Trionfo délia wortc, p. 2i
On entendait des gazouillements d'oiseaux proches et lointains. On entendit le mugissement d'un bœuf; puis un bêlement; puis la plainte d'un enfant. Au bout d'un instant, toutes les voix se turent; et on entendit seulement cette plainte.
Elle n'était pas Aiolente ni interrompue, mais faible et continue, presque douce. Et elle attirait l'àme, la détachait des autres choses, l'enlevait à la séduction du crépuscule, pour l'alourdir d'une véritable angoisse qui répondait à la souffrance de la créatm'e inconnue, du petit être invisible *.
L'odeur — surtout dans sa manifestation la plus agréable, le parfum — joue, pour beaucoup d'individus, un rôle au moins aussi important que le son dans la nature. Sans la senteur de l'embrun le paysage marin serait incomplet. Le baume des fleurs d'orangers et de citronniers, dont certaines régions sont plus ou moins imprégnées selon l'époque, a contribué à la réputation et au charme de la Côte d'Azur, de la Gampanie, de la Sicile. Les forêts exhalent aussi des relents très spéciaux, suivant les essences qui prédominent : des sapinières des Vosges ou des Alpes, des pinèdes du midi les effluves résineux n'ont aucun rapport avec l'odeur de mousses et de feuilles mouillées qu'on respire sous les futaies humides de chênes ou de hêtres. La montagne, elle aussi, a son arôme complexe, qui s'accuse avec
1. Cf. aussi Mireille, chant I, co « crépuscule » : « De temps en temps dans le marais s'entendait tinter une sonnaille, et la chouette, qui rêve, au chant du rossignol ajoutait sa plainte. » Il y a dans le texte une harmonie iraitative intraduisible. Voir cnfm dans la Nouvelle Iléloïse (partie V, lettre 7) le début de la description des vendanges : « le bruit des tonneaux, des cuves... ; le chant des vendangeuses... ; la marche continuelle... ; le rauque son des instruments... »
l'altitude, et qui est tout différent de celui des plaines.
On sait quel parti a tiré Baudelaire de l'expression des parfums. L'arôme sauvage du bois a trouvé son interprète délicat avec André Theuriet. « Gela sent bon », disait Sainte-Beuve de son premier recueil. Relisons surtout quelques strophes de ses Foins où l'odeur est la note dominante du paysage : à chaque quatrain, comme un leit-motiv^ reviennent les mots odorant^ senteur, -arôme, parfum^ subtile haleine...
Le goût accompagne l'odorat, mais sa part est pour nous des plus restreintes. Cependant on ne saurait s'abstenir de rappeler le goût salé que laisse aux lèvres l'embrun de la mer, et la saveur aussi caractéristique, quoique plus fine et moins connue, de l'atmosphère dans la haute montagne : « L'ali' surtout prend une saveur particulière, qui grise un peu, et dont on est insatiable une fois qu'on Ta goûtée*. » « La nuit, humide après la pluie — écrit le poète russe Fofanoff — a goût de miel et de chaleur » .
D'autres sensations parfois plus rares, en ce sens qu'elles ont été moins souvent décrites, sinon perçues, méritent d'entrer aussi en ligne de compte, celles qu'on pourrait qualifier d'atmosphériques, et qui impressionnent soit notre sens tactile, soit directement notre organisme nerveux.
La chaleur et le froid, avec leurs innombrables variantes, sont les plus communes et commandent plus ou moins les autres. Leur importance, tant objective que subjective, n'a pas besoin d'être sou-
1. J. Morland, La découverte de la montagne [L'Opinion, 11 janvier 1913).
lignée : le même aspect de la nature diffère singulièrement suivant la hauteur thermométrique, quelle que soit d'ailleurs la saison, et l'écrivain comme le peintre doivent nous faire sentir le paysage frileux (il s'en trouve en été), qui semble se contracter, se recroqueviller sur lui-même, et celui qui, au coQtraire, s'abandonne au libre jeu des chaudes haleines vivifiantes.
La sécheresse et l'humidité n'offrent pas moins de contrastes; les contemporains commencent à y prendre garde, témoin le passage du Triomphe de la Mort * :
Ils étaient sur la colline, de nuit. La lune montait sur l'arc du ciel. Une fraîche humidité se dilatait dans les vastes masses végétales encore vibrantes de l'averse de l'après-midi. Tout le feuillage pleurait, et ces myriades de larmes diamantines scintillaient à nouveau à la clarté lunaire.
La sécheresse du désert offre un contraste parfait avec la « douceur angevine » que chantait Joachim du Bellay, douceur du paysage de France que bégayait déjà le trouvère de la Chanson de Roland. L'approche de l'orage produit une réaction analogue sur l'individu et sur la nature, dans ses éléments animaux et même végétaux. La lourdeur de l'atmosphère, accrue encore par l'humidité, sa légèreté aux grandes altitudes, l'agréable caresse de la brise sur la peau sous des vêtements légers ', l'acre morsure du vent froid sur le visage : autant de sensations qui concourent à l'impression produite par le paysage