Cf. ci-dessus, p. 22, la citation de Salis-Scewis
3. Cette expression a été reprise par Schiller [Guillaume Tell, acte II, scène ii).
mence à jaunir tout doucement, d'abord à peine écrue, jaune de chrome, puis paille, couleur de blé mûr. La teinte devient chaude, s'allume, vibre, s'intensifie, jusqu'au safran presque ocracé. Puis le géant de neige se décolore par une autre gamme de tons : le rouge se mêle au jaune pour l'éliminer ensuite ; c'est tour à tour un orange éclatant, un vermillon plus pâle, un incarnat déteint, un rose langoureux, et une dernière touche de saumon, à peine indiquée par places, qui, par contraste, verdit la splendeur voisine des vastes et lointains champs de neige.
Les couleurs si riches de l'automne ont été finement vues par M. Laurent Tailhade au cours d'un article improvisé à la hâte (oct. 1912) :
C'est la saison de l'Or, de l'or tantôt fumeux, tanlôt bruni, or éteint des vieilles icônes, or étincelant des bijoux roturiers, or jaune, or vert, or fauve, nuances magnifiques, sourdes et profondes, nuances des châles indous et des tapis sarrasinois. C'est la saison de la Pourpre, du rouge poussé au cramoisi, depuis le vermillon et le rose de Chine, les rouges saumonés d'un peu de jaune, se dégradant vers l'orange ou le cinabre, jusqu'à l'hyacinthe, aux rouges violacés des chrysanthèmes et de la vigne-vierge, à l'écarlate des sauges.
Nous aurons l'occasion de signaler plus loin les tempéraments de coloristes chez les écrivains et les peintres. En dehors du sens des nuances, certains peuvent posséder à un très faible degré le souvenir des couleurs. Lamartine est un des exemples les plus frappants de cette mauvaise mémoire visuelle. Inutile de chercher à reconstituer le paysage de Sorrente, où le poète vécut de longs mois, d'après cette merveilleuse élégie du Dernier regret^ suivant
les méthodes de la « lecture expliquée » : les « sables d'or » sont outrageusement bruns, d'un brun volcanique presque noir, et les « golfes couronnés de bois silencieux » n'ont plus porté de forêts depuis l'époque romaine.
Lamartine est en revanche un auditif remarquable. Nul mieux que lui n'a senti et exprimé ces « harmonies de la nature », dont un de ses recueils porte le nom, et qui tiennent une si grande place dans son œuvre.
Déjà, pour tous les esprits même frustes, il est un certain nombre de bruits qui font partie intime du paysage. Pouvons-nous abstraire le mugissement des (lots du spectacle d'une mer en furie? La vision d'un ciel orageux évoque le tonnerre ; le frémissement du vent dans les arbres est un des charmes de la forêt, ^lais peu d'entre nous sont sensibles aux mille sonorités qui impressionnent si fort les tempéraments musicaux. Avons-nous jamais prêté attention, par exemple, dans une prairie ou un champ de blé, par un beau jour d'été, aux bruissements des insectes, si divers comme timbre, hauteur et rythmique? Si nous pensons à un paysage alpestre, entendons-nous les voix de la montagne ?
Lamartine, au contraire, décrit-il le matin, il n'aura garde d'oublier les sonorités caractéristiques :
L'oiseau chante, l'agneau bêle, L'enfant gazouille au berceau, La voix de l'homme se môle Aux bruits des vents et de l'eau,
L'air frémit, l'épi frissonne, L'insecte «au soleil bourdonne, L'airain pieux qui résonne Rappelle au Dieu qui le donne Ce premier soupir du jour'.
Le poète autrichien Lenau — musicien de tempérament comme tant de ses compatriotes — se rappelle-t-ii en plein océan son pays natal? Ce sont les bruits familiers qui reviennent à son esprit. Aucun exemple n'est plus lypique :
Il me semble entendre dans le vent le bruissement de ta feuillée de chênes...
Dans le rude choc des vagues murmure pour moi ton torrent du rocher : d'un bruit sourd, plein de reproche, il appelle l'ami ;
Et le tintement des cloches de tes troupeaux arrive jusqu'à moi, et doucement le son perdu de ton chant des Alpes;
L'oiseau dans les branches chante, mélancolique murmure le bocage, et chaque feuille de l'arbre frémit et crie : Souvienstoi de moi=^.
Veut-on comprendre à quel point l'élément auditif, — sa présence, sa disparition, son absence — , complète un paysage et l'individualise, il faut relire cette belle page de Gabriel d'Annunzio, qui, après avoir décrit par la ligne et la couleur un tableau de crépuscule, termine ainsi* :
1. Harmonies poétiques et religieuses^ Hymne du malin. Voir aussi daus le même recueil (Hymne du soir dans les temples) la strophe qui commence par ces vers :
Le bruit de la foudre qui gronde Et s'éloigne en baissant la voix...
Et dans Jocelyn (2* époque), ce passage si frappant :
Arbres harmonieux, sapins, harpes des bois...