LIVRE TROISIÈME
Paris, janvier.
Certes, on pouvait s'attendre à cette mort
qui termine une longue agonie ; il fallait
même la souhaiter ; et pourtant elle me
trappe comme un malheur imprévu
.... Très loin, parmi mes plus vieux souvenirs d'enfance, je la retrouve. Sa honne figure avait déjà ses tons jaunis d'ivoire ancien, sous les bandeaux bien lissés de ses cheveux blanchissants, et s'éclairait à chaque ins^aL^d'un sourire amical; sesmains, — des mains trop larges, aux doigts noueux, des mains actives, presque masculines — trico-
taient du matin au soir, et le frôlement monotone des aiguilles accompagnait en sourdine toute? ses phrases ; tordue de rhumatismes, elle boitait et ne marchait qu'appuyée sur la canne d'un inusable parasol crème doublé de vert ; et elle semblait toujours heureuse, comme si c'eût été un grand bonheur de vieillir infirme et seule, — ou plutôt, comme si sa vie intérieure était si riche de joies qu'il ne lui restât point de temps pour penser à ses misères...
Aussi, lorsqu'en été je la voyais arrivei chez nous pour trois semaines, c'était une fête. Son parasol, enbéquillant sur les dalles du long corridor où je ne passais jamais qu'en courant de frayeur, éveillait à chaque coup des sonorités joyeuses. Sa vieille figure rajeunissait la vieille maison, oii d'habitude il n'y avait ni bruit ni mouvement, et qui s'animait comme si une troupe d'écoliers en vacances venait y courir. Ce qui m'attirait surtout à elle, c'est qu'elle vibrait à toutes sortes d'émotions que je sentais
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confiiséiiient en moi , mais que personne encore ne m'avait révélées : quand nous sortions ensemble, je m'étonnais d'abord do Ja voir s'extasier sur les moindres choses, sur les hannetons qu'elle m'empêchait d'attacher à un fil, sur les papillons qu'elle me laissait poursuivre tout en s'apitoyant quand je les crucifiais dans les cartons vitrés de ma c collection », sur les feuilles des arbres, sur les fleurs des champs que j'allais lui cueillir ; puis je finissais par admirer et par jouir comme elle. Ah I comme elle savait le secret des êtres et des choses, comme elle comprenait l'âme mystérieuse qui flotte dans la beauté des couleurs ou dans la douceur des parfums, et qui rayonne encore sous les grossières enveloppes des insectes gauchos et des plantes ternes 1... Quand nous sortions en voiture, ses extases s'élargissaient : ce n'étaient plus un papillon, une lleur, qui mouiUaient ses yeux d'attendrissement : c'était le panorama du lac dont les couleurs changent au gré des nuages, de la
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ligne des Alpes dessinée à Thorizon, ou des hêtres de la forêt abritant de leur ombre la vie d'un monde invisible et bruissant; c'était la symphonie de la nature chantant dans la lumière, l'tccord caché et certain de toutes les choses dont les voix font le (silence et dont les formes font Tinfini.
Mais « Mademoiselle d n'était poète qu'à ses heures : son jsens pratique se réveillait à la maison. Jamais je ne l'ai vue que vaquant à quelque occupation utile ; et le soir, quand elle ne travaillait plus, elle m'appelait auprès d'elle et me lisait des morceaux classiques, le récit de Théramène, le songe d'Athalie, un chapitre de Tèlémaque, — pour me former l'esprit, disait-elle. Parfois, j'apprenais par cœur une tirade, et c'était une surprise qui la ravissait. Je trouvais beau, selon son désir; pourtant, j'étais plus à mon aise quand elle posait son livre et me racontait simplement des histoires, — des histoires de là-bas, de cette Russie inconnue d'où elJe avait rapporté, avec ses rhumatismes, les
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quelques sous de rentes qui la faisaient vivre.
Comme je les connaissais, tous les personnages de son roman sans aventures, ces très grands personnages, — je le croyais du moins, — qui, à en juger par leurs daguerréotypes à demi effacés, semblaient cependant tout pareils aux gens qu'on voit passer chaque jour dans la rue. Il m' arrivait de leur chercher d'irrévérencieuses analogies; et ils avaientpourmoi une étrange réalité, ilsexistaientdans mon imagination mêlés à des héros de contes de fées, à côté de Peau d'âne, au même titre que Barbe-bleue, très fermes de contours et simplifiés comme eux, dessinés en deux mots qui les contenaienttout entiers.
11 y avait d'abord « Le Prince », — grand et fort, — et a La Princesse k , — • bonne et belle : — prince etprincesseà noms bizarres, mais qu'on pouvait se dispenser de retenir, puisqu'ils étaient le seul prince et la seule princesse de l'histoire, o Le Prince », avec sa haute taille, sa longue moustache hérissée
et ses gros yeux ronds, aurait pu être Togre du Petit-Poucet, s'il n'avait tant ressemblé au maître de poste, tout simplement. « La Princesse ». un peu maigre, très blonde, la figure jolie et douce, me faisait penser à Cendrillon après son mariage, mais surtout à la femme du pasteur. Quand je relevais ces singulières ressemblances, en regardant Falbumdes photographies, mon père ne manquait pas de dire que « tous les hommes sont les mêmes » ; et cela choquait les idées hiérarchiques de Mademoiselle,
Venaient ensuite les trois enfants que Mademoiselle avait élevés : Ivan, un beau garçon blond, très sage; Pierre, un beau garçon brun, un peu turbulent, mais bon cœur; et Marie, une ravissante petite fille blonde, qui jouait des gammes deux heures par jour sans se plaindre, en sorte qu elle était très forte au piano pour son âge, et ne faisait presque pas de fautes à ses dictées françaises.
Puis, sans parler d'un a Comte » et d'un * Baron », parents éloignés de la famille,
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qui apparaissaient quelquefois, arrivait une séquelle de domestiques : « le cocher », « la femme de chambre », « le valet de chambre du Prince, » « le chef», etc., dont chacun avait une personnalité bien marquée; puis les animaux , les chevaux , — dont un délicieux poney que montait Marie, — les chats, les chiens, surtout un gros Terre-Neuve, nommé Turc, très fidèle et très obéissant, qu'il fallut abattre parce qu'il avait été mordu par un loup enragé; enfin, — comparses muets sans noms ni caractères, obscure collectivité que j'entrevoyais comme une masse confuse, — les moujiks.
Tous ces êtres, — saufbienentendu les derniers, — habitaient un somptueux palais, a dans leurs terres » : une immense étendue de pays plat que je me figurais toujours couvert de neige. Mille détails de leur vie mélangeaient bizarrement le fantastique au réel : ils allaient à la chasse aux loups, étudiaient la grammaire, parcouraient la steppe en traîneaux, écoutaient Mademoiselle leur
lire des romans de son choix, faisaient fouetter les moiijicks à leur enlever la peau, et on leur servait le thé dans des samovars.
Cela se passait très loin, très loin, là-has où l'Europe va se perdre peu à peu dans la Barbarie asiatique; et à parties leçons de grammaire et les lectures, à part encore TafFran chissement des moujicks délivrés du knout, cela continuait sans doute encore comme autrefois. Malgré l'éloignement, Mademoiselle restait là-bas. Il fallait voir sa figure s'illuminer quand arrivait une lettre au timbre russe 1 C'était de Pierre, ou de Marie (Ivan, le préféré, était mort, — je sus plus tard comment, — ), ou de « la Princesse » elle-même : ils allaient tous bien, grâce à Dieu; ils parlaient souvent d'elle; ils ne l'oubliaient pas; ils ne l'oublieraient jamais î...
Ce que je ne pouvais comprendre alors, ce que j'ai compris depuis, c'est la place qu'ils avaient prise et gardaient dans son cœur.
Quand elle quitta le pays pour s'en aller
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gagner son pain comme institutrice dans ce lointain Orient, Mademoiselle avait dix-huit ans : c'était un brusque changement dans sa vie, la fin de ses affections, le regret de ce qu'il fallait laisser aiguisé par la crainte de l'inconnu, de ce grand pays froid qui semble auxderniers confins du monde, de ce «Prince» habitué à faire fouetter ses serfs comme des chiens, des jours et des nuits oh il faudrait courir en poste à travers des horizons nouveaux, mon Dieu ! même de ces petits enfants qu'il s'agissait d'instruire 1 Qui sait? c'était peut-être encore l'éternel roman de la jeunesse coupé à son plus beau chapitre, à la page 011 le cœur se donne, avec l'incertitude de le renouer jamais ; et c'était au lieu des rêves qu'il est si bon de suivre dans leurs régions enchantées tant qu'on ne sait pas, la nécessité de savoir, — de deviner avant l'âge cette laide science des choses humaines qui rétrécit le cœur des vieillards... Tout cela. Mademoiselle ne me l'a jamais dit. Quand jo lui demandais de « me parler do la Russie >,
sans songer aux cendres qu'il lui féiudrait remuer, elle me racontait volontiers comment elle avait appris à Ivan, qui était nerveux, à compter pour s'endormir; les violences de Pierre, qui parfois, comme pris de folie, le sang au visage et les yeux hagards, battait, griffait, mordait son frère ou sa sœur jusqu'à ce qu'on les lui arrachât, et pleurait ensuite du mal qu il avait fait ; les questions de la petite Marie, qui demandait toujours a pourquoi », et qui disait aussi : € Je voudrais tant être sage. Mademoiselle, et je sens que je ne peux pas 1 » ou encore les étranges mélancolies d'Ivan, qui disparaissait tout à coup et qu'on retrouvait pleurant ou priant dans des coins, ou qui restait des journées entières silencieux, les yeux ouverts sur le vide, comme hanté par des visions de fièvre. Ce dernier épisode la remuait toujours profondément, et elle s'arrêtait de raconter, les larmes aux yeux, en murmurant: « Aht le pauvre, le pauvre cher garçon I ... » D'elle, rien, ou presque rien. De temps en temps, à
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peine, des phrases très simples, que je laissais passer inaperçues, et qui me reviennent chaque fois que je pense à elle :
— Comme je me suis ennuyée, les premières années /...
Ou bien :
— Ah! le heimweh, dans cet horrible pays platl...
Ou encore :
— ... Et je n'avais personne à qui me coniier !...
Elle disait cela en secouant la tête avec un geste douloureux, comme si l'impression de ces heures seules ou nostalgiques lui revenait dans toute sa force à travers la distance et le temps; et je me la figure perdue là-bas dans la vaste demeure seigneuriale, accomplissant chaque nuit dans ses rêves des retours chimériques vers les êtres aimés, et réveillée au matin par l'aspect de visages implacablement étrangers; à peine au seuil de la vie et pouvant déjà remuer comme des llammes éteintes des souvenirs passés à ja-
mais ; ne voyant devant elle qu'un avenir monotone et fermé, pareil à l'horizon des plaines désolées querayaient déplace en place les bruyères et les Kovil, des plaines qui recommencent toujours...
Cependant, peu à peu, des consolations venaient.
C'étaient d'abord les habitudes, paisibles, bienveillantes, qui doucement berçaient ses regrets et l'inclinaient à la résignation. En revenant chaque jour à la même heure, la même occupation, — la leçon de français, la promenade, les exercices de piano, la lecture du soir, — se faisait plus facile et plus courte ; les yeux se familiarisaient avec les meubles, les chambres, les êtres, avec les arbres du parc, où il y avait bientôt des place» préférées, avec le paysage même, ce paysage si désolément étranger ; l'ennui des premiers jours allait s'atténuant, pour se fondre à la fin dans le morcellement régulier des journées.
En même temps s'efTaçaient graduellement
les images regrettées : elles n'apparaissaient plus soudain, aux heures de solitude, dans la réalité poignante de leur non-possession ; elles n'avaient plus cette torturante précision des mirages qui se dressent devant les voyageurs exténués pour s'évanouir aussitôt ; les êtres chers et les paysages affectionnés étaient trop loin, leurs visages et leurs contours se noyaient dans trop de brumes, leur souvenir, en devenant moins net, devenait moins amer : ilsrestaient un but aux pensées, ils ne l'étaient plus aux regrets... C'est ainsi que l'oubli envahit le cœurcommeunbienfaisantnarcotique amène le sommeil, et qu'on arrive à jouir presque de ce qu'on n'a plus...
Puis, des liens d'amitié se formèrent : • la Princesse », en pénétrant le secret de ce jeune cœur que travaillait la souffrance, à mesure qu'elle devinait les regrets dissimulés sous le calme du visage, ce drame quotidien du lent effacement de chers souvenirs, •entait son indifférence se fondre en pitié
cl sa pitié devenir plus affectueuse. Les enfants aussi s'attachaient à cette sœur aînée, patiente et douce, qui se donnait tant de peine pour leur diminuer l'ennui des gammes, des verbes, de la règle de trois, et qui avait des élans de tendresse vers eux. A leurs douteuses avances, à leurs minces témoignages de sympathie qu'elle notait précieusement, elle répondait avec u'^e superbe largesse, en se donnant sans calcul, tout entière, en échange du peu qu'on lui donnait. Quand elle aima, tout lui devint facile : sa tâche ingrate s'embellit des rayons qui s'allumaient en elle. Jusqu'aux bêtes, qui prirent leur place dans sa vie : elle avait toujours des larmes dans la voix en racontant la mort tragique du bon Turc fusillé par les garde-chasse sous les yeux mêmes du « Prince ».
Et les années passèrent, comme les couches de neige s'amassent un jour d'hiver, toutes pareilles, avec à peine quelques voyages et quelques incidents : deux hivers à
Moscou, un autre à Saint-Pétersbourg, trois ou qualre saisons dans des villes, d'eaux d'Allemagne, a La Princesse » eut la fièvre typhoïde, Marie la scarlatine, Ivan une fluxion de poitrine : Mademoiselle les veilla. € Le Prince » , tourmenté par la goutte, devenait grognon en vieillissant : Mademoiselle lui faisait lecture jusqu'à ce que la voix lui manquât. Le vieux cocher mourut, puis une des femmes de chambre : on les remplaça. 11 fut question pour Marie d'un brillant mariage, qui aurais certainement abouti si elle n'eût été trop jeune. Mais rien, en somme, aucun événement grave, jusqu'au jour 011 Ivan.... Cette mort d'Ivan était un point d'arrêt que Mademoiselle ne dépassait jamais. Elle la laissait inexpliquée malgré mes questions. Quand j'insistais pour savoir quelle maladie l'avait emporté, elle se taisait, hochait la tète, ou se contentait de répéter, comme un refrain dont on sait seul le sens :
€ A 1 1 1 1 0 pauvre, le pauvre cher garçon ! ... »
Ce mystère me tourmentait. Quelquefois, avec ma cruelle indiscrétion d'enfant, j'essayais de le surprendre par une demande à brûle-pourpoint. Elle me jetait un regard qui me disait le mal que je venais de faire, et ne répondait pas. Beaucoup plus tard seulement, quand elle pensa que je pouvais comprendre, elle m'avoua qu'il s'était suicidé, à dix-huit ans, sans qu'on sût pourquoi, d'un coup de pistolet, dans sa chambre...
Ainsi, les mêmes chaînes qu'il avait fallu rompre pour partir, les solides chaînes des affections et des habitudes, s'étaient lentement reformées : le moment vint où Mademoiselle aima, autant qu'elle avait aimé son pays et sa famille, cette famille étrangère et ce pays étranger. De là-bas, les lettres se faisaient rares. Les siens mouraient l'un après l'autre; elle ne pouvait les pleurer que de loin ; peu à peu, ses affections nouvelles étouffaient les anciennes. Cette vie parmi des êtres dont tous les inlorets la touchaient et qui l'aimaient, en somme, —
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c'était presque le bonheur. Le moment vint où il fallut y renoncer aussi, quand, Ivan mort, Pierre à l'armée, Marie fiancée, il n'y eut plus personne à qui enseigner la grammaire ni le piano. « La Princesse », toujours bonne, voulait garder Mademoiselle auprès d'elle, mais Mademoiselle était trop fière pour devenir une bouche inutile : elle leur dit adieu et refit le long voyage.
Qu'avaient été les tristesses du déparr. auprès de celles du retour!
Plus de famille ; des parents éloignés seulement, des cousins qui supputent s'il faudra vous nourrir ou ce qu'ils peuvent attendre de vous ; des amis qui vous ont oublié, ne vous reconnaissent pas, se rappellent à peine votre nom et vous regardent avec méfiance ; la ville natale bouleversée parla civilisation, avec le chemin de fer, le gaz, des trottoirs neufs, ('es rues élargies, des maisons frais crépies : d'autres lieux, enfin; seul, le paysage, deni<5uré innnuable dans sa splendeur, tel qu'on avait si longtemps rêvé de le re
voir, avec les mêmes lignes et les mêmes lumières, et seul, réveillant par ses aspects, dans toute leur vivacité ancienne et avec un regret cuisant, mille souvenirs endormis, un lent travail d'esprit qui substitue au regret du pays réintégré et des figures retrouvées celui du pays quitté et des figures perdues. Mais cette fois, plus de changement en perspective, plus de départ à craindre ni de retour à espérer, plus rien que la tombée monotone des mois et des ans...
Mademoiselle redoutait la solitude : après avoir d'abord essayé de vivre à son ménage, elle se décida à s'installer chez une de ses amies d'enfance, ancienne institutrice comme elle, mais qui, rentrée au pays plus tôt, avait pu se marier. Le petit ménage, qui ne vivait pas sans peine, fut trop heureux d'accepter la modeste pension que Mademoiselle offrit de payer.
Ce fut sa troisième famille.
Elle l'aima bientôt comme elle avait aimé les autres, puis davantage, — la croyant
(IcfiniLive, — et trop. — Les mères ne consentent guère à voir une femme s'occuper de leurs enfants, les choyer, les gronder, les punir ; et bientôt il y eut entre Madame Oudry et Mademoiselle une sourde jalousie qu'aigrirent encore des différences de goûts et de points de vue. Dans son humble ménage , absorbée par les humbles devoirs de sa lutte quotienne contre le besoin, Madame Oudry avait accepté le genre de vie qui convenait à sa position :peu de lecture, phisde musique, beaucoup de raccommodages, une petite bonne à quinze francs par mois, les bijoux reçus en cadeaux de Noël vendus un jour d'échéances ; Mademoiselle, au contraire, s'obstinait à conserver, au moins dans ses allures, un peu des aristocratiques habitudes prises là-bas. De sa fille Madame Oudry ne voulait faire qu'une bonne ménagère : ayant souffert elle-même de l'éloignement, de la solitude et de la dép«'ndance, son rêve était que l'enfant pût rester au pays et épouser un honnête Hom-}
me qui l'aimerait pour ses soJides qualités; Mademoiselle, qui maintenant regrettait cette Russie où elle avait tant soufiert, voulait lui « orner l'esprit », comme à ses anciennes élèves, moitié par manie pédagogique, moitié pour la préparer, comme elle disait, a à l'exportation ». Ce fut alors une guerre à coup d'épingles, des permissions qu'accordait la mère et que la « tante » retirait, des recommandations contradictoires, des discussions sans fin, des mots aigres ; de sorte qu'entre ces deux influences qui la tiraillaient, la petite Jeanne croissait, fûtée, spéculant sur son obéissance, échafaudant des calculs malicieux sur les faiblesses enentrevues. M. Oudry, homme tranquille, de peu de poids dans sa maison, dominé par sa femme plus fine que lui, dédaigné par Mademoiselle à cause de sa mince appa ronce et do son peu d'éducation, se plaiguall de ces luttes qui troublaient sa vio effacée, et les supportait pourtant, à cause de la pension. Mais « rompre avec Mademoiselle »
devint un des projets d'avenir que le ménage caressait dans les causeries intimes; et, sitôt qu'apparaissait à l'horizon quelque mirage d'amélioration matérielle, quand l'un des époux avait dit :
d Nous ferons ceci ou cela... »
L'autre ajoutait aussitôt;
«... Et nous romprons avec Mademoiselle!... î>
La rupture se fît un jour, d'elle-mônie, sans cause immédiate, après une futile dispute qui éclaira brusquement la situation, — et Mademoiselle perdit sa troisième famille.
Elle resta seule définitivement.
Jamais je n'oublierai la grande chambre à alcôve qui fut sa dernière retraite : aux murs, les portraits de ses élèves, un crayon de Marie, un petit paysage à l'huile de « la Princesse ». Sur le tapis bleu de la table ronde, Ln atlas et trois dictionnaires; des fleurs sur la cheminée, dans des vases points, des deux côtés de la pendule que décorait une Jeanne d'Arc en bronze. Des housses recouvraient
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soij^neusementles meubles. Enfin, dans l'embrasure d'une des deux fenêtres, la chaise de paille de Mademoiselle qui n'usait pas de ses fauteuils, par crainte de s'y trouver a trop bien ».
C'est là, sur cette chaise, un banc de bois sous les pieds, qu'elle vécut dix années. Ses douleurs avaient augmenté, malgré deux cures à Louesche et à Aix-les-Bains : elle ne pouvait plus sortir qu'en voiture, et ne s'accordait ce plaisir que deux fois l'an, au printemps et en automne, pour savoir, disaitelle, « si les lilas fleurissent encore » et « si les feuilles jaunissent toujours » ; et elle ajoutait, d'un ton demi-sérieux :
«... Vous comprenez.... il faut bien que je me tienne au courant... »
Ses autres distractions, c'étaient les bruits de la rue, les allées et venues qu'elle entrevoyait dans les appartements d'en face, un atelier de couturières dont le remuement la distrayait, quelques fidèles qui venaient la voir, de temps en temps une courte visite de
Jeanne Oudry, et surtout les bons livres, la Revue des Deu v-Mondes qu'elle prenait dans un cabinet de lecture, — et suivait à deux ans en arrière.
Jamais revue n*eut lectrice plus fidèle : Mademoiselle lisait avec un égal intérêt, sans passer une ligne, les articles de voyage, de critique littéraire, d'économie politique, et même, quoique d'un œil un peu inquiet, les romans. C'était là, selon elle, la « partie faible », à cause des tendances a trop modernes » qu'elle n'approuvait pas, à cause des adultères et des amours illicites qui Toffusquaient jusqu'au fond de sa conscience toute pure. Elle me dit un jour:
« Je suis navrée ; ce bon Theuriet « s'é- € mancipo d : quel dommage!...
Mais ce qu'elle préférait à tout, c'était la pnilosophie : le spiritualisme de Garo la ravissait d'aise, et M. Paul Janet lui inspira un tel enthousiasme qu'elle, qui n'aciietait jamais de livres, se procura la Philosophie du bonheur. Oui, l'in-octavo, relie en demi
basane, vint s'installer sur la table ronde, à côté des deux Bouillet et du Petit Littré, étalant l'ironie de son titre dans cette chanî bre où il y avait tant de souffrances...
En ce temps-là, mes études m'avaient amené dans la ville de Mademoiselle, et j'allais la voir tous les jours. Pendant près de deux ans, il y eut entre nous une intimité fraternelle : elle était ma sœur très aînée, un peu maman ; j'étais une espèce de frère, un peu fils. Sa figure s'illuminait en me voyant entrer : elle m'appelait son rayon de soleil; moi, j'avais plus de plaisir auprès d'elle qu'avec aucun de mes amis, et j'aurais plutôt manqué bien des réunions joyeuses qu'une seule de mes visites quotidiennes. Nos causeries remuaient tous les sujets; et je lui laissais exercer sur moi, — pourvu que cela n'allât pas trop loin, — sa manie pédagogique. Son purisme d'ancienne institutrice corrigeait mes a locutions viciruses d ; volontiers, elle interrompait la conversation pour chercher dans Bouillet
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une date ou l'orthographe d'un nom propre: je la laissais faire. Mais elle voulait aussi me faire de la morale, et cela n'allait plus. Je tenais bon, elle s'emportait ; il y eut quelques fâcheries ; plus souvent, elle fermait la discussion d'un « taisez-vous, mécréant! » — qu'elle accompagnait d'un sourire un peu menaçant et plein d'indulgence. Moi, tout (ier d'avoir lu Darvs^in et de citer Biichner, je considérais ses a taisez-vous » comme des victoires pour ma dialectique . Est-ce qu'on sait, à cet àge-là,de quoi se compliquent les problèmes que nulle science ne résout?. . . Ah ! ma pauvre vieille amie, pardonnez-moi mes ratiocinations 1 .... Je le sais à présent : mes arguments ne valaient pas les vôtres, et si je ne parviens pas à me convaincre que vous aviez raison, je suis du moins bien convaincu que j'avais tortl... Mais qu'importe? Mes paroles ne vous ébranlaient guère, vous ne m'en vouliez pas, et, la paix faite, nous parhons d'autre chose. Je voua lisais mes premiers vers, et vous aviez l'adorable naïveté
de les trouver beaux; je vous confiais mes projets d'avenir, et votre affection les voyait se changer en réalités brillantes; je vous racontais mes amourettes, et vous les preniez au sérieux... Ohl le bon, le cher camarade que vous avez étél...
... Je parlais beaucoup de moi. Mademoiselle ne parlait pas d'elle ; moi qui n'avais rien à dire, j'étais tout en confidence ; elle qui avait le cœur si plein, se taisait ; et pas plus que l'histoire intime de son séjour en Russie, je n'ai connu l'histoire de son cœur pendant ces années de solitude où sa vie finissait lentement. Que cachaient donc son silence et son calme?... Souffrait-elle encore, ou avait-elle trouvé le secret d'être heureuse?... Est-ce que le cœur s'accoutume à renoncer toutes les joies ordinaires, tous les liens d'affection qui enchaînent si doucement les hommes ?... Est-ce que c'est assez d'avoir en soi une flamme vive que rien d'extérieur ne vient nourrir?... Est-ce que l'être abandonné ne se réveille pas
quelquefois, la nuit, pour avoir peur de sa solitude ?..- Est-ce que les jours où elle n'avait reçu nulle visite, où elle n'avait entendu le son de sa voix qu'en donnant des ordres à la femme qui la servait, où, de sa fenêtre, elle avait vu passer des gens aiïairés, des familles, des flâneurs remuant dans la gaieté du soleil, — est-ce que, ces jours-là, elle ne sentait pas une tenaille invisible broyer son cœur gros de regrets ?... Est-ce qu'aux heures où l'on est triste, elle ne faisait jamais le compte de tout ce que les soixante ans de sa vie lui avaient refusé?... Je ne sais pas : elle ne me l'a jamais dit, je ne le lui ai jamais demandé... Peut-être qu'elle réprimait ses tristesses et ne désirait plus rien...
Il faut croire aussi qu'elle vivait peu dans ce monde, et qu'elle avait une consolation, la meilleure peut-être, celle qui manque à tant d'heureux, la Foi. Qu'importait qu'elle fût seule, infirme, emprisonnée dans cette chambre étroite, n'ayant qu'un petit coin do
ciel OÙ laisser s'égarer ses yeux?.. En tournant les feuilles jaunies de sa vieille Bible à dos brun, son doigt ouvrait de radieux espaces ; dans le silence qui l'enveloppait aux heures les plus seules, quand ses plus tristes souvenirs auraient pu pleurer dans sa mémoire, elle entendait la voix céleste lui murmurer, sur un ton de douce promesse: «Venez à moi, vous qui pleurez, et vous serez consolés 1... » Et elle allait, confiante, sans un doute, vers cet avenir pour elle rempli de certitude. Qu'étaient-ce toutes ses misères? Cette paralysie, qui la raidissait cliaque jour davantage, qui bientôt la clouerait sur son lit dans une lancinante immobilité, empêcherait-elle son àme départir?... Son isolement n'était-il pas tout rempli de l'être mystérieux qu'elle affirmait sans cesse auprès d'elle ?... Et le splendide Après qui rayonne dans les divines paroles ne lui ferait-il pas bientôt, et pour l'éternité des âges, oublier les maux passagers du fugitif instant de sa vie?... Soulemont, quelquefois,
un murmure lui échappait : elle trouvait rApKBti loiïg à venir...
Certes, cette pauvre existence de renonciation, de même qu'elle ne ressemblait par aucune joie à la comnmne vie des hommes semblait aussi devoir échappera certains des tracas qui les tourmentent. Toute seule qu'elle était, et toute souffrante. Mademoiselle avait son modeste budget réglé, touchait ses rentes à jour fixe, et si elle s'accordait peu de choses pour elle-même, pouvait au moins faire un peu de bien à des pauvres qu'elle attirait, quelques plaisirs à ses amis les plus fidèles...
... D'étranges amis, par exemple!... Autour d'elle gravitait un monde singulier de vieilles filles, de veuves, de femmes délaissées, très laides, souvent ridicules : plusieurs avaient une figure inconsolable ou revêche, une de ces figures qui vous inquiètent quand vous les rencontrez, tant elles semblent en dehors de la vie ; quehjuesunes n!btaient longtemps assises on silence
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sur leur chaise et sortaient au bout d'une heure sans avoir desserré les lèvres ; d'autres au contraire, babillaient sans attendre la réplique, d'un caquet de perruches à tète vide. Il y en avait d'impardonnablement betcs, et Mademoiselle disait de chacune:
— Elle est si bonne î...
Il y en avait de méchantes, de cette méchanceté spéciale aux petits endroits, perfides sous un masque doucereux, et Mademoiselle les excusait:
— Elle a été si malheureuse!...
Deux ou trois étaient bonnes, et Mademoiselle s'attendrissait en répétant:
— C'est un ange, vous savez, un ange de bonté!
Mais celles qui parlaient comme celles qui se taisaient, celles qui racontaientprolixcment leurs malheurs comme celles qui gardaient leur secret, toutes trouvaient une consolalioÉ. auprès de Mademoiselle, toutes l'aimaient, toutes venaient réchauffer à la chaleur de son cœur leur pauvre cœur refroidi.
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en savourant la tasse de thé cliaud et les biscuits qu'elle avait toujours à leur offrir.
Eli bien! le moment vint oii le frêle équilibre de cette existence fut renversé :
Ce fut une de ces catastrophes comme il s'en {)roduit dans les petites villes, qui enp:loutissent soudain de chétives aisances: l'eliondrement, en quelques coups de bourse, d'une maison de confiance, le vent de la spéculation, venu de loin, emportant en passant une banque privée... Et jamais question d'argent ne se posa plus tragiquement que le jour oïl le malheureux failli dut venir dire à Mademoiselle, en pleurant et en lui demandant pardon :
— Vous n'avez plus rien !
Pendant ses longues années de travail, (juand elle n'avait pas encore la foi, quand l'avenir lui apparaissait comme un voyage où l'on se meurtrit les pieds sans but, au bout de SCS journées monotones, dans l'isolement de la chambre où elle veillait, elle pouvait se dire : a Au moins, j'aurai du pain
pour mes vieux jours ! » Cette idée la réconfortait : rindépendancc entrevue, même très loin, bien après la jeunesse sacrifiée, c'était comme une illusion de bonheur. Maintenant la vieillesse arrivait, la vieillesse infirme, — et elle n'avait plus de pain !.. Et c'était affreux, d'assister à son désespoir, de la voir pleurer, elle qui bravait tous ses maux avec un héroïque sourire, pleurer de vraies larmes pour ce misérable argent disparu. Elle s'était résignée à son existence sans joie, à son isolement, à la tristesse de sa grande chambré, à ses infirmités chaquejour plus cruelles : mais à cela, à la nécessité de recourir à la bourse des amis, d'accepter une pension de a la Princesse », — non, non !.. Et elle se débattait comme un homme d'alîaires aux abois, mandant son notaire, consultant des avocats, s'indignant contre les lacunes du Code, faisant le tour des injustices de la Loi. Elle ne lisait plus, la tête labourée par son idée fixe qui faisait le vide dans son cerveau. Elle ne priaitplus : en ces moments là,
quand se dressent ainssi les basses nécessités delà vie, Dieu manque comme le reste. Elle restait abîmée dans sa douleur, plus inconsolable qu'une mère qui a perdu son enfant... Un tel désespoir m'étonnait, — m'indignait même un peu dans mon mépris de l'argent encore enfantin : était-ce donc si grave ?... est-ce qu'on ne trouve pas toujours le peu qu'il faut pour vivre?.. Ne comprenantpas ses angoisses, je la trouvais faible, ma vieilleamie. La liquidation de la faillite fut un peu moins désastreuse qu'on ne l'avait craint d'abord, et il resta quoique chose à Mademoiselle : bien peu, sans doute, mais enfin, de quoi végéter encore, en plaçant en rentes viagères les dernières sommes réalisées. Le sacrifice nécessaire, cet irrésistible abandon à quelque société financière de l'humble fortune dont chaque parcelle représentait un oiforljuneprivation, une fatigue, lui semblait au-dessus de ses forces. Elle ne pouvait s'y résoudre. Elle reculait de jour en jour riieun» do la décision, en disant:
i9J LE SENS DE LA VIE
— Je veux laisser quelque chose à ceux qui m'aiment 1...
C'était peut-être la dernière manifestation de l'instinct de vivre, du besoin de ne pas disparaître en entier, sans survivance, sans souvenir, soi, son œuvre et son bien. C'était une ans^oisse aussi : car, trompée une fois, Mademoiselle ne voyait plus aucune certitude autour d'elle : si cette suprême ressource venait à lui manquer ?... si sa compagnie se ruinait comme son banquier ?. .. Après ?...
Il fallut pourtant signer à double le contrat, et quand il fut dûment établi que son capitaine lui appartenait plus, elledisait avec un sourire navré :
— Il y a un bon côté à tout cela : je mourrai plus tôt, pour que la compagnie ait son bénéfice...
Et rien ne fut changé dans la grande chambre : les mêmes meubles conservèrent leurs housses proprettes ; la Philosophie du bonheur' garda sa place entre les dictionnai-
rcs ; SL'ulciiiciil, plus de fruits dans les coupes, plus de fleurs fraîches sur la cheminée : les amis n'en osaient plus apporter, car Mademoiselle, qui s'en réjouissait autrefois, disait avec aigreur que c'était une aumône et qu'elle n'en voulait pas. Puis, peu à peu, son chagrin s'apaisa ; elle s'accoutuma à sa nouvelle vie, dont le fond seul était changé ; elle redevint bienveillante et bonne à tous ; elle accepta de nouveau les fleurs qu'on lui ofï'rait. Et dans son embrasure de fenêtre, un peu plus ankylosée sur sa chaise de paille, son petit banc de bois sous les [)ieds, elle continuait de vieillir, berçant sa rêverie ou sa lecture du bruit monotone des aiguilles à tricoter...
... Je quittai la ville, je ne vis plus ma vieille amie que d'année en année ; et à chaque nouveau voyage, j'étais eflrayé du progrès de son mal.
Elle ne sortait plus, même en voiture ; clic n'était plus o au courant » ; les étés, les hivers, les printemps, les automnes se suc-
cédaient, sans quelle en vît autre chose qu'un rayon de soleil à sa croisée ou les dessins du givre à ses vîtres. Douloureusement, elle se traînait de son lit à sa chaise, qu elle quittait d'heure en heure, avec des contorsions et des efforts, « pour se dégourdir. » Ses mouvements étaient gênés de plus en plus. Une année, elle me dit :
-T Mon parasol ne me suffit plus : j'ai des béquilles, à présent. . .
Elle me les montrait d'un regard désolé, appuyées à sa chaise, prêtes à leur lamentable office ; elle ajouta encore, avec une indicible expression de désespérée ironie :
— Et je me porte bien : j'engraisse !...
En effet, sa figure se bouffissait; l'immobilité alourdissait encore son pauvre corps perclus. Bientôt, l'asthme vint ajouter ses étouffements aux tortures du rhumatisme ; je trouvai la chaise et le petit banc tirés de l'embrasure et transportés à côté du lit, dans l'alcôve :
— Je ne puis plus aller à la fenêtre, me dit-
ALTKU18ME i9B
elle... Je reste là... On aie porte.-. Je ne m'appartiens plus... Impossible de faire un mouvement...
Sa voix sifllait ; elle toussait presque entre chaque phrase ; sa respiration était si difficile que ses efforts faisaient couler de son front une sueur froide et continue. Elle n'en pouvait plus : son stoïcisme chrétien l'avait abandonnée; illui venait des révoltes; elle se plaignit :
— Et je dure..., je dure toujours!... Je ne sers à rien..., je souffre..., je suis seule..., pourquoi Dieu ne me rappelle-t-il pas?... 11 y en a tant qui voudraient vivre..., et moi..., je voudrais tant mourir I...
Pourtant, dès que les douleurs lui laissaient un instant de répit, elle allongeait la main vers un guéridon placé à portée, et prenait son ouvrage, — l'éternel tricot qui n'avançait plus, — ou la Revue des Deux- Mondes^ ou sa Hible : car l'esprit demeurait sain dans ce corps ravagé, et curieux toujours, obstiné ;\ remuer ses idées coutumiè-
res. Elle déplora les tendances de la lillérature moderne, à propos d'une histoire un peu scandaleuse que détaillait un de ses conteurs favoris. Les Décadents l'inquiétaient. Elle haïssait Zola d'une haine carthaginoise, et se troublait en constatant les progrès du € pessimisme ». Un jour, elle me dit cette parole :
— Ces gens-là manquent de charité; ils n'aiment pas « leur prochain j>.
Elle l'aimait, elle, et plus qu'elle-même, selon le précepte divin; à chaque instant, sa pensée s'enfuyait de sa chambre, oubliait son corps endolori, et, compatissante, s'en allait suivre les autres, ceux qu'elle connaissait et les inconnus, ses amis « plus malheureux qu elle », — car elle savait que cette échclle-là n'a pas de dernier échelon, — et la foule des déshérités qu'on ignore, dont des échos lointains révèlent à peine, de temps en temps, à notre indifférence, l'existence et les angoisses. Leurs maux la tourmentaient autant que les siens propres; sur des anecdotes
qu'oïl lui rapportait du dehors comme une odeur de vie, sur les drames de l'amour ou de la misère qu'un journal lui racontait, elle avait des mois profonds et touchants, comme elle avait aussi des extases sur un bouquet de violettes qui lui donnait pour un instant tout le parfum des prés. C'est ainsi qu'elle frissonnait quand il lui parvenait, comme par vibration du dehors, un murmure de cette double vie des hommes et de la nature qu'elle ne reverrait plus, un souffle de la bonté des êtres, une image de la beauté des choses.
Aussi^ comme elle restait chère à tous ceux (jui la connaissaient!... D'année en année, je revoyais autour d'elle les mêmes figures, un peu vieillies seulement, un peu plus ratatinées, qu'elle accueillait avecla même bienveillance. Son petit monde de déshérités continuait à tourner autour d'elle, sans voir (jue l'axe était cassé; de sa voix sifflante, elle leur distribuait encore les consolantes parol«'s qu'elle seule savait trouver ; du geste elle leur montrait, sur son poêle, le bon thé
chaud qui les attendait et qu'elle ne pouvait plus servir elle-même; elle faisait taire sa toux pour écouter jusqu'au bout les doléances mille fois entendues, ou pour ne pas troubler le silence de celles qui, sans rien dire, avaient l'air de penser. Et, parce qu'elle avait connu et pratiqué l'amour du prochain, elle fut pleurée, quand la mort vint enfin la délivrer, doucement et sans affres, comme si les longs mois qui avaient précédé n'avaient été qu'une lente agonie...
... Ah! quel chef-d'œuvre, que cette vie ignorée qui vient de s'éteindre dans le silenct et dans l'oubli I... Nous admirons les heu- ^ 3UX et les forts qui poursuivent un but, qui l'atteignent, qui font le bien, qui sont grands ou qui sont bons. Mais aimer et se faire aimer à travers tant de douleurs, n'est-ce pas là le dernier mot de l'art de vivre?... Ma pauvre amie savait que la nature est cruelle et que l'homme est méchant, et malgré ses cruautés cl malgré sa malice, la nature et rhommclui
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restaient chers. L'œil levé vers Tlnconnu, au-dessus de ses maux, au-dessus de ceux des autres, par delà les espaces que peuvent atteindre nos plaintes avant de s'être tues, elle voyait Dieu confondant toutes les dissonances dans l'ampleur d'une souveraine harmonie... Ahl sa Bible a mille fois raison: Heureux les simples I A eux le royaume des cieux, — s'il existe, — à eux en tout cas la paix sur la terre t.. .
Paris, février.
C'est à coup sûr un premier pas dans une bonne voie, que de devenir attentif aux misères humaines.
Longtemps, les Autres sont des indifférents, presque des ennemis. On les regarde de haut. Ils ne vous inspirent guère qu'une sorte d'instinctif éloignement où le dilettantisme mélange du mépris, peut-être même
un peu de haine : ne sont-ils pas le « vulgus profanum » dont tous les mots et les actes sont frustes, la masse insignifiante des êtres rétrécis par les besoins du jour, le gros paquet des exemplaires moyens de Tespèce, si différents des exemplaires de choix, qu'ils semblent d'autre essence ? Ont-ils accès auxmystères des délicats? Se soucient-ils des hautes pensées plus que les raffinés de leurs menus tracas, et le grossier dédain qu'ils en affichent ne brise-t-il pas toute solidarité entre eux et les disciples de l'Esprit?... Pourtant, sortir de soi, ouvrir les yeux sur eux, comprendre qu'ils souffrent, se mettre à les aimer, voilà le but suprême que montre un rayon de lumière au terme de toute réflexion... Mais qu'est-ce encore que cet élargissement des cœurs? La pitié, qu'il développe, n'est pas un sentiment qui se suffise à soi-même, comme l'amour ou comme la foi : eDerenferme un principe d'action qui demande àsedépîoyer ; si elle ne devient pasactive, elle meurtcomme une fleur stérile. Et que faire?...
ALTRUISME toi
La charité sous ses formes diverses, aumônes, fondations, collectes, est une duperie : l'augmentation de la misère en fait éclater l'impuissance, et il y a dans sa pratique un aveu d'injustice qu'un esprit droit ne saurait accepter : corriger l'iniquité du sort en abandonnant la plus faible part de son superflu, n'est-ce pas une criminelle hypocrisie? Nous avons des devoirs envers les déshérités, ou nous n'en avons pas : si nous n'en avons pas, buvons, mangeons, jouissons, les yeux fermés aux misères dont le spectable nous gâterait nos joies, sûrement retranchés dans une forteresse d'égoïsmc. Si nous en avons, ne croyons pas les remplir par un sacrifice partiel de nous-mêmes, ne trompons pas notre conscience par des demiconcessions : c'est tout entier qu'il faut nous donner, nous, nos plaisirs, nos cœurs et nos biens. « Donne tout aux pauvres, et suis moî r> : on ne peut qu'obéir ou désobéir à la rigoureuse parole; si l'on ne fait pas tout, on n'a rien fait... Et nul homme de bonne vo-
lonté ne sera jamais logique jusqu'au bout. Ne croyons pas non plus que nous faisons du bien en creusant des problèmes : la pitié, de même qu'elle est active, esc pratique. Elle ne s'enfuit pas dans les transcendances, elle reste sur la terre, son vrai domaine, à panser les plaies des blessés, à laver les pieds meurtris, à sécher les larmes qui coulent. Sans doute, elle ne dédaigne pas les paroles : les paroles sont des dictâmes qu elle doit savoir appliquer. Mais elle va plus loin que leur bruit : derrière les bienfaits qu'elle sème, elle vise jusqu'à la Justice, et, mécontente des palliatifs inventés par la demi-bonté, elle rêve d'installer sur la terre le règne nouveau, fait d'équité... et de bienveillance.
La poursuite de ce règne est la plus noble tâche ouverte à notre activité. Hélas! quels sacrifices elle comporte, et oii les paisibles amis de l'étude, où les doux contemplatifs enivrés par les vérités entrevues, prendront-ils la force de les accomplir?... Il
faut quitter les temples sereins et les livres. Il faut descendre dans les chantiers et dans les ihiiies, demeurer dans les faubourgs, connaître les cités ouvrières, entrer dans les taudis où étouffent les pauvres : c'est là le premier acte de Tenquète; une fois ces besoins mesurés, il faut établir le rapport difficile entre les conditions des hommes et le bien-être auquel leur œuvre leur donne droit, entre le maçon et Tédifice, entre le mincir et les effets de la houille, entre le paysan dont les sueurs font pousser les fruits et les tables qu ils décorent : et là, déjà, une question se pose qui menace de renverser les premières données acquises : est-ce que tous ces efforts ne sont pas les mômes ? Est-ce qtie tous les droits ne sont pas égaux?... Et pourtant, le paysan, libre dans le grand air, ne sera-il pas toujours plus heureux que lo mineur enterré dans ses fosses : pourquoi?... llélas! la question n'a pas de réponse, et voici que d'autres se drossent qui n'en ont pas non plus et qu'il faut trancher
cependant, si Ton veut aller plus loin : les hommes sont inégaux de forces et de facultés, sans que cette inégalité soit leur fait : la justice veut-elle qu'on maintienne ou qu'on supprime les différences qui en résultent?... Si oui, la propriété est légitime : mais dans quelles proportions?... Sinon, la production collective et la consommation libre s'imposent : mais comment les organiser?... A peser ces problèmes, on passerait sa vie : il faut passer outre et choisir, et, une fois un principe arrêté, consacrer toutes ses forces à en hâter le triomphe, — au prix de quels efforts!... Il faut, renonçant à tout ce qu'on aime, écrire des brochures en mauvais style, parler dans des salles enfumées, au milieu du tumulte et du bruit, subir les calomnies, répondre aux injures, voir s'épuiser ses forces et se fondre ses jours dans cette bataille sans repos où la violence vous poursuit, — qui sait? devient votre arme aussi, peut-être : car là, on ne peut aimer sans haïr; on ne peut donner aux uns sans arra-
ALTRUISME 20j
clicr aux autres ; de la main qui ferme de vieillesblessures,onen ouvrirade nouvelles... Encore si la mêlée était franche? Mais non : il fautsubirla promiscuité, — parfoisl'alliance, — des misérables qui exploitent à leur profit les cris de toutes les victimes, et, parce qu'on aime loyalement la Justice et parce qu'on la cherche, on sera solidaire, aux yeux des hommes, des braillards de carrefours et des socialistes de taverne 1...
Et après?
Après, on s'anéantit dans l'œuvre inachevée que les générations n'achèveront jamais peut-être. On meurt sans voir le résultat de sa vie, ne laissant derrière soi que les mêmes injustices, les mêmes misères, les mêmes haines, — quelques-unes de plus peut-être... On a donné son nom, ses forces, son âme à l'avenir de cette humanité dont le progrès est un leurre : il faudrait y croire, au moins, il faudrait un peu de foi...
La foil.. De quelque côté qu'on parte, on aboutit au même point: il y a une cohésion
206 lE sens Dcj la vie
terrible entre tous les sentiments qui peuvent être les leviers de glandes choses et donner un sens à la vie. Impossible de concevoir la Pitié sans l'Amour, et l'Amour sans la Foi; impossible d'aimer sans croire; el si l'on croit à l'Humanité, au Bien, à la Vérité, à la Justice, — tous ces absolus n'impliquent-ils pas l'Absolu suprême, Dieu?
Peuvent-ils exister sans lui? En renversant son règne dans le ciel n'a-t-on pas renversé leur règne sur la terre?... La négation de ceux qui secouent le joug de Dieu pour délivrer les hommes va plus loin qu'ils ne pensent : elle atteint leurs théories, elle mine leurs espérances, elle montre le néant du progrès qu'ils annoncent dans le néant infini, et les hommes de meilleure volonté sentent tomber leurs bras devant ce vide oh il faudrait s'agiter... Oui, ce serait d'apôtres dont les hommes auraient besoin , c'est apù'^re qu'il faudrait être quand on les aime et quand on veut leur bien
ALTnilSMK tOÎ
lis aiJaieDt, dans leur robe blanche,
de village en village et de ville en ville, par le vent, le soleil ou la pluie; ils barrêtaient dans la maison des pauvres qui partageaient avec eux leur pain noir et dont ils consolaient la détresse ; ils ne possédaient rien, que leurs sandales, leur besace vide, la corde dont ils ceignaient leurs reins; ils ne savaient rien, sinon que les hommes soutirent et qu ils les aimaient; les puissants de la terre les traquaient comme des bêtes malfaisantes; les prisons se fermaient sur eux; ils mouraient en croix, la tête en bas, ou servaient de flambeaux pour éclairer des fêtes ; et ils ont changé la face du monde... Que feraient aujourd'hui ceux qui, ayant tout renoncé comme eux, prêcheraient avec leurs forces et leur foi le règne de la Justice, de l'Amour et de la Vérité?.,.
Paris, mars.
... Al quoi bon agir? A quoi bon rien entreprendre? Et comment aimer les bommes, dans ce temps trouble où le lendemain n'est qu'une menace!... Tout ce que nous avons commencé, nos idées qui mûrissent, nos œuvres entrevues, le peu de bien que nous aurons pu faire, — ne sera-ce pas emporté par l'ouragan qui se prépare?... Partout le terrain tremble sous nos pas, et des nuages s'amassent à notre liorizon, qui ne nous feront pas grâce.
Abl s'il n'y avait à redouter que la Révolution dont on nous fait un spectre!... Incapable d'imaginer une société plus détestable que la nôtre, j'ai, pour celle qui lui succédera, plus de méfiance que de crainte. Si je devais souffrir de la transformation, je me consolerais en pensant que les bourreaux du jour sont les victimes de la
veille, et l'aUenle du mieux ferait supporter le pire. Mais ce n'est pas ce péril éloi^^né qui ui'efTraye : j'en vois un autre, plus rapproché, plus cruel surtout, plus cruel, parce qu'il n'a nulle excuse, parce qu'il est absurde, parce qu'il n'en peut résulter aucun bien : chaque jour, on pèse les chances de guerre du lendemain, et chaque jour elles sont plus impitoyables...
La pensée recule devant une catastrophe qui apparaît au bout du siècle comme le terme du progrès de notre ère, — et il faut s'y habituer pourtant : depuis vingt ans, toutes les forces du savoir s'épuiseat à inventer des engins de destruction, et bientôt quelques coups de canon suffiront pour abattre une armée; on a mis sous les armes, non plus, comme autrefois, quelques milliers de pauvres diables dont on payait le sang, mais des peuples entiers qui vont s'entr égorger; on leur vole leur teinps pour leur voler plus sûrement leur vie; pour les préparer au massacre, on attise leur» haines en
SiO LE SENS DE LA VIE:
leur persuadant qu ils sont haïs : et des hommes doux se laissent prendre au jeu, et Ton va voir se jeter Tune sur l'autre, avec des férocités de bètes fauves, des troupes furieuses de paisibles citoyens, auxquels un ordre inepte mettra le fusil à la main, Dieu sait pour quel ridicule incident de frontières ou pour quels mercantiles intérêts coloniaux 1 ... Ils marcheront, comme des moutons à la tuerie, — mais sachant où ils vont, sachant qu'ils quittent leurs femmes, sachant que leurs enfants auront faim, anxieux, et grisés pourtant par les mots sonores et menteurs claironnés à leurs oreilles. Ils marcheront sans révolte, passifs et résignés, — alors qu'ils sont la masse et la force, et qu'ils seraient le pouvoir s'ils voulaient, et qu'ils pourraient, s'ils savaient s'entendre, établir le bon sens et la fraternité à la place des roueries sauvages de la diplomatie. Ils marcheront, tellement trompés, tellement dupes, qu'ils croiront le carnage un devoir et demanderont à Dieu do
ALTni'ISMK Sil
bénir leurs sanguinaires appétits. Ils marcheront, piétinant les récoltes qu'ils ont semées, brûlant les villes qu'ils ont construites, avec des chants d'enthousiasme, des cris de joie, des musiques de fêtes. Et leurs fils élèveront des statues à ceux qui les auront le mieux massacrés 1...
Le sort de toute une génération dépend de l'heure à laquelle quelque funèbre politicien donnera le signal qui sera suivi. Nous savons que les meilleurs parmi nous seront fauchés et que notre œuvre sera détruite en germe. Nous le savons, et nous en frémissons décolère , etnous ne pouvons rien. Nousavons été pris dans le filet des bureaux et des paperasses qu'il faudrait, pour briser, une trop rude secousse. Nous appartenons aux lois que nous avons érigées pour nous protéger et qui nous oppriment. Nous ne sommes plus que les choses de cette antinomique abstraction, l'État, qui fait chaque individu esclave au nom de la volonté de tous, les quels tous, pris isolément, voudraient le
contraire exact de ce qu'on leur fera faire.
Et si encore ce n'était qu'une génération qui doive être sacrifiée! Mais il y a d'autres intérêts jetés dans la partie.
Les déclamateury à gages, les ambitieux exploiteurs des mauvais penchants des foules et les pauvres d'esprit que trompe la sonorité des mots ont tellement envenimé les haines nationales que la guerre de demain jouera l'existence d'une race : un des éléments qui ont constitué le monde moderne est menacé; celui qui sera vaincu devra moralement disparaître, — et quel qu'il soit, on verra s'anéantir une force, — comme s'il y en avait une de trop pour le bien I — l'on verra se former une Europe nouvelle, sur des bases telles, si injustes, si brutales, si sanglantes, souillées d'une si monstrueuse tache, qu'elle ne peut être que pire encore que celle d'aujourd'hui, — plus inique, plus barbare et plus violente...
Aussi, l'on sent peser sur soi un immense découragement. Nous nous agitons dans une
impasse, avec des iusils braqués sur nous de tous les toits. Notre travail est celui des matelots exécutant leur dernière manœuvre anand le vaiseau commence à couler bas. Nos plaisirs sont ceux du condamné auquel on offre un morceau de son choix un quart d'heure avant le supplice. L'angoisse paralyse notre pensée, et le plus bel effort dont elle soit capable, c'est de calculer^ — en épelant les vagues discours des Ministres, en tordant le sens des paroles des souverains, en retournant les mots qu'on prête aux diplomates et que colportent les journaux au hasard incertain de leurs informations, — si ce sera demain ou après demain, cette année ou l'année prochaine, qu'on nous égorgera. En sorte qu'on chercherait en vain dans l'histoire une époque plus incertaine et plus Jourde d'angoisses...
A la montagne.
L'air et la marche, quelles joies 1...
Le matin, dès le point du jour, je pars à Taventure par un de ces sentiers pierreux qui montent aux sommets. Des vapeurs bleuâtres rampent encore au fond des abîmes : je les vois s'élever peu à peu, de plus en plus légères, pour se fondre enfin dans la limpidité du ciel. C'est le triomphe de la lumière, et la montagne, avec ses découpures et ses couleurs, baigne tout entière dans des flots de soleil. Alors, dans l'immense solitude silencieuse oh Ton n'entend que des sons éloignés de clochettes ou des bruissements d'insectes, parmi les échos assourdis que n'éveille nulle voix humaine, — couché sous les sapins et grisé par les parfums sauvages des plantes alpestres, ou assib auprès des sources fraîches qui m'ont désaltéré,
j'ôpnuive un indiciblo hion-ôtro, comino lo sentiment d'un poids qui s'est soulevé et me laisse le souflh^ libre. Ce n'est pas la beauté des paysages qui me saisit : le monde extérieur n'est point mon maître, et ses aspects en eux-mômes ont peu d'altraits pour moi : non, c'est la solitude, la pleine solitiide, avec les illusions de force et de liberté (pi'elle dégage. On est si loin des bommes, de leur bruit, d«î leurs peines et do leur tyrannie I... On est si loin des agglomérations oi'i, dansTélouffementdes rues étroites, on sent peser sur soi le faix des existences entassées 1... Il semble que des souffles d'amour descendent sur la terre du ciel plus près, et l'on peut oublier que lîi baine el, riojusticcî sévissent là-bas, dans les plaines entrevues... Pourquoi ne pas me l'avouer?. Je m'accommoderais de vivre ici, toujours, et renonçant à toute ambition, oublieux de ma condition d'bomme, de ses soucis, de ses devoirs... On n'écbapj)e pas A sa nature : c'est en vain (jue je mcî prends d'amoui- pour mon proebain, et que je rêve
d'apostolat et de sacrifice : le tenace individualiste qu'il y a en moi est toujours prêt à reprendre ses droits : c'est lui qui est heureux, maintenant, c'est lui qui se pâme d'aise dans Tégoïste isolement, c'est lui qui jouit d'avoir secoué ses liens de solidarité, de pouvoir être LUI, sans devoir qui le gêne, sans occupation qui lui pèse, et de laisser vagabonder sa fantaisie au gré de ses caprices, et de suivre sans calcul les jeux folâtres de ses idées, qui marchent, fuient, s'échappent et se reforment comme les vapeurs du matin, inutiles et légères comme elles, si doucement fluides qu'on les sent à peine glisser, si délicieusement belles dans leurs formes vagues qu'on ose à peine les étreindre, et qui finissent par se fondre dans le rêve comme les vapeurs dans la lumière...
Que d'autres admirent les architectures des rochers, les lignes des montagnes, l'efTct des glaciers sous le ciel, et les torrents, et les cascades. Je ne sais si je les regarde, je ne sais si je les vois, je sens que leur
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délai! m'échappe : mais je profite de l'espace ouvert pour laisser grandir mon âme. Je me dissipe dans les choses et les choses se résorbent en moi ; je dcdaii^ne leur réalité pour en admirer les reflets dans mon cœur; et je sens qu'incapable de décrire aucun des sites que j'ai traversés, je les ai pourtant mieux vus que si je les avais peints... Au retour, d'autres joies m'attendent :
Dès le bas du sentier qui tombe sur le village, j'aperçois, sur la petite place ovale, devant l'auberge qui fait face à l'église, ma hébeite et sa mère m'attendant toutes deux. Au joyeux a voilà papa! » de la petite, se dissipe en un instant la saine fatigue de la marche, dont je suis bientôt rafraîchi. On sonne le « souper » ; nous nous mettons à table, et de quel appétit nous dévorons l'horrible cuisine qu'on nous serti... Il n'y a pas de sauce à la candie, pas de chamois centenaire, — et Dieu sait s'ils deviennent vieux dans ce pays!... pas de rôti brûlé et coriace qui décuu-
rage notre faim : je n'ai jamais compris les plaisirs de la bonne chère comme ici, devant ces plats sans nom ni forme, aux fumets sacrilèges, qu'ont seuls assaisonnés le bon air et le mouvement...
Alors commence la soirée, l'heure délicieuse et trop brève où la paix est complète. Les lourds montagnards, assis sur des bancs devant leurs chalets, boivent à petite gorgée leur vin jaune, dur et violent, ou, sans verre devant eux, graves comme le paysage, fument àes pipes silencieuses. Le calme est si profond, si envahissant, si irrésistible, qu'il a gagné jusqu'aux remuants étrangers de l'hôtel, qui rêvent par petits groupes, ou se promènent sans rien dire, à pas lents. Cependant, l'angelus égrène ses coups espacés ; puis, soudain, au moment où le soleil rougeoie avant de disparaître, éclate un joyeux carillon icesontles chèvres qui reviennent de paître, folâtres, fantasques, zigzaguant, ivres des plantes parfumées qu'elles ont broutées entre les rochers, bêlant et bataillant entre
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elles, el poursuivies par le fouet du chevrier et les aboiements du chien-berg'^r qui les houspille. Leur tintinnabulant passage interrompt brusquement le silence : trois minutes de va-et-vient, des rires, des cris sur la place, parmi les étrangers que le même rien divertit tous les soirs. Le peuple des enfants surtout est en fête : Béhelte adore les « petites cèvres », mais comme elles ont des cornes, et qu'elles sont un peu brusquesdans leurs mouvements, elle en a grand'peur aussi. Elle court au devant d'elles dès qu'elle les entend, son tablier rempli de morceaux de pain qu'elle a recueillis autour de la table, — et, dès qu'elle les aperçoit, se sauve de toute la vitesse de ses petites jambes pas encore bien solides. Je la prends par la main, je la rassure, et nous voici au milieu du troupeau : je lui fais toucher les cornes des bêtes inofîensives, elle leur donne son pain avec des crîs de joie, elle n'a plus peur, elle est heureuse... Mais l'arrière-garde du troupeau est arrivée, le chevrier s'impatiente, le chien
fait rage, et les chèvres se dispersent, rejoignant d'elles-mêmes leurs écuries, poursuivies par les enfants qui leur tendent les restes de leur pain. .. On entend encore quelques sons de clochettes, quelques cris, puis plus rien. Bédette, comme les autres petits, est allée se coucher en rêvant à des petites bêtes. Le soleil a disparu. Peu à peu, l'ombre s'avance, s'épaissit, entoure les chalets sombres, l'église blanche, et voile l'horizon où seuls les glaciers jettent encore des clartés livides. Les groupes d'étrangers, sans rien dire, se dessinent de place en place, noirs dans le crépuscule. Le silence se fait religieux de plus en plus ; et dans l'apaisement dernier des bruits et des mouvements du jour, dans la fatigue des pas allongés sur les chemins rocheux, dans le rafraîchissement bienfaisant des bonnes sueurs répandues, l'esprit se tait, endormi, quoique le corps veille encore, endormi sans rêve, d'un sommeil qu'on SENT, d'un sommeil très pur et très bon qui participe au sommeil de toutes
choses, à celui des grands pics immobiles, des forêts que pas un souffle n'agite, des pâturages étendus sous la rosée avec leurs rhododendrons, leurs soldanelles et leurs trolles endormis aussi, lermési sur des insectes qui dorment...
A la montagne.
Ces montagnards ont une dure vie.
Guère industrieux, inhabiles à exploiter le peu que la nature leur donne, ils tirent miette à miette leur pain de leur sol ingrat, avec des maladresses que corrige une énorme dépense de forces. C'est ainsi qu'ils laissent se perdre les excellents champignons qui poussent à foison dans leurs bois, et cultivent des champs d'orge ou de pommes de terre, grands comme des carrés de papier, partout où ils trouvent quehjues mottes de terre perdues parmi leurs rochers. Les fem-
mes travaillent plus que les hommes : ce sont elles qui vont chercher les récoltes, par les sentiers en casse-cou, et qui rapportent sur leurs têtes de pesantes charges de foin, s'abunant dans cette fatigue qui dépasse leurs forces : aussi ne voit-on des vieilles que courbées en deux et travaillant encore sur cette terre où leurs mains traînent, ou sautillant sous leurs fardeaux dans des démarches choréiques. Personne ne songe encore aux métiers faciles inventés dans les endroits d'étrangers; on ne roule pas encore des pierres dans les abîmes, il n'y pas do tourniquets devant les cascades, peu de voituriers, point de camelots; les guides sont de rudes grimpeurs, qu'on ne paye pas pour rien, et qu'utilisent seulement les vrais alpinistes, ceux qui aiment à risquer leur vie dans de tragiques excursions...
Gens sérieux, d'ailleurs, et graves : point do fêtes, point de réjouissances. Ils dansent deux lois par année : les hommes entre eux, pendant que les femmes regardent. Ils ne
parlent guère : au lavoir, on n'entend que le bruit du linge battu, sans le caquet des lessiveuses; aux cbanips, cbacun travaille dans son coin; il y en a qui passent des mois entiers isolés dans de hauts pâturages, ne voyant que l'homme qui leur apporte du pain une fois par semaine, et dédaignant de lui demander ce qui se passe au-dessous deux. Quand on les interroge sur leur vie, ils répondent à peine : par méfiance, ou parce qu'ils ne savent pas?... Ils réfléchissent pourtant : leurs rares paroles portent la marque du bon sens, et l'on croirait que de longs calculs ont préparé leurs moindres actions. Ils semblent indifférents au bien-être : leurs chalets de bois sont petits et noirs, minces abris contre les froids terribles de leurs hivers, chauffés par d'énormes poêles en pierre étouITants, troués seulement d'étroites fenêtres où filtrent à peine de minces rayons de lumière et des filets d'air. Ils mangent les légumes qu'ils ont fait pousser dans leurs jardinets oii 80 balancent de rares tournesols,
un horrible fromage sentant le suif qu'ils trouvent meilleur plus il est ranci, quelques quartiers de chèvre ou de porc fumés. Ce sont là les détails qu'on peut observer d'eux; mais, en voyant les jeunes filles taper leur linge à la fontaine, les femmes porter leurs tas de foin, les hommes traîner leurs pas lourds sur les chemins, et les vieux se chauffer au soleil, on ne pourrait deviner ni comment ils aiment, ni comment ils meurent, ni rien de ce qu'ils pensent. Ils échappent à notre analyse par tout ce qui les sépare de nous; ils nous restent aussi étrangers que des êtres d'une autre espèce...
On m'avait cependant parlé d'un habitant du pays qu'on appelle le Poète, et qui, me disait-on, fait des vers... Je suis allé le voir: c'est un bon jeune homme aux cheveux en étoupe, au teint brouillé, l'air timide et très doux; il a beaucoup couru le monde, — il est allé mémo en Amérique — , et il est revenu dans son village parce qu'il s'ennuyaitpartout ailleurs. Avec ses économies, ila construit une
niasiireet installé uiulébit de boissons aubord de la route : là, dans l'attente de rares clients, il rêve ou joue de raccordéon... Je l'ai prié de me montrer ses vers... Je m'attendais à quelque chose de fruste et de sauvage, je revais de magnifiques gaucheries et de sublimes maladresses, je comptais sur une poésie ayantl'odeur déchois, qui m'initieraitaucœur mystérieux de ces hommes... Hélas I au cours de ses voyages, mon poète avait trouvé quelques volumes de Lamartine, — il les avait rapportés : il me les montra, dans l'armoire où il tenait ses litres de liqueurs, — et sa poésie, à lui, n'en était qu'un lamentable pastiche, en phrases bossues, avec des embryons de rimes au bout, toutes hérissées do mots qu'il ne comprenait pas... Je me souviens d'une pièce où il se représentait tenant sur ses genoux la tète parfumée de sa bien-aimée, — et, quandon leregardait,c'était grotesque indiciblementl... Avec sa douce hgure, son œil intelligent quand même, raffinement relatif de ses traits, il devait sentir^
— mais autre chose que cela, des choses qui se mouvaient confusément dans son esprit, pour lesquelles il n'aurait trouvé ni ir^ots ni rimes, qu'il n'avait peut-être jamais cherché à exprimer, et qui resteront à jamais inexprimées. Oui, il sentait^ autrement que moi, plus fort que moi : je l'ai compris en le revoyant, — car je l'ai revu malgré ma déception, et je me suis pris d'amitié pour lui, et il est devenu confiant et m'a beaucoup parlé de lui... Mais il n'a rien écrit derrière mon point d'interrogation. . .
Il faut donc que je me résigne à garder inapaisée ma curiosité de la vie de ces êtres qui sont des frères et que j'ignore si profondément. Et il m'est pénible de penser que j'ai vécu deux mois avec eux et que je ne saurai jamais s'ils sont heureux ou mallieureux, si la religion qu'ils pratiquent est une habitude ou un besoin, s'ils souffrent de leur vie qui nous paraît si dure, s'ils éprouvent à rester dans leurs montagnes quelques-unes des sensations que nous y venons chercher.
Jouissent-ils de l'espace, de la solitude, de Tair.?... Mystère!.. Ceux qui sont partis reviennent, c'est vrai, nnais savent-ils poussés par quel insdnct?... Et ceux qui ne partent pas?... Et je ne saurai rien non plus de ce qui se passe eï2 eux, quand, ployant sous leurs fardeaux, ils nous rencontrent, — nous qui venons fainéanter par les chemins où ils sèment leurs sueurs et compromettre leurs maigres récoltes dans nos promenades, — et nous suivent d'un regard indéchiffrable, où flottent des éni^'mes, arrêtés un instant au bord du chemin et tournant lentement leur tête alourdie derrière nos pas. Est-ce qu'ils nous envient? Est-ce qu'ils nous méprisent? Connaissent-ils quelque chose des colères et des haines qui tourmententl' ouvrier des villes au spectacle de ceux dont la vie est facile? Sont-ils satisfaits deleursortou talonnés par l'aiguillon dumieux?Tout cela m'échappe et me préoccupe... Et que pourraient leur dire les apôtres qui voudraient leur bien?...
Au retour.
Notre rêve alpestre est fini. Le froid venait. Là-haut , la neige n'attend pas toujours la fin d'août, et les sommets voisins nous envoyaient leurs souffles glacés. Plus de courses par les sentiers qui s'effondrent. Il fallait grelotter tout le jour dans le salon de l'hôtel si morne, avec son plafond bas que traversent d'énormes poutres, ses canapés crachant leur crin, ses tètes de chamois plantées aux murs. Des jours interminables s'y perdaient dans l'ennui. Les étrangers partaient l'un après l'autre. Nous sommes restés les derniers, puis il fallut partir aussi. Bébette a fait ses adieux aux «petites cèvres» qui, elles, courent les monts jusqu'à ce que la neige ait caché la dernière herbe de l'automne ; nous avons descendu la route en lacets qui tombe sur la gare ; le chemin de fer, — symbole exact et laid de la civilisa-
lion, — nous a repris, et ses sifllets et sa fumée nous ont ramenés chez nous...
On est désœuvré après deux mois de loisir. Le travail fait mal à la tète. On étouffe, dans ces chambres closes. L'immobilité vous est intolérable. La pensée fuit par delà les horizons des toits et des cheminées... Je grimpe les collines de Meudon et je cours les rues, sans but, revoyant de vieilles choses qui me semblent nouvelles et que je voudrais ne pas voir...
Je m'étais promis d'entrer dès mon retour dans la vie active, sans trop savoir comment je tiendrais ma promesse . Le premier pas nécessaire me paraissait de voir de près les liommcs : ceux que j'ignore, les malheureux, les affamés : pour les servir, il faut connaître leurs besoins. J'ai donc voulu suivre les réunions publiques. Hier, pour mes débuts, je n'ai pas eu de chance :
Il s'agissait de a juger » un révolutionnaire bien connu, accusé d'avoir trahi son parti La salle Favié était comble : une
vaste salle basse, qu'en un instant la fumée et la respiration ont remplie d'une buée épaisse... Dans ce nuage, où les figures se ressemblent toutes, s'agitent des ombres grises aux gestes de fantoches.
Un bruit de vagues couvre la voix des orateurs, qui retentit pendant les rares silences et jette des mots énormes à travers la fumée : les « Assises du Peuple ».., la « Justice que rien n'influence » . ., la « Conscience des masses » . . , la « Sainteté des mains calleuses »... Étourdi par le bruit et le mauvais air, ces grands mots sont tout ce qui me parvient du discours de l'accusateur. Assis en face de lui, l'accusé écoute, très aime, un peu pâle seulement, son énergique figure brune et glabre ne bronchant pas. De temps en temps, des poings se tendent vers lui, soulevés par quelque période, ou des invectives éclatent dans les bancs les plus rapprochés et se répandent jusqu'au fond de la salle, parmi ceux qui, n'ayant pas entendu, crient phis
fort. Et cela dure deux heures, deux longues heures, sans que ce fouillis d'horreurs et de déclamations lasse la patience de rassemblée, sans qu'une voix crie que c'est assez. . . La péroraison des discours se perd dans le tumulte qu'elle a soulevé, et l'accusé prend la parole, enfin. Il a la voix ferme, le geste sûr ; mais à chaque phrase les huées, les grognements, les sifflets l'interrompent. Il se sent impuissant, il se trouble, il se congestionne, et, d'une voix qui siffle à travers le bruit, il lance ces mots désespérés : i Vous avez laissé deux heures à l'accusation et vous n'accorderez pas dix minutes à la défense !.. » Cette énergique apostrophe provoque un mouvement inespéré : on l'applaudit, on crie qu'on veut l'écouter, — mais c'est pour le huer de nouveau sitôt qu'il revient au débat. . . Ah I la caustt est entendue, allez!... C'est en vain qu'il force sa voix, qu'il gonfle ses veines comme un porteur soulevant un poids trop lourd, qu'il argumente et prouve qu'il a raison. La
voix qui clame le mal, paraît-il, se fait toujours le mieux entendre, la justice du Peuple aime mieux condamner qu'absoudre, et quand la calomnie a réussi à traîner un homme devant un tel tribunal, c'est en vain qu'il prouverait dix fois son innocence : les juges sont prêts à devenir bourreaux.. Le malheureux le comprend enfin : il a renoncé à cette lutte inégale, il s'est assis avec un geste de découragement, en renfonçant au fond de lui le flot de choses qui voudraient sortir, — et je suis assez près pour voir deux grosses larmes d'impuissance, de désespoir, de révolte, couler lelong de ses joues... Cependant, l'heure du supplice n'a pas encore sonné : il faut que d'autres se lèvent encore, pérorent pour et contre, — contre surtout, — sans qu'on entende un mot de ce qu'ils disent, s'agitent dans le vide et soulèvent un peu plus la mer houleuse qu'ils ont devant eux... J'étouffe d'indignation, je voudrais prendre la parole aussi, moi, protester contre cette comédie,
ALTUUISME J33
dire à ces gens qu'on les trompe, que celui qu'ils agonisent de leurs clameurs vaut mieux i(Ue les autres, qu'on ne déshonore pas un homme à l'étourdie, qu'ils n'ont pas entendu sa défense, — tout ce que j'ai surle cœur, enhn, tout ce que m'inspirerait le sens de l'équité. Mais qui suis-je ? un bourgeois, un ennemi : jai vu des regards haineux se croiser sur moi, et un ouvrier qui m'avait frôlé en passant s'est essuyé le coude... Et voici que la sonnette du président s'agite , voici qu'il réclame le silence qui doit rendre l'arrêt plus solennel. Cette fois, on se tait. Et toutes les mains se lèvent pour la culpabilité, avec une féroce reprise du tumulte et des hurlements quand (juelques braves mains se dressent à la contreépreuve. Et la séance est levée enfin, parmi des cris : a A la lanterne 1 •... Je sors écœuré et triste : triste de la tristesse que soulève le triomphe de l'iniquité, et de savoir qu'on ne peut rien contre elle, triste de la question désespérée qui se formule en moi : Que
bien pourra jamais sortir de tau^ de haines?... ... En rentrant à pied, par la file des boulevards où les réverbères rougeoient dans le brouillard, je compare en pensée ces faces hâves, blafardes, bilieuses, ravagées par la souffrance, noircies par la cruauté, que je viens de voir serrées et tendues dans le cauchemar de cette salle, aux bons montagnards dont les regards énigmatiques me suivaient le long des sentiers... Je les plaignais pour leur travail, pour leurs misérables chalets, pour leurs mauvais quartiers de chèvre fumée, pour le peu qu'ils arrachent au sol, — et comme ils me semblent heureux à présent 1... Leur vie est libre, la bienfaisante fatigue développe sainement leurs muscles, l'air pur des glaciers fouette leur poitrine, et ces petits champs perchés sur les rochers sont à eux, à eux les mottes de terre où ils font pousser l'orge, à eux les chèvres qui courent sur les monts, à eux les pauvres chalets troués d'étroites fenêtres et les poêles de pierre qui les chauffent Phiver... Tandis
que les autres, ces malheureux dont je viens d'entendre gronder les haines remuées, comment ne seraient-ils pas ce qu'ils sont?... Le travail forcené dans les ateliers sombres, dans un air vicié de miasmes, sans loisir, sans repos ; leretour dans la chambre étroite où grouille la famille sans joie ; l'angoisse du lendemain par les chômages, par les grèves, par les maladies ; et rien à attendre de l'avenir ; nulle augmentation de salaire quand la famille augmente; pas de petit champ à laisser derrière eux, pas d'humble toit dont ils puissent dire : c'est à moi, — rien que la faim pour la vieillesse, si la mort ne leur fait pas la grâce de les faucher avant, — et sous les yeux le bienètro insolent des bourgeois qui s'épanouit... Ah 1 je te comprends, va, frère inconnu qui as essuyé le coude do ta blouse pour avoir frôlé ma jacjuette I... Non, leur haine ne m'étonne pas : je la trouverais légitime si la haine pouvait jamais rétro. La douleur, qui excuse tout, l'excuse
Î3ft LE SENS DE LA VIE
... Seulement, cette haine juste et fondée, c'est elle qui paralyse la bonne volonté de ceux qui voudraient les aimer, elle aussi qui les fait esclaves des ambitieux vils, dupes des hurleurs dont leur misère fait la fortune, elle encore qui les aveugle et leur fait voir rouge aux heures oii il faudrait voir clair... Ahl le vrai service à leur rendre, ce serait d'aller à eux, dans les moments oii les mauvaises paroles ont échaufifé leurs cerveaux, et de leur dire : « Ne rêvez pas la justice, ne rêvez pas l'Égalité, n'écoutez pas ceux qui vous en parlent!... Ce sont des mots dangereux, qui n'auront de sens que quand l'égoïsme et la haine auront cessé de sévir parmi les hommes : car la haine défera toujours la justice, et l'égoïsme, l'égalité... La réforme sociale, qu'on fait miroiter devant vous, est un mirage ; c'est en dehors des lois, des co^es et des constitutions qu'il faut chercher le nouveau "ègne où vous trouverez le bonheur, et il n'y a qu'un moyen de l'amener, — l'Amour... Seul, l'Amour peut triompher de l'égoïsme
et (le la haine, et son triomphe serait du même coup celui de la Justice et de l'Égalité... i>Mais quel courage faudrait-il pour leur dire ces simples mots, quelle voix pour se faire entendre, à quoi bon parler d'amour à ceux qui haïssent ?.••
Vîl
Paris, octobre.
Notre « Bébette • est déjà presque une petite femme : elle a des membres délicats et minces, d'adorables menottes, des poignets fins, et surtout des yeux merveilleux, de grands yeux liquides, vagues, infinis, des yeux qui changent, des yeux qui comprennent, des yeux, qui rêvent. Ses cheveux courts lui donnent l'air d'un garçon, — que démentent bien vite la mutinerie de ses gestes, la grâ'».e de ses allures, l'imprévu de gos caprices, et sa coquetterie, et les moindres mouvements do sa petite âme (jue sa naïveté
laisse voir. Elle sait, par exemple, qu'un baiser est une faveur : il faut que papa ail été bien sage pour en obtenir un... Elle a fait tout le calcul de son pouvoir, et devine la limite de ses exigtsuces ; et dans son zézayant langage, elle a de^^mots profonds, qui brisent la résistance et tranchent les questions. . .
Cela me la rend deux fois plus chère : les hommes ne seront-ils pas toujours pris aux jolis manèges des femmes, amants à ceux de leurs maîtresses, pères à ceux do leurs filles ?... Je me sens très faible : un regard me démonte ; la gronderie finit en caresses; je ne puis pas punir, et, ce qui est plus grave, j'éprouve un drôle déplaisir, un plaisir dangereux, à regarder fleurir ses petits défauts, les délicieux petits défauts par lesquels plus tard elle régnera... Quand elle tourmente le chat, ou manipule sa poupée, ou casse son polichinelle, ou quand il lui vient tout à coup une fantaisie qui nous stupéfie, et qu'elle veut, et qu'elle pleure pour l'avoir,
et que nous sommes désolés de ne pouvoir la réaliser, — je la vois en esprit, plus tard, quand elle sera grande, belle et charmante, jouer son rôle de femme bien comolètementfemme, d'être illogique et divin, bienfaisant et cruel, si faible qu'on le compte pour rien dans Tagencement des affaires graves, si puissant que la promesse de bonheur qui rêve dans ses yeux conduit le monde... Cependant, mon bon sens de fraîche date repousse ces folles idées, et je lui dis posément : « Grandis, grandis, ma fille 1... Sois une enfant modèle : brille à l'école et remporte des prix, qui seront des romans très bien pensés, œuvres d'institutrices émérites; joue à dix ans la Prière d'une Vierge^ si d'ici-là personne n*a détrôné mademoiselle Thécla Badarzewska ; sache l'allemand à douze ans et l'histoire à quatorze, avec les noms des grandes batailles, la liste des rois de France, et celle des gouvernements qui se seront succédé d'ici-là ; excelle aux ouvrages de main sans oublier pour cela les cours de droit civil
et le catéchisme laïque ; récite à dix-sept ans des vers dans des salons, pour qu'on puisse dire que tu es bien élevée; à vingt, marie-toi, sois bonne épouse, bonne mère, bonne grand'mère, et trouve jusqu'à un âge avancé de fraîches voluptés à torcher avec amour les enfants de tes enfants !... Car enfin, c'est là le bonheur, ou ce qui en donne l'illusion ; jusqu'à présent jen'ai rien trouvé de meilleur, ni de plus sûr, ni de plus désirable que les humbles devoirs et les soins obscurs de la vie quotidienne, et l'on peut croire que notre meilleur lot, c'est d'y venir résorber en paix le tumulte de nos désirs et de nos ambitions... » — Tout en lui disant ces choses, qu'heureusement elle ne comprend pas, je rêve pour elle je ne sais quoi de mieux, de moins banal, et de plus grand que j'avais rêvé pour moi-même Veuille le ciel que ce rêve ne se réalise ia maisl...
AtlUUlSMK 2 il
VIÏI
Paris, novembre,
La vieille Marianne est morte subiLenient. On l'a trouvée le matin toute raide dans son lit. Depuis quelques jours, elle se plaignait de bourdonnements dans la tête, de fatigue, de vertige. On n'y prenait pas garde : pendant ses quarante années de service, elle a eu bien d'autres maux sans que personne s'en soit occupé, elle moins que les autres. Pourtant, à présent que l'irrémédiable est arrivé, je me reproche de n'avoir pas prévu le coup d'apoplexie, quepeut-ètre on aurait pu empêcher... Mais faut-il me le reprocher? et n'a-t-elle pas eu, au bout de sa pauvre vie, la plusbellcdes morts? Ce saut dans le néant, sans douleurs, sans hoquets, sans agonie, ce départ sans angoisses, cette fin immédiate de torit ce qu'on est, comme si le monde s'effondrait sans qu'on le vît et vous laissait soudain dans un infini de silence et d'immo-
t't"2 LE SENS DE LA VIK
bililé, c'est bien la mort que je souhaite à ceux que j'aime et désire pour moi-même. Je n'en sais pas de plus clémente, et il semble que ce dernier acte d'autorité, sans discussion, sans appel, de l'aveugle Puissance qui nous gouverne, soit le dénouement le plus logique qu'il y aità cettecomédie de la vie dont nous sommes les marionnettes et où tant de ficelles inconnues nous conduisent de scène en scènec Nous ne savons pourquoi On nous a jetés au monde, dans la forme qui est notre âme; On ne nous h. pas enseigné le sens de ce que nous y iaisons;le même On nous enlève sans crier gare : c'est bien, que cet On soit loué!...
Nous l'avons enterrée aujourd'hui. Nous avons suivi sa bière jusqu'au cimetière de Saint-Ouen, où elle aura sa concession « perpétuelle » et pourra dormir en paix jusqu'au bout de cette « perpétuité ». Nous étions cinq, un cousin, crémier au quartier Montmartre, qui compte sur l'héritage, la cuisinière, un pasteur, — Marianne était protestante, — et
nous deux. 11 faisait un ciel pluvieux, un de ces ciels de novembre qui sèment des tristesses. Et la lugubre promenade s'accomplit lentement, le long de l'interminable avenue que bordent des saltimbanques et des marchands de vin, parmi des odeurs de fritures. Le pasteur, qui avait déjà parlé chez nous, a reparlé sur la tombe, d'un ton un peu plus pleurard, en fermant les yeux et en levant ses mains jointes... Ces gens-là ont le talent de dire ce qu'il ne faut pas, et si les libre-penseurs vous dégoûtent de la libre-pensée, les croyants rendent impossible la foi... Nous avons écouté quelques pelletées de terre résonner creux sur la bière, et nous sommes rentrés, ayant rempli nos devoirs envers elle...
Des moments comme celui-là sont mauvais pour descendre en soi-même : on y trouve des mares d'égoïsme et des vases d'indifférence qu'il est lourd de remuer, et l'on recule devant l'horreur des viles pensées qui nous assaillent : Elle aurait pu souffrir longtemps,
la pauvre;... mieux vaut qu'elle soit partie ainsi, pour elle... et pour nous ; car nous aurions dû la soigner, et quel dérangement, dans une maison, que l'agonie d'une servante!... Et puis, elle n'était plus bonne à grand' chose, il fallait la garder tout de même, elle devenait fatigante... Et comme c'est ennuyeux, ces vieux domestiques qui se croient des droits sur vous parce qu'ils vous ont vu naître, ont leur franc-parler, leurs volontés, leurs caprices, et tyrannisent le ménage î... Avec elle, impossible de garder une cuisinière plus de trois mois... Je lui dois bien des ennuis, bien des accès d'humeur... Et la voilà déjà pleurée ! . ..
Oui, telles sont les idées que cette mort me suggère... Je voudrais les repousser, je leur oppose l'attachement de la pauvre vieille, ses quarante années de dévouement, la confiance que nous avions en elle, mon habitude devoir depuis l'enfance sa bonne figure au près de moi, — je m'efforce dem'affliger, je ne puis... Indigné de ma sécheresse do
cœur, je descends plus profond en moi-même. Ai-je jamais eu pour elle la moindre affection, sn échange de celle qu'elle me vouait?... Je ne crois pas 1 Tout petit, à ce qu'on m'aconté, je m'amusais àla désespérer en lui disant que je ne l'aimais pas : c'était vrai peut-être ; et plus tard, quand jenele lui disais plus, estce que toute ma manière d'être envers elle ne lui montrait pas le peu de place qu'elle tenait dans ma vie ?.. Et que trouvé-je pour me consoler de ce remords ? une excuse qui la rabaisse : elle était simple, elle aimait bêtement, peu lui importait d'être dupe... Hélas ! elle le fut de moi, de mon indifïé renée qu'elle ne soupçonna jamais, elle le fut d'elle-même, de sa bonté, de sa tendresse, — comme tous les êtres nés pour se dévouer.
...Ainsi s'en vont, uneàune, les figures de mon enfance : à mesure qu'elles disparaissent et s'effacent de ma mémoire, je sens avancer la limite du souvenir, et je me trouve dans un monde nouveau, qui m'étonne un peu...
Paris, novembre.
Marianne n'avait pas dans la maison de place déterminée : elle surveillait la cuisinière, allait quelquefois au marché, aidait la femme de chambre à ses raccommodages, et surtout, gardait Tenfant. Nous jugions que tout cela n'était pas grand'chose, — et nous nous apercevons qu'il faut pourtant la remplacer...
Dans un bon mouvement, avec l'idée de nous acquitter un peu de la dette que nous n'avons pas payée àla morte, nous avons pris une très jeune fille que des gens de bien nous recommandaient. Elle s'appelle Rose, — et ce nom s'applique drôlement à sa pauvre petite figure pâlotte aux traits tirés, comme prématurément défraîchie. Elle est orpheline depuis Tâge de six ans. Elle a été élevée à la campagne, par une veuve charitable qui la traitait comme sa lille et vient de mourir
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sans testament. Elle est encore si enfant qu'elle a une poupée dans sa malle. Il faut pourtant qu elle gagne sa vie... Nous avons pensé que, chez nous, son service serait très facile, puisqu'elle n'auraqu'à garder la petite. En même temps, elle se perfectionnerait dans les travaux d'aiguille et se préparerait un avenir ; et, comme elle n'était pas destinée à servir, comme elle est malheureuse et nous fait pitié, nous nous sommes promis d'être très bons pour elle...
... Mais c'est extrêmement difficile, d'être bons... Yoilà huit jours à peine que Rose est chez nous, et nous sommes déjà agacés de sa maladresse, de ses défauts qu'il serait facile d'excuser et qui prennent
à nos yeux des proportions énormes. Elle nv.si propre à rien quand un lui donno i'cnfant, elle la tient comme un cierge : nous n'oserions pas la lui confier un quart d'heure ; elle casse tout ce qu'elle touche ; quand on la gronde, elle prend un air insupportable de perruche irritée et s'en va en murmuriint
des impertinences... Tout cela, nous pouvions le prévoir, nou» Tavions prévu : ce n*est pas sa faute si elle ne sait rien, puisqu'on ne lui a rien appris ; et quoi d'étonnant si cette pauvre enfant gâtée, qui n'a jamais connu que le bien-être etrindépendance,se révolte parfois contre les exigences d'un service auquel elle n'était pas préparée?... C'est justement parce que nous pensions qu'elle serait telle que nous l'avons prise, — non pour nous, mais pour elle. Et il se trouve que déjà notre patience est à bout : les menus agacements qu'elle nous cause nous indisposent tellement que nous finirons à coup sûr par la mettre à la porte. Décidément, notre bonté ne va pas jusqu'à supporter un trouble léger de notre bien-être, et nous aurons beau faire, nous n'aimerons jamais nos domestiques qu'en raison des services qu'ils nous rendent...
Je me dis tristement ces choses en regardant Rose errer par l'appartement avec ses grands yeux effarouciiés : et je lui en veux encore de m'amener à me les dire, — car coLto
première expérience d'abnégation et de charité me montre clairement ce que valent mes rêves humanitaires. Non, je n'ai pas l'étoffe d'un philantrope : et le malheur, c'est que, ne l'ayant pas, je ne puis me persuader que je l'ai : je vois et je sais, avec une perspicacité déplorable, que toutes mes bonnes volontés viendronttoujours senoyer dans mon indifférence; quand j'ai grondé la pauvre fille, il me semble que je viens de commettre un mal prémédité, — et je la gronde pourtant; et le jour oii nous la renverrons, je comprendrai — sans que cela me retienne, — que je viens de fermer ma porte à jamais à ceux qui souffrent...
Paris, décembre.
Ce doit être une délicieuse vie, que cette vie d'enfant qui s'efface ensuite si complètement, qu'elle ne laisse aucun souvenir après
2o0 LE SENS DE LA VIE
elle, et que plus tard on s'efiorce en vain d'en ressusciter les fugitives impressions. Leur esprit est un clair miroir, oij ne se réfléchissent que de charmantes choses : des petites fleurs et des petites bêtes, des petits chiens et des petits oiseaux, qui, vus dans la rue ou dans les livres d'images , reviennent la nuit dans les rêves, inofïensifs, amicaux, bienveillants. Tout s'adoucit pour eux: on ne les gronde pas encore, ils sont trop petits pour qu'on songe à leur éducation, on les gâte avec délices, et le moindre objet qui remue apaise leurs grands désespoirs.
Ahl qu'il est vrai le refrain de la vieille romance :
Petits enfants, restez toujours petits t
Mais non. Ils grandiront, les hommes cesseront de leur sourire, les choses se feront cruelles, et ces fraîches impressions à jamais passées céderont la place aux soucis liaineux qui nous poursuivent...