CHAPITRE II
Malgré leur extrême diversité, les paysages présentent quelques catégories spéciales que l'on rencontre, avec des variantes, sous tous les climats et latitudes : les trois principales sont les paysages marins, montagnards, forestiers, chacun avec sa dominante — l'eau, le relief, l'arbre, — chacun avec ses admirateurs particuliers et souvent exclusifs.
C'est ici que — snobisme à part — la différence de tempéraments, d'affinités s'affirme le plus irréductible. L'éducation, l'habitude, les conditions du premier contact peuvent jouer un rôle, mais il est secondaire. L'atavisme lui-même n'est pas tout : si l'on conçoit fort bien que les Bretons soient épris de la mer et les Savoyards de la montagne, on s'explique plus difficilement la prédilection constante de tels Parisiens pour l'Océan, de tels autres pour les Alpes, et la présence de goûts opposés parmi les membres d'une même famille à la suite de séjours et de voyages dans ces diverses contrées. La mise en contact provoque généralement, dès le début, des réactions qui ne trompent pas et qui se démentent rare-
go LE SENTIMENT DE LA NATURE
ment. L'opposition est surtout nette entre la mer et la montagne.
Sous cet aspect, le sentiment de la nature s'individualise, et revêt des formes particulières.
Les côtes de France offrent deux types essentiels de mers et de paysages marins : la Manche et la Méditerranée, entre lesquelles l'Océan fait transition, à mesure qu'on descend en latitude, en se rapprochant toutefois davantage de sa voisine du nord.
La différence s'avère d'abord par le climat, le ciel, le coloris. L'atmosphère plus brumeuse de la Manche, accentuée encore dans la saison hivernale, verdit et plombe la nuance de l'eau, qui étincelle au contraire, au midi, comme une vaste coupe de turquoise ou de saphir chatoyant. La couleur s'avive également sur les côtes provençales par le sol, les maisons, les toits, tandis qu'au bord de la Manche, rochers, landes, falaises grises, où la verdure ellemême éteint ses tons, portent de rares demeures aux chaumes bruns et mousseux. Le contraste est encore plus frappant si l'on compare la Côte d'Azur ou la Riviera de Gènes au littoral breton ou picard, car le relief des montagnes voisines, piquetées de maisons et riches en vergers opulents — oliviers, orangers, vignes — jusqu'au bord du flot, s'oppose singulièrement aux lignes monotones des rivages dénudés, battus par les vents, que fuit Tarbre comme le village.
La lame de la Méditerranée est plus courte que celle de la Manche et surtout de l'Océan (qui ne prend d'ailleurs toute son amplitude qu'en pleine mer);
elle donne ainsi l'impression d'une mer plus débonnaire. Mais la différence essentielle réside dans les marées. La Méditerranée, éternellement rivée à sa conque toujours pleine, tantôt lisse, tantôt sculptée par le vent, est plus jolie à l'œil et ne présente pas Taspect certainement déplaisant (surtout à première vue) du jusant happé par l'horizon, laissant à découvert le fumier malodorant de ses algues et le charnier de ses coquilles vides, de ses crustacés éventrés. En revanche, l'Océan et la Manche offrent le spectacle incomparable de la vie marine, dont les épaves, charriées sur les bords par les majestueuses allées et venues du flot, laissent deviner toute la profusion des êtres étranges qui grouillent dans ses profondeurs. La Méditerranée est plus gaie, la Manche plus triste. Comparez ces deux croquis, rapides et pénétrants, de M. Paul Bourget et de Mistral :
Qu'elle est sinistre et froide cette mer [de Bretagne], d'où monte la clameur des goélands sortis des rochers, et inquiète, et monotone, et voisine du ciel dont les nuages pèsent sur les houles, éternellement! Mais à de certaines heures ces nuages s'écartent, l'azur du ciel apparaît : non pas l'azur presque d'un noir de saphir des beaux ciels du Midi; c'est un bleu délicat, où semble errer encore un peu du frisson glacé des longs hivers, un bleu pâle et qui teinte la mer de reflets tendres, — et dans la rumeur apaisée des vagues, la chanson de l'antique Sirène se fait entendre, encore toute pleine des mensonges de l'espérance, et si ravissante qu'elle ensorcelle les cœurs de ceux qui l'ont écoutée et qui ne l'oublieront plus *.
Quel contraste avec cette vision provençale :
La mer est une enchanteresse. Depuis que j'ai mis le pied sur l'onde souriante, je me sens envahir d'un bien-être délicieux. Tout fuit : la rive, les malicieux échos de la terre, les
1. Publié par E.Benner dans Le livre de la Patrie (1883), p. 254,
chagrins et les deuils de la vie. Dans l'ébloui ssement de l'abîme serein je me délecte. La voile blanche coupe le sombre azur du ciel. Le clapotis des flots lance ses jets d'étincelles diamantines. Moitié nus, les rameurs balancent à l'antique le branle de leurs corps *.
La Méditerranée, et surtout peut-être l'Adriatique, connaît aussi des gammes fines de demi-teintes. Cet aspect, moins vulgarisé, n'est pas le moins séduisant :
La mer avait une couleur délicate, entre l'azur et le vert, et qui peu à peu inclinait plus vers le vert ; mais le ciel, d'un azur plombé au zénith, et çà et là sillonné de nuages, était rosé dans sa courbe vers Ortone. Cette lueiu? se reflétait sur la ligne extrême de l'eau, paiement, donnant l'image de roses efl'euillées qui flotteraient. Sur le fond de la mer, par degrés harmonieux, se levaient d'abord les deux vastes chênes à la chevelure sombre ; ensuite les clairs oliviers ; puis les figuiers au feuillage vigoureux, aux rameaux violets. La lune, orangée, énorme, presque pleine, sortait sur l'anneau de l'horizon 2...
Les océans polaires ou tropicaux connaissent bien d'autres variantes qui nous entraîneraient trop loin. Il faut surtout mettre en valeur la différence entre les paysages côtiers et les spectacles de pleine mer. C'est généralement du rivage que nous contemplons, que nous aimons la mer; le relief, les découpures, les accidents et la vie du littoral nous semblent un élément essentiel du tableau. Les grands amoureux de la mer, qui cherchent à vivre sa vie, à la pénétrer, à s'isoler sur elle, la préfèrent au contraire sans rive, au large, sur le bateau qui flotte entre l'eau et le ciel. Ces paysages du large sont évidemment tout autres que ceux de la côte : comparons aux descrip-