LES ANCIENS PAUVRES
Nos temps vils et dégénérés ont môme accompli la corruption des pauvres, des pauvres qui venaient autrefois porteurs de haillons et de Jumière, des haillons de la misère terrestre et des divines clartés de Jésus. De nos jours ce ne sont plus des pauvres dans la grâce et la hauteur mystique de l'expression, ce sont des vagabonds, des guenilleux, des truands flanqués de compagnes plus hideuses que leurs vêtements en lambeaux et, dans ces coureurs louches, dans ces mendigots importuns et envahisseurs, je ne reconnais plus ces membres vivants du Christ qui vous payaient au centuple une légère aumône par un de ces sourires, éclaireurs de rides et fondeurs de nuages, sans doute prêtés à ces visages malheureux par la bonté des Saints et des Anges. Ils ne venaient pas, le soir, réclamer d'un ton sinistre le tribut de la grange et de la paille pour donner, en échange, la
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vcniiiiic et riioircur. Xoji, c'csl en plein midi, c'est aux heures chaudes et éclatantes qu'ils approchaient, sans hâte et sans bruit, par les méandres des sentiers discrets. Appuyés sur leurs bâtons, les cheveux pendants, la tête courl)ée, ils s'avançaient du pas des humbles, accompagnés du chant des oiseaux et du bourdoimement des insectes joyeux. Et les fronts les plus assombris s'épanouissaient à les regarder venir, à voir se balancer sur leurs épaules tremblantes la double besace, comme un semoir ouvert répandant à l'entour l'abondance des grâces et la magie des bénédictions. Ces journées-là étaient ensoleillées, ces indigents à l'escarcelle vide chassaient les brumes et égayaient, à la ronde, l'austérité du firmament. A leur aspect jamais une impatience ou un froncement de sourcils; dans la maison hospitalière c'était la douce humeur, le familial contentement, comme à l'arrivée de vieux amis. Des bons regards de ces pauvres on gardait une impression de calme et de repos, comme une extase dé surnaturel amour. Leur souhait de prospérité, lorsqu'ils avaient reçu le pain et l'eau, était solennel comme le chant des antiennes, grave comme le geste du Bene-
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(licdt' ro.v, il ;i\;iil, hi sjiiiclioii ;m()(''li((iH' r( rassentiment divin. A ces anciens, à ces seuls et vrais pauvres, hélas disparus, appartenait, de droit céleste, le pouvoir de lier et de délier les peines. Ouelfjues onces de pâture, rpielques «jout(es de hreuvarje accordées à ces dénués se tiansforniaient en moisson de (jloiie pour le donneur compatissant. Aussi, après la chaleur de l'accueil, le mendiant à son départ étaitil suivi par le regret des âmes. Dans le silence des belles après-midi son pas traînant et iné()al, à l'instar d'une harmonie lointaine, résonnait sur les pierres du chemin, du chemin qu'il redescendait en remerciant Dieu d'avoir calmé sa soif et apaisé sa faim.
Et je considérais longuement ce condamné de la vie, ce forçat de la vieillesse, cet abandonné des routes poudreuses, et,de ses paumes halées, de ses doigts racornis me semblait pleuvoir une jonchée de roses et de marguerites, le nouveau miracle de la multiplication des fleurs. Et tout ensemble, derrière l'homme envoyé, un sillage d'or se déroulait aux flancs du coteau, et dans mon esprit émerveillé, dans mon cœur attendri, j'admirais, j'adorais la ma-
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(juificence des promesses évangéliqiies qui, sur les traces misérables du plus infime déshérité, faisaient verdir et fructifier les jardins du Ciel.