ABSENCE D'UNE DÉFINITION SOCIALISTE DU DROIT
L'extrême confusion et l'insuffisance des débats au récent Congrès des organisations socialistes françaises ont mis les délégués dans l'impossibilité de traiter sérieusement les questions à l'ordre du jour. Il en est résulté que le public en général et les socialistes eux-mêmes n'ont pu se faire une idée exacte des causes réelles du conflit, qui, après avoir si longtemps agité tout le parti socialiste, y a finalement provoqué une double solution contradictoire, unité pour les uns, scission pour les autres.
Il faut remonter bien au-delà des discussions passionnées soulevées dans le parti socialiste, soit par l'affaire Dreyfus, soit par l'entrée d'un socialiste dans un ministère bourgeois, pour connaître le véritable caractère de la crise actuelle.
Malheureusement, on ne se donne point cette peine; chacun se fait un critérium insuffisant et banal, à l'aide des seules impressions qu'il reçoit des faits actuels, impressions qui sont favorables ou défavorables, non pas seulement par la nature des faits jugés en eux-mêmes, mais surtout parce qu'elles froissent ou parce qu'elles flattent des habitudes invétérées, des croyances ou des espérances qui ont pris une certaine forme et une certaine direction, que l'on ne veut point modifier et qu'on refuse de soumettre à une nouvelle analyse.
Cet état d'esprit — celui de l'historien dont le siège était fait — dominera peut-être encore longtemps dans toutes les fractions du parti socialiste, car malgré ses graves inconvénients, il est l'expression de la pensée nécessaire du parti dans une phase de son évolution, qui ne peut prendre fin que lorsqu'il aura le sentiment prccis d'une nécessité nouvelle.
Cette pensée actuelle se résume en deux conceptions primordiales qui ne sont pas également admises dans tout le parti, mais qui sont indubitablement le moteur central de toute l'action socialiste dans le présent.
1° Un grand nombre de socialistes affirment et répètent que tous les
socialistes sont maintenant d'accord sur les principes essentiels et que toutes les discussions théoriques sont désormais superflues. 11 n'y a donc plus en présence que des tactiques différentes. Or, comme il est impossible d'improviser a priori une tactique s'adaptant à tous les cas; comme la tactique varie fatalement avec les possibilités d'action et d'entreprise, ce n'est que par l'expérience journalière qu'on peut se former sur ce point flottant un jugement rationnellement fondé. 11 est donc absurde de se diviser sur des questions de tactique. Puisque la doctrine est fixée et qu'elle est la même pour tous, rien ne s'oppose plus à l'unité socialiste, elle est la tâche de l'heure, celle qui s'impose le plus immédiatement, et le plus pressé est de l'organiser.
2° Tous les socialistes sont d'avis que la conquête des pouvoirs publics par l'action électorale, se terminant par la conquête du pouvoir exécutif, est la condition essentielle et supérieure de l'affranchissement du prolétariat. Ils ne se séparent que dans le choix des méthodes à employer pour arriver au but.
Ces deux conceptions ont un même poinl de départ; elles sont liées et s'impliquent réciproquement. Sans nier leur raison d'être historique, et par suite leur utilité transitoire, nous sommes obligé de dire de l'une et de l'autre : c'est une erreur! Et c'est cette double erreur qui est la cause de nos diTisions actuelles. C'est elle dont il faut indiquer les origines et la nature, dans les faits qui ont accompagné et dans les idées qui ont guidé le développement du socialisme. Si, en apparence, les socialistes ne sont divisés que sur des questions de tactique, que peuvent compliquer plus ou moins des rivalités entre les vieilles organisations et des rancunes persistantes entre certaines personnalités, en réalité, ils sont divisés sur une question de principe et de la plus haute importance, qui n'est pas du tout résolue dans les déclarations doctrinales acceptées par tous.
C'est l'absence de cette définition dans les formules consacrées, qui a donné à la conquête des pouvoirs publics un caractère faux, un caractère qui n'est pas socialiste.
Les uns se sont aperçus du danger, les autres ne veulent pas en convenir, mais un grand fait s'est produit, qui aura des conséquences bien autrement importantes que celles prévues dès aujourd'hui parles propagandistes de' l'unité.
S'il reste un principe à formuler, un principe qui n'avait pas paru s'imposer tout d'abord, qui peut-être, avait semblé n'être qu'une abstraction inutile, voilà que cette abstraction s'est introduite dans la réalité^ qu'elle pèse sur nos consciences, et, qu'à défaut d'une définition précise, elle se révèle sous la forme d'un sentiment qui s'affirme et avec lequel il faut compter.
Sans doute, si l'on s'en tient à des mots qui ne soient que l'expression philosophique des plus liantes aspirations humaines, les socialistes n'ont rien à ajouter aux grandes lignes connues de leur doctrine. Mais toutes les lois qu'une collectivité pensante et agissante sort du domaine de la théorie pour entrer dans celui de la pratique, elle est obligée d'adapter ses principes aux faits ri de leur donner une réalité virtuelle» qui explique h qui légitime l'action qu'on entreprend.
De philosophiques el de moraux qu'ils étaient tout d'abord, les principes deviennent politiques, sociaux, économiques; ils prennenl un aspect concret, il- revêtenl une Forme pour ainsi dire tangible. Dès lors, ils ne sont plus les mêmes principes pour l<> diverses écoles qui
les invoquent : ils n'ont plus la même action sur la l'unir, ils ne tendi ut plus au même but. Les Girondins avaient une définition de la liberté qui n'était point elle des Montagnards. Plus lard. 1rs doctrinaires en curent une autre qui n'était point celle des démocrates; quand il y rut des catholiques libéraux, ils en eurenl une qui diffère *[>■ toutes les précédentes. Celle de- économistes de la vieille école n'est pas moins distincte.
Quand les socialistes affirment la nécessité de la transformation de l'ordre social capitaliste eu une société collectiviste ou communiste, cette affirmation n'implique-t-elle pas également une autre définition de la liberté, très différente, même de celle des républicains les [dus avancés, pour qui le programme socialiste reste une utopiev Les socialistes reconnaissent aux hommes vivant en société — pour parler avec plus de précision, au prolétariat — un droit qui ne lui a jamais été conféré par aucune Constitution politique, qui n'a jamais été proclamé dans un programme politique, un droit que lui nient tous les parti.», le parti républicain comme les autres, le droit de modifier les conditions de la propriété, le droit d'établir les règles de la production et. de l'écliange et de disposer de la richesse sociale. Si quand ils investissent le peuple de ce mandat formidable, si supérieur à tout ce qu'on avait rêvé pour lui jusqu'ici, les socialistes négligent île lui montrer avec exactitude la nature spéciale, autonome, de la mission juridique qu'il assumera dans le monde; s'ils négligent de lui dire: tu seras en possession d'une liberté nouvelle qui implique de nouveaux droits et de nouveaux devoirs moraux, sociaux, politiques, économiques, dont les gouvernements, les religions et les partis ne t'ont encore jamais parlé, ils laissent dans son esprit un vide énorme, où parmi les ombres non dissipées, il cherchera vainement la lueur qui pourrait éclairer sa marche.
Ils sont dans une situation analogue, mais bien plus critique encore, ii celle où se seraient trouvés les républicains, s'ils avaient affirme le droit de tous les citoyens de contrôler les affaires publiques, leur égalité devant la loi, devant l'Etat, sans indiquer que chaque citoyen aurait, pour exercer ce droit égal pour tous, la liberté politique et le suffrage universel.
Comment le peuple exercera-t-il le droit nouveau qu'on lui reconnaît? Quel est le fondementen raison et quelle est, dans la pratique, l'étendue de la faculté qu'on lui attribue? Voilà ce que les socialistes n'ont pas dit dans les termes où il fallait le dire, lu cette lacune dans leur programme, laissant le socialisme sans définition socialiste de la liberté, sans une idée juridique nouvelle, propre seulement a l'état de cl socialiste et non à l'état de choses actuel, le prolétariat s'est inspiré, dansa marche vers la société promise, de- mêmes principes, c'est-à-dire des mêmes définitions de principes, qui avaient servi a la bourgeoisie pour l'aire la République. La confusion a été aussi complète que possible.
Le prolétariat a modelé l'avenir avec les matériaux du présent. Il lui a semblé que la liberté politique et le suffrage universel, avec lesquels il peut exercer ses droits de citoyen et agir dans l'Etat, serviraient aussi bien à la manifestation de sa puissance sociale et lui permettraient d'agir dans la société. Le travailleur, citoyen et membre de l'Etat, s'est proposé de faire la Révolution sociale avec les mêmes idées et les mêmes procédés qui ont servi à faire des révolutions politiques. Il a pensé que l'action de l'Etat s'étendrait aux faits économiques et sociaux, que la Constitution politique s'élargirait de manière à embrasser ce nouveau domaine et que le Droit positif moderne, le Droit politique et le Droit civil pouvaient prendre un caractère socialiste, en s'augmentant d'une législation révolutionnaire donnant de nouvelles bases à la propriété, de nouvelles règles à l'échange et à la production.
L'idée républicaine et politique du droit et de la liberté étant jugée suffisante et de nature à assurer le succès des revendications socialistes, il n'y avait plus qu'à la développer et à en tirer tout le parti possible. C'est ce qu'ont fait toutes les organisations socialistes, surtout depuis la constitution du parti socialiste en parti politique de classe en 1879. Il est très remarquable que c'est précisément cette unanimité à transporter la lutte sociale sur le terrain politique, qui a divisé les socialistes. Les uns y venaient avec une notion précise de la lutte de classe, les autres avec de simples instincts révolutionnaires, qui, ne s'allumant pas au foyer d'une idée, étaient facilement assoupis par des satisfactions partielles. Les coups portés à l'ennemi, les résultats obtenus n'avaient point pour les uns et les autres la même valeur, ni la même signification. Fatalement, ils devaient se méconnaître, se jalouser et s'injurier, tout en persistant à s'exercer au maniement des instruments politiques qui n'avaient été créés ni par eux, ni pour eux. Ils eurent beau faire ; la lutte de classe ne pouvait être dans ces conditions qu'une fumée doctrinale, sans conséquences sérieuses. On a combattu les bourgeois sur le terrain préparé par eux, avec les armes forgées par eux. On était dans la maison qu'ils ont construite et dont ils gardent les issues ; on y prenait, sans s'en apercevoir, leur ton et leurs manières. Malgré tout, on avait besoin d'eux, comme on a besoin des gens dont on suit les leçons. Il était matériellement et moralement impossible qu'on considérât toujours en toute occasion, comme des ennemis, des hommes avec lesquels on avait tant d'affinité.
En réalité, malgré toutes ses plaintes et toutes ses colères, malgré tous ses essais de révolution sociale si impitoyablement réprimés, le prolétariat est resté l'allié politique fidèle de la bourgeoisie ; il est accouru à elle avec empressement toutes les fois qu'elle a bien voulu l'appeler, comme un chien fouetté, trop heureux de rentrer dans les bonnes grâces de son maître. Comme le parti socialiste était devenu un parti politique, le socialisme est devenu une question politique, une • simple annexe de la République.
Pendant que la logique socialiste se révolte dans les consciences, où la notion du droit social s'affine et se débarrasse des alliages impurs, que de révolutionnaires, qui rêvaient des bouleversements formidables, ne sont plus que des révolutionnaires à la suite. L'idée bourgeoise s'est
enracinée dans leurs esprits; le droit bourgeois, dont ils attendent on ne sait trop quel avenir de mixtures disparates, les a évirés; leur conscience sonne le creux, on n'y trouve que des mots; leurs essors sont des élans de boiteux. Ils sont devenus impuissants, ils sont finis.