‹ Le sens de la vieChapitre 6 sur 6 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Paris, février.

Eh bien! oui, je me suis trompé, quand j'ai cru que c'était assez d'ouvrir les yeux sur les maux des autres pour savoir aimer, et que cet amour, à peine installé dans le cœur, créaitThommo nouveau, — d'action, d'énergie et de cœur, — dans l'homme ancien, — d'indifférenceetd'cgoïsme.Jemesuis fait illusion sur moi-même : mes rêves d'humanitarisme, d'apostolat, de charité se sont déchirés en chemin et des lambeaux en pendent à tous les coins de route... 11 m'a sulli de voir quelques assemblées pnbhques pour comprendre qu'il y a peu à espérer des fou-

les, que seul l'individu peut être grand, et que cette diminution des forces qui se massent condamne tout notre effort collectif. Il m'a suffi de peu d'observation pour voir qu^lles impossibilités se dressent devant les pas de celui qui poursuit le bien de son espèce, et comment sa bonne volonté vient fatalement se briser contre le scepticisme des autres et contre le sien propre. Il m'a suffi d'avoir à sacrifier un rien de mes aises pour comprendre que j'étais plus impuissant encore au dévouement qu'à l'action : nous avons renvoyé Rose; la pauvre fille est partie en pleurant; et comme son sort immédiat est assuré, j'ai chassé loin de moi l'importune question : a que deviendra-t-elle ? i — Si je pousse plus loin cet examen de conscience, à mesure que j'apprends à mieux me connaître, je me trouve plus loin de l'idéal qu'un instant j'ai cru poursuivre. Je cherche, par exemple, jusqu'où peut s'étendre ma puissance de compassion (souffrir avec ceux qui s^uffioiU) : eh bien! io cri

d'un chien dont une roue écrase la patte me fait aussi mal que celui du maçon tombant d'un échafaudage, et je ne suis pas plus ému par la lecture d'un fait divers racontant une catastrophe que par le récit détaillé de la mort de quelque animal : la description de l'agonie du singe, dans Mariette Salomon, me touche autant, peut être plus, que celle de la Dame aux Camélias. Pour qu'un malheur étranger m'atteigne et me cause un frisson, il faut queje puisse croire qu'il aurait pu me frapper moi-même : ainsi d'un accident de chemin de fer ou de l'incendie d'un théâtre; le « si j'avais été là » me secoue l'esprit à chaque détail atroce, mon imagination me met à la place des victimes, et si je m'apitoie sur les membres cassés, les têtes fendues , les corps carbonisés devant des portes barrées par des cadavres, c'est que je sens dans ma chair, dans mes os et dans ma tête leurs angoisses, leurs meurtrissures, leur asphyxie. Mais quand je plains des êtres dont les maux sont permanents et ne saur

raient être miens, les mineurs dans leur fosse, les ouvriers qui chôment, les pauvres dont les enfants ont faim, c'est sans participer c?e fait à ce qu'ils souffrent, c'est à Taide d'un effort de compréhension, par un acte de volonté : pour échauffer mon cœur, il faut le raisonner ; les Autres me restent étrangers, un frisson de pitié désintéressée et profonde ne me secoue point au spectacle de leurs maux, et jene saurais pour les soulager faire abnégation de moi-même...

Oui, il faut le reconnaître, les romans russes m'ont trompé, et m'ont fait faire quelques pas dans une voie qui n'est pas la mienne. Voici, j'imagine, comment le tour s'est joué dans les chambres obscures de Tin» conscience où s'élaborent ou se déforment nos ,idées : en constatant la puissance du sentiment qui inspire les Tolstoï et les Dostoiewsky, je me suis dit qu'il serait beau de l'éprouver comme eux , et je l'ai cherché, et je me suis soumis aux spéciales excitations çl'esprit qui auraient pu le faire naître : il

n*est pas venu ; j'ai voulu faire comme s'il était là : en vain ; n'est pas qui veut dupe de soi... Hélas! la « Religion delà souffrance liuniaine p n'est pas plus à notre portée qu'une autre religion, et les mêmes motifs nous l'interdisent : nous pouvons nous l'imposer par le raisonnement et la mettre en pratique, — comme des gens comme il faut qui fréquentent l'église sans croire et « pour l'exemple », — nous ne pouvons la connaître dans ce qu'elle a de vivifiant et de sain. Pareils à ces froids théologiens qui, dans le christianisme, ne savent voir que le dogme, nous ne trouvons en nous-mêmes que la théorie de la pitié. Ouvrez un de ces romans qu'ont inspirés les Russes, — et vous toucherez du doigt la différence. Le fleuve déhordant, aux flots généreux, qui roule des eaux sanglotantes et troublées, — nos écrivains l'ont iiltré et canalisé pour la consonnnation courante. Leur pitié est de fabrique, — de bonne marque quelquefois — mais indifférente au fond, d'une navrante indifférence, et

tristement stérile, ergotant sur les malheurs des hommes qu'elle tient à distance avec prudence et dédain. C'est la pitié du Pharisien qui passe en fermant les yeux devant le voyageur blessé. C'est la pitié du curieux et du dilettante, qui veut la connaître pour la connaître ou parce qu'il la trouve belle, et qui en jongle comme d'un autre hochet, — art, amour, vice ou vertu...

Ah ! trois fois malheur à celui qu'a touché le funeste Dilettantisme I... Sans réflexion, sans calcul, poussé par sa nature et par l'esprit des temps, il s'est livré à ses séductions dont il n'a pas vu le danger : c'est si facile, si doux, si distingué de jouer avec les idées, de s'en caresser l'intelligence, d'en extraire l'essence et, comme un riche répand sur ses mouchoirs un parfum dont le prix nourrirait des familles, d'en saupoudrer élégamment sa viel... L'aspect des choses en est divinement changé : elles s'embellissent, elles prennent un sens dont vous seul comprenez le signe, et les voix que

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VOUS leur avez prêtées chantent en chœur le cantique de votre supériorité, ce cantique que termine le refrain satisfait : « Sois béni. Seigneur, de ce que je ne suis pas comme ce Péager... » Car c'est toujours le Pharisien qui se complaît dans sa magnificence. Aux autres, aux Péagers, Thumiliante bêtise d'accepter les mots pour ce qu'ils ont l'air de dire, les choses pour ce qu'elles ont l'air d'être ; à nous, les Pharisiens, l'orgueilleux plaisir de dépouiller mots et choses de leur absolu, d'en saisir les mystérieuses contingences et d'en faire miroiter les multiples facettes. Au Péager, l'éternelle duperie de regarder l'inconnu comme à travers une vitre plate et décolorée ; aux Pharisiens, la joie de la voir jouer comme un soleil sur un diamant taillé dont les feux enivrent. Aux Péagers, de prier humblement dans les recoins du temple; aux Pharisiens, de traiter de pair à pair avec Dieu, dont ils ont la condescendance de tolérer le règne \ côté du

leur, pour pouvoir le prendre k témoin de ce

qu'ils sont : « Sois béni, Seigneur, de ce que je ne ^uis pas comme ce Péager... » — Cependant, ces plaisirs s'émoussent comme toutes les ivresses : le Pharisien se fatigue à la fin des arcs-en-ciel qu'allument sur toutes choses les prismes de son esprit : il voudrait, lui aussi, regarder la campagne à travers la vitre claire, et la voir verte et simple, doux repos pour les yeux ; mais la vitre devient diamant à son tour, et le poursuit de ses éblouissements. A force de retourner le sens des mots, à force d'interroger le sens des choses, il a vu se dessmer trop de contradictions qu'il voudrait éclaircir : et ces contradictions le harcèlent et l'obsèdent, et il tâtonne dans l'intense obscurité qu'il a faite ne allumant trop de lumières. Un chagrin le frappe, la vieillesse vient, il se sent homme, et voici s'éveiller en lui un immenso besoin d'aller aussi prier obscurément dans les recoins des églises, et d'y déposer sa souffrance, et de savoir qu'il est écouté, et de croire aux consolants horizon db l'Au-de-

là : mais c'est Dieu maintenant qui le traite ironiquement en égal, qui discute et raisonne et lui renvoie les questions qu'il lui posait, et le promène en le raillant par la chaîne des cercles vicieux qu'il avait forgée. Alors son orgueil s'écroule enfin, il sent peser sur lui comme un poids matériel le vide dont il s'est entouré et qui Tabsorbe ; il se révolte contre la tyrannie de son intelligence dont il a fait une inexpugnable forteresse, et se frappant la poitrine, il s'écrie : a Ahl Seigneur I Sei^eur ! rends-moi comme ce Péagerl... » En vain : nulle force ne peut faire qu'il soit autre que ce qu'il est, Dieu lui refuse le miracle de le transformer, et pour s'être complu en lui-même, il est éternellementisolé en lui seul... Gependantle Péager, paisible, accomplit sans dégoût ses misérables tàcbes et attend sans désespoir que la mort vienne. A peine si parfois, dans ses mauvaises heures, il envie un instant le sort du Pharisien, qui possède, croit-il, le plus grand bien que Dieu ait départi aux

hommes : le savoir et la sagesse

.... Et comme je suis imprudemment entré dans la secte des Pharisiens, je ne vois plus pour moi qu'un moyen de salut : rétrécir l'horizon que j'avais rêvé d'élargir, et m'enfermer à jamais dans le cercle étroit et charmant des affections de famille. Là au moins je puis être heureux; là, je puis m'oublier moi-même, puisque ces autres, c'est encore moi ; là, je puis aimer. C'est un petit domaine fortuné qui brave le dilettantisme : de trop clairs sourires en protègent doucement les limites. Pourquoi ne pas me contenter de cette fraîche source de joies qui ne refuse pas ses eaux à mes lèvres ? Le simple accomplissement des devoirs journaliers, les doux sentiments qui fleurissent sans trouble dans la tiédeur du foyer, le tranquille bienêtre qui vous enveloppe parmi les meubles familiers et les tentures dont chaque pli vous est connu, le bonheur de regarder grandir un être qui vous renvoie votre image

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éternisée et celui de savoir qu'un cœur vous est fidèle, — n'est-ce donc pas assez?.. Égoïsme peut-être, égoïsme soitl.. Sachons au moins profiter des dialectiques acquises à si haut prix, dépouillons ce mot du vilain sens que le vulgaire lui prête et rendons-lui sa dignité!.. L'égoïsme n'est pas le culte bas de soi-même, la vile adoration de ses faiblesses, la béate indifférence aux maux d'autrui, la plate satisfaction do ce qu'on a : il est le droit sacré de l'individu plus fort que la masse, la condition de son épanouissement, sa raison d'être, sa force et sa gloire. Et ce n'est pas tout : sachons reconnaître aussi le néant de grands mots qu'une futile morale dresse au- dessus de lui : Humanité, Justice, Bien, Vrai, Beau, éternelles illusions, insaisissables chimères bonnes pour les pauvres d'esprit 1... Que le Pharisien soit conséquent avec lui-même ! Qu'il laisse du Péager le souci de ces entités vides, de ces absolus que sa sagesse a détrônés, et puisqu'il a détruit leur sens, qu'il renonce.

donc à les poursuivre 1... lia son asile de paix, que lui faut-il de plus ? Qu'il se contente des sourires dont rien ne ternitla grâce, des yeuy qui l'aiment, des bégaiements amicaux de la voix enfantine qui résonne comme une musique d'ange, de la petite tête que sa main peut caresser, — de toutes ces joies enfin que multiplie chaque heure du jour 1 C'est beaucoup, c'est assez...

... Oui, ce serait assez, s'il n'y avait pas la mort 1... *

Paris, mars.

Si Ton voulait classer les hommes d'après leur qualité intellectuelle combinée à leur valeur morale, voici, je crois, les divisions qu'on trouverait :

Il y a d'abord la grande masse des esprits vulgaires et satisfaits. — Quand un ^infant voit pour la première fois dos montagnes,

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elles lui semblent la limite du monde : il ne soupçonne pas qu'elles ont un autre versant, plus abrupt ou plus doux, et que derrière s'ouvre Timmensité des paysages inconnus. Ainsi se comportent les êtres peu réfléchis et inaptes à l'analyse en présence des problèmes de la conscience et de la vie : ils n'en voient qu'un seul côté ; ils se figurent que ce côté seul existe : — et c'est toujours le plus facile, le plus accessible, celui qui donne sans efl( rt l'illusion que rien ne s'étend derrière. Un instinct merveilleux guide leur marche aveugle le long des pentes les plus douces, 011 ils cheminent en se croyant au sommet. Et ils ont le mépris ou la haine de ceux qui, pour chercher d'autres routes, pour vouloir traverser cette ligne mystérieuse qui barre l'horizon, roulent dans des abîmes ou dans des fondrières... Ces braves gens, — ceux du moins qui font autre chose que de regarder à leurs pieds, — ont inventé des catégories tranchées et antonomiques, dans lesqu plies ils jette^xt tout ce qui passe au largo

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crible Je leur mince intelligence, comme on fourre en des sacs de couleurs différentes des graines de différentes sortes. Ce sont le Bien et le Mal, le Beau et le Laid, le Vrai et le Faux, le Juste et l'Injuste, ce qui est convenable et ce qui ne Test pas, etc., et jamais ridée ne les effleure qu'entre ces absolus la démarcation n'est pas franche.

Viennent ensuite, — sans passer par les degrés intermédiaires, — les esprits distingués et mécontents. Ils ont, ceux-ci, traversé la montagne; ils en ont exploré tous les sentiers ; ils en connaissent tous les périls, et l'expérience qu'ils ont acquise en déchirant leurs pieds et en brisant leurs membres ne leur sert à rien pour le reste de la route. Ce sont les pessimistes, les sceptiques, les cyniques, les révoltés : pour trop connaître, ils sont moins avancés que s'ils ne connaissaient rien. Parmi les faces opposées des problèmes, ils ne peuvent trouver celle sur laquelle ils établiraient leur équilibre. La ligne si nette que les autres voient si bien

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n'existe pas pour eux; lés oppositions les mieux tranchées se confondent dans leur esprit qui neutralise et rapproche les extrêmes; la lime de leur intelligence détruit lentement tout ce qu'elle touche; et, pour le royaume de l'Incertitude, qui est leur^ ils conquièrent Tune après l'autre toutes les provinces 011 ils pénètrent. Tristes conquérants, que diminue chaque victoire 1 Tristes vainqueurs, qui voudraient bien jeter leurs armes ! Mais ils ne sont pas leurs maîtres: contempteurs de toute autorité, ils ne peuvent échapper à la force inconnue qui les pousse, et ils vont toujours, exténués, saignants, meurtris, et se disant qu'ils n'arriveront jamais...

Enfin, viennent les esprits supérieurs et tranquilles. — Eux non plus, n'ont pas laissé barrer leur vue par les monts dressés sur leur chemin ; eux aussi, ont dépassé les pentes vertes, erré par des espaces vierges; eux aussi, sont tombés à plus d'une reprise silT le sentier pierreux ; du haut de tous les sommets?

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ils Dnt contemplé tous les paysages, et ils savent ce qu'il y a par delà les plaines, les fleuves etles villes, plus loin que leurs yeux ne voient, aussi loin que vole leur pensée. Mais ce n'est pas en vain qu'ils ont gravi les cimes; leur poitrine s'est élargie, leurs muscles sont fortifiés, et d'un pas sûr et léger maintenant, ils iront jusqu'au bout du voyage. Où donc ont-ils trouvé les signes probants que n'ont pas vus les autres? Quel mystérieux travail intérieur a transformé pour eux les visions angoissantes en calmes certitudes ? De quels éléments invisibles se compose leur Foi ?

Car c'est la Foi qu'ils ont aperçue du haut du plus haut sommet : foi qui affirme ou foi qui nie, foi qui les fait des apôtres du ciel, ou du néant, ou du progrès, qu'importe? C'est la Foi I Elle a vaincu leur analyse, elle a triomphé de leur critique. — et c'est cette défaite qui fait leur suprême victoire...

Paris, avril.

Je l'avais connu sceptique et subtil: d'un scepticisme qui n'avait rien épargné, d'une subtilité dont l'adresse faisait penser à ces merveilleux sophistes anciens si habiles à jongler avec les idées. Nos fréquentes causeries abordaient tous les sujets : nous nous plaisions à les dépouiller de leurs fausses apparences, nous en dégagions étourdiment rimpénétrable essence, et nous ne nous quittions jamais qu'un peu plus éloignés de toute certitude. Puis, nous avons passé deux ans sans nous voir, et je l'ai trouvé transformé, — tellement transformé qu'il me paraissait un autre homme et que je me demande encore si j'ai bien compris les choses nouvelles qu'il m'a dites, — ou si lui les a bien pensées... Il s'agissait d'un livre nouveau: nous étions d'accord, autrefois, à aimer cette littérature du moment, nerveuse, glissaiite,

spécieuse et frivole, si fragile qu'on sent déjà chanceler sa durée, mais dont les mièvres constructions, les plirases fluides, les néologismes audacieux exprimentsi bien nos transitoires pensées.

— Savez-vous? me dit-il, après un jugement dont la sévérité m'étonnait déjà, je voudrais pouvoir anéantir tous les livres qu'on a imprimés en France depuis le commencement du siècle, et qu il n'en restât pas un volume !..

Je doutais de son sérieux, le sachant coutumier de telles ironies. Mais son visage était grave, et il reprit:

— Oui, la littérature est devenue un ferment de dissolution; elle nous énerve et nous ruine... Ce sont les romantiques d'abord qui, en débridant la pensée etenlâchaot la forme, ont préparé les triomphes de l'esprit révolutionnaire... Aujourd'hui, les naturalistes démoralisent les masses par les ignobles tableaux qu'ils peignent sous prétexte de vérité, et les autres, — ceux qui s'intitulent

psychologues, — avec le faux spiritualisme qu'ils aifectent et le grossier sensualisme qu'ils voilent d'élégances, distillent un poison pire encore, si possible...

Il s'arrêta, attendant ma réponse.

— Moi, lui dis-je, je ne discuterai pas des questions ainsi posées... Je pourrais vous répéter ce que nous avons dit mille fois ensemble ; mais à quoi bon !... Nous ne sommes plus sur le même terrain... Vous venez do mélanger des questions d'ordre différent, que nous séparions autrefois avec soin... Ce que vous venez de dire n'est plus d'un penseur, mais d'un théologien : un jugement comme le vôtre n'est soutenable que la Bible à la main^ — et des convictions religieuses peuvent seules l'excuser...

Il n'eut aucune hésitation.

— Vous avez bien vu! me dit-il... Dans l'état d'esprit oii j'étais quand vous m'avez connu, je pouvais goûter, soit ces livres violents qui font avec aigreur le procès de notre société, soit ces joux de dilettantes

OÙ les idées voltigent comme des volants, et sans plus de consistance. Mais, — il accentua ses paroles, — j*ai changé... Et aujourd'hui, il me serait aussi impossible de les apprécier qu'il me l'eût été hier de les dénigrer... Oui, mon cher, j'en ai fini avec les négations stériles, je ne suis plus le sceptique que vous avez connu...

— Vous êtes fort heureux, et je vous envie... Pour moi, je n'ai pas fait le même chemin ; mais, si je n'ai pas comme vous trouvé mon équilibre, j'en suis arrivé à croire comme vous que notre état d'esprit d'hier, — qui est encore le mien, — est pénible et, s'il n'est pas la vérité, coupable... Seulement, je ne vois pas comment en sortir... Pas plus que moi, vous n'étiez arrivé légèrement à l'incroyance : c'était après un long travail que votre raison vous avait dégagé des liens de la foi. Ce travail qu'elle avait accompli avec effort et douleur, comment a-t-elle pu le détruire? Par quels arguments victorieux etplus forts, et qui jusqu'alors lui avaient échappé?.. .

Il ni*interrompit.

— Je n'ai pas raisonné, j'ai réfléchi... J'ai réfléchi, et j'ai vu la société ruinée par rirrespect, plus douloureusement tyrannisée par a l'Esprit qui nie » qu'elle ne l'a jamais étépar lesplus intolérants sectaires... Jesuis descendu de la société aux individus, et j'ai retrouvé les mêmes causes exerçant les mêmes ravages... J'ai songé à toutes ces pauvres âmes qui flottent sans équilibre ni repos, au gré des passions, des convoitises et des pernicieuses idées, âmes perdues pour s'être abandonnées au tourbillon qui ne les lâche plus, âmes angoissées dont j'ai entendu le cri d'angoisse.,. Je mesuis examiné moi-même, et mesuis vu emporté comme elles... Alors, j'ai compris que la foi était nécessaire, qu'il la fallait; et je l'ai trouvée....

— C'est très bien, c'est très beau... Mais il y a dans cette chaîne un anneau qui manque : IL FALLAIT la foi et vous l'avez trouvée C'est de là à là qu'est l'abîme : vous ne m'expliquez pas comment vous l'avez franchi...

Ma question subsiste tout entière, et pour y répondre, ce n'est point assez de la différence un peu subtile que vous avez établie entre raisonner e.i réfléchir...

— Vous voici dans Terreur oii je suis moimême resté si longtemps : vous ramenez l'Infini au fini, vous voulez discuter avec des arguments naturels les thèmes surnaturels... prouver Dieu, n'est-ce pas ?.. Non, non, croyez-le, la clef de l'énigme se trouve dans la distinction que je vous ai indiquée, et que vous comprendrez mieux si je vous dis que la foi ne dépend d'aucun raisonnement, qu'elle n'est qu'UN acte de volonté...

— Mais votre découverte n'est qu'une variation sur le a Credo quia absurdum v .

— Non pas quia,..

— Quamvis, alors: c'est presque la même chose 1...

— Si vous voulez ; et qu'importe ?. . . Q'importe^ que ce qu'on croit ait l'air absurde, quand on le croit?...

— Il V a toujours un point qui reste dou-

teux. J'admets que, par un acte de volonté accompli en suite de vos réflexions, et accompli de dessein prémédité, vous arriviez, — en vue de donner plus de solidité à votre caractère et de travailler plus efficacement au bien des hommes, — aux apparences de la Foi. Mais la Foi elle-même, Taurez-vous pour cela, ou sera-t-elle autre chose qu'une fiction, qu'un artifice ?... Je n'imagine pas qu'elle puisse ainsi venir quand on l'appelle, comme un caniche bien dressé, et j'imagine que chaque fois que vous pensez à vos nouvelles croyances ou vous livrez à vos nouvelles pratiques, vous devez retrouver à leur base le ver rongeur qu'il y a, l'incertitude tournée, et non résolue, la négation escamotée par un tour de passepasse de la Volonté qui met la Raison danp. son mouchoir... Vous faites comme si vous croyiez, soit : vous ne croyez pas...

— Vous oubliez, mon cher, ce mot profond de la Bible : « Aide-toi, le ciel t'aidera... » Quand l'homme a fait tout

l'effort qu'il peut faire, Dieu ne lui en demande pas plus, et fait le reste... Évidemment, pendant la période plus ou moins longue, plus ou moins difficile où je me préparai à Pacte dont je vous parle, — je ne croyais pas. Mais ensuite, quand il a été bien établi dans ma conscience que je Voulais croire, — j'ai cru... Que le comment vous échappe, cela ne m'étonne pas : il m'échappe à moi-même... Il y a bien d'autres comment et bien d'autres pourquoi qui demeurent inexpliqués... Si c'est un miracle, je ne sais comment il s'est accompli : je sais seulement qu à présent ma foi est réelle et vive, qu'elle n'a rien d'une fiction, comme vous en êtes persuadé; je sais surtout qu'elle n'est pas une forme nouvelle de notre dilettantisme ancien...

Il y eut un moment de silence : chacun de nous sentait que, quoi qu'il pût dire, l'autre garderait ses positions. Puis, je lui demandai encore.

— ... Alors, vous vous êtes fait catholique?

— Non, je suis redevenu protestant.

— Eh bien 1 je vous comprends moins encore !... Il me semble qu'une fois accompli l'acte de volonté qui donnai h foi, — si je parvenais à l'accomplir, — je pourrais me jeter dans l'Église, pour m'y perdre, pour m'y annihiler dans le complet sacrifice de ma raison. Elle le demande, et c'est sa suprême logique... Mais cette religion ratiocinante, toute de compromis entre le dogme et le sens commun, dont la dialectique et l'exégèse sont d'une si lamentable pauvreté, dont le culte glacial n'est qu'un interminable discours, — enfilade de métaphores boiteuses, — d'un tissu si faible qu'un enfant le briserait, débité d'une voix dolente, avec des gestes faux et des intonations pleurardes,- — cette religion, qui ergote au lieu d'aimer, et se laorcello en sectes haineuses autour des textes de l'Apocalypse, — moi, je ne l'admettrai jamais I... Et je ne puis comprendre comment vous, qui êtes un homme d'esprit et de goût, qui avez le respect des hautei

pensées comme celui des belles phrases, pouvez vous soumettre chaque dimanche à l'épreuve de vos pasteurs...

Il sourit.

— Jo m'y soumets pourtant, et sans effort, et sans peine... Toujours le mélange du fini dans l'Infini ! . . . Pourquoi voulez-vous que j'aie plus de respect pour ma réthorique ancienne que pour la logique qui l'accompagnait ?... Sans doute, j'aimerais mieux que les métaphores fussentmoins boiteuses et les gestes plus justes ; mais croyezvous que les belles phrases se rapprochent sensiblement davantage do l'Absolu ? Et en quoi la faiblesse des serviteurs pourrait-elle nuire à la gloire du Maître? . . ....

. . . Chaque phrase avait accentué notre désaccord . Cependant, comme il est resté l'esprit souple et le fin lettré qu'il était, nous avons causé longuement encore, comme autrefois, au coin du dernier feu de l'hiver. Et qui sait ! Peut-être suis-je moins éloigné de lui qu'il ne semble t. . .

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Paris, mai.

Ce soir, le passé ressuscite, évoqué par des airs d'autrefois entendus par hasard, et voici de nouveau s'estomper dans le lointain la figure aimée il y a si longtemps. Elle est très pâle, elle est très brune, d'une pâleur de nuit, d'un teint d'Orient, et les lignes indécises qui la dessinent semblent se détacher à peine sur un fonds de nuances à demi effacées : telles, ces figures des fresques anciennes dont lessavantBvî retouches du temps ont assombri les nuances, et qu'on devine plutôt qu'on ne les voit aux murailles des vieux cloîtres florentins. Ohl comme elle est loinl comme elle est vague! Dix ans à peine ont passé depuis qu'elle dort sous ces touffes de roses blanches, — et dans quel cœur son image vit-elle encore, si déjà elle n'est plus qu'une ombre dans le mien?

Elle se rapproche pourtant. Je la recon-

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nais mieux maintemant. Elle porte cette robelilas, garnie de dentelles blanches, dans laquelle je Fai vue un inoubliable soir de fête. Elle a dans ses noirs cheveux son diadème en fleurs de lys. Ses yeux si profondément noirs brillent de l'éclat qu'ils avaient quand je la voyais dans l'ombre. Je crois qu'elle sourit, de ce mystérieux sourire qui posait tant d'énigmes irrésolues, de ce sourire fluide qui s'esquissait et mourait à la fois, plus plaintif qu'une larme essuyée, terrestre et divin comme l'amour même.

Et voici que ses lèvres remuent, — ses aouces lèvres depuis dix ans muettes, ses lèvres que j'ai vues frigides et blanches, — et voici que j'entends de nouveau le timbre profond de sa voix. Elle parle, et, l'une après l'autre, ses lentes paroles me tombent sur le cœur :

t Vous ne m*avez pas oubliée,... même quand mon souvenir est le plus loin de vous; il y a quelque chose do moi qui a passé dans voire être et ne vous quitte pas ; et si ma

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forme s'efface de votre mémoire, je sais pourtant que je suis toujours là...

Et mon cœur lui répond :

« Comment Vtfus oublierais-jo, vous donl le sourire a gardé pour moi tout son mystère; vous qui, de votre main que je n'ai jamais baisée, m'avez guidé par l'amour et le rêve, vous qui, seule, avez jamais lu, sans que je vous les confie, les secrets de mon cœur? ...»

Combien souvent, autrefois, échangionsnous de tels propos !.. Quand je lui parlais de mon cœur et de ce qui se passait dans mon cœur, elle se faisait doucement cruelle, et sa voix qui raillait un peu m'expliquait mes propres mystères. Et il me semble que nous causons en confidence, comme jadis aux heures du crépuscule, quand, dans le jour qui tombe, on parle plus bas pour dire plus de choses. Ses yeux ont la même lumière ; sa voix, les mêmes vibrations.

Comme autrefois encore elle se refuse à parler d'elle; mais elle sait la question qui m'a tant tourmenté, Aprks, quand elle fut partie

sans y avoir jamais répondu ; et elleme dit: « Oui, je vous ai aimé... Non peut-être comme vous auriez désiré être aimé, ni comme j'aurais voulu moi-m^me vous aimer; mais autrement et mieux, j>Jr une inconsciente sympathie qui rapprochait sans cesse mon âme de la vôtre. Vous vous en souvenez: nous voulions savoir, avant de nous aimer, ce que c'est que l'amour, — et nous l'aviona en nous. Seulement, le peu que nous savions des hommes, du sentiment et de la vie, nous trompait l'un et l'autre : étonnés de n'éprouver aucune des violences décrites par les poètes, troublés par le calme de nos deux cœurs qui ne battaient jamais plus vite, nous méconnaissions le sens de ce qui s'y passait et les proclamions morts. Ils vivaient, ils vivaient, mon ami 1 Ils vivaient d'une vie intense et sublime, de la douce vie des vrais sentiments qui nous survit et nous éternise...

« Car, sachez-le, c'est cette vie intérieure, dontnous ne savons pas toujours observerles

symptômes, qui seule pour nous est réelle; c est elle qui est l'Infini, — l'Infini oii je suis entrée, sur lequel vous brûlez de m'interroger, et dont il me plait de vous entretenir en cette suprême causerie. . . L'Infini vous angoisse et vous enveloppe : il est le mystère 011 se sont morfondus les hommes depuis qu'ils pensentou rêvent, que poètes, croyants, prophètes, visionnaires se sont efforcés d'entrevoir, et que vos religions ont voulu résoudre... Que sont-elles donc, vosreligions, sinon Terreur de cerveaux bornés qui tentent de se figurer Tlnfini?.. Elle sont illusoires, vous en pouvez être certain; mais ne les traitez pas d'impostures... Bénis soient au contraire ceux qui les ont rêvées, et ont pris ensuite leurs rêves pour des révélations, et heureux mille fois ceux qui se repaissent de leur opium bienfaisant I... Je no puis vous expliquer ce que je sais à présent et ce que vous ne comprendrioz pas,le mystèredel'Ltre que des mots ne peuvent traduire, qu'aucune des images dontvotrc entendement dispose ne peut

représenter. Mais retenez ceci : les réalités sont fugitives et mensongères, seuls les sentiments sont éternels. Votre corps et votre œuvre passeront et s' éteindront dan s le vide, comme des souffles sur du cristal : rien de ce que vous avez aimé, espéré, souffert, n'est perdu. Les vibrations de votre âme cherchant une âme s'en vont dans l'Infini, où elles chantenl éternellement. Etiln'y apas, — comme nous le croyions aux heures d'ignorance où nous disions tant de paroles vaines, — il n'y a pas des sentiments, il n'y en a qu'un seul, unique, universel, dont les autres sont desparcelles^ qui est en même temps l'Amour, la Foi, la Pitié, qui se répand sur tous les êtres, effleure même les choses, et monte jusqu'à ce que vous ne connaissez pas et nommez Dieu... Ce sentiment qu'aveugles nous cherchions en nous seuls, certains de vos plus chers poètes l'ont pressenti, et il n'y a qu'eux qui puissent, dans leur divin langage dont les formes échappent parfois à vos sens trop grossiers, vous livrer quel-

RELTfilON 283

quechose du secret éternel;pour le connaître, adressez-vous à eux et sachez les comprendre... Mais plutôt, chassez loin de vous la curiosité : elle devient toujours impie... Ne sachez pas et ne désirez pas savoii : savoir est la suprême duperie... Une heure de rêverie, sous le ciel libre, dans le silence de la nuit, vous en dira plus que des ans d'étude, et vous ne serez jamais plus près de la Vérité que lorsque vos Idéf^s s'évaporeront en poudroiement inutile... Recueillez donc ces effluves de votre pensée comme les atomes impondérables d'un parfum précieux ; et soyez-en sûr, les vagues émotions qui vous gonflent le cœur, les fluides visions qui font passer devant vos yeux des objets sans forme, les insaisissables mélodies que bourdonne le silence, les idées dont vous sentez le vol passer au-dessus de vous, à l'abri de toutes vos formules, — voilà les vraies, les seules révélations de l'Infini... >

584 LE SEiNS DE LA VIE

Paris, juin.

Il y a quelque chose de plus grand que l'amour, de plus pur que ramitié, de plus solide que les rêves humanitaires, de plus accessible que la Foi, quelque chose pourtant de puissant et d'éternel, qui fait la chaleur du cœur, la bonté de l'âme, le charme delà vie, — et c'est ce sentiment délicat et profond : l'affection... Oh! la douce attache, si solide et si chère !.. Tandis que la passion nous dupe, — ridicule d'ailleurs avec ses gestes, ses phrases, ses cris, tous ses dehors brutaux, — et après nous avoir tordus passe comme un malfaisant orage, l'afïection augmente avec les années, comme un fruit lent à mûrir, qui garde pour l'extrême saison sa saveur et son parfum. Elle est à l'amour ce que rindifïerence est à la haine : et dans son calme supérieur, dans sa sérénité que rien n'ébranle, elle soutient, elle sourit, gUq

RKLIGION 185

berce... C'est elle qui nous cuirasse pour la lutte qu'il faut combattre, et c'est elle qui nous apporte les mille petites joies dont s'éclaire la trame grise des jours... A peine ai-je senti qu'elle se glissait en moi : car elle n'a rien de violent et sait ménager ses conquêtes ; et maintenant, son souriant despotisme me mène où elle veut, sans que je cesse de la bénir...

Un miracle qu'elle a doucement accompli : je ne me fâche plus quand Bébé pleure... Mo-n Dieu, oui, ses cris, qui m'exaspéraient, m'affligent, et au lieu de me mettre en colère, je prends la chère petite sur mes genoux, je la distrais bien vite en lui montrant des riens, ou en lui racontant quelques belles histoires, qu'elle me répète après à sa manière, quand l'orage est passé... Tantôt, il s'agit de choses qu'elle a vues : ce sont les chèvres de là-bas, — les « petites cèvres » de la « graiid'montagne »..., « grand'comme çal B (elle lève ses petits bras aussi haut qu'elle peut...); c'est l'écureuil, « qui s'a-

muse avec ses pattes » ; ce sont les merles du bois, qui se cachent dans les feuilles « a cause des vilains hommes, pasqu'y leur fait du mail » Tantôt, ce sont de merveilleux contes, — l'histoire du petit Chaperon rouge, surtout, qui fut dévoré par le méchant loup, avec sa grand'maman. Et pour adoucir l'horreur de ce tragique dénouement, la mère a eu cette idée charmante : le loup recracha la grand'maman et le petit Chaperon rouge... « pt..., comme bébé crace... » Oui, ces petites choses nous font des moments délicieux, le soir surtout, dans le repos qui vient, quand s'assoupissent les tracas du jour dans la paix de la nuit qui commence. Des genoux de l'un aux genoux de l'autre, elle finit par rester plus tard qu'il ne faudrait. Et quand elle dort de son bon sommeil, de ce sommeil qui la prend sitôt qu'elle a la tête sur l'oreiller, elle reste avec nous encore; nous parlons d'elle, nous répétons ses mots, nous nous attendrissons en pensant à sa vie...

... Et je me demande ce qu'on s'obstiue à chercher plus loin. Et il me prend une envie immense de secouer à jamais les soU^s questions qui me troublent, de laisser Dieu dormir dans son ciel et les hommes s'entredévorer sur la terre, et de m'en aller, cvec les deuxètresquisontmon lout, quelque part, n'importe où, dans une île du Sud où le climat est doux, où nous vieillirions loin du tumulte et du souci, dans une petite maison blanche, avec un jardin où croîtraient des palmiers et des cactus, jusqu'à ce que la mort nous sépare. Qui sait? Nous y deviendrions peut-être si vieux, si vieux, que la mort arriverait sans souffrance, se confondant avec le sommeil d'une belle nuit, et que le clioc de celui qui survivrait suffirait à lui fermer les yeux... QueHe existence aurait valu la nôtre?.. Bébé serait longtemps bébé, et... Oui, mais quand elle ne le serait plus?...

Et voilà l'île qui s'enfuit, courant après les autres châteaux en Espagne que j*ai cons-

truiis et qu'un souffle a renversés... Adieu les palmiers, lep cactus et la maison blanche ! iViais i'aflection reste, n'est-ce pas assez?...

Paris, juin.

. . . Que l'agonie soit rapide, ou lente, il y aura un déchirement de notre être, — puis nous tomberons dans un vide infini, sans forme, sans bruit, sans couleur, oii rien ne troublera le silence absolu de nos sens.

A l'instant précis de cette chute, le monde entier s'écroulera avec nous : les images que nos yeux ont mirées, les sons qui ont vibré dans nos oreilles, et tous les parfums qui ont dilaté nos narines, et tous les corps que nos mains ont touchés , perdront leur réalité comme nous, et les contours des choses js'cfïaceront avec les nôtres.

En même temps encore, s'éteindront nos

chères per/Sr-cs, les plus tristes et les plus hautes, nos sentiments si bien enracinés en nous qu'ils étaient plus réels que des objets tangibles, et se tairont les vivaces espérances dont Tamical essaim nous entoure jusqu'à la dernière heure, et s'envoleront les rêves, les mystérieux rêves, dans les chimériques régions qui nous les envoient.

Et les rêves, les espérances, les pensées et les sentiments qui ont flotté dans notre air sans que nous ayons su les enfermer dans nos formules, resteront inexprimés à jamais. Cependant les images enfuies se mireront autrement dans d'autres yeux ; les pensées éteintes se rallumeront en autres lueurs dans d'autres esprits, le joyeux essaim des espérances voltigeront autour d'autres fronts, les sentiments jetteront dans d'autres cœurs leurs tt^naces raci[ies; et nosrêves, nos pensées, nos espérances, nos sentiments, comme s'ils n'avaient pas disparu avec nous, continueront leur existence irréelle, — spectrale floraison des cerveaux passagers...

Et vainement, je cherche à me représenter cet anéantissement de mon être ; vainement, je me figure le jeu du monde quand je n'en serai plus Taxe ; vainement, j'appelle à mon aide ces mots dont le sens est fixé, ces mots affreux de mort et de néant, qui traduisent avec une si redoutable précision la « Chose » incompréhensible ; vainement, je cherche à concevoir l'obscurité, le vide et le silence noir oii j'aurai disparu.

Mais je suis secoué d'un frisson de révolte, quand je parviens un instant à serrer de près cette tyrannique idée : ma volonté, tendue, raidie et crispée, se brisera contre l'Irrévocable, dont je ne pourrai choisir l'heure, qu'il faudra subir sous la forme qu'il lui plaira de prendre, et je recule d'horreur quand je me représente ces « formes », — les fièvres qui vous consument dans leuç^s feux 011 dansent des fantômes, les consomptions qui vous boivent le sang goutte à goutte, les souffrances qui vous tordent, vous déforment et vous fout crier...

Cependant, pour que l'horreur soit complète, il faut que ces tortures aient uti Après, gardé par des incertitudes : on nous a trop dit que ce vide n'était qu'un abîme, un abîme à deux rives, en sorte que l'Au-delà se dresse et nous menace , redouté par nos lâches cœurs, — qui sait ? espéré peut-être, tant nous répugne cette totale destruction qui nous guette...

Ahl combien heureux les croyants, dans leur rêve innocent de Cité Sainte où de beaux anges blancs les attendent en agitant des palmes, sous l'éclat de soleils mystiques, dans la contemplation de Dieu !...

Et chaque jour, l'heure se rapproche...

Nous IdL voyons venir; elle plane et pèse sur nous; et il suffit que notre pensée rencontre une de ses effluves, pour que périssent à l'instant nos joies brèves.

Pourquoi donc aimer, puisque le gouffre attend nos affections? Hélas! au moment même où je sens la plus vivante tendresse, au moment où mon cœur s'élance vers un

des deux êtres chers qui rayonnent en moi, l'angoissante obsession me les voled' avance, et je sens la fin qui les prend.

Et c'est toujours la Mort, qui dans toutes les coupes jette sa goutte putride, qui se cache dans toutes les fleurs et rit de son hideux rire dans les sourires de tous les yeux...

VÎI

Paris, novembre Si j'avais le loisir d'être philosophe, je ne me contenterais pas d'un banal éclectisme, et voudrais avoir mon petit système à moi. Ne croyez pas que ce soit bien difficile : on ramasse dans tous les domaines, de la physique à l'histoire, des faits plus ou moins authentiques; on les groupe en catégories plus ou moins distinctes, qui vous permettent de passer sans effort du particulier au général et du général au particulier; on

analyse et synthétise; on saupoudre le tout des mots Substance et Mode, Nature et Humanité, Beau, Bien, Vrai, etc. ; on remplit deux volumes in-octavo, et Ton a fondé sa doctrine. Voici, en beaucoup moins de pages, ce que serait la mienne :

Titre : La Philosophie de l'Illusion, ou TIllusionisme. Je crois que je me déciderais pour Y Illusionisme : c'est plus système; 3ela augmenterait mes chances de devenir :hef d'école.

Divisions : trois parties : 1° Critique; 2° Postulats; 3° Synthèse.

La Critique soumettrait à son examen, du tronc aux racines, les fondements de la Connaissance, de la Morale et de l'Esthétique. Rien de plus simple que d'en montrer la fragilité. Beaucoup l'ont fait, on peut le refaire sans cesse. Seulement, les dialecticiens ont toujours fini par trouver quelque échappatoire qui les sauve du nihilisme et par reconstruire tant bien que mal, sur les bases (|u'il» venaient de saper, un édifice

exactement pareil à celui qu'ils ont renversé. Je m'efforcerais d'être plus conséquent.

La Connaissance serait d'abord ramenée à l'éternel problème de l'Idéalisme, dont les scolastiques, gens honnêtes s'il en fût, ont vu le nœud et en ont eu la spéculation paralysée, qui n'a jamais été résolu et reste insoluble, avec tous ses corollaires. L'Incertitude ainsi rétablie en dogme triomphant, je parcourrais l'un après l'autre les grands départements de la vie, et je montrerais partout les difficultés tranchées par des afiirmations sans preu\ô, partout les principes admis contradictoires à l'idée même qui les a produits : en Religion , l'anthropomorphisme, si décrié par les théologiens, régnant, mal caché par un spiritualisme de fabrique, sur toute la théodicée chrétienne; en Morale, l'idée du Bien et celle du Devoir dépouillées par des artifices de toutes les contingences qui leur donnent un sens, et admises seulement après avoir été simplifiées et faussées ; en Politique, les sacrifices ac-

REr.I(]IOKi 29&

complis en vain à r«dée de Justice, toujours invoquée et toujours violée; en Axt, la vanité des querelles engagées autour d'une conception du Beau, qui change selon les temps et les lieux. Tout cela serait serré, logique, définitif, irréfutable...

Cependant — et voici d'oij partirait la seconde partie, — la critique a beau détruire, ces idées que nous avons acceptées comme bases de notre existence sans qu'aucune philosophie ait jamais pu même les définir, existent. Leur réalité, qui déconcerte notre raison, s'afiirme dans tous nos actes, dans les mots que nous employons pour les traduire, dans l'eifort continu de l'humaiiité pour leur donner un sens. Nulle existence individuelle ne serait possible, si l'on admettait que, les fondements de la Morale étant introuvable», fl n'y a pas de Morale ; nulle existence nationale, si l'on supprimait, comme le raisonnement nous en donnerait le droit, l'idée de patrie, celle de loi, celle de gouvernement ; nulle existence collective, si les

hommes voulaient agir en dehors des données dont leur critique leur montre l'inanité. Et l'absence de religion, qui paraît devoir être bientôt acceptée par les sociétés modernes, creuse en elles un vide dont les moins fervents, s'il sont sages, s'inquiètent à juste titre. De plus, une bizarre contradiction, si l'on sait l'apprécier, éclaire ees questions d'un jour nouveau : si la critique parvient à ébranler les Absolus positifs sans que l'expérience lui donne un démenti trop formel, il n'en est pas de même quand elle s'attaque aux Absolus négatifs : nous pouvons constater que le Bien n'existe pas, puisque l'idéal moral varie de siècle en siècle ; mais nous ne pouvons nier l'existence du Mal, parce qu'il sait se prouver lui-même ; pour la même raison, nous pouvons nier le Beau, mais le Laid nous offusque trop pour se laisser méconnaître ; et si le Vrai nous échappe, nous commettons chaque jour assez de visibles erreurs pour savoir ce que c'est que le Faux

En somme, entre les philosophes et les législateurs, les uns niant, les autres afGrmant, il se trouve que si les premiers ont raison en théorie, les seconds ont raison en pratique : la pratique est donc en irréconciliable opposition avec la Théorie, et ceux-là sont les bienfaiteurs de l'humanité qui la trompent, fût-ce à leur profit. La contradiction constatée dans chacun des grands départements où elle règne se retrouve dans l'ensemble de la vie, comme un défi suprême jeté à notre Raison. Impossible de l'éviter : ou bien écoutez la critique, et devenez des sceptiques désemparés qui, à moins de passer pour des criminels ou des fous, seront forcés d'être inconséquents avec euxmêmes; ou bien acceptez comme vérité le mensonge éternel que vous avez reconnu... Jusque-là, rien de plus facile : sans aucune autre peine que celle de l'érudition, on pourrait appuyer ces vues par un nombre infini défaits puisés dans l'histoire et dans la science, et constatés di'jà par tous les philo-

sophes. Les difficultés commenceraient à la troisième partie.

II s'agit en efifet de concilier toutes les antinomies particulières et Tantinomie universelle. Comment accomplirons-nous de sangfroid l'acte de renonciation à notre critique qu'ont héroïquement accompli les législateurs et les apôtres, et qu'accomplit platement tous les jours le commun troupeau des hommes, pour pouvoir vaquer, l'esprit tranquille, à leurs occupations? Et si nous ne l'accomplissons pas, comment sortir du cercle vicieux?

Ici interviendrait ce que je nommerais probablement la Théorie du Dilettantisme.

Cette fois, la science ne me fournirait aucune donnée; mais l'histoire, quelques unes. Il y a eu en efïet des hommes qui ont choisi pour leviers les idées mêmes dont leur intelligence avait fait la critique la plus aiguë, et qui, les acceptant pour ce qu'on croit communément qu'elles sont, en ont joué en merveilleux virtuoses : Lvcurgue ne croyait

certainement pas que ses lois eussent d'autre fondement que leur utilité pour sa ville; Mahomet n'était pas un croyant; Napoléon n'aimait ni son pays ni ses soldats. Et pourtant, Lycurguea fait la grandeur de Sparte en lui imposant ses lois, Mahomet celle de l'islam en imposant la foi qu'il n'avait pas luimême. Napoléon a réalisé l'épopée de son règne en excitant le patriotisme et en se faisant aimer de son armée. On pourrait multiplier les faits analogues et les assaisonner « des développements nécessaires à remplir un nombre de pages convenable, et tirer de l'ensemble la double conclusion suivante, contradictoire comme tout ce qui existe :

l® La critique est fondée : quelque déconcertante qu'elle soit, elle n'est point pernicieuse, à condition qu'elle ne sorte pas de son domaine, celui du raisonnement pur;

2° Toutx3iwi8, jusqu'à ce qu'on ait trouvé n'importe où un moyen de réconcilier les résultats négatifs du travail de la critique

avec les postulats qu ont déposés en nous les faits de l'existence de notre race et de notre individualité, il convient d'agir comme si la critique n'était pas fondée, et, tout en reconnaissant son importance, de nous laisser guider par les imposteurs

.., Un traité de philosophie conviendrait-il réellement à développer cette thèse féconde?.. Un gros volume in-octavo, écrit en style du métier, ne serait-il pas [condamné à l'impopularité et fatalement inefficace?.. Non : quand on possède de si précieuses vérités, il faut les mettre à portée de tous, il faut les couler dans le moule le plus accessible. L'idéal serait donc de faire un drame; mais, comme un drame qui n'est pas joué est plus inefficace encore qu'un traité qni n'est pas lu, j'écrirai plutôt un roman .

On y verrait un héros orné de tout ce qu'il faut pour plaire : beau, jeune, élégant, brillant, courageux, etc., etc. Au début, ceper-

sonna^e part pour la vie avec touter fes illusions. Elles tombent de page en page : il est trompé par sa maîtresse, malmené pai ses amis, joué par des gens d'églises, dupé par des gens de loi, volé par des gens de bien. Les aiguillons éveillent sa critique, qui commence à le travailler : et bientôt, plus cruel encore pourlui-même que les circonstances, il se plait à s'entourer de ruines : il reconnaît le néant de tout ce qu'il a cru ; la foi, qui l'avait soutenu sous des formes diverses, s'écroule; sa volonté se détend, son intelligence s'affadit, il n'est plus qu'une épave flottant au gré des vents contraires. Entre temps, il s mené une existence aventureuse, favorable aux avatars dont le récit pourrait être forl piquant; il a commencé par la théologie, qui lui avait paru la science des sciences et qui cesse bientôt de le satisfaire ; las de la pratiquer sans y croire, il la quitte pour la politique où il pense à la fois trouver plus d'espace pour le déploiement de ses fa cultes et faire du bien aux hommes qu'il

s'obstine à aiîtier malgré les déceptions qu'ùs lai ont causées. La politique le conduit au journalisme, qu'il prend pour un sacerdoce. Ses yeux s'ouvrent après quelques expériences, et il passe au socialisme ; il fréquente les assemblées, prononce des discours, joue un rôle dans une émeute, empêche Tefïusion du sang, et croit fermement que les théories dont il s'est institué Tapôtre avanceraient le règne de la Justice, détruiraient le paupérisme, feraient le bonheur des prolétaires et seraient acceptées avec reconnaissance par les classes dirigeantes ; mais en arrivant au ministère, il reconnaît qu'elles sont impraticables, et se déshonore par une éclatante apostasie; en sorte qu'on lui reproche de vilipender les fonds secrets. Jusqu'alors :îependant il n'a songé qu'au bien des autres, car il est sincère et naïf; mais son ambition s'est aiguisée, et le souci de ses intérêts lui vient avec l'âge : renonçant donc aux grandes idées, il se jette dans les grandes entreprises. Grâce à sa haute situation, à

son habileté, à ses coiiiiaissaiices, dont il s'est décidé à user sans le moindre scrupule, il devient immensément riche; le monde est à lui, il le meneau gré de ses caprices, il en tire toujours de nouveaux trésors comme d'une mine inépuisable ; en sorte qu'après avoir été bafoué par les journaux, calomnié par les orateurs populaires et méprisé par les gens du monde quand il se dévouait loyalement au bien de tous, il acquiert l'estime universelle pour avoir réalisé le sien exclusif par les moyens les plus malhonnêtes. Cependant, sa concience ne s'est pas tout à fait endormie : elle lui enjoint de donner aux hommes une petite part du superllu qu'il a volé sur leur nécessaire. Il l'écoute, et s'adonne à la philantrophie : il fonde des « œuvres •, il fait des aumônes, il préside des comités de bienfaisance, et perd ainsi le peu d'illusions qui lui restent. Alors, ayant touché du doigt toutes les parois de Tabîme où nous BoiuiiHîs plongés, il y tâtonne en éperdu. Dans ses palais, le désespoir le poursuit, car

pour lui, homme d'action, de caractère et d'énergie, les idées qu'il a trouvées en résidu au fond de toutes ses expériences ne sont pas des jouets, mais des aiguillons qui entrent dans sa chair et l'excitent à reprendre encore sa chasse à Flmpossihle. N'ayant plus de but positif à poursuivre, il cherche l'oubli : il se jette dans d'énormes débauches qui ne peuvent le disiraire,il devient alcoolique et morphinomane. Sa santé de fer résiste à tout et, après ses orgies ou ses ivresses, comme autrefois après ses discours ou ses coups de bourse, il se retrouve toujours obstinément lui-même, l'esprit tendu en curiosités inquiètes, l'âme ouverte à des désirs nouveaux. A la fin, il reprendrait sa robe de prêtre, et s'en irait prêcher un dieu auquel il ne croirait plus dans quelque village ignoré.

Ou plutôt je n'écrirai ni roman,

ni traité, et je crois que cela vaudra mieux...

Paris, janvier.

Je ne sais quelle suggestion de hasard m'a fait entrer aujourd'hui à Saint-Sulpice, pendant la grand'messe. Depuis combien de temps n'avais-je passé le seuil d'une église que pour des mariages ou des enterrements où mille préoccupations étrangères vous suivent ?. . .

Ce culte est vraiment un beau spectacle, qui ne s'impose pas seulement par la magnificence du décor et la pompe do la cérémonie, mais par le monde d'idées dont vous y êtes assailli, par la parcelle d'Infini qui soudain se révèle à vous. Les cierges, l'encens, la grande voix de l'orgue, les chants du chœur et la psalmodie du prêtre répandent dans votre âme un trouble qu'augmente encore la foi contagieuse de la foule agenouillée... Entré enindiflérent, curieux de renouveler une impression oubliée, je l'ai trouvée

plus forte que je n'aurais cru, et tout autre : ce fut d'abord comme un efîroi mystérieux qui se changeait en étourdissement, un vertige confondant les têtes, une exaltation qui montait avec les cantiques ; puis, le vertige et Tefifroi tombèrent, les têtes cessèrent de tourner, et il me sembla qu'au lieu d'osciller comme battu par des vents contraires, je me trouvais sur un point fixe, sur un abri d'une solide certitude... Autour, roule le monde, avec ses chimères, ses caprices, ses tempêtes : la puissance des États s'effrite comme de vieux murs, les formes des sociétés changent, les grands hommes disparaissent dans l'oubli ou les révolutions ren\ersent leurs statues, la violence défait l'œuvre de la violence dans une incessante succession de fins et de renouvellements; seule, l'Eglise reste debout, immuable, — fixée par la volonté des hommes ou de Dieu, qu'importe ?.. — triomphant à la fin de tous ses ennemis, étendant sans cesse les confins de son règne, absorbant tôt ou tard dans son

vaste sein les plus intrépides révoltes. Elle a vaincu les schismes, les hérésies, l'incrédulité ; elle a vaincu jusqu'aux germes putrides qui la décomposaient; les empires se sout abattus devant elle, elle a soumis les peuples qui l'injuriaient, elle brave la science dont tous les relatifs viennent se briser contre son absolu. Elle est le centre d'un tourbillon, immobile pendant que voltigent les atomes. Et il suffît d'entrer un instant dans son cercle d'action pour échapper au cyclone qui valse et brise et détruit.

Elle est immobile et tout passe : c'est là ce que chante la voix solennelle de l'orgue, c'est la vérité qu'inscrivent en lettres de feu les cierges étoilant l'ombre... Je le sais, et j'entends cependant gronder au dehors le murmure assourdi (lu monde qui va me reprendre, et je jouis avec des sens multipliés de cette minute de foi, — halte du juif-errant ou répit du coupable... Oh ! je voudrais savoir ^e qu'on chante, je voudrais me perdre dans le sens des prières, je voudrais balbutier les mêmes

mots qui volent detoutes ces lèvres... Hélas î je n'ai pas délivre de messe, je ne sais plus le doux latin qu'on y lit, il faut que je trouve en moi-même tous les accents de mon cantique, — et voici que mon cœur monte avec ceux des fidèles, et voici les paroles qu'il mêle au chœur unanime des actions de grâce :

« 0 Dieu I soyez loué !..

c Mauvais est à coup sûr le monde que vous avez fait, et triste le sort que vous nous avez donné.

« Nous cheminons parmi des broussailles, nous déchirons nos pieds à des rocs aigus.

€ Des abîmes nous entourent, leur vide nous attire, des obstacles hérissent les sentiers qui les longent : nous sommes les pèlerins du val de l'Ombre delà Mort...

« Notre cœur est un serpent qui se dévore, notre âme une vapeur que les vents disloquent.

« Nous savons l'angoisse des jours obs-

curs et riiorrcur des nuits qui recommencent.

a Rien n'est pire que cette vie dont vous nous avez fait don, sinon la mort qui la termine par un effet de votre sainte volonté.

« En sorte qu'après avoir répandu des larmes de sel tous les jours où nous avons vécu, il nous faut, à la dernière heure, comme le juste au jardin des Olives, répandre des larmes de sang.

€ Néanmoins , soyez loué. Seigneur I

« Soyez loué, car peut-être cette vie, horrible comme vous l'avez laite, est-elle une volupté en regard du non-être I...

« Soyez loué, car vous avez daigné adoucir de place en place les rigueurs de la route 1

<i Soyez loué pour les fleurs qui se balancent aux fentes des rochers et pour les oiseaux qui chantent dans les arbres I

« Soyez loué pour le soleil d'affection qu'il vous a plu d'allumer en nous-mêmes 1

€ Soyez loué pour les sourires du printemps et des jours clairs 1

« Soyez loué pour avoir fait la neige blanche, les prés verts et le ciel bleu î

a Soyez loué pour avoir fait l'amitié quelquefois fidèle et l'amour quelquefois heureux î

« Soyez loué, Seigneur î...

« Et puis, voici se dessiner une lueur au fond de lointains horizons :

« Un coin de nos ténèbres se fendent, et nous apercevons quelque chose de vous...

« Est-ce un rayon ? Est-ce un sourire ? Est-ce un regard ? Nous ne savons...

« Vous êtes trop loin, vous êtes trop haut, trop d'espace nous sépare de vous, votre Infini n'est pas accessible à nos pieds mortels...

c( Et pourtant, cette lueur entrevue, — flamme qui ne nous réchauffera jamais, — nous a remplis de joie...

a Et il suffît que cet éclair ait un instant

RELIGION 3ii

brillé pour que nous conservions eu nous votre éclatante image.

« Seigneur, soyez loué I...

a Mais si les espérances que vous avez ainsi allumées sont vaines, soyez loué, Seigneur !

« Soyez loué de nous avoir trompés au lieu de nous révéler l'horreur de la vérité !

« Soyez loué pour la pensée d'Éternité que vous avez fait miroiter devant nous comme le plus heurjux mirage qui jamais renouvela les forces de caravanes épuisées 1

« Soyez loué pour l'idée du Divin qui s'épanouit en nous comme la plus belle Heur de notre intelligence I

« Soyez loué pour les saintes illusions qui se transmettent de race en race et de siècle en siècle t

« Soyez loué, enfin, parce que nos âines peuvent se confondre dans une âme universelle, aimante et sublime, qui, en cette heure bénie, chante votre gloire

« Seigneur, soyez loué !... i

Tel fut mon cantique, — cantique d'athée, — qui s'envola pourtant sur les ailes des chants pieux...

Cependant, la foule s'écoulait aux

grondements de l'orgue déchaîné en alléluias magnifiques. L'église vide semblait un monde, et ses voûtes étaient comme un ciel infini. Quelques fidèles allaient s'agenouiller dans les confessionnaux et l'on voyait glisser des ombres blanches de prêtres. Je m'attardais à chercher Dieu au pied des piliers de sa maison, je rêvais d'orienter ma route vers le port accessible à tous les navires, je songeais à l'acte de volonté qu'il suffit d'accomplir pour qu'aussitôt la proue fende les flots dans la direction vraie. Il fallait seulement chasser les derniers doutes, il fallait substituer à mon cantique impie quoiqu'une de ces humbles prières que la Foi murmure de ses lèvres d'enfant. Je sentais l'heure déci-

sive, comme celle où Paul tut frappé sur lo chemin de Damas; et, dans un double effort pour faire jaillir de ma mémoire les formules perdues et pour secouer de ma pensée le joug de l'esprit qui nie, je me mis à mup murer — des lèvres, hélas ! des lèvres seulement :

c Notre père qui êtes aux deux I... »

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