COMMENT LE DROIT SOCIAL DIFFERE DU DROIT POLITIQUE
Le prolétariat ne s'aperçoit guère de ces choses-là ; il n'a pas le temps d'étudier et d'analyser des idées; c'est une tâche qui ne l'intéresse pas et qui lui semble inutile. Il voit des effets, il perçoit, jusqu'à un certain point, leurs causes immédiates; jamais il ne sait découvrir les causes profondes. Il s'en prend aux chiens de garde de la société et à ceux qui les conduisent, il ne distingue point le principe social, immuable sous toutes les formes de gouvernement, qui souffle la vie et l'énergie à tous ses serviteurs, politiques, militaires, religieux. Quand il sait que les faits sociaux actuels doivent être remplacés par d'autres, comme le disent les programmes socialistes, il croit qu'il en sait assez. A quoi bon se casser la tête pour trouver la formule exacte du principe moral et juridique qui présidera à la construction de la société nouvelle, qui donnera le style de son architecture? Il y aura une révolution, elle aura réponse à tout : on est révolutionnaire, on le crie, on le hurle, et ça doit suffire. Cette croyance enfantine a déjà valu au prolétariat de cruelles désillusions et lui en vaudra de plus terribles encore, si on ne la rectifie pas le plus tôt possible. Il y a eu déjà en Europe beaucoup de révolutions de fait, qui ont passé comme de vulgaires insurrections, bien vite réprimées, parce qu'elles n'appoitaient point une idée juridique précise, parce que les malheureux qui se soulevaient étaient incapables d'indiquer ou de créer l'instrument constitutionnel qui eût sanctionné leurs revendications. A notre époque, cette incapacité s'est aggravée de la subordination des espérances socialistes aux conceptions politiques des bourgeois; le prolétariat attendait les réformes dont il a besoin des hommes appartenant à une autre classe, des hommes qui ne sont point intéressés à l'établissement d'un nouvel ordre social, et qui n'ont point qualité pour en tracer le plan.
On cherche toujours des exemples et des encouragements dans les souvenirs de 1 78U. Mais, si la révolution bourgeoise a réussi, c'est parce que les bourgeois avaient la notion très nette du droit qu'ils voulaient fonder, et ne comptaient pas sur d'autres pour accomplir cette mission. En même temps qu'ils ont été prêts à substituer de nouveaux faits politiques et sociaux aux anciens, ils ont été en mesure d'élaborer l'instrument juridique qui sanctionnait leur œuvre, lui donnait son caractère et proclamait sa légitimité. Ils savaient bien qu'une révolution qui reste dans les faits, qui n'est qu'un bouleversement matériel, finit comme celle de Sparlacus, comme celle des Jacques el tant d'autres.
Ils savaient bien que, pour ébranler la conscience humaine et l'arracher à ses vieux fétiches, il ne suffit pas de gagner les batailles où la Force s'oppose à la Force, mais qu'il faut apporter au monde une raison supérieure à celle qui le gouvernait auparavant.
Dans certains cas, la monarchie a évolué graduellement et a établi la liberté politique, voire même le suffrage universel ; elle a donné à la classe moyenne presque autant de garanties que la République ; mais ce n'était pas là un simple progrès dans les faits, le vulgaire aboutissant de mouvements instinctifs. C'était le résultat d'une action continue de la bourgeoisie, inspirée et dirigée par elle, réalisant l'idéal juridique qui lui convenait, et qu'une Constitution politique pouvait contenir, parce qu'il se résumait en réformes politiques.
Les socialistes ont cru qu'ils pouvaient concentrer leur attention sur les faits sociaux matériellement classés, et considérés simplement comme l'origine naturelle de la force nouvelle qui doit remplacer l'ancienne. Pour l'œuvre organique définitive, c'est-à-dire pour les questions de droit, ils ont pensé que l'idée républicaine et démocratique les contient en principe et qu'elle fournira les solutions dont le socialisme a besoin. Mais ils ont trop oublié, que l'idéal socialiste qui ne se résume point en réformes politiques ne peut pas, comme l'idéal bourgeois, être réalisé par un parti politique. À la Force nouvelle, il faut un Droit nouveau. Une constitution politique, quelque républicaine qu'elle soit, ne peut pas contenir — même en principe — l'idéal socialiste, parce qu'elle définit les droits et les devoirs des citoyens en tant que membres de l'Etat, abstraction faite et rigoureusement faite de leur situation dans l'ordre social.
L'Etat veut ignorer ce qui constitue précisément la véritable identité de chaque citoyen, sa fonction particulière dans l'économie générale de la société. 11 se garde soigneusement d'intervenir dans la formation de la propriété et dans la répartition des richesses. Ce qu'il peut y avoir d'injustices et de souffrances dans ces régions ne le touche pas et ne peut pas le toucher. L'Etat, expression politique d'une collectivité donnée, se superpose à la société comme une synthèse. Il n'a pas un esprit à lui, qui lui viendrait on ne sait d'où, et qui lui servirait à changer les mœurs et l'organisation sociale, résultats d'une longue évolution intérieure dont il est lui-même le produit.
Les circonstances politiques peuvent changer autant qu'»n voudra; tant que l'ordre social n'est point changé, tant qu'il y existe des classes dominantes, ces classes inspirent l'Etat; il est leur notaire, leur gendarme, il ne peut pas être autre chose.
Quand une démocratie s'est emparée du Gouvernement, elle peut bien proclamer la Liberté, L'égalité et la fraternité, elle ne peut pas changer le caractère de L'Etat; elle es) radicalement impuissante à couler les faits sociaux dans le moule de sa métaphysique. Et toujours revient plus probante el plus décisive la démonstration que les faits sociaux ne peuvent être transformés que par les éléments organiques, conscients ou non, qui se meuvent dans la sphère économique et sociale.
Comment les socialistes, qui veulent obliger les pouvoirs publics a intervenir en leur faveur, dans l'ordre social, s'y prendront-ils?
Les uns espèrenl qu'avec 1rs droits que confèrenl aujourd'hui à tous les citoyens les constitutions politiques, les socialistes deviendront puissants dans les corps élus, modifieront la législation èl l'esprit du gouvernement et feront sortir l'Etal du pôle conservateur qui lui a été assigné jusqu'ici.
Les autres croient voir grandir les difficultés, les crises qui déjà troublent la société actuelle, à ce point que les socialistes pourront s'emparer directement du pouvoir, disposer de la force publique el accomplir la réforme sociale
Il y aurait un Etat socialiste, et les institutions politiques pourraient être utilisées par lui au profil du socialisme. Mais dans ces deux cas, les prévisions des socialistes sont pour ainsi dire canalisées par la coutume des partis politiques. Ils admettent implicitement, sinon explicitement, qu'ils n'auraient point la majorité dans le pays, et qu'il y subsisterait malgré tous leurs efforts antérieurs, des intérêts plus puissants, pluactifs, que ceux du prolétariat, une pensée plus forte et mieux comprise que la pensée socialiste. Bien des progrès pourraient avoir été réal et l'Etat n'aurait point perdu son caractère essentiel de conservateur des faits acquis, c'est-à-dire de protecteur des intérêts des classes dominantes.
Il serait toujours assis sur la même base historique, où les socialisteseraient obligés de se placer eux-mêmes, pour essayer de lui imposer une mission, en contradiction complète avec celle qu'il a assumée jusqu'ici. Les socialistes auraient conquis le pouvoir en tant que parti politique, mais la révolution sociale serait toujours à faire. Que pourrait faire le gouvernement que les socialistes auraient transformé ou dont ils se seraient emparé? Comment ce gouvernement s'y prendra-t-il pour appliquer à l'œuvre socialiste les institutions administratives, fiscales, policières, militaires, juridiques, qui ont été créées pour maintenir l'ordre contre le prolétariat, et comment les changera-tTil en instruments delà délivrance des travailleurs?
11 ne peut pas les supprimer, car ce serait dissoudre L'Etat et avec lui le nouveau gouvernement. Fera-t-il appel à la Force pour briser toutes les résistances?
Mais où prendra-t-il l'autorité nécessaire pour employer la Force, puisque la richesse, les moyens d'influence; en un mot tous Les éléments constitutifs de l'autorité seront encore aux mains de ses adversaires?
Deux seules éventualités seront en présence. Ou le pouvoir socialiste acceptera de continuer le pouvoir qu'il aura remplacé, il s'amoindrira en acceptant une transaction. Ou bien il livrera aux classes capitalistes une bataille plus terrible que toutes les précédentes, dans des conditions d'infériorité telles, qu'il s'exposera à un désastre à peu pies certain. Il est probable qu'on préférerait une transaction. Les traitions ne sont point à mépriser; au cours de L'évolution d'un parti, elles peuvent marquer d'heureuses étapes el donner de bienfaisantes soin-" lions à des difficultés, dont la persistance u'esl désirable, à aucun point de vue.
Mais est-ce la tout ce qu'on attend de l'action politique du parti
Socialiste? Non. tout le monde sail qu'il a de plus liantes ambition-. I ■
que Ton sait moins, c'est que lorsqu'il voudra s'élever jusqu'à ces sommets suprêmes, ce n'est plus l'action politique qu'il devra employer.
Aux deux cas prévus par la politique socialiste, ajoutons-en un troisième. Supposons que l'heure de l'avènement du socialisme ait sonné, non plus à l'horloge parlementaire, non plus dans l'arène restreinte où les partis politiques se livrent à leurs luttes d'intrigues, au gré du hasard et des circonstances, mais dans les profondeurs de la réalité sociale. Le prolétariat est devenu, sinon la puissance dominante, au moins une force morale et matérielle immense, qui s'est levée pour ne plus jamais retomber et qui a inscrit sur son drapeau la devise de 93 : « Vivre libres ou mourir. »
11 apporte avec lui ce principe que la constitution politique ne connaît pas, qu'elle ne peut pas connaître, parce qu'elle est l'œuvre des classes et des partis qui ne veulent pas de la réforme sociale, ou qui ne savent pas en quoi elle consiste, le principe de la solidarité effective de tous les membres de la société, impliquant le droit pour eux de réformer cette société. Le prolétariat prend lui-même ce droit que l'Etat lui refuse. Ce sera, si l'on veut, le droit social, le droit des travailleurs. Mais, pas plus alors qu'auparavanl, ce droit ne peut être admis par l'Etat, dont la fonction est de conserver ce qu'on veut détruire. 11 le voudrait qu'il ne le pourrait pas. Ce droit est tout autre chose que ce qu'on a appelé jusqu'ici, un droit politique. 11 surgit en dehors de l'orbite de la Constitution politique, puisque au lieu de n'intéresser que les citoyens égaux en droits politiques, malgré leur inégalité sociale dont l'Etat ne veut pas s'occuper, il s'adresse, au contraire, aux membres de la société, considérés dans leur fonction vitale, au centre même du mécanisme économique et social. Il y a donc une opposition absolue, irréductible, entre l'esprit de l'Etat et celui du socialisme, qui désormais éclate au grand jour. Il n'y a plus de transaction possible.
L'Etat, délégué naturel et protecteur-né des classes qui possèdent la richesse et qui exploitent les autres, conservateur de leurs intérêts, de leurs préjugés, de leur suprématie, n'a plus aucune utilité, aucune raison d'être, quand le peuple, devenu socialiste, veut réaliser précisément ce que cet Etat était chargé d'empêcher. Le peuple socialiste ne peut pas conquérir les pouvoirs dont se compose cet Etat; il ne saurait qu'en faire. Il les supprime, pour pouvoir agir librement, pour que sa conscience à l'œuvre ne soit gî'née par aucune des forces du passé, qui pourraient essayer de se travestir perfidement, pour prolonger jusque dans l'avenir les iniquités interdites à jamais. Le passé s'écroule, son Etat est déchu, ses méthodes sont condamnées comme son principe ; toutes ses institutions sont caduques et la Constitution politique, déchargée de tout l'outillage de l'oppression et de la fraude, n'est plus qu'un accessoire.
La Constitution sérieuse sera, dès lors, celle qui dira à qui appartiennent tous les capitaux mobiliers ou immobiliers, la terre et toutes les richesses qu'elle porte, qui organisera le travail, la production, l'échange, au prolit de tous les hommes sans exception, unis et solidaires depuis la naissance jusqu'à la mort. Ce sera évidemment une
Constitution sociale, puisque aucune Constitution, dite politique, n'a jamais eu ce caractère.
Nul socialiste ne nie en principe le droit du prolétariat à réorganiser de fond en comble l'ordre social, mais en fait, la plupart des socialistes courent le risque d'annuler ce droit, en ne disant pas commenl il sera réalisé.
Ils semblent enfermer pour toujours leur action dans les limites tracées par la Constitution politique, à laquellle ils attribuent une élasticité qu'elle n'a pas.
Ils croient à une métamorphose impossible de l'Etat sous sa vieille défroque politique, et en aspirant au pouvoir, dans l'antre où le monstre s'est exercé depuis des siècles à toutes les formes de despotisme, ils continuent de lui donner un rôle prépondérant, un droit de direction et de tutelle, qui rendrait nécessaire encore ses institutions décrépites, et consoliderait en face du prolétariat socialiste, une puissance qui n'a jamais été et qui ne sera jamais qu'un obstacle à son émancipation.
L'erreur que nous signalons est sentie aujourd'hui, mais .cela ne suffit pas, il faut qu'elle soit dissipée, parce que c'est dans la confusion dont elle nous accable que naissent nos divisions. Si une bonne fois, toute tactique politique était considérée comme une amorce, comme un acheminement et non comme le moyen supérieur du salut, on cesserait de se disputer pour des méthodes d'action, dont le rôle, quelque important qu'il puisse être dans la phase préparatoire, sera nul dans la phase décisive.
Il faut donc cesser âe confondre l'action du citoyen avec l'action du travailleur, les droits sociaux avec les droits politiques et la Constitution politique avec la Constitution sociale. Il nous est bien permis de prévoir que les travailleurs seront au moins aussi logiques que l'ont été les bourgeois.
Les bourgeois avaient à accomplir une œuvre moins complexe, et leur programme révolutionnaire n'était pas nécessairement l'antithèse absolue de la monarchie. Cependant, ils ne se sont pas bornés à continuer et à développer les institutions et le droit de la monarchie. Des le début ils ont compris qu'ils pouvaient et qu'ils devaient faire peau neuve. Le 20 juin 1789, les représentants de la bourgeoisie considérant qu'ils avaient été envoyés aux Etats-Généraux parles quatre-vingt-seize centièmes delà population totale du pays, ce qui pourtant n'était vrai qu'en ajoutant à la bourgeoisie les ouvriers et les paysans, refusèrent de tenir compte des prétentions de la noblesse et du clergé, qui ne voulaient pas admettre le vote par tête. En vain pour les empêcher de délibérer, on ferma la salle des Etats; ils se réunirent au Jeu de Paume et jurèrent de ne se séparer qu'après avoir donné une Constitution à la France, sans le roi, sans la noblesse et sans le clergé, réputés inutiles. Ainsi feront un jour les travailleurs, quand ils jugeront à propos de ne plus perdre leur temps aux bagatelles de la politique, aux législations qu'on essaye d'équilibrer sur des pointes d'aiguille, en marge de l'ordre social. Ils n'auront pas été appelés à siéger et a délibérer par le roi, ni par aucun gouvernement ; ils y auront été appelés par eux-mêmes; ils
De peut pas en être autrement; quand la révolution sociale se lèvera, il ne saurait subsister à côté d'elle aucun autre pouvoir.
Les hommes, dils pratiques, ne croientpas qu'il soit nécessaire de prévoir des éventualités, qui, selon eux, sont trop éloignées, 'pour qu'on puisse en définir le caractère. Ils ont pris position dans les luttes du présent et ils s'y sont engagés avec les éléments d'action que le présent leur offre. Ils s'intéressent, se passionnent pour de vulgaires incidents politiques, qui prennent dans leur esprit de telles proportions, que l'avenir même du socialisme leur semble dépendre de la solution de questions de détail. Ce sont des réalistes exclusifs, des analystes de l'actualité, persuadés qu'il suffit d'organiser dans le prolétariat une force, qui en se développant, deviendra la force supérieure, et qui en se substituant à la force capitaliste, se suffira à elle-même dans tous les cas, sans qu'il y ait lieu de se préoccuper des méthodes juridiques qui serviront à organiser la société nouvelle. Quand nous leur observons que l'idée socialiste est distincte de toute idée qui peut suffire à un parti politique, parce qu'elle vise un but bien autrement vaste et complexe et que la possession du pouvoir politique par les socialistes n'implique nullement en soi la possession par le prolétariat des moyens d'accomplir la réforme sociale, ils ne sont pas convaincus. Pourtant, ceux qui s'opposent à l'introduction d'un socialiste dans le pouvoir bourgeois, afin que les socialistes ne s'associent pas à leurs adversaires de classe, dans l'œuvre de conservation des institutions politiques et du régimes ocial, qui consacrent l'exploitation du prolétariat, ont bien le sentiment de l'autonomie nécessaire de l'idée socialiste, et la différencient absolument de toute conception politique, quelque républicaine qu'elle soit. .Mais pourquoi supposent-ils que la situation serait différente, si le pouvoir politique tout entier tombait aux mains des socialistes? Au fond, la plupart d'entre eux pensent que l'avènement politique du socialisme implique la disparition immédiate d'institutions fiscales, administratives, militaires, etc., qui sont radicalement incompatibles avec l'affranchissement du prolétariat. Mais il ne suffit pas de le penser, il faut le dire. El puisqu'il y a tout un ensemble d'institutions et de législations à remplacer, il faut dire aussi qui opérera cette gigantesque transformation?
Si on ne le dit pas, on laisse supposer que les socialistes se proposent d'utiliser, comme les autres partis, la force de l'Etat, la force politique d'origine et d'essence aristocratique et bourgeoise, pour s'imposer a leurs adversaires de tout genre, parmi lesquels il peut se trouver d'autres socialistes ; c'est la dictature possible dont il a malheureusement été question plusieurs fois. Si on ne le dit pas, en quoi l'idée socialiste diffère-t-elle de n'importe quel programme à promesses somptueuses d'un parti politique quelconque ? En quoi notre force, à ocialistes, vaut-elle mieux (pie celle des autres? La force des
exploités OU celle defl exploiteurs, celle d'illl liolllllie ou celle dun
autre, celle d'une classe ou celle d'une autre, c'est toujours le même principe, la même vieille commère brutale du môme compère, le gouvernement.
I vainqueurs ont eu raison de tout temps, tout simplement parce
i|ii ils mil été vainqueurs, el nous continuerons d'affirmer ce vieux programme de toutes les bêtes, de tous les despotes, de tous les massacreurs, de tous les tripoteurs. Si le socialisme n'était pas autre chose
que cria, on se demande p 'quoi tant d'hommes généreux se sonl
dévoués e1 se dévouenl encore pour cette nouvelle reproduction plus ou moins édulcorée de la barbarie ancestrale. On s'esl délecté des œuvres fortemenl pensées des philosophes déterministes modernes, on s'y esl plongéet on n'en sort plus. Il ne faudrait pas oublier cependant que ces savants ont eu à disséquer, pour la réduire à sa juste valeur, toute la métaphysique du passé, el que c'était une tâche si absorbante qu'ils n'ont pas pu s'occuper d'autre chose. Leur rôle s'esl borné là; ils n'ont rien créé. Il y a dans l'humanité une action morale, dont ils ne nous ont montre ni la cause, ni la nature, ni le hut. Ils ne peuvent pas conclure et, quand ils essayent de le faire, ils deviennent aussi ridicules que les métaphysiciens qu'ils ont couché dans la poussière. Il y a même des métaphysiciens, Platon par exemple, que leur souille n'a pas effleuré le moins du monde.
Le socialisme ne peut pas s'arrêter aux déductions d'une école philosophique; le socialisme affirme une idée morale et juridique avec ou sans philosophie. Il l'affirme, même par l'organe des plus matérialistes d'entre nous, qui se plaignent comme les autres des souffrances et des iniquités de toute sorte qu'ont à supporter les classes pauvres, qui trouvent que cela est mauvais en soi, et non pas seulement parce que c'est nous qui en sommes victimes. Ces matérialistes ont beau dire qu'ils ne croient qu'à la Force, l'injustice et le mensonge les révoltent comme les autres.
S'ils se sont élevés contre des idéalistes de mauvais aloi, qui ne nous parlaient que de vérité, de justice, d'amour, ce n'est pas parce que ces mots-là sont de vains mots, c'est parce qu'on s'en servait pour nous détourner de l'étude de la réalité, ou pour nous amuser avec des rêveries et des palliatifs.
Ils ont même raison de nous mettre en garde contre ce danger qui existe encore. Ils ont raison de redouter le glissement des socialistes qui ne savent point se détacher des confusions et des mixtures, dans les marécages du radicalisme.
Mais si, en revanche, on ne nous parle que de force et de pouvoirs publics à conquérir, en quoi aura-t-on donné plus de précision a l'idée socialiste? On conçoit la force dans la lutte matérielle, il n'y a pas d'autre moyen d'attaquer et de se défendre. Mais la Force n'est pas constituante, elle n'est pas morale, elle est antijuridique. Si l'on ne prévoit pas des maintenant son insuffisance, si l'on ne dit pas des maintenant : il y a une pensée nouvelle qui doit inspirer les faits nouveaux, il y a un droit social à établir, pour que la réforme sociale soit accomplie, on ne voit pas apparaître le législateur autorisé du monde socialiste. 11 y aura un pouvoir politique avec un Parlement comme ceux d'aujourd'hui. Ce pouvoir sera forcément l'âme et le centre directeur de la Révolution avant qu'elle soit faite; c'est de lui qu'on attendra tout, qu'on espérera tout, c'est lui qui essayera de réorganiser la SO< iété. Avec quoi pourra-t-il le faire7 Ce n'est pas avec des travail-
leurs qui auront encore livré une bataille, pour remettre leur sort entre les mains de l'Etat édifié par leurs exploiteurs, au lieu de le supprimer. Ce sera avec les mêmes moyens d'action, les mêmes méthodes qui ont servi à organiser l'exploitation des travailleurs. Il est vrai que cette fois, ce sera le pouvoir socialiste qui se sera mis à l'œuvre au profit du prolétariat.
Mais que signifie la substitution d'un pouvoir à un autre, d'un personnel à un autre? L'essence du socialisme peut-elle être dans un gouvernement? Est-ce que c'est l'Etat qui fait l'ordre social? Tout le monde sait le contraire. Mais alors, montrez-nous donc avant tout le législateur et non le pouvoir: dites-nous donc où est le Droit? Le législateur, l'organisateur, la conscience inspiratrice et directrice, c'est le prolétariat tout entier. Les travailleurs conscients doivent agir : ils ne peuvent, ils ne doivent rien attendre d'aucun pouvoir; les travailleurs inconscients et qui n'agissent pas sont faits pour être exploités, on ne leur doit pas autre chose. Or, en quoi peut consister l'action des travailleurs, quand l'ère de la Force est enfin close? elle se résume dans l'œuvre de Constitution de la société, c'est l'œuvre morale et juridique par excellence, pour laquelle s'associent toutes les libertés.
Est-ce qu'il y a un pouvoir politique qui puisse encadrer et diriger une pareille Révolutio n?