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CHAPITRE IV

l** La conception artistique.

Avec Dante, Pétrarque, Ronsard et Léonard de Vinci, nous avons terminé le cycle de l'évolution préliminaire par laquelle se développe et s'affirme le sentiment de la nature. Désormais l'art est en puissance de ses moyens; écrivains et peintres se distinguent ou s'apparentent de plus en plus suivant leurs tempéraments et leurs tendances, bien plus qu'en raison des régions et des époques.

Cet aperçu de la représentation du paysage par l'art moderne, si riche et si divers, aura nécessairement le caractère d'un résumé. C'est d'ailleurs aux auteurs récents que nous avons emprunté, dans les pages précédentes, la plupart de nos exemples. Seule une brève synthèse s'impose.

La conception artistique est dominée par trois orientations principales. Vis-à-vis de la nature comme de rhomme ou de la légende, écrivains et peintres sont d'abord classiques, romantiques ou natura-

listes. La classification ne saurait être évidemment rigoureuse en tout état de cause : mais il est bien rare que chez un artiste une de ces trois tendances ne prédomine pas. Car il s'agit pour nous de tendances personnelles, et non d'écoles ou d'étiquettes.

Les classiques ont pour premier principe rimita-, tion de la nature : mais par « nature » ils entendent la réalité, et surtout l'homme, et encore l'homme dans son âme et ses sentiments, — non pas isolé, mais vivant en société, dans le milieu le plus favorable pour observer les réactions psychologiques. Autant de raisons pour lesquelles les classiques ne seront guère sensibles aux paysages : les aspects extérieurs des choses comme des êtres les intéressent peu : leur champ d'expériences est généralement limité à la vie intérieure, urbaine ou mondaine.

Le second principe ne les prédispose pas davantage au sentiment de la nature : suivez la raison. Tout au moins le renfermera-t-il dans des bornes étroites. En effet, ils préféreront toujours la nature asservie à la raison, pliée à la volonté de l'homme pour son agrément ou son utilité : jardins « à la française » avec arbres géométriques seront l'expression suprême — et outrée — de cette tendance. D'une façon générale, ils ne se plairont qu'à une nature sage, raisonnable, équilibrée, avec des horizons harmonieux aux lignes reposantes, bien proportionnées, — telle que dans l'Ile-de-France et la

LES MODERNES : TEMPÉRAMENTS ET TENDANCES 2l3

Touraine, la Grèce classique ou le pays florentin ^ Ils auront horreur — comme en psychologie — du spectacle rare, tourmenté, sauvage. Fait très remarquable : quand un écrivain se « classicise », il revient aux paysages simples, aux horizons familiers de chez lui : ainsi M. Maurice Barrés qui jeta l'ancre en Lorraine au retour de Venise et de ses voyages méditerranéens.

Enfin l'exécution sera nécessairement sobre, sans souci de pittoresque, les descriptions courtes et précises, les détails subordonnés à l'ensemble et généralement négligés. Les peintres, de leur côté, rechercheront la belle ordonnance et l'harmonie du tableau.

Voilà les principes généraux. Dans la pratique l'exécution diffère avec les tempéraments et les écoles. On a vu déjà les divergences entre les Grecs et les Latins. Les écrivains classiques, de Louis XIII au milieu du xviii^ siècle, ont été encore plus éloignés de la nature que les Romains ; les plus grands n'y ont pas jeté les yeux, à l'exception de La Fontaine qui, par sa science de l'attitude, du relief, n'est pas un pur classique ; dans toute la correspondance si variée et si primesautière de M™® de Sévigné, à peine a-t-on pu glaner une lettre où elle décrit — d'ailleurs en termes personnels et imagés — la chute des feuilles. En règle générale, les paysages ne les intéressaient pas — à l'instar des Grecs — car ils n'auraient pas été embarrassés pour exprimer leurs sentiments.

La pastorale était laissée aux auteurs de second

1. Encore les paysages grecs peuvent-ils être interprétés « romau tiquement », si je puis dire (Cf. Byron).

2l4 LE SENTIMENT DE LÀ NATURE

rang, dont les descriptions étaient fades et monotones, sans plastique : aucun sens visuel (ou auditif) du pittoresque, aucune réaction sentimentale provoquée par la nature en dehors des associations ressassées depuis seize siècles : bois ombreux, campagnes riantes, sources claires. Lorsqu'un grand écrivain s'essaie à la description, il n'est ni plus neuf ni plus vivant, même quand son imagination peut se donner libre cours, comme dans ce passage de Télémaque ' :

Ce pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or. Les hivers y sont tièdes et les rigoureux aquilons n'y soufflent jamais. L'ardeur de l'été y est toujours tempérée par des zéphyrs rafraîchissants qui viennent adoucir l'air vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymen du printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre, dans les vallons et dans les campagnes unies, y porte chaque année une double moisson. Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de jasmins et d'autres arbres toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux qui fournissent des laines fines, recherchées de toutes les nations connues.

Zéphyrs, éternels printemps, arbres toujours verts et toujours fleuris, tel était alors l'idéal monotone de la campagne. La montagne n'était intéressante que comme nourrice de troupeaux, la mer comme véhicule de navires ou réservoir de poissons.

La Fontaine lui-même, lorsqu'il sort des croquis d'animaux où il excelle, ne fait pas mieux. Je n'ai jamais compris pourquoi on s'extasiaitsurlatraduction des Géorgiques — élégante, sans doute, mais en somme traduction — qu'il a insérée dans le Songe d'un habitant du Mogol. On a récemment vanté les

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