CHAPITRE PREMIER
La faculté de sentir ne comporte pas — loin de là — le don de Texpression. En face d'un paysage, beaucoup éprouvent des sensations analogues à celles de tel peintre ou de tel poète — aussi vives ou plus confuses — , sans être capables de les traduire par le langage ou par le pinceau. Le sentiment de la nature demande, pour s'exprimer, des moyens artistiques.
Parle tableau comme par la description, l'art, si l'on peut dire, nous amène le paysage à domicile, nous le conserve et nous permet de l'évoquer à volonté; il nous rappelle des souvenirs personnels, il nous suggère l'image devisions analogues ou plus belles. Mais il ne décalque pas la nature, fût-ce à ses premiers bégaiements : et cela souvent à son insu, car la reproduction exacte et fidèle est souvent l'unique but recherché. La photographie elle-même, — qui arrive à être un art par le choix du point de vue, de la lumière, le soin de l'exécution — est une transpo-
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sition en noir et blanc, comme dans la perception de Victor Hugo. Il n'est pas jusqu'à la photographie en couleurs qui ne donne une impression très différente de la nature.
L'art transforme le monde extérieur sous l'influence des sensations dominantes, des circonstances, des facultés de réaction, de l'état d'esprit momentané et du tempérament personnel. Il élimine beaucoup pour styliser le paysage, pour faire ressortir l'impression d'ensemble en mettant en valeur les grandes masses — seules perceptibles dans les ébauches, les croquis, les descriptions sommaires — et en donnant plus d'importance aux détails caractéristiques. Le procédé est le même chez les écrivains, les dessinateurs et les peintres. Exagéré, surtout chez ces derniers, il conduit, comme nous le verrons, au truquage.
Pour le paysage comme pour le portrait et pour toutes les interprétations spécialement picturales % l'art produit souvent des effets supérieurs à ceux de la réalité. C'est le problème classique posé pour la première fois par cette profonde boutade de Pascal :
Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux! 2
A cela, on a maintes fois répondu que l'œuvre d'art intéresse bien plus comme interprétation que comme reproduction. De ce sentiment, on trouve
1. Il en est de même pour la sculpture de l'homme et des animaux.