‹ Le sentiment de la nature et son expression artistiqueChapitre 66 sur 157 · Pensées, art. VII, 31 (Ed. E. Havet · texte numérisé non relu

Pensées, art. VII, 31 (Ed. E. Havet

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l'embryon même chez les esprits simples et frustes qui manifestent leur admiration ou leur étonnement puéril à la vue d'un arbre ou d'un personnage transposé sur un tableau. Éduqué, il se développe en deux tendances principales, selon qu'il s'attache de préférence à l'exécution, à la technique, au « rendu », en un mot au « métier » et à la virtuosité du peintre, — ou au contraire à la traduction, à l'interprétation des sensations éprouvées par l'artiste devant la nature. Cette dernière forme est évidemment supérieure, et, en mettant au premier rang les éléments subjectifs, elle se place seule sur le terrain propre de l'esthétique.

Il y a donc incontestablement des paysages qui ne valent que par l'interprétation et dont les originaux sont incolores, voire laids ou repoussants, comme les aspects déguenillés de la « zone » parisienne — cahutes de chiffonniers, pelouses miteuses, tas de détritus et de décombres — dont Raffaelli s'est fait une spécialité. Mais il faut l'affirmer en revanche très hautement — et il n'y a pas longtemps que peintres ou critiques d'art ont cette sincérité — en tant que visions de la nature, l'art (peinture ou description) est fort inférieur à la réalité*. Encore faut-il, pour s'en rendre compte, être fortement impressionné par les paysages. C'est le cas des artistes, sensitifs avant tout, qui peuvent, dans leur transposition, faire percevoir à certaines personnes des sensations que le spectacle direct des choses, faute d'un affinement suffisant, ne leur aurait pas données.

Mais il en est qui sentent la nature aussi vivement

1. Dans ce sens, pour la peinture, cf. Fr. Paulhan, L'Esthétique du paysage, p. 44. (Paris, F. Alcan.)

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que l'artiste, bien que les moyens d'expression leur soient refusés. Ceux-là pourront voir dans le paysage vivant ce qu'a perçu le peintre ou l'écrivain, et, en outre, beaucoup d'éléments qu'il n'a pas pu représenter. Qu'un amoureux de la montagne, par exemple, après un mois d'ascensions, aille visiter une exposition de paysages alpestres : si son sens esthétique n'est pas retenu par un peintre de talent dont l'art d'interprétation le séduira, les toiles paraîtront pâles et ternes, comme de vagues évocations imparfaites et à peine approchées : il a vu sur place cent fois plus beau, plus varié, plus vivant, plus changeant, sans parler des spectacles panoramiques qui ne peuvent rentrer dans le cadre d'un tableau. Je parle de cette impression en connaissance de cause, pour l'avoir éprouvée très nettement à Turin, dans le petit musée des peintres de montagne organisé à l'Exposition de 1911 : j'avoue sincèrement qu'en dehors du « Gervin par l'orage » de A. Gros, la comparaison de la nature alpestre, appelée par mes souvenirs trop récents, me parut accablante en face de visions qui n'étaient point cependant sans mérite.

Pour l'artiste, le plaisir réside d'abord, comme pour tout homme, dans la contemplation désintéressée du paysage, puis dans la conception de l'œuvre qui traduira ses impressions. Mais l'exécution elle-même est presque toujours pénible, sinon douloureuse : c'est une lutte de laquelle l'homme sort peu ou prou vaincu. Le peintre ou l'écrivain sincère a fort bien conscience que la reproduction est plus ou moins restée au-dessous de la sensation éprouvée, et cela nécessairement, par suite de l'imperfection des moyens d'expression dont dispose

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la technique de son art. Que dire alors du public qui ne comprend pas tout de son œuvre?

L'anecdote suivante fait honneur à la belle franchise d'un peintre contemporain ^ :

Alfred Roll, en ce temps, était comme enragé. Il avait la belle fougue de l'apôtre. Il se promenait au musée du Louvre, et après avoir admiré les chefs-d'œuvre des maîtres, après avoir salué très bas les Titien, les Rubens et les Velazquez, il disait, il osait dire crânement :

— Eh bien! la tête du brave gardien qui, sur cette chaise, somnole coiffé de son bicorne, est encore cent fois plus belle que tout ça !

Cette parole, comme on la lui reprocha! C'était, prétendait-on, la négation de tout idéal. Alfred Roll avait raison pourtant. Il exprimait ainsi que seule la Nature compte pour un véritable artiste, qu'aucun génie, si grand soit-il, n'épuisera jamais sa beauté et qu'il faut s'inspirer uniquement d'elle, si l'on veut marcher sur les traces des maîtres^.

On a parfois remarqué combien les admirables paysages de Suisse ont inspiré de tableaux médiocres ou mauvaise Cette constatation prouve simplement l'impuissance de l'artiste, qui traduit plus facilement les paysages simples et modestes, et dont les moyens d'expression réussissent difficilement à interpréter la magnificence écrasante de la nature alpestre.

J'ai été plus d'une fois surpris — et mon impression s'est confirmée encore lorsque j'ai préparé ce volume — de rencontrer en France, comme dans les autres

1. Voir aussi ce que dit A. Cassague {Traité d'aquarelle, p. 265) des couchers du soleil « dont le peintre le mieux doué ne peut donner qu'une idée affaiblie. »

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