‹ Le sentier des larmesChapitre 3 sur 37 · LE CENTUPLE · texte numérisé non relu

LE CENTUPLE

Maintes fois il nous est donné de rencontrer de pieux vieillards exacts à toutes les observances, dépassant même la loi du précepte pour atteindre la haute école du conseil^ ne se contentant point de la messe dominicale et poussant le zèle et la ferveur jusqu'au méritoire supplice des vêpres, des vêpres braillées et nasillées, écorchement des psaumes hautains par l'apreté des bouches et l'enrouement des voix. En plus, les rosaires monotones et endormeurs, les sermons routiniers, les catéchismes rabâchés. Ces vieillards furent, jadis, de fieffés libertins, des coureurs délurés, des godelureaux sans foi, ni loi, buvant r iniquité comme Teau des fontaines, selon l'expression encolérée des matrones sévères. L'assassinat et le vol ne leur sont point reprochés, mais seulement la débauche effrénée que les grand'mères nomment le crime, en se hérissant de signes de croix. Mais quand

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CCS lionijiics qui en prirent, sans doute, trop à leur aise avec le sixième et le neuvième, — deux numéros difficiles, — quand ces anciens joyeux, atteints par les glaces de la sénilité, se convertissent, fort sincèrement d^ailleurs, et renoncent au guilledou pour le chapelet, il ne manque pas d'inexorables juges pour s'écrier du fond de leurs propres turpitudes :

Ah ! ces vieux diables qui se font ermites !

C'est bien à tort qu'une pareille exclamation est formulée. Croyez-vous donc, bigots et bigotes, gent exécrable, que le Dieu de toute lumière et de toute justice soit, comme vous, intolérant et sectaire. J'affirme qu'une passagère fornication est moins peccamineuse que cette moquerie lancée d'une bouche sarcastique à de pauvres brebis revenant au bercail ! Les censeurs intransigeants sont plus loin du christianisme que les faibles pécheurs avouant leur inertie et leurs fautes. C'est le Christ, lui-même, qui l'a prophétisé : les peines acceptées en cette vie, compteront au centuple sur l'autre versant de l'existence pour compenser les erreurs et effacer les égarements. Vous imaginez-vous que La

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Foiilaine rcvcUnit un ciliée, n'opiail p;is mille fois ses contes lérjors, ^- compris Joconde? T/est au luirjucnot, c'est au janséniste que Dieu marchandefa l'équitaLIe pardon. In flirt juvénile pendant un beau soir printanier, favorisé par l'occasion et riierbe tendre, me semble payé par une audition de vêpres villageoises, malgré l'encens et l'harmonium. Cette assertion fera certainement jeter les hauts cris, — si les revenants peuvent crier encore, — à l'ombre de cette pauvre dame de mon vallon qui, après la publication de mes premières rimes de jeunesse, émettait à mon sujet cet aphorisme inquiétant :

Il va démoraliser nos campagnes !

Voyez-vous quelques strophes d'amour, ma foi pas mal tournées, mais en pleine candeur d'àme, entraînant les masses rurales dans les voies de la perdition? X'est-ce pas à rire aux larmes?

Tranquillisez-vous, douairière vénérable, et ne redoutez même pas les malédictions enfiellées de ma vengeance. Je me gausse un peu de vous, avouez qu'il y a de quoi, mais ce sera là tout TelYet de ma rancune. Vous avez dii me souhaiter l'enfer, je ne vous désire que le ciel, une fois votre ntol-

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ligence rectifiée. Le bon ciel où j'ai le ferme espoir de vous rejoindre et de voir entrer, avec moi, toutes nos campagnes démorali-

sées,

DOLENTES r:îf.\l>EÎ.LES

Dans les corridors nus, clans les chambres délabrées, dans les servitudes croulantes de la pauvre maison, jusqu'au creux des troncs vermoulus de ces arbres rares qui, aux alentours, achèvent de mourir, la piété naïve des petits enfants a construit des sanctuaires, édifié des oratoires avec des lambeaux d'images peintes, des débric de chapelets, des moignons de statuettes aux cous, aux jambes, aux bras fracturés. Et mon cœur se lamente de voir ces exhibitions affreuses, risibles pour le passant, révoltantes pour Pesthète, où de jeunes âmes, grandies dans la tristesse et la pauvreté, se sont efforcées d'incarner leurs aspirations célestes, leurs coups d'ailes impuissants vers Vaii-delà, leur instinctif amour des illuminations d'en haut planant sur l'amoncellement des misères...

Quelle doit être la candeur de ces âmes, leur habituelle mélancoHe; quelles doivent

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être leurs ténèbres accoutumées, pour qu'un semblant de rayon leur puisse venir d'un Jésus sans tête, d'une Viercje Marie sans bras, d'un Jean-Baptiste coupé en deux. On peut même dire qu'il y a plus laid que ces morceaux informes : les gravures entières. L'industrie bestiale de la chromolithographie profanant les couleurs et les formes, violant le dessin et la norme des ombres, vrai blasphème proféré par les démons inférieurs contre les lois éternelles àe la beauté plastique, cette fabrication sacrilèye qui a transposé sur un mode de laideur foraine la splendeur des anges et des saints, a fait pulluler ces produits infâmes jusqu'au fond des hameaux et des bourgades, corrompant tous les goûîs, salissant tous les yeux. Détail navrant ! Ces petits êtres, aux âmes exquises, croyant accomplir une œuvre pie en épinglant à quelque mur une piteuse image, se rendent compte qu'un tabernacle doit s'environner de toutes les beautés de la création. E^ quelles sont ces beautés pour eux qui jamais n'en contemplèrent de véritables? De misérables verroteries, des épingles coloriées, des colombes de massepains, des fragments de miroirs brisés. Mais, quand

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ils atironl (jraiitli,ccs aicliilecles J'Iioricurs irauroiit-ils pas des lianssenit*ii(s d'(''|)aulL's (fiii (''hiaiilei'Oiif, [)ius loin <|ii(' Iciiis chapelles, le sol hésilaiit de leur toi? La liitieiir coiislalée des siimilacies ne rejaillira-1-elle pas sur les symboles?

O mes eni'aiils, qu'avez-vous besoin de ces (jnenilles dévotes, de ces oripeaux sacrés ! Si la grande Eglise où l'on dit la Messe ne sulïit pas à voire jeune ardeur, regard'z près de vous, dans le sein même de votre demeure et répondez-moi si vous n'apercevez pas le Sacrifice et la Victime. Si la mère gui vous mit au monde dans la douleur et dans les larmes ne vous représente pas mieux qu'un papier peint la majesté et les souffrances de la Rédemption.

Et cette figure-là ne peut, en aucun temps, décroître ou s'amoindrir. Plus vous avancerez en âge, plus s'élargira votre conscience, plus l'Auréole, déjà entrevue par vos regards novices, gagnera en amplitude et en fulguration. A tous il n'est pas donné de rencontrer et d'adnn'rer la manifestation formelle de la Beauté, mais qui n'a jamais trouvé la vivante hostie, cette incarnation ncrmLiiiL'nlc du (Irucifix sau-

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veur, qui ne la croise chaque jour, qui ne rétreint de la main et du cœur, qui ne peut agenouiller devant elle son hommage et ses adorations !

L'ECRAN IXLTILE

(Jue de personnes respeclaJjles, justement environnées d'estime et de vénération, se laissent aller à pousser Tinterjection du renard impuissant à l'aspect des raisins d'^or :

Ils sont trop verts !

Mépriser la richesse est une blâmable exagération. Prétendre qu'elle entraîne Fatalement une pluie de malheurs est une douce folie, souvent commise par ces saintes âmes, bornées et résignées, qui ne perdent pas une occasion de vous rabâcher ce prêche : « Ne demandez pas la fortune toujours accompagnée de maux bien plus épouvantables que tous les désagréments de la pauvreté ».

0 Iiévérendes chanoinesses, croyezvous ?

Alors, d'après vous, l'indigence est une panacée qui vous préserve, un spécifique qui vous guérit, un antidote qui vous sauve,

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une salutaire prophylaxie qui vous vaccine inf'ailliblemeut contre toutes les peines, toutes les déceptions, toutes. les amertumes de la vie. S'il en était ainsi, Mesdames, la gêne et la lésine seraient presque de désirables compagnes. Je dis presiiue, en insistant, car, en toute sincérité, l'aisance est une bien charmante amie dont la conquête mérite des efforts, et la conservation de formidables étreintes. Mais vous attribuez à la pauvreté une foule de qualités éniinentcs qui lui font totalement défaut. Vous revêtez, à tort, cetle hideuse Carabosse de tous les dons lumineux qui apparliennent aux bonnes fées. Interrogez vos jours, vos heures, vos minutes et diles-moi si le fait de manquer d'or est un parapluie tellement enchanteur, qu'il vous évite toutes les grêles et toutes les ondées de l'adversité physique ou morale. Votre bourse est vidée comme le cou d'un pendu, c'est bien; êtesvous dispeiisée des labeurs pénibles et ingrats, des maladies longues et douloureuses, des persécutions iniques, de la brutalité ambiante, des intempéries réduisant votre av(^>ir exigu à des coquilles de noix et à des peaux de châtaignes? Et votre cœur, si doux et si sensible, d'autant (jue la

L KciiA.N iM nu; '-

iiiisèrc a plus pit'liiic ses aleiilôurs, le prnsoz-vous (jarauli par un triple airain, contre le poiijnard de la douleur? Non; l'alllictiun el le désespoir fondront sur vous à (jrin'es déployées dont les pointes iront se rejoindre à travers vos lilires, ne laissant jiuciin espace sans mutilation, aucune réyion sans blessures. Les corbeaux de la loi s'acharneront sur vous, comme sur les cadavres des champs de bataille se précipitent les corbeaux du ciel, ^'ous perdrez des enfants bien-aimés, vous éprouverez ce dénuement de rame que toute lueur abandonne e( même, comme suprême calice, Aous verrez des êtres chers tomber en défaillance morale, répugnante, incurable, abominée. En vérité, je ne vois pas quel désastre nouveau pourrait vous amener la Fortune. II convient de raisonner autrement. C'est plus réel et plus diqne. Convenez franchement que sur votre têt^, matériellement maudite, se sont donné rendez-vous toutes les calamités; que tous les papillons noirs envolés de la boîte de Pandore ne cessent de voltiger, en cadence inexorable, autour de votre front et de vos yeux. Dites que le Seigneur vous accable, mais que les épines de \'ulre couronne lleuririjut en

roses parfumées. Pour ce qui est d'attribuer à votre indicjence des propriétés de bouclier, renoiicez-y. Ce n'est qu'un manteau troué, un chapeau percé, un écran mutile.

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