tous nos amours et toutes nos pensées, se résorber dans l'abîme d'inconscience d'où nous sommes sortis; et envions les petits enfants dont les yeux se ferment sans avoir vu rien autre que des sourires et de la bonté..
Le lendemain.
La Gèvre persiste. L'espoir diminue à chaque heure qui passe, à chaque compresse d'eau froide qu'on enlève sans qu'elle ait rafraîchi ce pauvre petit corps à demi consumé. — Depuis trois nuits, sa mère veille, dominant ses angoisses pour réserver toutes ses forces contre le mal... D'oij vient donc cet héroïsme des femmes, qui les fait si fortes, elles si faibles, dès qu'un danger menace un être aimé ?... Nulle fatigue ne les abat, nulle émotion ne les brise; elles savent refouler leurs larmes, elles ne désespèrent jamais... Et quelles affres sous cette tranquillité l
Certainement, elle est mille fois plus inquiète que moi : car le commencement d'affection que j'éprouve pour notre enfant, — et qu'en ce moment je découvre plus forte que je n'aurais cru, — qu'est-ce, en comparaison de son immense amour de mère ?... Et pourtant elle est calme, — plus calme que moi, plus maîtresse d'elle-même, utile surtout, tandis que je reste à soupeser passivement les chances qui augmentent et diminuent, à commenter la marche de la fièvre plus légère le matin et plus forte le soir, à rôder de pièce en pièce sans rien faire, presque aussi maladroit que la vieille Marianne dont les mains tremblent quand elle apporte un bol de lait ou unflacon de remède.
Deux jours après.
C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marie, qui n'a peut-être plus que quelques heures à vivre...
Sonétatreste stationnaire. La fièvre n'aucrmonte pas, — si cHo avait augmenté ce
serait fini déjà, — mais ne diminue pas non plus. Sa respiration est toujours aussi difficile : son souffle est haletant, on entend bruire sa poitrine comme une machine fêlée et la même mauvaise touxrauque la secoue et la déchire. Elle est toujours aussi abattue, aussi indifférente, détachée de tout; elle a toujours ce regard vide, qui ne dit rien et s'étonne pourtant. Quels commencements d'idées le mal inexpliqué et brutal peut-il faire germer dans ce petit cerveau oii galope la fièvre ?...
Un instant, nous avons eu un peu d'espoir : je faisais osciller ma montre devant elle, — ma montre qu'elle aime tant quand elle est bien, — et nous avons vu son visage s'animer un peu comme de l'ombre d'un sourire, tandis que sa main esquissait le geste de se tendre en avant. Était-ce la vie qui revenait?... Non. Elle a repoussé la montre et ma main, fermé les yeux et repris saplainte. .. Oh ! cette plainte continue î . . Et il y a quelque chose déplus navrant encore, c'est quand le gémis-
sèment s'interrompt tout à coup, et que pendant un instant la voix enrouée se met à gaiouiller comme autrefois, à pousser son eurreu des bons jours...
Non, je ne puis imaginer ce petit corps raidi par la mortl... Ce serait trop affreux de la voir immobile, et de savoir que c'est pour toujours, et qu'aucune voix ne peut la ranimer, et qu elle ne sourira plus jamais, et qu'il faudra la mettre en terre, oii bientôt elle ne sera plus rien, pendant que les objets inanimés qu'elle a touchés, sa poupée et son mouton, resteront là, lui survivant de toute leur longévité de choses!... Et puis, je pense à la douleur de la mère, quand elle aura vu que tous ses efforts sont perdus et que le malheur dont on repousse l'idée est accompli, quand les forces qu'elle emploie à lutter ne lui serviront plus qu'à souffrir... Et puis, je me figure les détails matériels de ce qui viendra après : le petit cercueil qu'on clouera, les billets de faire part dont il faudra écrire l'adresse, toutes les formalités
qu'on a inventées pour rendre le deuil plus douloureux... Puis encore, le lent cortège cheminant jusque là-bas, si loin, au cimetière de Passy, et, au retour, la désolation, rimmense désolation de l'appartement où elle ne sera plus...
Un jour après.
C'est demain le neuvième jour, ce jour décisif. Il paraît que si la fièvre ne tombe pas demain, c'est fini, et que si elle tombe, c'est le salut. Je demande au médecin un calcul des probabilités : les chances, me ditil, sont à peu près égales. Deux légers symptômes, un peu de repos, une imperceptible reprise de l'appétit, lui donnent plutôt bon espoir ; mais il ne me cache pas qu'il ne faut se faire aucune illusion sur leur valeur, et qu'aujourd'hui comme hier, — plus qu'hier, puisque le moment décisif est plus proche, — il faui tout redouter ... La vieille Marianne va pleurant dans des coins... La mère, qui a continué à veiller et à agir malgré la pré-
PATERNITÉ 15d
sence d'une garde, a la fièvre à son tour : quel sera le contre-coup de telles fatigues I... Encore un jour d'angoisses, et tout sera décidé... Comme cette journée esi lente et rapide, et si demain doit être fatal, comme on voudrait quelle durât toujours 1... Car enfin, ces soirées, ce combat, Fespoir qui subsiste malgré tout en fait presque une ioie... Et demain !...
Deux jours après.
Le danger est disparu : hier, la fièvre est tombée presque d'un seul coup, comme par enchantement. Les nuages d'angoisse qui nous ont enveloppés pendant cette terrible semaine sont dissipés, et, sans transitfon visible, la convalescence commence. Quelle merveilleuse force de vie dans ce petit être tout frôle, si menu qu'on aurait peur de le briser en le touchant 1... Déjà mamtonant, il semble que cette maladie qui a failli l'emporter n'ait été qu'un mauvais rêve... Elle a repris sa poupée, elle fait beler son mouton,
elle tire la queue du bon Puck, ravi de se laisser faire. Seulement, sa gaieté n'est pas encore revenue : elle s'amuse avec un air boudeur ; elle ne sourit pas ; de temps en temps, pour rien, elle éclate en pleurs : mais ce sont ses pleurs d'autrefois, ce n'est plus cette lamentable plainte qui nous fendait le cœur. Et puis elle est faible, lasse, et ne veut que dormir, pelotonnée sur les genoux de sa mère : la pauvre, que dix jours de soins, que dix nuits sans sommeil ont brisée, est obligée de se sacrifier encore, à présent que ce n'est plus nécessaire, et l'on dirait que cette nouvelle fatigue, que ne complique aucune inquiétude, la rafraîchit comme un repos...
Moi, je suis heureux... Jusqu'à présent, je me demandais sans cesse si j'aimais mon enfant. Cette fois , je suis éclairé , et mon affection est si profonde qu'en cette heure de délivrance j'oublie de m'attrister en pensant qu'il lui faudra vivre toute la vie, connaître les angoisses que nous venons de traverser,
d'autres encore — qui sait lesquelles ? — toutes les douleurs futures dont la mort l'aurait délivrée. Et pour la première fois, il me semble qu'il y a une part de a phrases » dans ce que j'ai toujours dit et pensé sur la vie, dans les colères, les dégoûts, peut-être jusque dans les tristesses qu'elle m'a inspirés. On a beau la haïr et la mépriser, — on l'aime pourtant: elle a, jusque dans ses pires cruautés, des saveurs qui la font désirable, et, quand on a senti la mort passer tout près, quand on a failli voir disparaître une de ces existences qui sont la vôtre même, on comprend alors que peut-être la vie, affreuse, mique et féroce, vaut encore mieux que le néant.
Vis donc, petite Marie, puisque tu n'as pas voulu mourir ! Vis, c'est-à-dire souffre, pleure, désespère, vis jusqu'au bout, aussi longtemps que le Destin voudra te traîner sur ses claies 1 Et sais-tu, — puiscju'il ne peut plus te souhaiter de n'être pas née, puisqu'il n'a plus la force de te souhaiter de mourir jeune
comme ceux qu'aiment les dieux, — sais-tu ce que te souhaite ton père? C'est de tout voir, de tout sentir, de tout connaître et de tout comprendre, — je dis tout, et je sais les amertumes que renferme ce mot et je ne voudrais par t'en épargner une seule : parce que, si tout est douleur, chimère et mensonge, l'ensemble de ces mensonges, de ces chimères et de ces douleurs est pourtant beau, comme un paysage fait d'abîmes ; et parce qu'il y a une satisfaction suprême à sentir qu'on se transforme avec les années, qu'on reflète toujours plus d'images, comme un fleuve s'élargit en roulant vers la mer, et qu'on EST, et qu'on aura été, et que rien, ni révolutions humaines, ni catastrophe universelle, ne pourra jamais faire que l'on n'ait eu cette part d'éternité qui est la vie humaine...
Paris, décembre.
Fair*) du bonheur autour de soi, rendre heureux, dans Fétroite limite possible, les pauvres êtres dont le sort est lié au nôtre, — y a-t-il un plus haut idéal?... Nous poursuivons de tout notre effort des ambitions dont nous savons la vanité, une gloire que nous appelons éternelle et que le temps emporte, une fortune dont les caprices déconcertent nos plus habiles calculs, des honneurs ridipules qu'obtiennent aussi bien les derniers des hommes, — et dans cette chasse nous oublions^ à côté de nous, des êtres que nous n'aimons pas comme nous pourrions les aimer, pour lesquels nous ne faisons pas ce que nous devrions faire. Nous mourrons, nous et nos œuvres; nos pensées s'évanouiront; il ne subsistera pas une pierre des édifices que nous aurons construits, pas une lettre des noms que nous aurons cru inscrits dans l'his-
toire; mais ne restera-t-il rien des soleils d'affection que nous aurons allumés? Il faut des milliers d'années pour que disparaisse la lumière d'une étoile éteinte : combien de temps peuvent donc vivre et se ' perpétuer après nous les sentiments doux et simples que nous avons fait rayonner de nos cœurs?..
... Voilà ce que je me répète quelquefois quand mon enfant s'égaie. D'où son plaisir? Pourquoi ces petits cris qui partent? Je ne sais pas, et cela vaut pourtant quels triomphes ! . Oh î la misère des problèmes et des ambitions!... Un sceptique, un raffiné, un blasé, un viveur, a dit : « Aîmer, c'est là tout vivre. » Peut-être enfermait-il dans cette phrase un sens déconcertant : cette pensée que nous croyons jaillie de son cœur, qui sait les secrètes convoitises qu'elle exprime? Acceptons-la pourtant pour ce qu'elle a l'air de dire : aimer n'est-il pas le mot le plus riche de la langue? N'a-t-il pas autant d'acceptions qu'il y a de lèvres pour le répéter?... ... Et il me vient le désir de faire litière
de moi-même, de me mettre sous les pieds du petit être inconscient que j'aime, de lui dire: «Prends-moi tout!... prends mes forces, prends mes rêves, et fais-en desjouetsque tu mettras en pièces I J'ai voulu de belles choses : nulle qui vaille tes petits cris de joie, et rien ne m'a rendu heureux comme de voir 'tes larmes s'essuyer! Crois donc et grandis de ma sève, et ne me laisse que mon cœur pour t'aimer I... Et fais plus tard pour d'autres ce que j'ai fait pour toi, afin que de génération en génération, à travers les luttes où les races s'épuisent, dans l'indiûérence de la terre qui se refroidit, rayonne jusqu'à la fin de l'humanité, comme une lumière de pai^, comme un foyer de tendresse, cet amour des grands pour les petits qui fait le bonheur!... » — Le bonheur!... est-il donc dans l'éternelle reproduction de la misère?... A-t-on trouvé le dernier mot de tout quand on a pu s'anéantir soi-même dans l'alfection vouée à ceux dont on a fait la vie?... Est-il p tssiblefju'aimer résolve tous les problèmes.
et qu'à notre cœur angoissé comme à notre esprit curieux, il suffise de ce peu de chose, une famille, pour trouver le calme et la paix ?
Je me souviens d'un tableau qui m'avait fait entrevoir tout cela.
Un cavalier, harassé et la main tendue, galope à la poursuite d'un brillant fantôme qui fuit sur une bulle de savon. Il ne voit pas un blanc corps de femme jeté au travers de son chemin et sur lequel il passe. 11 ne voit pas que la route cesse, que l'abîme est là, que le pont vermoulu sur lequel l'eiitraîne le fantôme aérien s'eflondrera au premier coup de sabot de son cheval.,.
... Il faut arrêter ce cheval, tourner le dos au fantôme, relever et panser le corps qu'on a blessé, l'emporter à pied, — pliant sous le fardeau, usant ses forces à le sauver, jusqu'à la plaine oii la route devient douce, oii l'on se reposera sous l'ombre des ormes et des frênes, au bord d'un paisible ruisseau, loin, bien loin des spectres mensongers...