‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 119 sur 157 · Livre VIII (Description de lu Bétique · texte numérisé non relu

Livre VIII (Description de lu Bétique

LES MODERNES .* TEMPERAMENTS ET TENDANCES 2l5

paysages d'Adonis : j'avoue que les vers suivants, qu'on a cités avec force dithyrambes, pourraient aussi bien être signés Racan ou Florian :

Je n'ai jamais chanté que l'ombrage des bois, Flore, Écho, les Zéphirs et leurs molle» haleines, Le tapis vert des prés et l'argent des fontaines.

Où est l'épithète neuve, le mot imagé, la métaphore pittoresque, le sentiment personnel qui porte la marque d'un grand écrivain descriptif? Et quelle banalité aussi pour décrire la Loire, dont l'aspect lui avait plu : « Cette fille d'Amphitrite, qui répand son cristal (!) avec magnificence* »! Pourquoi s'obstiner à demander à nos classiques ce qu'ils ne peuvent pas nous donner? Gomme les Grecs, ne sont-il pas assez grands par ailleurs?

La fadeur et le cliché n'ont pas moins sévi chez les écrivains italiens de la même époque.

La peinture de paysage, sous Louis XIV et sous la Régence, a été très supérieure en France (au moment où elle disparaissait en Italie) à la littérature descriptive : qu'on songe à Poussin, aux bergeries de Watteau, et surtout à ce génial Glaude Lorrain sur lequel nous reviendrons.

Après le romantisme, l'esprit classique a tenté des retours offensifs sous diverses formes. G'est d'abord le mouvement parnassien, classique surtout par l'inspiration et la sobriété, mais romantique encore par le souci du pittoresque; c'est le néoclassicisme, revenu du symbolisme, qui, avec et aprèsM. Henri de Régnier, réhabilite les jardins à la française et les parcs de

1. Voyage en Limousin, Cf. F. Brunot, Hist. de la langue fr.^ IV, 302.

2l6 LE SENTIMENT DE LA NATURE

Louis XIV; c'est enfin le régionalisme de M. Maurice Barrés. En Allemagne, l'Italie a « classicisé » Gœthe. L'Italie elle-même est devenue classique dans sa période carduccienne, au cours de laquelle la nature tient peu de place — entre Leopardi et d'Annunzio K En Angleterre, l'école psychologique de Dickens présente un caractère analogue. Mêmes causes, mêmes effets.

Mais les nouveaux classiques, qui ont passé dans leur jeunesse par une phase romantique, ont une supériorité sur leurs ancêtres : ils ont acquis la vision et le sentiment du paysage, et ils ont gagné, dans leur seconde manière, la sobriété et la concision. L'exemple typique est celui de Gœthe, mais on en peut citer d'autres : les paysages lorrains de M. Barrés auraient-ils leur relief et leur âme, les croquis de Mistral leur pittoresque et leur vie, si leurs auteurs ne s'étaient nourris que de nos anciens classiques?

Les grands peintres de la nature sont incontestablement les romantiques, qu'on s'efforce si injustement de discréditer depuis quelque temps. On se rendra compte plus tard qu'ils sont les plus puissants

1. En mettant à part Giovanni Pascoliquiesl de la lignée romantique. — Ou pourrait encore citer le psychologue moraliste Tolstoï et l'Espagne classique (Cervantes et les tragiques), qui n'a prêté aucune attention à la nature : les rares croquis de Don Quichotte ne viennent que lorsqu'ils sont absolument nécessaires au récit.

créateurs de la littérature moderne, par la pensée comme par la forme, — tandis que les classiques n'ont songé qu'à nous adapter la littérature grécoromaine. Ils plongent d'ailleurs leurs racines dans l'antiquité, dans le monde celtique et germanique comme dans l'Inde, d'où ils rejoignent — comme ils en ont eu nettement conscience — la grande période (fin xviii^-xix*' siècle) par Dante, Shakespeare et Milton, qui sont des leurs, et qu'ils ont remis à leur place.

La première faculté libérée, c'est l'imagina tto»-, tenue jadis dans d'étroites lisières. Dante est un tempérament essentiellement romantique par la fougue de son esprit créateur : c'est avec le dessinateur le plus romantique peut-être de tempérament — Gustave Doré — qu'il a trouvé son interprète le plus expressif. L'imagination joue un rôle important dans la Légende des Siècles et les Orientales^ dans les ballades allemandes et anglaises, voire dans mainte description américaine de Chateaubriand, Les paysages de Jocelyn n'ont pas été vécus : M. Gaston Bonnier a montré récemment dans un curieux article^ que Lamartine avait peuplé ses Alpes d'animaux et de plantes qui n'y avaient jamais habité, en mettant près des glaciers des élans, des brebis et des cygnes, en faisant poussera côté des neiges le lierre et la giroflée de la plaine, le câprier du Midi.

Les romantiques ne sont donc pas des observateurs, et l'imagination, trop débordante, risquerait de les dév^jer. Par contre elle donne à leurs peintures une fougue et une intensité de vie inconnues avant eux.

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